Mon voyage aventureux en Russie communiste
Part 3
Mon enthousiasme se refroidit lorsque le cocher, montrant, de son fouet, une place au bord de la route, nous annonce qu’un camarade a été tué là dans un récent passage.
--Quoi tué? dis-je dans mon mauvais allemand, mais je croyais que nous ne risquions qu’une arrestation?
--Il y a là-bas un cordon de soldats et si on nous voit, on nous dire dessus.
--Diable!
Enfin, il faut passer. Je me rassure intérieurement en me disant que ces conducteurs tiennent à leur vie comme je tiens à la mienne. Ils s’arrangeront pour qu’on ne nous voie pas. D’ailleurs ce n’est pas facile de viser dans la nuit noire.
Aux villages la voiture prend le pas, pour repartir au galop lorsque les maisons sont dépassées. Nous allons toujours, voilà une grande heure que nous sommes partis, sans doute la frontière est loin. Mais un cycliste s’approche, il dit quelque chose au cocher; probablement la route n’est pas libre, puisque nous tournons brusquement et allons à travers champs avec d’effroyables cahots qui nous jettent les uns sur les autres.
Bientôt on nous fait descendre. Le cocher siffle en sourdine; deux hommes arrivent, venus d’on ne sait où, il nous remet à eux, nous les suivons.
Comme ils vont vite, je dois courir pour me mettre au pas, et dans la nuit noire c’est à peine si nous les distinguons. Sans doute nous sommes dans un champ labouré car il y a partout des trous, je me tords le pied à chaque instant, je tombe même tout à fait plusieurs fois.
L’effroi me gagne. A quelle espèce d’hommes nous a-t-on confiés, ils vont devant sans s’occuper de nous, quelle dureté! La respiration me manque, je pense que je n’arriverai jamais et je me dis aussi que si j’ai le malheur de me faire une entorse, ces gens me laisseront là.
Enfin, on fait halte. Nouveau sifflement qui fait surgir de terre deux nouveaux venus auxquels on nous remet. La frontière est-elle passée ou non, je n’en sais absolument rien.
Le voyage continue à travers les fondrières, bientôt nos conducteurs se jettent à terre en disant: «Soldaten!»; nous les imitons. Il fait un vent terrible, heureusement!
Nous restons couchés sans faire un mouvement; un des conducteurs est parti, en rampant, éclairer la route.
Ai-je peur? Non, pas précisément, le danger est trop près, je n’ai qu’une idée: en sortir!
L’éclaireur revient, il nous fait signe de le suivre, nous rampons derrière lui, nous arrêtant de temps à autre pour écouter.
Une rivière se présente. Je commence à me déchausser, mais l’un des guides me fait signe de n’en rien faire. Sans mot dire, il me charge sur son dos, me traverse et me jette sur le rivage opposé; on en fait autant à mes deux compagnons.
Après un nouveau temps de reptation, les conducteurs se lèvent, nous aussi. Sans doute la frontière est passée enfin, et le danger avec elle.
Un des guides me frappe sur l’épaule, du doigt il me montre des lumières dans le lointain et me dit d’un ton presque amical:
«Der zug!» (le train), puis il ajoute: «Haben sie ein passeport?» (avez-vous un passeport?)
--Kein passeport!
--Kein passeport! font-ils tous deux, en levant les bras au ciel... Kein passeport!... ah!... ah!... illégal!--Leur ton est celui du plus grand effroi. Illégal!... Illégal!... répètent-ils. Der tod! (la mort!)
Je n’y comprends rien du tout. Comment ces gens ont-ils pu penser que nous puissions avoir un passeport? Si nous en avions eu un, nous aurions pris le train. Ce n’est pas par plaisir que nous avons fait ce passage terrible. Mais je sais trop mal l’allemand pour demander des explications. Les deux guides se concertent et paraissent tout à fait effrayés.
Nous faisons encore environ deux kilomètres et voilà qu’on nous fait entrer dans une maison qui, dans l’obscurité, m’apparaît sordide. Une femme arrive en chemise, elle semble s’opposer vivement à notre intrusion.
Je crois d’abord qu’on veut seulement nous faire reposer quelques instants de notre marche exténuante. Mais un des guides me dit en allemand que nous devons rester là un temps indéterminé. Deux jours, trois jours ou plus, on ne sait pas.
