Monsieur Barbe-Bleue... et Madame
Part 3
Vous l’avez peut-être vous-même remarqué: dès qu’on nourrit la plus vague intention de faire sienne une demeure, on n’écoute jamais ceux qui l’habitent encore, ou plutôt on ne prête à leurs paroles qu’une oreille à la fois méfiante et dédaigneuse. Pour quelle raison le quittent-ils, ce lieu qui vous séduit, quel insupportable inconvénient y ont-ils découvert que vous ne savez distinguer? Et, en tout cas, comme ils ont mal arrangé «ça», de quel mauvais goût ils ont fait preuve! Ils n’ont pas compris, ces gens-là; ils étaient indignes du site et de la maison.
Pourtant, je le devais bien reconnaître: ainsi que l’affirmait le précédent locataire, qui nous précédait à travers les chambres et dans les allées d’un grand jardin mal entretenu, y traînant ses pantoufles de cuir, ce petit pavillon construit en tuffeau, que le soleil avait doré, possédait les mérites de la vieille architecture paysanne en Touraine: une espèce de dignité sans recherche, une harmonie de proportions dont nos bâtisseurs modernes ont perdu le secret. Il était assez loin du village pour qu’on s’y trouvât en pleine campagne, assez près toutefois pour que les ravitaillements demeurassent aisés. La pelouse ensauvagée n’avait besoin que d’un coup de faux; quelques pieds de géraniums et d’hortensias rendraient toute leur grâce aux parterres arides. Enfin, les ombrages de ces vieux arbres étaient profonds, aimables, pacifiques. Marie-Thérèse, qui, dès qu’elle respire l’air de la campagne, se croit capable de devenir une vraie campagnarde, s’empressa de s’informer:
--Il y a un potager?
--Un verger seulement, après le jardin anglais, dit l’ancien locataire, toujours placide. Il est planté de cerisiers et descend en pente vers le marais. C’est un joli endroit, un très joli endroit.
Et il nous y conduisit, à petits pas, se retournant parfois pour nous dévisager, tout naturellement, de ses yeux clairs dont le regard avait quelque chose d’acide et de coupant. Un trousseau de clefs cliquetait dans sa main.
Sous les cerisiers en fleurs, l’herbe était restée drue, fine et courte. La sève du printemps revenue la teignait d’un vert tendre et joyeux. Et puis, au delà d’une muraille brodée de lierre, le sol dévalait, couvert de genêts en fleurs, jusqu’à des saules bas, boules d’argent bleui qui moutonnaient sur la terre spongieuse. Pas un homme, de ce côté, pas une maison: une immensité silencieuse, sauvage et solitaire, que semblait regarder, du sommet du plus grand des cerisiers, un épouvantail habillé en femme, grotesque et ridiculement ressemblant, si je puis dire, coiffé d’un chapeau de jardin d’où pendaient encore quelques fleurs déteintes, voilé d’un crêpe très épais, vêtu d’un corsage rouge et d’une jupe rouge qui laissaient deviner des jambes chaussées de bottines et de bas. Et dans un de ses espèces de moignons, gantés de grosse peau noire, la figure patibulaire tenait une sorte de martinet dont les lanières s’agitaient au vent.
--Oui, dit Marie-Thérèse en frissonnant. C’est un beau paysage! Mais c’est... c’est lugubre!
--L’épouvantail? fis-je en souriant.
--Le marais, plutôt, suggéra l’ancien locataire, de sa voix toujours égale. J’ai trouvé l’épouvantail là où il est, en arrivant, et il est utile, je vous assure. Ce que les oiseaux sont pillards, ici! Ne touchez pas à l’épouvantail si vous tenez à vos cerises.
Il ajouta que c’étaient des anglaises, excellentes, discuta les termes de la cession de bail, sans âpreté, mais sans aucun empressement, et nous quitta sur un salut qui ne manquait pas de bonne grâce. Huit jours après, quand nous revînmes pour nous installer, il avait déménagé comme il l’avait promis, laissant les clefs chez un fournisseur.
