Part 14
Ce que pensait Badalia ne se formula point en paroles, mais il est notoire dans Gunnison street que ce soir-là, trouvant la mère de Lascar Lou installée ivre-morte sur son seuil, Badalia la saisit et l’emporta dans la nuée guerrière de son ire, si bien que la vieille ne savait plus si elle était sur les pieds ou sur la tête, et après l’avoir dûment heurtée à chaque marche successive de l’escalier menant à sa chambre, Badalia la déposa sur son lit, où elle resta à geindre et frissonner jusqu’au jour, affirmant que tout le monde était contre elle, et invoquant les noms de ses enfants tués depuis longtemps par la saleté et la misère. Badalia, grondante, partit en guerre, et comme les armées de l’ennemi étaient nombreuses, trouva une besogne suffisante à la tenir occupée jusqu’au jour.
Comme elle l’avait annoncé, elle prit Mme Probyn sous son égide personnelle, et pour commencer faillit donner une attaque à cette vieille dame, en lui déclarant: «Peut-être bien qu’il n’y a pas de bon Dieu, mais s’il y en a un, il ne s’occupe pas plus de vous que de moi, et en attendant prenez cette confiture.» Sœur Eva se plaignit d’être écartée de sa pieuse tâche de Houghton street, mais Badalia tint bon, et tant par son éloquence que par la promesse de futurs bienfaits, elle persuada trois ou quatre hommes du voisinage d’interdire la porte à sœur Eva chaque fois qu’elle tentait de pénétrer, en alléguant le croup comme excuse.
--J’ai décidé de la tenir à l’abri du mal, dit Badalia, et elle y est. Le curé se fiche de moi comme d’une guigne, mais... il ne voudrait quand même pas.
Cette quarantaine eut pour effet de reporter sur d’autres rues la sphère d’activité de sœur Eva, et en particulier sur celles que fréquentaient surtout le révérend Eustace Hanna et frère Victor, de l’ordre du Petit Bien-Être. Il existe, malgré toutes leurs bisbilles humaines, une très étroite confraternité dans les rangs de ceux dont la tâche comprend Gunnison street. Pour commencer ils ont vu la souffrance... une souffrance que leurs paroles et leurs actions sont incapables d’alléger... la vie livrée à la mort, et la mort envahie par une vie misérable. Ils comprennent également la pleine signification de l’ivrognerie, ce qui est un savoir caché à beaucoup de gens très bien intentionnés, et plusieurs d’entre eux ont lutté avec les bêtes à Éphèse. Ils se retrouvent à des heures et en des lieux également indus, échangent quelques mots hâtifs d’avis, de recommandation ou de conseil, et s’en vont à leur labeur désigné, car le temps est précieux, et cinq minutes d’avance peuvent sauver une vie. Pour beaucoup, les réverbères sont leur soleil, et les camions de Covent Garden[38] le char de l’aurore. Ils ont tous en leur situation quémandé de l’argent, si bien que la franc-maçonnerie de la mendicité leur est un lien commun.
[38] Le principal marché aux légumes de Londres.
A toutes ces influences s’ajoutait, dans le cas de nos deux tâcherons, ce sentiment que l’on est convenu d’appeler l’amour. L’idée que sœur Eva pût attraper le croup n’était pas encore entrée dans la tête du curé avant que Badalia lui en eût parlé. Après cela, il jugea inadmissible et monstrueux qu’elle pût être exposée, non seulement à ce risque, mais à n’importe quel autre danger de la rue. Un camion débouchant d’un coin pouvait la tuer; l’escalier vermoulu où elle circulait jour et nuit pouvait s’effondrer et l’estropier; les instables corniches de telles maisons louches qu’il connaissait trop constituaient un danger; et il y en avait un autre plus grave à l’intérieur de ces maisons. Que deviendrait-il, si l’un de ces mille ivrognes abolissait la précieuse existence? Une femme avait un jour jeté une chaise à la tête du curé. Sœur Eva n’avait pas le bras assez robuste pour se protéger d’une chaise. Les couteaux également étaient prompts à entrer en jeu. Ces considérations et d’autres encore jetaient l’âme du révérend Eustace Hanna dans un tourment que nulle foi en la Providence ne pouvait alléger. Sans doute Dieu était grand et terrible... on n’avait qu’à parcourir Gunnison street pour s’en apercevoir... mais il vaudrait mieux, beaucoup mieux, que sœur Eva eût la protection de son bras à lui. Et les personnes qui n’étaient pas trop affairées pour regarder, auraient pu voir une femme, plus très jeune, aux cheveux ternes et aux yeux ternes, quelque peu autoritaire dans ses discours, et très ignorante dans les idées situées au delà de la sphère immédiate de son devoir, à la même place où les yeux du révérend Eustace Hanna suivaient les pas d’une reine couronnée d’une petite cornette grise, aux brides blanches nouées sous le menton.