Nous entrons tous trois dans une violente colère. Nous avons changé plusieurs fois de guides cette nuit, qui sait si nous ne sommes pas tombés entre les mains de voleurs qui veulent nous rançonner.
La femme s’approche de moi, et tente de me calmer par des caresses; je la repousse violemment.
Les guides sont partis, la femme a allumé une bougie et étendu un matelas dans la pièce voisine, les deux Italiens vont s’y étendre et vaincus par la fatigue, ils dorment tout de suite. Elle m’invite à partager son lit; les draps sont affreusement sales; je refuse avec indignation.
D’ailleurs j’étouffe dans cette pièce où l’odeur est infecte, je remarque qu’il y a deux affreux grabats à fond de planches, quatre enfants dorment là tout habillés.
Je vais dans la pièce où dorment les hommes et m’asseois près de la fenêtre que j’ai ouverte. De notre situation, je ne m’en fais pas la moindre idée; pourquoi faut-il rester là? Sommes-nous toujours aux mains des camarades? Ne nous a-t-on pas abandonnés, tout simplement pour se débarrasser de nous? Autant de questions que je ne résous pas. La femme me regarde méchamment; elle semble très fâchée contre moi.
Mais je suis prise d’un hoquet nerveux qui ne cesse pas, je n’en suis pas effrayée, car j’ai eu bien des fois de pareilles crises. Mais la femme qui ne connaît pas cette maladie, prend peur. Elle m’apporte, en silence, un œuf, une tasse de thé et un sucrier. Ce dernier objet attire mon attention, c’est un verre à couvercle, comme il y en a en Allemagne dans les brasseries, j’examine le couvercle, il est en argent et porte une couronne royale avec deux initiales entrelacées: le verre d’un roi.
Voilà le jour, les Italiens se réveillent et nous délibérons sur notre situation. Où sommes-nous? Nous n’en avons pas la moindre idée. Il apparaît que nous ne sommes pas chez des voleurs; on ne nous veut pas de mal. Mais qui est cette femme? Pourquoi nous laisse-t-on dans cette maison au lieu de nous faire continuer notre chemin, puisque la frontière est passée?
Nous avons l’impression d’une organisation très mauvaise. Le fil parti de Berlin est coupé, nous sommes abandonnés dans un pays perdu. Mes camarades se désespèrent, surtout l’ex-dictateur, beaucoup plus nerveux que son ami.
Vers midi la femme nous sert un repas assez bon, mais nous n’avons guère d’appétit. La maison est en bois; elle est composée de trois pièces: celle dans laquelle on pénètre d’abord, sert de cuisine, elle est meublée d’un fourneau tout délabré. De cette cuisine on pénètre dans la chambre à coucher, fermée seulement par un rideau très sale. Enfin une porte donne dans la plus grande des trois chambres: celle où nous nous tenons. Deux petites fenêtres à carreaux bleu-blanc-rouge, éclairent la pièce; l’une donne sur la route, qui est en très mauvais état, elle est couverte d’au moins un pied de boue. Au travers des carreaux, nous apercevons d’autres maisons semblables à la nôtre, avec les mêmes petites fenêtres à carreaux multicolores.
Nous avons l’impression d’être très loin; un de mes camarades dit qu’il a vu une fois au cinéma ce paysage. La pièce où nous sommes est pauvrement meublée, comme toute la maison; une vieille armoire de bois peint, une table toute cassée, reléguée dans un coin et remplie de vêtements jetés en tas; une autre table où nous mangeons, quelques chaises, une machine à coudre. La femme a travaillé dans la matinée à cette machine, elle est couturière.
Dans l’après-midi, deux hommes, assez bien habillés, pénètrent auprès de nous.
L’un porte sous le bras une serviette de diplomate; il ne sait pas un mot de français. L’autre sait le français à peu près comme je sais l’allemand, c’est-à-dire très mal.
Ces hommes me font subir un examen politique qui me déconcerte absolument. Comment, mais n’ai-je pas été admise à Berlin? Si on n’a pas confiance en moi pourquoi m’avoir fait venir jusqu’ici? Le «diplomate» me transperce de son œil noir et dans mon impuissance à m’expliquer à cause de mon ignorance de l’allemand je perds absolument la tête, j’oublie le nom de la ville où je dois prendre le train pour la Russie. «Pourquoi, me dit-il d’un ton agressif, voulez-vous aller en Russie?
