Monseigneur l'Éléphant

Part 15

Chapter 154,010 wordsPublic domain

Avec tout autre que son mari, elle eût combattu avec la férocité d’un chat-tigre; mais Tom était resté parti deux ans, et elle se disait qu’un peu de docilité opportune le lui concilierait. Néanmoins l’argent de la semaine était sacré.

La vague qui s’était si longtemps retirée s’abattit sur le cerveau de Tom. Il saisit à la gorge Badalia et la jeta à genoux. Il lui semblait juste, à cette heure, de châtier une pécheresse pour deux années de désertion délibérée; et cela d’autant plus qu’elle avait avoué sa faute en refusant de lui livrer le gage du péché.

Dehors, sur le pavé, la mère de Lascar Lou espérait toujours entendre des lamentations, mais elle fut déçue. Badalia n’aurait pas crié, même si Tom lui eût lâché le gosier.

--Donne-le, garce! disait Tom. Voilà donc comment tu me récompenses de tout ce que j’ai fait pour toi?

--Je ne peux pas. Ce n’est pas mon argent. Dieu te pardonne, Tom, pour ce que tu me...

Et comme la pression s’accentuait, la voix lui manqua. Tom poussa contre le lit Badalia, dont le front heurta un montant. Elle tomba, mi-agenouillée sur le carreau. Un homme qui se respecte ne pouvait décemment se retenir de la rouer de coups de pied. Ce que fit Tom, avec la science infernale inspirée par le whisky. Elle laissa retomber sa tête sur le carreau, et Tom ne cessa de taper qu’au moment où il reçut comme une douche d’eau froide, à sentir sous sa semelle ferrée le crissement des cheveux. Il comprit alors qu’il était peut-être temps de cesser.

--Où est l’argent du curé, espèce d’entretenue? murmura-t-il dans l’oreille ensanglantée.

Il ne reçut pas de réponse. Mais on tambourinait à la porte, et la voix de Jenny Wabstow criait âprement:

--Laisse ça, Tom, et rentre chez nous avec moi. Et toi, Badalia, je t’arracherai la peau de la figure!

Les amis de Tom avaient transmis leur message à Jenny, et celle-ci, après un premier déluge de larmes de rage, s’était résolue à rejoindre Tom pour le ramener si possible. Même, elle était prête à subir une raclée exemplaire pour la scène de l’immeuble Hennessy. La mère de Lascar Lou le guida jusqu’à la chambre des horreurs, et redescendit l’escalier en ricanant. Si Tom n’avait pas fait périr Badalia sous les coups, ce serait du moins une bataille épique entre Badalia et Jenny. Et la mère de Lascar Lou savait bien que l’Enfer ne possède pas de furie comparable à une femme qui combat pour l’être qu’elle porte dans son sein.

De la rue, on n’entendait toujours rien. Ayant repoussé la porte non verrouillée, Jenny vit son homme qui contemplait stupidement un tas informe affaissé au pied du lit. Un éminent assassin a dit que si les gens ne mouraient pas si malproprement, beaucoup d’hommes, et toutes les femmes, commettraient au moins un assassinat dans leur vie. Tom réfléchissait à l’actuelle malpropreté, et le whisky luttait avec le courant lucide de ses pensées.

--Ne fais donc pas de bruit, dit-il. Entre vite.

--Mon Dieu! s’écria Jenny en s’arrêtant comme une bête sauvage effarouchée. Qu’est-ce que c’est? Tu ne l’as pas...?

--Sais pas. Je crois bien que j’ai réussi.

--Tu as réussi! Tu as un peu trop bien réussi, pour cette fois!

--Elle me dégoûtait, dit Tom d’une voix épaissie, en se laissant aller dans le fauteuil. Tu ne peux pas te figurer comme elle me dégoûtait. Elle se payait du bon temps avec ces aristos de pasteurs et toute la clique. Regarde ces rideaux blancs à son lit. Nous n’avons pas de rideaux blancs, nous. Ce que je voudrais savoir, c’est...

