Mon voyage aventureux en Russie communiste

Part 2

Chapter 24,032 wordsPublic domain

Il m’a donné un guide qui me conduit dans un autre bureau où on doit me donner un «billet de logement», chez un camarade, car les hôtels sont dangereux pour moi, paraît-il. Aimable figure, ce guide. Il a dix sept ans et sort du lycée. Son père, me dit-il, l’a «jeté» parce qu’il a pris part aux émeutes de mars. Ce père est socialiste, mais pas communiste. Maintenant le jeune homme vit à son compte: il est employé au Parti. Son admiration pour «le chef» éclate dans tous ses propos; il ne parle que de lui.

Le bureau où nous allons ne m’impressionne pas aussi bien. Je retrouve là l’indifférence, l’impolitesse même que j’ai tant de fois rencontrée ailleurs. On me fait attendre une grande heure pour me donner les premières adresses venues sans aucun égard pour ma qualité de docteur que j’ai déclinée à dessein, espérant qu’on me logerait chez des camarades cultivés intellectuellement.

Nous prenons le tramway et arrivons dans un quartier ouvrier. Après avoir grimpé cinq étages nous sommes reçus plus que froidement par un homme qui ne retire même pas sa pipe pour nous parler. Dans un coin de la pièce, une femme confectionne à la machine des uniformes militaires.

Il n’y a pas de chambre, tant mieux; j’avais déjà peur d’être forcée d’habiter dans un pareil endroit. De nouveau, un tramway, suivi d’un escalier sordide. Cette fois, on ne trouve personne. Je suis brisée de fatigue, il y a plusieurs nuits que je ne me suis pas couchée; tant pis, je préfère aller à l’hôtel et courir le risque d’être arrêtée.

Mais Berlin est plein de voyageurs: tous les hôtels sont complets. Je finis par en trouver un; la chambre, l’unique qui reste, donne sur une petite cour; elle empeste l’odeur _sui generis_ des hôtels mal tenus.

Le portier me fait un tas de questions. De quel pays êtes-vous? Que venez-vous faire à Berlin? etc. J’ai déjà peur. Je réponds que je suis Mlle Grandchamp, institutrice à Genève et que je viens à Berlin pour acheter des livres de classe.

Je quitte le lendemain cet hôtel qui ne m’inspire pas confiance et, après beaucoup de recherche coûteuses, car pour ne pas accaparer mon guide je me dirige seule en prenant des fiacres, je finis par trouver pour trente trois marks par jour une chambre assez propre dans un hôtel pensions. Mêmes questions du tenancier et puis, la porte principale est toujours fermée à clef. Quand on veut sortir, il faut sonner; alors le patron, un grand sec à figure sinistre, arrive avec une énorme clef; j’ai des frissons dans le dos.

Je circule à peu près librement dans Berlin. Je dis à peu près, car j’ai le malheur d’être femme et l’Allemagne très civilisée à d’autres égards ne semble pas encore habituée à ce qu’une femme voyage seule. J’ai beaucoup de peine à me débrouiller, car je n’ose demander mon chemin aux passants. Je n’ose pas non plus aller voir les musées, il faudrait parler, sortir mon mauvais allemand; un agent de police pourrait s’approcher et me demander mes papiers.

Je ne me sens à peu près à mon aise que dans les grands magasins de nouveautés; j’y ai, en outre, l’avantage de trouver un «reisebüro» où on me change sans faire de réflexion mes francs contre des marks. C’est très précieux.

Cependant j’ai voulu acheter des chaussures et, comme on ne comprenait pas mon allemand on m’a dépêché une vendeuse qui parle français. «Ah! je vous devine bien, me fait-elle malicieusement. Vous voyagez dans les régions occupées et vous êtes venue faire un petit tour à Berlin, en fraude. Je m’y connais!»

Je souris d’un air entendu: «C’est cela; mais chut!»