Apercevait-il un instant cette cornette au fond d’une cour, ou lui adressait-elle un signe amical du haut d’un escalier, alors il voyait encore de l’espoir pour Lascar Lou, qui vivait avec un seul poumon et du souvenir de ses débauches passées; il voyait de l’espoir même pour cette geignarde chiffe de Nick Lapworth, qui se jurait, dans l’espoir d’obtenir de l’argent, tenaillé par les affres d’une «vraie conversion cette fois-ci, Dieu le veuille, monsieur». Si cette cornette passait un jour sans se montrer, l’imagination du prêtre s’emplissait de poignantes scènes d’horreur; il voyait des civières, une foule rassemblée à quelque sinistre carrefour, et un agent de police--il l’aurait dessiné, cet agent--débitant par-dessus l’épaule les détails de l’accident, et ordonnant à l’homme qui avait tenté de s’opposer aux roues--de lourdes roues de camion: il les aurait dessinées--de «circuler». Ces jours-là il n’espérait plus guère dans le salut de Gunnison street et de tous ses habitants.
Cette torture, frère Victor en fut le témoin, un jour où il revenait du chevet d’un mort. Il vit l’œil du prêtre s’éclairer, les muscles de sa bouche se détendre, et entendit se raffermir sa voix qui toute la matinée était demeurée atone. Sœur Eva venait de reparaître dans Gunnison street, après une interminable absence de quarante-huit heures. Elle n’avait pas été écrasée. Il fallait que le cœur de frère Victor eût souffert dans son humanité, ou sinon il n’aurait pu voir ce qu’il vit. Mais la loi de son Église rendait la souffrance légère. Son devoir était de poursuivre sa tâche jusqu’à sa mort, ni plus ni moins que Badalia. Celle-ci, élargissant son rôle, affrontait le mari ivre, induisait à un peu plus de prévoyance la trop jeune épouse, prodigue et sans volonté, et quand l’occasion s’en présentait, mendiait des vêtements pour les bébés scrofuleux qui se multipliaient comme l’écume verte sur l’eau d’une citerne sans couvercle.
L’histoire de ses exploits était consignée dans le cahier que le curé signait chaque semaine, mais jamais plus Badalia ne lui parlait de batailles ni de rixes dans la rue. «Mlle Eva fait son travail à sa manière. Je fais le mien à la mienne. Mais j’en fais dix fois plus que Mlle Eva, et tout ce qu’il me dit, c’est: «Je vous remercie, Badalia, ça ira pour cette semaine.» Je me demande ce que Tom fabrique maintenant avec sa... sa nouvelle femme. J’ai presque envie d’aller le voir un de ces jours. Mais à elle, je lui arracherais le foie... Je ne pourrais m’en empêcher. Vaut mieux ne pas y aller, peut-être.»