J’ai toujours aimé les hommes qui ne font pas de bruit. Il en est tant d’autres dont les gaietés sont plus insupportables encore que les colères, dont les expansions froissent l’âme comme une averse de cailloux sur la peau nue. Ils sont «communicatifs»? La belle affaire! Un humain communicatif est un animal sans pudeur, qui parle de lui et qui ramène à lui, pour penser à lui, tout ce que vous lui dites. Voilà pourquoi ce fut plutôt avec un sentiment de sympathie indifférente qu’après cette première visite je me rappelais le visage, à peine entrevu, de l’ancien habitant de notre pavillon: il avait eu le bon goût de ne proférer que de rares paroles, il ne s’était pas jeté brutalement entre moi et les choses que je regardais. Marie-Thérèse n’était pas de mon avis. Elle répéta plusieurs fois--les femmes répètent plusieurs fois toutes leurs pensées, c’est une faiblesse à quoi il faut avoir la patience de s’habituer--qu’elle était heureuse de savoir que nous ne reverrions plus «cette espèce de chat-tigre, qui faisait patte de velours». Mais elle est bonne ménagère: ceci l’obligea d’avouer qu’il avait du moins laissé la maison dans un état de scrupuleuse, de méticuleuse propreté. Les vieilles boiseries peintes en blanc qui lambrissaient la plupart des pièces avaient été lavées à la potasse, la baignoire passée au sable, les parquets grattés à la paille de fer, et cirés! Et le peintre en bâtiment du pays, dont nous réclamâmes cependant les services pour certaines modifications que nous estimions avantageuses, nous certifia qu’il n’était pour rien dans ces travaux minutieux, et que notre prédécesseur avait dû les accomplir lui-même. Sans doute c’était un avare ou un maniaque, les deux peut-être tout à la fois. Cela nous fit sourire, puis bientôt nous n’y songeâmes plus: nous étions _chez nous_, l’un à l’autre, unis pour nous aimer, satisfaits d’avoir trouvé la solitude et la béatitude.
La vieille bonne qui a élevé Marie-Thérèse s’était d’elle-même élevée au rang de cordon bleu. Elle nous suffisait pour tout domestique. Un vieux jardinier du pays, le père Didat, ratissa les allées, bêcha les plates-bandes et planta les fleurs. Il faisait en même temps les gros ouvrages. Et, moi, je repris ma boîte à couleurs et mon chevalet: pour modèle, n’avais-je pas Marie-Thérèse? Marie-Thérèse jeune et nue, Marie-Thérèse en cheveux poudrés, dans la lumière blonde qui tombait en frisant des vitres du salon, Marie-Thérèse en jupe claire, sous les grands arbres, dans la tiédeur alanguissante de cette fin de printemps? J’étais seulement surpris de rencontrer chez elle une nervosité singulière qui se traduisait par de la stupeur, de longs silences, des frissons. Mais, quand je lui en demandais la cause, elle ne parvenait pas à se l’expliquer.
--On n’est pas chez soi, ici, disait-elle, on n’est pas chez soi!
Je haussais les épaules. Préférait-elle Paris, où tout trépide, depuis les entrailles de la terre, traversées par les lourds convois des trains électriques, jusqu’aux poignées de mains des ambitieux? Ne vivions-nous pas dans une paix délicieuse, inexprimable? Même le boucher, le boulanger, venaient à sept heures du matin, quand nous dormions encore. On ne voyait personne.
--Oui, répliquait Marie-Thérèse avec entêtement, mais c’est comme s’il y avait quelqu’un!
--Un fantôme?
Elle se fâcha. Marie-Thérèse est une personne pour qui la croyance aux fantômes fait partie intégrante de la religion. Et, puisqu’elle n’a plus de religion, elle ne croit plus aux fantômes, n’est-ce pas? Tel était son raisonnement, qui est celui de beaucoup de femmes fières d’être «libérées». Elles redoutent instinctivement que tout soupçon de surnaturel ne les fasse rentrer dans le chemin perdu de la foi. C’est ce qui prouve, me semble-t-il, que leur agnosticisme n’est pas bien solide. Car, pour moi, c’est tout le contraire. Je suis tellement persuadé qu’il n’y a _rien_ que ce serait une distraction, un changement heureux dans l’aridité de mon imagination, de m’apercevoir un jour qu’il y a quelque chose. C’est ainsi que le régent Philippe d’Orléans, qui était athée, dépensa vingt mille louis pour voir le diable, et déplora qu’il ne l’eût point vu.