Une aventure plus sérieuse m’arrive dans un établissement de bains. Avec la chaleur qu’il fait mes vêtements sont trempés de sueur et je suis fort mal à mon aise. J’avais une robe légère; mais elle est restée à la frontière suisse, je suis dans mon tailleur de demi-saison. Un bain me serait fort agréable, mais où aller, je n’ose rien demander à personne, j’ai bien un guide de Berlin, mais il est en allemand et ne me sert à rien.

Enfin, je vois sur la Potsdamerplatz une colonne de publicité qui indique un établissement «où on peut trouver un bain agréable»; je m’y fais conduire en taxi.

L’établissement est au fond d’une cour, son installation est des plus modestes; trois pièces aux murs déteints, une unique baignoire, des lits de massage. On me fait déshabiller et la baigneuse paraît fort intriguée par mes vêtements entièrement mouillés par la transpiration. On me met dans une baignoire où il y a très peu d’eau et on me lave au savon devant tout le monde. Après le bain, le massage; je m’étends nue sur un lit où on se met en devoir de me masser. Les questions commencent. Qui je suis? De quel pays? Je parais très fatiguée, pourquoi? Comment il se fait que mes vêtements soient mouillés etc., etc. Je suis très embarrassée et je réponds au hasard que je m’appelle Rosenblum et que je suis Russe; j’ajoute que je suis médecin, pensant contenir par le respect ces prolétaires de l’art médical. Mais je n’ai fait que déchaîner leur curiosité. Ah! je suis docteur et Russe; alors je vais en Russie, je suis de la Croix Rouge qui va soigner le choléra. Je réponds oui; tout le monde, personnel et clientes, entoure mon lit où je suis en fâcheuse posture. Enfin, c’est fini; j’ai hâte de fuir et je m’habille si rapidement que j’oublie de mettre ma chemise; elle reste à l’établissement.

Je m’ennuie beaucoup, pas de journaux français, pas de livres. L’hôtel me pèse, je m’y sens observée et n’y reste que pour dormir. Du matin au soir, j’erre dans les rues, entrant pour me reposer dans les «conditorei-cafés» le jour, dans les cinémas le soir. L’organisation se charge bien de me faire partir en Russie, mais pas de me faire passer le temps agréablement à Berlin. Il faudrait avoir des relations et je ne connais pas un chat. Le «chef» a ordonné au «disciple», le jeune homme dont j’ai parlé de me faire faire un tour d’une heure en fiacre: c’est déjà très beau. Je vois ainsi le château, Unter den Linden; le jeune homme me montre l’endroit où Liebknecht est tombé. Le cocher nous désigne avec des remarques assez spirituelles, les statues des rois qui ornent l’avenue du Bois de Boulogne berlinoise.

Le «disciple» fait un jeu de mots sur le nom de l’endroit: «Tiergarten», jardin des animaux. «C’est ici le jardin», dit-il, et (montrant les statues des rois), «voilà les animaux!»

Je remarque que les employés allemands sont très consciencieux. Avant de me vendre une paire de bas, la vendeuse y passe la main pour s’assurer qu’ils ne sont pas déchirés; en France on n’aurait pas ce scrupule. En revanche, quel bureaucratisme; il faut aller payer avec sa fiche, apporter la fiche acquittée à l’enveloppeuse qui, alors seulement, vous abandonne le paquet.

Les restaurants sont très inférieurs aux nôtres. Rien d’analogue à nos «Chartier» et «Duval» parisiens où, pour une somme modeste on a un dîner bon à la fois et bien présenté, partout les saucisses et la choucroute servis à la diable sur un coin de table. Et comme les garçons sont lents, il faut plus d’une heure pour déjeuner.

Je vais quelquefois dans le bureau où on prépare mon départ, mais je m’y ennuie, personne ne parle le français sauf le chef qui a autre chose à faire qu’à m’entretenir; une centaine d’hommes passent en un jour devant son bureau. Il y a bien aussi des employés, des dactylos, mais tout ce monde parle allemand.

Un grand jeune homme blond a attiré mon attention. Sa mise est soignée, son allure élégante; il parle français avec le «chef». Mais j’entends des mots qui me retiennent à distance: «dangereux... ne pas aller à la gare... abandonnez plutôt vos bagages...» Peut-être ce jeune homme doit-il rester inconnu, même des camarades.