Sa voix expira comme avait expiré celle de Badalia, mais pour une autre cause. Son forfait accompli, le whisky resserrait son étreinte sur Tom, dont les yeux commençaient à se fermer. Sur le carreau, Badalia respirait avec peine.

--Non, inutile, dit Jenny. Cette fois tu l’as tuée. Va-t’en.

--Jamais. Elle ne fera plus de mal. Ça lui apprendra. Moi, je vais dormir. Mais regarde-moi ces draps propres. Est-ce que tu viens aussi?

Jenny se pencha sur Badalia, et dans les yeux de la femme assommée, elle vit de la compréhension... et beaucoup de haine.

--Je ne lui ai jamais conseillé de faire ça, murmura Jenny. C’est Tom seul... Je n’y suis pour rien. Veux-tu que je le fasse arrêter, dis, ma chérie?

Les yeux se firent expressifs: Tom, qui s’était mis à ronfler, ne devait pas être livré à la justice.

--Pars, dit Jenny à ce dernier. Va-t’en! Va-t’en d’ici!

--Tu... me l’as déjà dit... cet après-midi, répliqua l’homme tout ensommeillé. Laisse-moi dormir.

--Ce n’était rien, alors. Tu m’avais seulement frappée. Mais ce coup-ci tu l’as tuée... tuée... tuée! entends-tu, Tom, tu viens de la tuer!

Elle secouait l’homme pour le réveiller, et la compréhension emplit d’une terreur glacée le cerveau obnubilé.

--C’est pour t’être agréable que je l’ai fait, Jenny, pleurnicha-t-il piteusement, tout en s’efforçant de lui prendre la main.

--Tu l’as tuée pour son argent, et tu m’aurais tuée de même. Sors d’ici. Et mets-la sur le lit d’abord, brute.

A eux deux, ils déposèrent Badalia sur le lit, et se retirèrent en silence.

--Il ne faut pas que je sois prise avec toi... et si tu étais pris tu dirais que c’est moi qui t’y ai poussé, et tu tâcherais de me faire prendre. Va-t’en... n’importe où, loin d’ici, lui répétait Jenny en le tirant à bas de l’escalier.

--Vous allez rendre visite au curé? dit une voix s’élevant de la chaussée, où la mère de Lascar Lou attendait toujours patiemment d’entendre Badalia piauler.

--Quel curé? demanda bien vite Jenny.

Elle entrevoyait un dernier espoir de libérer sa conscience au sujet du tas informe gisant là-haut.

--Hanna... 63, Roomer Terrace... ici tout près, répliqua la vieille.

Le curé ne l’avait jamais vue d’un bon œil. Et puisque Badalia n’avait pas piaulé, c’était que Tom préférait démolir l’homme plutôt que la femme. On ne discute pas des goûts.

Jenny poussa son homme devant elle jusqu’au carrefour de la plus proche grande artère.

--Là, va-t’en, chuchota-t-elle. File n’importe où, mais que je ne te revoie plus. Je n’irai jamais plus avec toi; et puis, Tom... tu m’entends?... nettoie tes souliers.

Exhortation vaine. La suprême poussée qu’elle lui infligea, de dégoût, l’envoya rouler la tête la première dans le ruisseau, où un agent vint s’intéresser à son bien-être.

--Il le prend pour un vulgaire ivrogne. Dieu fasse qu’on ne regarde pas ses souliers! Hanna, 63, Roomer Terrace...

Jenny assujettit son chapeau et prit sa course.