Je dois pourtant reconnaître qu’il y avait, dans notre jardin, une place qui m’inspirait une répugnance égale à celle qu’éprouvait Marie-Thérèse: le verger. J’en étais d’autant plus humilié que, d’autre part, il m’attirait. Ce paysage de marais, à la fois tragique et lumineux, dominé au premier plan par cette prairie plantée d’arbres et la silhouette originale de l’épouvantail, offrait des accents vigoureux, un caractère de grandeur assez rare en Touraine. A plusieurs reprises j’y transportai mon chevalet. Jamais il ne me fut possible de demeurer plus de quelques minutes assis devant ma toile. Oh! ne croyez pas que j’aie à vous révéler des impressions extraordinaires, dramatiques, mystérieuses: j’avais froid, voilà tout, sous les rayons du soleil le plus ardent, froid _par l’intérieur_, ainsi qu’à la fin d’un accès de fièvre; et voilà pourquoi, sans doute, je me laissais envahir, comme un malade, par un invincible besoin de penser à des choses tristes, à l’inutilité de tout effort, puisque la vie n’est qu’une seconde entre deux éternités, à la dérision de ce qu’on appelle le succès, aux haines qu’on accumule sur sa tête, bien plus que les affections, à mesure qu’on vieillit. Oui, oui, c’était cela! Surtout, il me semblait qu’en ce lieu j’étais haï formidablement, que l’air même autour de moi me détestait. Presque inconsciemment, en tout cas, sans vouloir m’en préciser le motif à moi-même, j’abandonnai le verger. Marie-Thérèse ne m’interrogea point, et je m’en applaudis: je lui eusse répondu sans bonne humeur, et je cultive ma bonne humeur comme les gens douillets leurs aises et leur santé.
Je suppose que nous eussions, plus tard, oublié les ombres invisibles qui semblaient planer sur nous, classant tout simplement dans nos souvenirs la maison tourangelle comme confortable et manquant de gaieté, si le père Didat, le jardinier, ne nous eût un jour avertis que les cerises étaient mûres. D’après les conventions qui nous liaient, nous avions le droit de consommer autant qu’il nous plairait des produits du jardin, le surplus devant être vendu et partagé entre lui et nous «à moitié fruit». Moyennant quoi il entretenait la propriété pour une somme insignifiante. Donc, nous décidâmes la cueillette des cerises. C’est toujours, pour des citadins, une sorte de fête champêtre, qu’ils associent, dans leur mémoire, à des souvenirs d’enfance, à des gaillardises lues ou chantées. Je décidai qu’on accompagnerait le père Didat. Celui-ci se mit en marche avec une échelle, nous le suivions, portant des paniers. Arrivés sur ce que nous appelions, peut-être par un retour sur nos anciennes méfiances, «le champ de bataille», le vieux jardinier remarqua, d’une voix sentencieuse:
--Il y en a des cerises, cette année! Les oiseaux n’y ont pas touché.
Et, tout à coup, le silence de ce verger me frappa d’une façon singulière, excessive. Pas un moineau, pas un pillard ailé, sur ces arbres couverts de fruits. Et il me revint à l’esprit qu’il en avait toujours été de même, à chacune de mes visites. L’ancien locataire avait eu bien raison de dire que cet épouvantail était excellent. J’exprimai cette opinion à haute voix.
--Bien sûr, fit le père Didat paisiblement. Meilleur que l’autre.
--L’autre? demandai-je. On l’a donc changé?
--Oui. Avant c’était un bonhomme. Et c’était moi qui l’avais dressé. Dame! c’était pas si bien fignolé. J’ai point des imaginations comme ceux de la ville...
--Alors, celui-là, c’est l’ancien locataire qui l’a planté?
--Lui ou sa dame, répondit le jardinier.
--Sa dame? Mais il était seul quand il nous a reçus dans la maison!
--Y a pas d’étonnement! Y avait des mois qu’elle était partie. Vous savez, ils s’entendaient point guère, qu’on disait dans le pays: des étrangers, des Parisiens comme vous... Lui n’était pas causeur.
Il appuya son échelle sur une des maîtresses branches du plus grand cerisier, et commença méthodiquement sa cueillette. Les lanières du martinet que tenait l’épouvantail se balançaient doucement à cinq pieds au-dessus de sa tête.