--Mais parce que je suis communiste et désire assister à la réalisation de mes idées.»
Le «diplomate» semble ne pas comprendre; il ricane méchamment.
Je tire de mon soulier une recommandation en russe que je conservais pour la Russie; à peine s’il daigne la prendre. Enfin, sur mon insistance il la lit et me déclare qu’elle ne vaut rien parce qu’il manque un cachet.
La maîtresse de la maison est intervenue dans le débat; elle fait contre moi un réquisitoire terrible. Comme chef d’accusation, j’ai dédaigné son lit, j’ai dit que la maison était sale, je n’ai presque pas mangé. Conclusion je suis une bourgeoise.
Cela prêterait au ridicule, si ce n’était odieux. J’ai abandonné tout amour-propre et je me laisse aller à dire: «Quelle situation terrible!»--Pas si terrible, dit celui des deux hommes qui parle un peu ma langue, il y a eu ici le front français; des blessés, des morts; leur situation était plus terrible que la vôtre.
Le front français? En quoi peut-on m’imputer les excès de la guerre, moi qui toute ma vie l’ai combattue.
Les deux Italiens sont interrogés à leur tour; la femme est pour eux pleine de bienveillance; ils ont mangé, ils ont dormi. Evidemment ce sont de bons camarades.
La sentence est rendue. Les deux italiens iront en Russie et moi je n’irai pas; on m’apportera demain un passeport pour la France.
Je bouillonne de rage impuissante. Ainsi je n’irai pas en Russie parce que j’ai refusé de coucher dans un lit infect. Cette femme ignorante et fruste décide du sort des camarades, ses avis puérils et vulgaires sont écoutés avec respect.
Qui croira à Paris cette histoire lorsque je la raconterai!
La nuit arrive; la femme prépare un matelas pour les deux Italiens. Pour moi elle avance une chaise de bois qu’elle frappe violemment contre le sol et me dit: Voilà!
Je frissonne en pensant à la nuit d’insomnie; la quatrième, décidément je laisserai ma vie dans ce voyage.
Le lendemain personne ne vient m’apporter le passeport promis. S’est-on ravisé? Ce «diplomate» doit avoir des chefs peut-être plus éclairés que lui, ont-ils compris qu’on ne peut pas refuser une militante pour des motifs aussi ridicules?
A tous égards je comprends qu’il me faut sacrifier mon amour-propre et faire la paix avec cette femme.
Quelle faute avais-je commise aussi, grand Dieu! Cette femme: c’est la sœur d’un commissaire à la guerre!
Elle a des qualités que je ne tarde pas à reconnaître. Elle est dévouée au Parti et risque gros en nous donnant asile. Son mari a été tué à la guerre, elle a quatre enfants qu’elle parvient à grand’peine à nourrir. Comme je lui demande pourquoi son frère qui a une place si importante en Russie ne l’aide pas, elle me répond qu’il ne gagne pas d’argent, qu’un communiste ne doit pas en gagner. C’est elle, au contraire, qui lui envoie du chocolat.
C’est très beau; cette femme est une héroïne obscure comme j’en trouverai beaucoup en Russie; mais quelle dureté dans son œil gris! Elle me fait frissonner lorsqu’elle chante «Mort aux bourgeois». Je pense à Mme Defarge, la tricoteuse du roman de Dickens: «Un drame sous la Révolution.»
Je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et qu’il faut de ces êtres frustes pour les dures nécessités.
De temps à autre il lui échappe des paroles énigmatiques: «C’est ici la maison de la mort!» ou bien: «Les communistes, on les tue». Je ne m’y arrête pas, sans doute fait-elle allusion à des événements révolutionnaires récents.
La journée est mortellement lente. Le «dictateur» évoque son passé, non les heures de son pouvoir éphémère, mais le temps plus paisible où il s’instruisait dans les universités populaires d’Italie. Il se rappelle avec attendrissement le professeur qui s’était intéressé à lui et auquel il doit le peu de français qu’il sait.