L’immeuble Hennessy se trouvait à plus de trois kilomètres de Gunnison street, et servait de logement à peu près au même genre de monde. Tom s’y était installé avec Jenny Wabstow, sa nouvelle femme. Durant des semaines, il vécut dans une grande crainte de voir Badalia lui tomber dessus à l’improviste. La perspective d’une bonne bataille ne l’effrayait pas, mais il répugnait à la correctionnelle qui s’ensuivrait, et à l’ordonnance de pension alimentaire et autres inventions d’une justice qui ne veut pas comprendre cette loi pourtant simple, que quand un homme est fatigué d’une femme, il n’est n. d. D. pas si bête que de continuer à vivre avec elle, et voilà tout». Durant quelques mois, sa nouvelle femme se comporta fort bien, et sut se faire craindre de Tom, suffisamment pour le maintenir rangé. D’ailleurs le travail abondait. Mais un enfant leur naquit, et conformément à la règle de ses pareils, Tom, peu soucieux des enfants qu’il aidait à procréer, chercha une diversion dans la boisson. Il se cantonnait, en général, dans la bière, laquelle est stupéfiante et relativement inoffensive: du moins elle paralyse les jambes, et avec elle, même si l’on a au cœur un désir ardent de tuer, le sommeil vient vite, et le crime reste souvent inaccompli. L’alcool, étant plus volatil, permet à la chair et à l’âme de travailler de concert... Habituellement au préjudice d’autrui. Tom découvrit que le whisky avait ses mérites... à condition d’en prendre assez. Il en prit autant qu’il en pouvait acheter ou obtenir, et à l’époque où sa femme fut en état de circuler à nouveau, les deux pièces de leur appartement étaient déjà dépouillées de maints objets de valeur. La femme alors lui dit son fait, non pas une fois, mais plusieurs, avec précision, abondance et métaphore; et Tom se révolta de n’avoir plus la paix au bout de sa journée de travail, laquelle comportait une forte absorption de whisky. Ce pourquoi il se priva de la compagnie de Jenny et de ses blandices. Tom finit par lui tenir tête et la frappa... parfois sur le crâne, et parfois à la poitrine, et les meurtrissures formèrent matière aux commentaires échangés sur les seuils par les femmes que leurs maris avaient traitées de façon analogue. Elles n’étaient pas peu nombreuses.
Mais nul scandale bien public ne s’était produit jusqu’au jour où Tom jugea convenable d’ouvrir les négociations avec une jeune femme en vue d’un mariage conforme aux lois de la libre sélection. Il commençait à être très las de Jenny, et la jeune femme gagnait, à vendre des fleurs, suffisamment pour lui assurer le bien-être, tandis que Jenny attendait un autre bébé, et fort déraisonnablement croyait de ce fait avoir droit à des égards. Il s’insurgeait de la voir difforme, et il le lui déclara dans le langage de ses pareils. Jenny pleura tant, que Mme Hart, descendante directe et Irlandaise de «la mère à Mike de la charrette à âne», l’arrêta sur son escalier à elle et lui glissa tout bas:
--Que Dieu te bénisse, ma fille, car je vois comment cela va pour toi.
Jenny pleura de plus belle et donna à Mme Hart deux sous et des baisers, cependant qu’au coin de la rue Tom faisait sa cour à sa belle.
Ce soir-là, poussée par l’orgueil et non par la vertu, la jeune femme révéla à Jenny les propositions de Tom, et Jenny eut un entretien avec ce dernier. L’altercation débuta dans leur appartement à eux, mais Tom voulut s’esquiver, et à la fin tout l’immeuble Hennessy se rassembla sur la chaussée et forma un tribunal auquel en appelait de temps à autre Jenny, les cheveux épars sur le cou, les nippes dans le plus grand désordre, et les jambes flageolantes d’ivresse. «Quand on a un homme qui boit, on n’a plus qu’à boire aussi. Alors ça fait moins de mal quand il vous frappe», dit la Sagesse des Femmes. Et à coup sûr elles doivent s’y connaître.
--Regardez-le! glapissait Jenny. Regardez-le, rester là sans trouver un mot à dire pour sa défense, et il voudrait ficher le camp et m’abandonner sans même me laisser un shilling! Tu te dis un homme... tu oses, n. d. D., te dire un homme? Mais j’en ai vu de meilleurs que toi faits de papier mâché et recraché ensuite. Regardez-le! Il n’a pas dessaoulé depuis jeudi dernier, et il ne dessaoulera pas aussi longtemps qu’il pourra se procurer à boire. Il m’a pris tout ce que j’avais, et moi... moi... vous me voyez.
Murmure de compassion chez les femmes.
--Il a tout pris, tout, et pour comble, après avoir chapardé et volé... oui, toi, toi, voleur!... il s’en va et cherche à se mettre avec cette... (Suivit un portrait complet et détaillé de la jeune femme, qui heureusement n’était pas là pour l’entendre.) Il la traitera comme il m’a traitée! Il lui boira, n. d. D., jusqu’à son dernier sou, et puis il la plantera là, comme il me fait à moi. O Mesdames, voyez, je lui ai donné un gosse et il y en a un autre en train, et il voudrait filer et me lâcher dans l’état où je suis maintenant... ce salop. Ah! tu peux me quitter, va! je n’ai pas besoin des restes de ta g... Va-t’en. Trotte-toi!
La colère qui l’étranglait lui ôta la voix. Tom cherchait à se défiler, lorsque survint un agent, attiré par la foule.