L’excellente concierge des appartements Roomer se rappelle encore avoir vu arriver une jeune personne aux lèvres décolorées et haletante, qui se borna à lui crier: «Badalia, 17, Gunnison street. Dites au curé de venir tout de suite... tout de suite... tout de suite!» et disparut dans la nuit. Ce message fut transmis au révérend Eustace Hanna, qui dormait alors de son premier sommeil. Il comprit qu’il y avait urgence, et n’hésita pas à aller réveiller frère Victor, de l’autre côté du palier. Selon le protocole, Rome et l’Angleterre se répartissaient les cas du quartier conformément à la religion du patient; mais Badalia était une institution et non un cas, et il n’y avait plus de protocole à observer.

--Il est arrivé quelque chose à Badalia, dit le curé. C’est votre affaire aussi bien que la mienne. Habillez-vous et venez.

--Je suis prêt, répondit-on. Avez-vous quelques indices de la nature de l’accident?

--Rien: on a pris la fuite après un coup de sonnette et un mot d’avertissement.

--Alors il s’agit de séquestration ou de tentative d’assassinat. Badalia ne nous ferait pas réveiller à moins. Je suis qualifié pour les deux, grâce à Dieu.

Les deux hommes trottèrent jusqu’à Gunnison street, car il n’y avait pas de fiacre en vue, et en tout cas le prix d’une course en fiacre représente deux jours de feu pour ceux-là qui meurent de froid. La mère de Lascar Lou était partie se coucher, et la porte n’était naturellement pas fermée à clef. Dans la chambre de Badalia, les deux visiteurs trouvèrent beaucoup pire qu’ils ne s’y attendaient, et l’Église de Rome s’acquitta vaillamment du pansement, tandis que l’Église d’Angleterre se bornait à prier Dieu de lui épargner le péché d’envie. Étant donné que la plupart du temps on n’arrive à l’âme que par l’intermédiaire du corps, l’Ordre du Petit Bien-Être prend ses mesures et exerce ses recrues en conséquence.

--Voilà qui est fait, dit frère Victor dans un souffle. Mais je crains qu’il n’y ait de l’hémorragie interne et une lésion au cerveau. Elle a un mari, comme juste?

--Elles en ont toutes, hélas!

--Oui, ces blessures ont un caractère domestique qui décèle leur origine. (Il baissa la voix.) Il n’y a aucun espoir, voyez-vous. Douze heures tout au plus.

La main de Badalia, à plat sur la couverture, se mit à tapoter.

--Vous vous trompez, je pense, dit l’Église d’Angleterre. Elle va passer.

--Non, elle ne ramène pas ses draps, répondit l’Église de Rome. Elle a quelque chose à dire: vous la connaissez mieux que moi.

Le curé se pencha très bas.

--Envoyez chercher Mlle Eva, fit Badalia dans un râle.

--Au matin. Elle viendra au matin, répondit le curé, pour contenter Badalia.

Mais l’Église d’Angleterre, qui connaissait un peu le cœur humain, fronça les sourcils sans rien dire. Après tout, les règles de son ordre étaient formelles. Son devoir était de veiller jusqu’à l’aube, tandis que la lune s’abaissait dans le ciel.

Ce fut un peu avant la disparition de cette dernière que le révérend Eustace Hanna prononça:

--La malheureuse paraît décliner rapidement. Ne ferions-nous pas bien d’aller chercher sœur Eva?

Frère Victor ne répondit rien, mais aussitôt que l’honnêteté le permit, quelqu’un heurta à la porte de la maison des Petites Sœurs du Diamant Rouge et demanda que sœur Eva vînt adoucir l’agonie de Badalia Herodsfoot. Cet homme, qui parla très peu, conduisit sœur Eva au numéro 17 de Gunnison street et jusque dans la chambre où reposait Badalia. Puis il resta sur le palier, à se mordre les phalanges, de détresse, car c’était un prêtre plein de savoir et il n’ignorait pas comment réagissent les cœurs des hommes et des femmes, et que l’amour naît de l’horreur, et que la passion se déclare quand l’âme frémit de douleur.