--C’ que c’est gras, sur ces branches, dit-il tout à coup, c’ que c’est gras... C’est point pourtant commun que la gourme des cerisiers soit grasse: ça poisse, d’habitude. Et puis c’est une graisse qui sent point bon... et ça glisse! J’aurais dû quitter mes souliers.
Nous entendîmes grincer sur l’écorce les clous de ses lourdes chaussures, et il se rattrapa, comme il put, à pleines mains, sur l’épouvantail.
* * * * *
J’aime mieux ne pas vous dire ce qui tomba sur nos têtes, et je ne puis pas, en vérité, je ne puis pas! J’oserais révéler l’épouvante, mais non pas la hideur. L’épouvantail avait basculé, et c’étaient des os, des os, des os!...
L’homme en fuite, l’homme qu’on n’a jamais retrouvé, avait eu raison de dire que c’était un bon épouvantail: une femme crucifiée!
LA THÉOLOGIENNE
Emmeline, dit le petit Jacques de Sercey, les mains pressantes, Emmeline, ce sera pour tout à l’heure, n’est-ce pas?
C’était la première fois qu’il osait poser à une femme cette question dont le sens lui apparaissait délicieux, impur, profond, terrifiant, adorable. Il songeait au plaisir, et l’attendait immense. Il songeait au péché, et le croyait affreux. C’était un gamin de seize ans, tout brûlé d’appétits, tout dévoré de timidité; et, comme il arrive souvent aux jours de l’adolescence, alors qu’il avait commis en pensée des crimes extraordinaires, le pauvre innocent, pour avoir demandé à une fillette vicieuse ce qu’elle était d’avance toute résolue d’accorder, il se sentait le cœur décroché comme dans les rêves où l’on s’imagine tomber, tomber sans fin dans un trou sans fond.
Emmeline était d’un an plus âgée que lui, et bien savante. Venue de Paris, pour passer un mois chez des parents, dans ce village de Normandie, elle s’était mise à fréquenter l’église, à en orner les autels, à suivre les cours du catéchisme de persévérance, par curiosité, par perversité, et aussi pour occuper une intelligence très vive qui, dans ce coin de campagne, ne trouvait pas ailleurs d’aliments.
C’est ainsi qu’elle avait rencontré Jacques de Sercey, pensionnaire de l’abbé Ledoux durant les vacances. L’amour de ce gamin l’avait amusée; et, comme déjà elle n’était plus neuve, elle n’éprouvait aucun effroi à se donner. Ce n’était pour elle qu’une autre distraction, plus âpre et plus risquée.
--Nous verrons, dit-elle, nous verrons...
Elle tenait à la main deux gros volumes bleus. Jacques de Sercey jeta de leur côté ce coup d’œil involontaire, presque indiscret, dont ne peuvent se défendre ceux qui aiment les livres.
--C’est l’_Exposition de la doctrine chrétienne_ du Père Bougeant, dit-elle. J’ai rendu à M. l’abbé le _Dictionnaire des Hérésies_.
Jacques regarda cette fille singulière d’un air stupéfait. Brusquement, elle lui écrasa la bouche d’un baiser et s’enfuit en disant:
--Sois sage, maintenant, sois sage... Après ta répétition!
Jacques soupira. C’était l’heure où l’abbé Ledoux lui donnait sa leçon de latin. Il entra dans le jardin du presbytère, dont la porte n’était jamais fermée qu’au loquet.
Sa famille l’avait envoyé chez l’abbé afin qu’il préparât son baccalauréat pour la session d’octobre, et aussi parce qu’elle voulait lui épargner les tentations de Deauville, où elle avait loué une villa. Jacques était élevé sévèrement, suivant des traditions antiques, exactement comme l’avaient été son père et son grand-père. L’abbé devait compléter son instruction religieuse, lui faire traduire quelques auteurs, lui remettre en mémoire son cours de rhétorique. Théologien exercé, excellent humaniste--il n’y a plus guère en France que quelques prêtres qui soient bons latinistes--il ne considérait pas sa mission comme une corvée, et s’en acquittait avec zèle.