--Regardez-le, dit Jenny, heureuse d’avoir ce nouvel auditeur. Est-ce qu’il n’y a pas de justice pour des gens comme lui? Il a pris tout mon argent, il m’a battue une fois, deux fois et plus. Il est saoul comme porc quand il n’est pas saoul furieux, et maintenant le voilà qui cherche à ramasser une autre femme. Lui, je n’en veux plus, je trouverai un homme quatre fois meilleur. Mais il n’y a donc pas de justice?
--Allons, voyons, que se passe-t-il? demanda l’agent. Rentrez chez vous. Je vais m’occuper de cet homme. Est-ce qu’il vous a frappée?
--S’il m’a frappée? Il m’a fendu le cœur en deux, et il reste là à rigoler comme si tout cela était une comédie pour lui.
--Rentrez chez vous et couchez-vous un peu.
--Je suis une femme mariée, que je vous dis, et je veux mon mari.
--Je ne lui ai pas fait le moindre mal, bon Dieu! dit Tom, des confins de la foule.
Il sentait l’opinion publique se tourner contre lui.
--Tu ne m’as pas fait le moindre mal, espèce de salop. Je suis une femme mariée, moi, et je ne veux pas qu’on m’enlève mon mari!
--Alors, puisque vous êtes une femme mariée, couvrez vos seins, dit avec bonhomie l’agent, familiarisé avec les querelles domestiques.
--Je ne les couvrirai pas... Vous en avez du toupet. Tenez, regardez!
Elle arracha son corsage lacéré et exhiba ces ecchymoses en forme de croissant que l’on obtient à l’aide d’un dossier de chaise bien appliqué.
--Voilà ce qu’il m’a fait parce que mon cœur ne se brisait pas assez vite. Il a cherché à l’atteindre et à me le briser. Regarde ça, Tom, ce que j’ai reçu de toi la nuit dernière, et je te l’ai rendu. Mais je ne savais pas encore ce que tu voulais faire avec cette femme.
--Est-ce que vous portez plainte? demanda l’agent. Il attrapera sans doute un mois pour cela.
--Non, répliqua Jenny résolument.
Ce n’était pas la même chose, d’exposer son homme à la risée de la rue, ou de le faire mettre en prison.
--Alors, rentrez vous coucher. Et vous autres (ceci à la foule) dégagez-moi la chaussée... Circulez. Il n’y a pas de quoi rire.
Et s’adressant à Tom, que ses amis encourageaient:
--Vous avez de la chance qu’elle ne porte pas plainte, mais rappelez-vous bien que la prochaine fois...
Et ainsi de suite.
Tom n’apprécia pas du tout la magnanimité de Jenny, et ses amis ne contribuèrent pas à le calmer. Il avait cogné sur cette femme parce qu’elle était un fléau. Pour la même raison également il avait choisi une nouvelle compagne. Et toutes ses amabilités envers elle avaient abouti à une scène vraiment pénible sur la rue, une honte publique très injustifiée, provoquée par sa femme et l’atteignant, et une certaine perte de prestige--il s’en rendait vaguement compte--auprès de ses pairs. Conclusion: toutes les femmes étaient des fléaux, et conclusion également: le whisky était une bonne chose. Ses amis le plaignirent. Peut-être avait-il traité sa femme plus durement qu’elle ne le méritait, mais son odieuse conduite sous le coup de la colère justifiait toutes les injures.
--A ta place, je ne voudrais plus avoir rien de commun avec elle... une femme comme celle-là, dit un des consolateurs.
--Qu’elle s’en aille trimer pour elle-même, bon Dieu! On se décarcasse jusqu’aux moelles pour leur enfourner le manger dans la bouche, tandis qu’elles restent à la maison tout le long du jour à ne rien faire; et la toute première fois, remarquez, qu’on a un rien de dispute, ce qui convient d’ailleurs très bien à un homme qui est un homme, elle se rebiffe et vous jette à la rue, vous traitant de Dieu sait tout quoi. Est-ce juste, voyons, je vous le demande?
Ainsi parla le deuxième consolateur.