Avisée jusqu’à la fin, Badalia ménageait ses forces en attendant la venue de sœur Eva. On prétend en général chez les Petites Sœurs du Diamant Rouge qu’elle mourut dans le délire, mais c’est là un jugement peu charitable, car une des sœurs adopta au moins la moitié de son suprême conseil.

Elle s’efforça péniblement de se retourner sur sa couche, et la pauvre machine humaine disloquée protesta en conséquence.

Sœur Eva s’élança, croyant entendre le terrible râle avant-coureur de la mort. Badalia, inerte, gardait sa conscience, et l’incorrigible irrévérencieuse, cette fille qui avait dansé sur la charrette à bras, parla avec une netteté frappante, tout en clignant de son unique œil disponible.

--On croirait entendre Mme Jessel, hein? avant qu’elle n’ait eu à déjeuner, et quand elle a parlé toute la matinée avec ses semblables.

Ni sœur Eva ni le curé ne répliquèrent. Frère Victor se tenait derrière la porte, et il émettait un souffle rauque, car il souffrait.

--Mettez-moi le drap sur la figure, dit Badalia. J’ai été bien arrangée, et je ne veux pas que Mlle Eva me voie. Je ne suis pas jolie ce coup-ci.

--Qui était-ce? demanda le curé.

--Un homme du dehors. Je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam. Il était saoul, je suppose. Je jure Dieu que c’est la vérité! Est-ce que Mlle Eva est là? Je n’y vois pas sous cette serviette. J’ai été bien arrangée, mademoiselle Eva. Excusez-moi de ne pas vous serrer la main, mais je ne suis pas très vaillante, et c’est quatre pence pour le bouillon de Mme Imeny, et ce que vous pourrez lui donner pour la layette. Elles ont toutes des gosses, ces femmes. Moi, je n’ai pas à me plaindre, car voilà deux ans que mon mari n’est pas revenu auprès de moi, ou sinon j’aurais été aussi mal en point que les autres; mais il n’est plus revenu auprès de moi... Il est arrivé un homme qui m’a frappée sur la tête et m’a donné des coups de pied, mademoiselle Eva; ainsi c’est tout comme si j’avais eu un mari, n’est-ce pas? Le cahier est dans la commode, monsieur Hanna, et tout est en ordre, et je n’ai jamais livré un sou de l’argent en dépôt... pas un sou. Regardez sous la commode, vous y trouverez tout ce qui n’a pas été dépensé cette semaine... Et dites, mademoiselle Eva, ne portez plus cette cornette grise. Je vous ai préservée du croup, et... et ce n’était pas mon intention, mais le curé a dit qu’il le fallait. Je me serais mieux accordée avec lui qu’avec tout autre, mais si Tom était revenu... voyez-vous, mademoiselle Eva, depuis deux ans Tom n’est jamais revenu auprès de moi, et je ne l’ai plus revu. Vous m’entendez? Mais allez-y, vous deux, mariez-vous. J’ai souvent souhaité autre chose, mais bien sûr ce n’était pas pour une femme comme moi. Tom n’est jamais revenu, mais s’il était revenu, j’aurais été comme les autres... six pence pour le bouillon du bébé, et un shilling pour des langes. Vous l’avez vu dans le cahier, monsieur Hanna. C’est comme ça, et bien entendu vous ne pouviez avoir rien de commun avec moi. Mais les femmes désirent ce qu’elles voient, et vous n’avez pas à douter de lui, mademoiselle Eva. Je l’ai vu sur sa figure maintes et maintes fois... maintes et maintes... Faites-moi un enterrement de quatre livres dix... avec un drap mortuaire.

Elle eut un enterrement de sept livres quinze shillings, et tous les gens de Gunnison street y allèrent pour lui faire honneur. Tous sauf deux; car la mère de Lascar Lou comprit qu’une force avait disparu, et que rien désormais ne la séparait plus des flans. Aussi, quand les voitures s’éloignèrent, le chat du seuil entendit la plainte de la prostituée mourante qui n’arrivait pas à mourir:

--Oh! mère, mère, tu ne me laisseras même pas lécher la cuiller!