«Ah! fait-il, si j’avais continué dans cette voie, je ne serais pas ici.»
J’essaie de lui faire reprendre courage en lui disant que si la vie de militant comporte parfois des dangers, elle est une source d’émotions que l’on ne trouve qu’en elle.
L’autre Italien, lui, ne s’en fait pas; il a fait la guerre à Tripoli et en Autriche. Il en a vu de toutes les couleurs et a appris à prendre le temps comme il vient. Il trompe son ennui en apprenant aux enfants des tours d’escamotage.
Voilà la troisième nuit. La femme me prépare un lit en rapprochant des chaises de bois, elle dispose dessus deux oreillers. Pour couverture, j’aurai son manteau d’hiver. Je suis effroyablement mal, mais ma fatigue est telle que je parviens à dormir là quelques heures.
Le lendemain, vers le soir, on signale une descente de police. Je vois les enfants se précipiter à travers la maison, ils fouillent l’armoire, grimpent sur la table pour atteindre une planche élevée, bouleversent les placards; ils cherchent les papiers politiques. En moins d’un quart d’heure tout ce qu’il y avait de compromettant est brûlé dans le poêle de la cuisine.
--Voilà, dis-je à la mère, de bons petits conspirateurs. Ne disent-ils jamais aux autres enfants, que vous cachez des camarades?
--Jamais!
Et le plus jeune des enfants, une petite fille, n’a que six ans.
La police ne vient pas ce jour-là. Jusqu’ici la perspective d’être arrêtée ne m’effraie pas. Que peut-on me faire? Me reconduire en France. Or puisque je ne suis pas sûre d’aller en Russie, j’aimerais autant, ma foi, être arrêtée. Je le dis à la femme.
--Retourner en France, vous croyez cela, répond-elle. Pour avoir le droit d’exister dans ce pays, il faut un passeport spécial. Du moment que vous ne l’avez pas, c’est que vous avez passé la frontière illégalement. Si vous êtes passé illégalement, c’est que vous êtes communiste et les communistes on les fusille... sans jugement!
Et pour que je comprenne bien, elle appuie ses paroles d’un geste qui ne permet pas l’équivoque.
Un froid glacial me saisit toute entière. Mes compagnons sont dans la cuisine et n’ont pas entendu. Leur dire, à quoi bon, leur terreur ne ferait qu’augmenter la mienne.
Trois jours passent, la police ne vient pas.
Le quatrième jour, un «camarade» entre en coup de vent; il nous annonce comme imminente, l’arrivée des policiers et nous fourre à la hâte dans la chambre à coucher. Je suis assise près de la fenêtre et je vois un agent en uniforme qui s’approche de la maison, le camarade se joint à nous; la femme va ouvrir.
Minutes d’angoisse! Je tiens à la main deux cents marks pour essayer de corrompre l’homme. Je l’entends qui parle avec la femme dans la cuisine; puis tous deux passent dans la grande chambre. On entend le bruit de leurs voix pendant dix grandes minutes. Enfin, l’homme quitte la maison; il n’a pas eu l’idée de regarder dans la chambre à coucher qui n’est pas fermée.
Sauvés! Est-ce possible?
Mais il faut fuir immédiatement; on me jette un châle sur la tête et on m’entraîne à quelques cents mètres, dans une autre maison. Les Italiens sont emmenés ailleurs.
La maison est plus petite que celle que je viens de quitter. Elle n’a que deux pièces: la cuisine, où la famille se tient pendant le jour et la chambre à coucher, meublée de lits de fer sans draps, d’un buffet et d’une table de bois blanc grossièrement fabriquée. Le mari est charpentier, il les a faits lui-même. Le buffet n’est pas adossé au mur, il y a une penderie par derrière, c’est là que je me cacherai si on vient. Dans un angle de la pièce, un énorme morceau de lard, tout en graisse, pend du plafond.