Le troisième fut le whisky, dont la suggestion parut à Tom la meilleure de toutes. Il allait retourner auprès de Badalia sa femme. Elle aurait probablement fait quelque chose de mal pendant son absence, et il pourrait alors revendiquer son autorité maritale. A coup sûr elle aurait de l’argent. Les femmes seules ont toujours l’air de posséder les sous que Dieu et le gouvernement refusent aux bons travailleurs. Il se réconforta d’un autre coup de whisky. Il était indubitable que Badalia aurait fait quelque chose de mal. Qui sait même si elle n’aurait pas épousé un autre homme. Il attendrait le départ du nouveau mari, et après avoir rossé Badalia il récupérerait de l’argent et un sentiment de satisfaction qui lui manquait depuis longtemps. Les dogmes et les lois renferment beaucoup de vertu, mais quand on est à bout de prières et de souffrances, la seule chose qui puisse rendre purs tous les actes d’un homme à ses propres yeux, c’est la boisson. Le malheur est que les effets n’en soient pas durables.
Tom prit congé de ses amis, en les priant d’avertir Jenny qu’il s’en allait à Gunnison street et qu’il ne reviendrait plus dans ses bras. Parce que c’était là un mauvais message, ils ne le négligèrent pas, et chacun d’eux le rapporta, avec une précision d’ivrognes, aux oreilles de Jenny. Puis Tom se remit à boire, jusqu’au moment où son ivresse reflua et s’éloigna de lui comme une vague reflue et s’éloigne du navire naufragé qu’elle s’apprête à engloutir. Il atteignit une rue transversale, à l’asphalte noir et poli par la circulation, et piétonna mollement parmi les reflets des étalages éclairés qui flambaient en des abîmes de noires ténèbres à plusieurs brasses au-dessous de ses semelles. Il était certes bien dégrisé. En examinant son passé, il se vit absous de tous ses actes, avec une si entière perfection que si en son absence Badalia avait osé mener une vie irréprochable, il la massacrerait pour n’avoir pas tourné mal.
Badalia était alors dans sa chambre, après sa coutumière escarmouche avec la mère de Lascar Lou. Sur un reproche aussi cinglant que pouvait le formuler une langue de Gunnison street, la vieille, surprise pour la centième fois à voler les humbles douceurs destinées à la malade, n’avait su que glousser et répondre:
--Tu crois que Lou n’a jamais attrapé un homme de sa vie? La voici prête à mourir... mais elle y met le temps, la rosse. Moi! je vivrai encore vingt ans.
Badalia la secoua, plutôt pour le principe que dans le moindre espoir de la corriger, et la projeta dans la nuit, où elle s’effondra sur le pavé, en suppliant le diable de tuer Badalia.
Le diable répondit à son appel, sous la forme d’un homme au visage livide, qui demanda celle-ci par son nom. La mère de Lascar Lou se souvint. C’était le mari de Badalia... et le retour d’un mari dans Gunnison street était en général suivi de horions.
--Où est ma femme? dit Tom. Où est ma garce de femme?
--Là-haut, et va te faire f... avec elle! dit la vieille, en retombant sur le flanc. Tu es revenu la chercher, Tom?
--Oui. Comment s’est-elle conduite pendant que j’étais parti?
--Tous les sacrés curés de la paroisse. Elle s’est requinquée, que tu ne la reconnaîtrais pas.
--Elle est rusée!
--Oh oui. Et puis elle est toujours à circuler avec ces renifleuses de sœurs de charité et avec le curé. Et puis il lui donne de l’argent... des livres et des livres par semaine. Il l’entretient comme ça depuis des mois, vrai. Pas étonnant que tu ne voulais plus avoir rien à faire avec elle quand tu es parti. Et elle empêche d’avoir les choses à manger qu’elle reçoit pour moi qui suis couchée ici dehors, mourante, comme une chienne. Elle a été rudement rosse, Badalia, depuis ton départ.
Tom enjamba par-dessus la mère de Lascar Lou qui explorait les fentes des pavés. Il lui demanda:
--Elle a toujours la même chambre, hein?
--Qui, mais si bien arrangée que tu ne la reconnaîtrais pas.
Et pendant que Tom montait l’escalier, la vieille ricana. Tom était en colère. Pour quelque temps, Badalia ne serait plus en état de cogner sur les gens, ni de se mêler de la distribution de flans envoyés par le ciel.
Comme elle se déshabillait pour se coucher, Badalia entendit des pas familiers qui montaient l’escalier. Quand ils s’arrêtèrent et qu’un coup de pied ébranla la porte, elle avait déjà plus ou moins réfléchi à beaucoup de choses.