Jacques le trouva tout de suite assis sous un vieux tilleul, devant une petite table de fer peinte en jaune. Il avait de bons yeux très naïfs, le dos caduc, le visage candide; et un côté de ses cheveux blancs, restés drus, coupés rarement, était tout noirci, parce que, selon son ancienne habitude du séminaire, dont il n’avait jamais pu se débarrasser, il y avait essuyé la plume dont il s’était servi pour corriger la version de son élève. Il dit doucement:
--Récitez le _Sub tuum_...
Jacques de Sercey, des lèvres, car son cœur était loin, récita l’invocation. L’abbé ouvrit un Virgile:
--Maintenant, expliquez, dit-il. A partir de: _Et jam nox humida cœlo..._
--... _Precipitat, suadentque cadentia sidera somnos_, continua Jacques.
Parfois, il hésitait un peu en traduisant, mais le sens général lui apparaissait assez bien à travers les inversions. Insensiblement, il s’était pénétré du génie de cette langue, qui peut toujours mettre, dans la phrase, le mot à la place où le ferait naître, dans l’esprit, une émotion forte, alors que le français est obligé de suivre un ordre invariable et logique. Et il apercevait, en vérité, le grand ciel d’un noir encore un peu bleu, la course régulière et lumineuse des étoiles précipitées vers la mer d’Occident; sur une terrasse, au-dessus de la mer, une table basse, environnée de lits où reposaient des convives appuyés sur le coude; et sur un de ces lits, le jeune héros Énée, sans cuirasse, vêtu d’une tunique blanche qui lui laissait les bras nus, évoquant ses malheurs en longues périodes régulières, tandis que la reine Didon, très belle, un peu grasse, toute pâle, écoutait, les yeux humides et le cœur bondissant... Didon devait ressembler à Emmeline, il en était sûr.
--C’est bien, disait l’abbé, c’est bien...
Il ferma le livre.
--Maintenant, dit-il, je vais vous interroger sur ma dernière instruction... Quelle différence y a-t-il entre la grâce suffisante et la grâce efficace?
Jacques de Sercey ne répondit pas. La grâce... est-ce que vraiment, jamais, ce mot avait eu un sens théologique? Comme il lui suggérait, aujourd’hui, des idées éloignées de ce sens, et coupables! Il rougit.
--Je ne sais pas, dit-il. J’ai oublié.
--Mon enfant, fit l’abbé Ledoux très gravement, je ne suis pas content. C’est si peu de chose, la science humaine, si vous n’avez la connaissance des inébranlables fondements de votre foi. C’est si laid, la beauté, si vous ne parvenez à la concevoir comme un effort vers la pureté, la sainteté... Mais vous ne m’écoutez pas. Hélas! au catéchisme de persévérance, on ne m’écoute guère davantage! Il n’y a ici qu’une personne dont l’intelligente pénétration de tout ce qui touche au divin enseignement me frappe. Elle assiste volontairement aux leçons, elle y brille d’une façon singulière. C’est une nouvelle Hroswitha.
--Mlle Emmeline, n’est-ce pas? s’écria Jacques.
Ses yeux furent si brillants, d’un éclair subit, sa voix si haute et si changée que l’abbé s’arrêta, stupéfait. Quand il eut renvoyé son élève, il demeura quelques instants dans une rêverie qui n’était pas exempte d’inquiétude. Puis, hochant la tête, il se dirigea vers la sacristie, où se trouvaient rassemblées, depuis quelques minutes déjà, les jeunes filles du catéchisme de persévérance.
L’abbé les considéra tristement. Elles non plus ne lui donnaient pas de grandes consolations. Leurs familles les lui envoyaient par tradition, par orgueil aussi, pour bien montrer qu’elles étaient assez riches pour ne pas travailler de leurs mains, et pouvaient perdre du temps même à des choses dont personne maintenant ne comprend plus l’utilité. La plupart étaient stupides. Les autres faisaient tous leurs efforts pour le paraître: avoir le droit de ne pas comprendre constituait à leurs yeux un brevet de supériorité sociale; elles prouvaient ainsi au pauvre abbé qu’il n’avait pas le droit de les punir, n’avait sur elles aucune action. Et seule, au dernier rang, dans sa modestie assumée, plus fine, plus pâle, les yeux baissés, Emmeline demeurée attentive et charmante. Son corps dépravé gardait une attitude simple et chaste, sa face aimable avait un air de délicieuse pureté. Emmeline jouissait profondément de tous ces mensonges dont elle était vêtue. Il est même possible qu’elle crût que ce vêtement était la réalité, tant l’apparence et le costume, même de l’âme, peuvent devenir l’essentiel pour une femme.