LES ENFANTS DU ZODIAQUE

Bien que tu aimes ta femme comme toi-même, Comme un autre moi d’une argile plus pure, Bien que son départ obscurcisse pour toi le jour Et prive tout ce qui a vie de charme, Sache-le bien: Quand les demi-dieux s’en vont, Les dieux arrivent.

Emerson.

Il y a des milliers d’années, quand les hommes étaient plus grands qu’ils ne sont aujourd’hui, les Enfants du Zodiaque vivaient dans le monde. Les Enfants du Zodiaque étaient six: le Bélier, le Taureau, Leo, les Gémeaux et Virgo, et ils redoutaient les six Maisons qui appartenaient au Scorpion, à la Balance, au Cancer, aux Poissons, au Sagittaire et au Verseau. Dès le premier instant où ils posèrent le pied sur la terre et où ils se connurent pour des dieux immortels, cette crainte ne les quitta plus; et elle augmenta encore à mesure qu’ils se familiarisaient mieux avec l’humanité et qu’ils entendaient parler des six Maisons. Les hommes traitaient en dieux les Enfants et venaient à eux avec des prières et de longs récits de doléances que les Enfants du Zodiaque écoutaient sans comprendre.

Une mère se jetait aux pieds des Gémeaux ou du Taureau en gémissant:

--Mon mari travaillait aux champs, et le Sagittaire l’a percé d’un trait, et il est mort; et le Sagittaire va aussi tuer mon fils? Secourez-moi!

Le Taureau abaissait son énorme tête et répondait:

--Qu’est-ce que ça me fait?

Ou bien les Gémeaux souriaient et continuaient à jouer; car ils ne comprenaient pas pourquoi l’eau coulait des yeux des gens. D’autres fois un homme et une femme s’en venaient vers Leo ou Virgo, en s’écriant:

--Nous sommes deux nouveaux mariés et nous sommes très heureux. Voici des fleurs.

Et en jetant les fleurs ils émettaient des sons mystérieux pour montrer qu’ils étaient très heureux; et Leo et Virgo s’étonnaient encore plus que les Gémeaux de voir des gens crier «Ha! ha! ha!» sans motif.

Ceci continua durant des milliers d’années d’après le comput humain. Un jour enfin, Leo rencontra Virgo qui se promenait dans la montagne, et vit qu’elle avait complètement changé depuis la dernière fois qu’il l’avait vue. Virgo, regardant Leo, vit que lui aussi avait changé du tout au tout. Alors ils décidèrent qu’ils feraient bien de ne plus jamais se séparer, de crainte que des changements encore plus considérables ne vinssent à se produire tandis que l’un ne serait pas à portée de secourir l’autre. Leo donna un baiser à Virgo, et toute la terre ressentit ce baiser, et Virgo s’assit sur une montagne et l’eau coula de ses yeux, ce qui n’était jamais arrivé encore, au souvenir des Enfants du Zodiaque.

Comme ils étaient là tous les deux, un homme et une femme vinrent à passer, et l’homme dit à la femme:

--Quel besoin de gaspiller ces fleurs pour des dieux stupides? Ils ne nous comprennent pas, ma chérie.

Virgo se dressa d’un bond et entoura la femme de ses bras, en s’écriant:

--Je comprends. Donne-moi tes fleurs et je te donnerai un baiser.

A mi-voix Leo dit à l’homme:

--Quel nouveau nom t’ai-je entendu donner à ta femme il n’y a qu’un instant?

L’homme répondit:

--Je l’ai appelée ma chérie, cela va de soi.

--Pourquoi dis-tu: «Cela va de soi»? demanda Leo; et si cela va de soi, qu’est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire: «Très chère», et on n’a qu’à regarder sa femme, on sait pourquoi.