--Tom est revenu, se disait-elle. Et j’en suis heureuse... en dépit du curé et du reste.
Elle ouvrit la porte en lançant le nom de Tom.
Celui-ci la repoussa.
--Je ne veux pas de tes embrassades et de tes cajoleries, fit-il. J’en ai soupé.
--Tu n’en as pourtant pas eu tellement, pour en avoir soupé, depuis deux ans.
--J’ai eu mieux. Tu as de l’argent?
--Rien qu’un peu... terriblement peu.
--C’est un mensonge, et tu le sais bien.
--Ce n’est pas un mensonge... et dis, Tom, pourquoi parler d’argent à la même minute où tu viens de rentrer? Jenny a cessé de te plaire? Je m’y attendais.
--Ferme ta boîte. As-tu à boire, de quoi se cuiter comme il faut?
--Tu n’as plus besoin de te cuiter. Tu l’es déjà suffisamment. Viens te coucher, Tom.
--Avec toi?
--Oui, avec moi. Est-ce que je ne compte plus... malgré ta Jenny?
Et tout en parlant elle lui tendait les bras. Mais l’ivresse de Tom le tenait solidement.
--Plus pour moi, reprit-il, en s’étayant contre le mur. Est-ce que je ne sais pas comment tu t’es conduite pendant mon absence, hé?
--Informe-toi donc, dit avec indignation Badalia, en se contenant. Qui a dit quelque chose contre moi, ici?
--Qui? Mais tout le monde. Je n’étais pas encore revenu d’une minute que j’ai appris que tu as été Dieu sait où avec le curé. Quel curé était-ce?
--Le curé qui est toujours ici, dit Badalia sans réfléchir.
Elle pensait alors à tout autre chose qu’au révérend Eustace Hanna. Gravement, Tom s’installa dans l’unique fauteuil de la pièce. Badalia continua ses apprêts pour aller se coucher.
--Voilà, reprit Tom, une jolie chose à raconter à ton vrai mari légitime... à preuve que j’ai payé cinq shillings pour l’anneau de mariage. Le curé qui est toujours ici? Tu as un culot formidable. Tu n’es pas honteuse? Serait-il pas sous le lit à cette heure?
--Tom, tu es saoul à crever. Je n’ai rien a fait dont je doive être honteuse.
--Toi! Tu ignores la honte. Mais je ne suis pas venu ici pour m’occuper de toi. Donne-moi ce que tu as, et puis je te donnerai une raclée et m’en irai retrouver Jenny.
--Je n’ai rien que du billon et un shilling ou deux.
--Il paraît cependant que le curé t’entretient à cinq livres par semaine.
--Qui t’a dit cela?
--La mère de Lascar Lou, étendue là dehors sur le pavé, et plus honnête que tu ne le seras jamais. Donne-moi ce que tu as.
Badalia s’en alla prendre sur la cheminée une petite pelote à épingles en coquillages, en tira quatre shillings et trois pence... le produit légitime de son travail... et les tendit à l’homme, qui se balançait dans son fauteuil et considérait la chambre en roulant des yeux égarés.
--Ça ne fait pas cinq livres, dit-il d’une voix somnolente.
--Je n’ai pas plus. Prends et va-t’en, puisque tu ne veux pas rester.
S’agrippant aux bras du fauteuil, Tom se leva lentement.
--Et l’argent que le curé t’a donné? La mère de Lascar Lou l’a dit. Donne-le-moi, où je t’assomme.
--La mère de Lascar Lou ne sait rien.
--Si fait, elle sait, et plus que tu ne le voudrais.
--Elle ne sait rien. Je l’ai matée en cognant dessus, et je n’ai pas d’argent à te donner. Tout, mais pas ça, Tom; n’importe quoi d’autre, Tom, je te le donnerai volontiers de bon cœur. Ce n’est pas mon argent. Cet écu ne te suffit pas? L’autre argent est un dépôt. Il y a un livre avec.
--Un dépôt? Qu’est-ce que tu as à faire avec un dépôt que ton mari n’en sache rien? Va donc, avec ton dépôt. Attrape ça!
Tom s’approcha d’elle et lui envoya sur la bouche un coup de son poing fermé.
--Donne-moi ce que tu as, reprit-il, d’une voix épaissie et lointaine, comme s’il parlait en rêve.
--Je ne veux pas, répliqua Badalia en trébuchant contre le lavabo.