L’abbé, machinalement, posa la même question qui avait embarrassé Jacques tout à l’heure. Il la posa, plein d’ennui, sachant qu’on ne répondrait pas. Il haussa les épaules, résigné, devant un silence qu’il attendait, et se tourna vers Emmeline.
Elle parla d’un air aisé:
--Quand nous éprouvons le désir de faire une bonne œuvre, dit-elle, quand un mouvement intérieur nous dit de résister à la tentation, et que pourtant nous n’accomplissons pas le bien ou nous laissons succomber au mal, nous avons la grâce suffisante. C’est donc notre faute si nous avons péché.
--Et la grâce efficace? fit l’abbé.
--Celle-là, répondit Emmeline, est irrésistible, ou du moins il faut un grand effort pour y résister, tandis que la grâce suffisante exige, au contraire, un effort pour qu’on l’accueille.
--Je désirerais, fit l’abbé, la donnant en exemple, je désirerais que vous fussiez toutes comme votre compagne.
Il acheva ensuite la leçon du jour. La plupart de ses élèves ne l’écoutaient pas. L’une d’elles, dédaigneuse, avait emporté «son ouvrage». Il vit s’achever l’heure avec un soulagement véritable.
--Mesdemoiselles, dit-il en terminant, vous allez pouvoir vous retirer. Je vous répète--et combien de fois, hélas! ne vous l’ai-je pas déjà dit?--que vous devez traverser l’église en silence et dans un ordre parfait. Je vous en ai averties: toute faute augmente de gravité, commise dans un lieu consacré. Le crime d’homicide, accompli dans une église, la profane et la met en interdit; le péché d’impureté s’y transforme en sacrilège... Allez, fit-il, plus doucement. Je sais que vos cœurs sont indisciplinés, mais vos âmes innocentes.
Il prit son chapeau et reconduisit lui-même le jeune troupeau au delà du portail. C’était le moment de la journée où il faisait sa promenade quotidienne. Les souliers campagnards sonnèrent sur le pavé de la place; il ne vit pas Emmeline se dissimuler dernière un pilier, et revenir sur ses pas. Elle savait que la sacristie avait deux portes, dont l’une donnait sur le jardin du presbytère. Elle ouvrit vivement celle-ci, et appela Jacques de Sercey qui lisait, assis sous le tilleul.
--Jacques! fit-elle mystérieusement.
L’enfant ne fit qu’un bond jusqu’à ses genoux. Elle referma la porte sur lui.
Excusez-le, s’il fut ardent et même un peu sauvage. C’était sa première aventure. Il y a un moment où on a peur, horriblement peur. Il y a un autre moment où il semble qu’on soit debout sur la plus haute montagne de la terre, plus beau, plus fort, plus grand que tous les hommes, unique! Il y a un moment où l’on se figure rentrer dans l’infini, dans l’éternel, dans l’insondable, et où l’on se dit: «Est-ce moi, est-ce bien moi? Une femme a voulu de moi!»
Or, l’abbé rouvrit la porte. Il avait oublié son bréviaire. Je ne sais très exactement ce qu’il aperçut, et d’ailleurs il se voila les yeux sur-le-champ, des deux mains. Puis il cria:
--Sacrilège!
Il demeurait debout, furieux, foudroyant. Et il murmura encore:
--_Excommunicatio gravis_. Oh! mademoiselle, _excommunicatio gravis_!
Jacques s’était réfugié derrière la table aux surplis. Mais Emmeline, redressée, tint tête à l’orage. Elle frappa sur les deux tomes du Père Bougeant.
--Un sacrilège? Ah! monsieur le curé: vous vous trompez: dans quel texte avez-vous lu que la sacristie était consacrée?
L’abbé reçut un choc. C’était vrai: une sacristie n’est pas consacrée. Il était vaincu sur son propre terrain, s’était trompé dans l’appréciation de la faute. Sa confusion lui fit une seconde baisser la tête, et ce fut comme un vol de moineaux. Quand il la releva, la sacristie était vide. Il s’en alla plein d’horreur pour le péché, mais encore plus humilié de sa défaite.
LES OMBRES REVIENNENT