--Je comprends, reprit Leo. Tu as bien raison.

Et quand l’homme et la femme se furent éloignés, il appela Virgo «ma femme chérie», et derechef Virgo pleura de pur bonheur.

--Je pense, dit-elle enfin, s’essuyant les yeux, je pense que toi et moi nous avons trop négligé les hommes et les femmes. Qu’as-tu fait des sacrifices qu’ils t’ont offerts?

--Je les ai laissés brûler, répondit Leo. Je ne pouvais les manger. Et toi, qu’as-tu fait de leurs fleurs?

--Je les ai laissées se flétrir, répliqua Virgo. Je ne pouvais m’en parer: j’en avais déjà trop à moi. Et maintenant j’en suis triste.

--Il n’y a pas de quoi se chagriner, reprit Leo; nous sommes l’un à l’autre.

Tandis qu’ils s’entretenaient, les ans de la vie humaine coulaient à leur insu, et bientôt l’homme et la femme s’en revinrent, tous deux chenus, et l’homme portait la femme.

--Nous sommes arrivés à la fin des choses, dit l’homme avec calme. Celle qui fut ma femme...

--Comme je suis la femme de Leo, reprit bien vite Virgo, dont les yeux brillèrent.

--... qui fut ma femme, a été tuée par l’une de vos Maisons.

L’homme déposa son fardeau et se mit à rire.

--Quelle Maison? demanda Leo en colère, car il détestait également toutes les Maisons.

--Vous êtes des dieux, vous devez le savoir, répondit l’homme. Nous avons vécu ensemble en nous aimant tous les deux, et je laisse à mon fils une bonne ferme. De quoi me plaindrais-je, sinon de vivre encore?

Comme il était penché sur le corps de sa femme, un sifflement déchira l’air. Il se dressa et voulut fuir, en s’écriant:

--C’est la flèche du Sagittaire. Oh! que je vive encore un peu... rien qu’un petit peu!

La flèche le frappa, et il mourut. Leo et Virgo s’entre-regardaient et tous deux étaient ébahis.

--Il souhaitait mourir, dit Leo. Il disait qu’il souhaitait mourir, et quand la mort est venue, il a tenté de fuir. C’est un lâche.

--Non, dit Virgo, ce n’est pas un lâche. Il me semble que j’éprouve le même sentiment que lui. Leo, il nous faut en apprendre davantage là-dessus, pour l’amour d’eux.

--Pour l’amour d’eux, répéta Leo, très haut.

--Parce que nous sommes destinés à ne jamais mourir, reprirent ensemble Leo et Virgo, encore plus haut.

--Assieds-toi donc là tranquillement, ma femme chérie, dit Leo. Moi, j’irai visiter les Maisons que nous haïssons, et j’apprendrai d’elles le moyen de faire vivre comme nous ces hommes et ces femmes.

--Et de les faire s’aimer comme nous, reprit Virgo.

--Je ne crois pas qu’ils aient besoin d’en être instruits, dit Leo.

Et il s’éloigna très en colère, avec sa peau de lion lui battant sur l’épaule. Il arriva à la Maison où le Scorpion habite, brandissant sa queue par-dessus son dos.

--Pourquoi nuis-tu aux enfants des hommes? demanda Leo, le cœur défaillant.

--Es-tu sûr que je nuise seulement aux enfants des hommes? interrompit le Scorpion. Demande à ton frère le Taureau, et tu verras ce qu’il te dira.

--Je suis venu à cause des enfants des hommes, reprit Leo. J’ai appris à aimer comme eux, et je veux qu’ils vivent comme moi... comme nous.

--Ton souhait est réalisé depuis longtemps. Demande au Taureau. Il est sous ma garde particulière, répondit le Scorpion.