Je suis loin d’être rassurée: je pense que la police n’aura pas de peine à me trouver, pour peu qu’elle le veuille. Et les paroles de ma dernière hôtesse me reviennent: «fusillée sans jugement». Cela me paraît absurde, car, enfin, si je suis bolcheviste, mon ignorance de la langue me rend tout à fait inoffensive; d’ailleurs, d’après les conventions bourgeoises, je n’appartiens pas aux gens d’ici, je suis Française et on n’a pas autre chose à faire qu’à me rendre à la France qui s’arrangera de moi. Oui, mais je sais aussi combien la guerre a bouleversé toutes les conventions. Aujourd’hui la bourgeoisie a fait litière des principes démocratiques: la liberté de penser a cessé d’exister. Il n’y a plus sur la terre entière que le duel formidable des deux classes: la bourgeoisie et le prolétariat. Et je suis sur le terrain de la bataille. Les Etats-tampons, c’est l’Europe qui les a créés pour séparer la Russie bolcheviste des nations capitalistes. Qui sait, peut-être qu’il n’y a plus de lois ici et que tout est permis contre les communistes, quel que soit leur pays. C’est là qu’on a placé les fameux fils de fer barbelés de Clemenceau et dans ces fils je suis prise.
Derrière la table il y a une grande glace, je m’y regarde avec terreur. Du plomb fera de ma tête une bouillie, la cervelle jaillira. Pourquoi, qu’ai-je fait de criminel? Je vais voir la Russie, est-ce que cela mérite la mort? Je repasse ma vie de travail constant pour l’acquisition de la culture intellectuelle que je possède. Et ce sont des soldats, pour la plupart des brutes alcooliques qui me tueront. Je vois en esprit, le poteau d’exécution et j’éprouve la sensation affreuse que doit avoir l’animal pris au piège, avec en plus, hélas, l’imagination de l’homme.
Dans mon chapeau, dans mes vêtements, dans mes souliers j’ai des lettres de recommandations pour la Russie; je brûle tout. Si vous n’avez aucun papier sur vous, m’a dit «Madame Defarge», vous pouvez encore avoir la chance de vous en tirer, mais si vous portez le moindre document politique, vous êtes perdue. On a fusillé un jeune homme de seize ans parce qu’on a trouvé dans sa poche un journal bolchevik!
Que faire? Il faut cependant essayer de sortir de cette situation et pour cela je dois, avant tout, compter sur moi-même. J’écris une dizaine de lettres à mes amis de Paris. Si je ne suis pas arrêtée, peut-être m’accusera-t-on ensuite d’avoir eu peur; mais si je suis arrêtée, les démarches qu’on aura faites empêcheront qu’on me traite sans ménagement, quitte à faire ensuite des excuses pour la méprise.
Evidemment tant que je ne suis pas arrêtée, je ne risque rien, mais qui sait si une fois en prison on me permettra d’écrire? Le pays où on fusille un homme pour un journal, ne me paraît par très civilisé.
J’essaie de confier mes lettres à mon hôte; il me dit qu’il n’a pas le temps de les porter.
Il me cache cependant, cet homme. Peut-être le paie-t-on pour cela? mais enfin, payé ou non, il risque. C’est la race, je le vois, qu’il faut accuser. Partout les mêmes visages blancs, les mêmes cheveux blond clair et les mêmes yeux gris, effroyablement durs et je comprends qu’ici la vie humaine n’a aucune importance.
Tout de même Mme Defarge pense à moi: elle m’envoie l’aînée de ses enfants, une fillette de quatorze ans aux magnifiques cheveux dorés. C’est elle qui portera les lettres et pour plus de sûreté, elle ira les mettre en Allemagne. Elle a un passeport qui lui donne le libre accès de la frontière. Elle cache les lettres dans sa poitrine, la petite conspiratrice, pour que personne ne se doute de rien.
J’ai cessé de faire la difficile; j’accepte de coucher sans draps sur des coussins infects. Heureusement mon lit est près de la fenêtre, la nuit je me lève furtivement pour ouvrir, car l’air est irrespirable.
Me voilà en prison chez ces paysans, impossible de quitter cette chambre, même pour aller aux commodités qui sont dans la cour, on me verrait. Pour les besoins naturels on me donne un vase de nuit, l’odeur devient infecte.