Leo s’en retourna sur la terre, et vit la grande étoile Aldébaran, qui est sertie dans le front du Taureau, étinceler tout proche de terre. Quand il fut arrivé auprès d’elle, il vit que son frère le Taureau, attelé à la charrue d’un laboureur, peinait tête basse dans l’eau d’une rizière, et la sueur ruisselait de ses flancs. Le laboureur le poussait de l’avant à l’aide d’un aiguillon.

--Déchire cet insolent, mets-le à mort! s’écria Leo, et pour l’amour de notre honneur, sors de la fange.

--Je ne puis, dit le Taureau, le Scorpion m’a prédit qu’un jour, jour dont je n’ai pas connaissance, il me piquera à l’endroit où mon cou s’attache à mes épaules, et que je mourrai en meuglant.

--Quel rapport cela a-t-il avec ce hideux labeur? demanda Leo, arrêté sur la digue qui bornait le champ inondé.

--Beaucoup. Cet homme ne pouvait labourer sans mon aide. Il me prend pour une bête échappée.

--Mais c’est un pacant croûté de boue et aux cheveux emmêlés, reprit Leo. Nous ne sommes pas destinés à son usage.

--Toi peut-être pas, mais moi, si. Je ne peux dire quand il prendra fantaisie au Scorpion de me piquer de son dard mortel... peut-être avant que j’aie retourné ce sillon.

Le Taureau lança sa masse dans le joug, et derrière lui la charrue déchira la terre grasse, et le paysan l’aiguillonna au point de lui rougir les flancs.

--Cela te plaît? cria Leo, du bout des sillons ruisselants.

--Non, répondit le Taureau par-dessus son épaule en arrachant ses pattes de derrière de la fange collante, et s’éclaircissant les naseaux.

Dédaigneusement, Leo le quitta et s’en alla dans une autre contrée, où il trouva son frère le Bélier au centre d’une foule de gens du pays qui suspendaient à son cou des guirlandes de fleurs et lui donnaient à manger du blé vert frais cueilli.

--Voilà qui est abominable, dit Leo. Disperse cette foule et va-t’en, mon frère. Leurs mains souillent ta toison.

--Je ne puis, dit le Bélier. Le Sagittaire m’a prédit qu’un jour, jour dont je n’ai pas connaissance, il me percera d’une flèche, et que je mourrai en d’extrêmes douleurs.

--Quel rapport cela a-t-il avec cette scène indécente? dit Leo, mais avec moins d’assurance que précédemment.

--Cela en a beaucoup, dit le Bélier. Ces gens n’ont jamais vu encore de mouton idéal. Ils croient que je suis une bête échappée, et ils veulent me porter de place en place comme un parangon pour tous leurs troupeaux.

--Mais ce sont des bergers crasseux, nous ne sommes pas faits pour les amuser, dit Leo.

--Toi peut-être pas, mais moi, si, dit le Bélier. J’ignore quand il prendra fantaisie au Sagittaire de me décocher son trait... peut-être avant que les gens d’une demi-lieue plus loin sur la route ne m’aient vu.

Le Bélier baissa la tête pour permettre à un rustre nouveau venu d’y accrocher une guirlande de feuilles d’ail sauvage, et se laissa patiemment tâter la toison par les fermiers.

--Cela te plaît? cria Leo par-dessus les têtes de la foule.

--Non, dit le Bélier.

Et la poussière soulevée par le piétinement des pieds le fit éternuer, et il renifla le fourrage entassé devant lui.

Leo s’en alla, dans l’intention de retourner sur ses pas jusqu’aux Maisons, mais comme il traversait une rue, il vit deux petits enfants tout poudreux qui se roulaient devant le seuil d’une maisonnette en jouant avec un chat. C’étaient les Gémeaux.

--Qu’est-ce que vous faites là? dit Leo, indigné.

--Nous jouons, dirent tranquillement les Gémeaux.

--Ne pouvez-vous jouer sur les bords de la Voie Lactée? dit Leo.