Et cette nouvelle prison ne vaut pas l’autre. Avec Mme Defarge je pouvais baragouiner un peu d’allemand. Ce n’était qu’une couturière de village, mais il y avait en elle le reflet du commissaire de Moscou, on pouvait échanger quelques idées. Ici, rien. Le mari ne rentre que le soir pour manger et dormir. Impossible de parler avec la femme, d’ailleurs elle ne sait que le letton, dont j’ignore le premier mot. Je suis modeste en disant que je ne sais pas un mot de letton; j’ai fini par en apprendre un: «kallis». La femme dit toute la journée ce mot pour apaiser les cris de son dernier-né qui a quinze jours. On m’a dit plus tard que «kalis» voulait dire: «qu’est-ce que c’est». _Mon hôtesse ne fait aucun ménage et la chambre devient d’une malpropreté telle que je finis_, malgré ses protestations, par balayer, ce qui est pour moi un plaisir, dans mon désœuvrement. Lorsque le mari rentre elle coupe une tranche du morceau de graisse qui pend du plafond et elle le lui donne à manger avec un morceau de pain noir. C’est là le dîner.
Je suis un peu mieux traitée. A midi, pas toujours, car lorsque la femme part en course, on oublie de me faire manger, je suis gratifiée de deux œufs et d’un verre de thé. Quelquefois à la place des deux œufs, il y a un morceau de cochon salé à la «Lettoch» absolument immangeable pour mon pauvre estomac de parisienne.
Pas un livre! Mon temps se passe à arpenter la pièce du matin au soir, comme un ours en cage. Je suis tellement déprimée que la satisfaction des nécessités de la nature est pour moi une distraction. Je désire la folie qui au moins me ferait oublier mon malheur, mais la folie ne vient pas, en dépit du bromure que je prends à haute dose pour m’abrutir.
Il y a des moments où je m’imagine subir les épreuves de quelque terrible Sainte-Vehme. Ma situation est pire; le danger, hélas, n’a rien d’imaginaire.
Je n’ai pas encore pu savoir au juste pourquoi on me retient ici. Le salut, m’a-t-on dit, est à X..., à soixante kilomètres; que ne m’y conduit-on? S’il n’y a pas d’autres moyens, j’irai à pied, la nuit, le jour je me cacherai. On ne veut pas me laisser aller.
Le pays est plein de policiers, me dit Mme Defarge qui est venue me voir. Si vous mettez le pied dehors vous serez arrêtée infailliblement, et vous savez ce qui vous attend. Nous aussi d’ailleurs, nous serions pris avec vous. De quoi vous plaignez-vous ici? Vous mangez, vous dormez, vous n’êtes pas mal. Prenez patience, on s’occupe de vous pour vous avoir un passeport; vous partirez un jour ou l’autre.
Un matin, la fillette de Mme Defarge m’apporte une boulette de papier de soie. Je dois, dit-elle, lire et brûler. Je déplie la feuille; il y est dit en très mauvais français que j’irai en Russie et que je partirai dans trois jours.
Je n’ose me réjouir; j’ai été tant de fois trompée. Mais tout de même, je reprends un peu courage. Je me dis que si je manque de livres, j’ai mon cerveau qui est un livre, en somme. Au lieu de m’hypnotiser sur ma situation, je vais écrire des articles.
Les manuscrits se perdront, cela est plus que probable, mais pendant que j’écrirai le temps passera et c’est le principal. Je m’attache, bien entendu, à ne traiter que des sujets étrangers à la politique. Si on m’arrête ces études me serviront à prouver que je ne suis qu’un écrivain curieux de la Russie et non une femme politique.
Mais le jour annoncé passe sans rien m’apporter de nouveau. A travers le rideau de mousseline toujours tiré, je vois au loin dans les champs les paysannes qui vont et viennent librement. Pourquoi n’ai-je pas comme elles la liberté? Et ma dépression morale est telle que pour avoir la liberté je consentirais à être l’une de ces femmes.
Le lendemain encore rien et personne; je prends une forte dose de bromure.
Enfin, au bout de trois jours, la petite fille revient et à travers son allemand, je comprends que le camarade qui m’apportait le passeport sauveur a été arrêté; le document est aux mains de la police. Toutes les démarches sont à recommencer.
C’est le 14 août, veille de grande fête, des chants et des musiques m’arrivent du lointain. Les enfants de mon hôtesse font dans un tonneau, un lavage sensationnel. Au soir, Mme Defarge et sa fillette viennent me voir et me proposent une petite promenade.