La nuit à l’hôtel je suis loin d’être rassurée.

Le «chef» m’a dit plusieurs fois que j’y courais le risque d’être arrêtée. Une nuit je vois par la fenêtre ouverte un agent de police qui semble en faction sur le trottoir, juste en face de la maison. Il reste là et bientôt un homme en civil, assez bien habillé s’approche de lui, lui dit quelque chose et s’en va. L’émotion m’étreint. Evidemment, ce civil est un chef; il a donné à l’agent l’ordre de surveiller l’hôtel. Demain au jour je serai arrêtée. J’ai envie de fuir, mais impossible, il faudrait sonner le patron de l’hôtel. Que penserait-il de cette sortie à deux heures du matin! D’ailleurs fuir serait inutile. Si c’est vraiment pour moi que cet agent est là, il m’arrêtera à la sortie; si ce n’est pas pour moi, mieux vaut rester allongée sur mon lit que d’errer par les rues désertes. Je calme mes nerfs comme je puis en m’arrêtant à l’idée que peut-être l’agent surveille la rue, tout simplement. Enfin, le jour tant désiré, le jour après lequel soupirent les malades et aussi les inquiets comme moi, illumine mes carreaux et personne ne vient me ravir ma liberté.

Le «chef» m’annonce que je vais partir, mais que je serai «illégale», c’est-à-dire sans passeport. «On est mal avec les Etats-tampons, explique-t-il, les passeports sont très difficiles à obtenir.»

Je tremble intérieurement à cette décision; mais comment avouer la peur dans un pareil milieu? Je m’efforce donc de ne rien laisser paraître de l’émotion qui m’agite.

Décidément on a confiance en moi, on me donne deux mille marks avec lesquels je dois acheter des médicaments pour la Russie. Afin de faciliter les achats on me donne le jeune «disciple».--«Vous en avez une chance! fait-il en chemin. Il y en a qui attendent un mois ici et vous partez au bout de six jours.» Il me regarde avec admiration: «Illégale!»

Une phrase du «Petit Duc» me chante:

Vraiment c’est bien joli la guerre C’est si amusant le danger.

Tout de même malgré le plaisir incontestable du risque je préférerais ne pas être illégale et voyager confortablement avec un passeport.

L’achat des médicaments est difficile. Mon guide sait l’allemand, mais il ne connaît pas les termes de médecine. Je désire joindre à la pharmacie quelques instruments de chirurgie; j’ai lu à Paris dans les journaux qu’il n’y avait que trois forceps à Moscou: achetons-en un, cela fera quatre. Mais «le disciple» ne sait pas ce que c’est qu’un forceps et je me tire d’affaire en demandant à l’employé un «instrument pour tirer l’enfant de la mère». Il comprend et m’apporte un superbe tarnier qui n’est pas cher: trois cent cinquante marks.

Pour avoir des canules à lavement, j’essaie de toutes les périphrases, on ne comprend pas. A la fin, de guerre lasse, j’attrape un caoutchouc qui traîne sur le comptoir et fais le simulacre d’administrer au disciple un «bouillon pointu». Tout le magasin éclate de rire, on a enfin compris ce que je désire.

Dans la conversation je viens à raconter à mon guide que j’ai appris un peu de chimie.

--Ah! fait-il avec admiration, vous avez à Paris un laboratoire illégal!

Dans son enthousiasme de néophyte communiste, il ne comprend la chimie qu’au point de vue des bombes.

On m’a adjoint deux Italiens qui vont en Russie pour y rester. Ils sont accusés de meurtre politique dans leur pays. Au cours d’une émeute, un bourgeois a été tué, on prétend que ce sont eux les meurtriers. Ils s’en défendent, mais quand même il faut fuir; ils vont en Russie chercher un refuge. L’un d’eux a été, me dit-il pendant deux heures le dictateur de la ville: c’est un ouvrier assez cultivé qui s’est instruit dans les universités populaires. L’autre a fait la guerre pendant sept ans, il y a contracté avec cinq blessures une bonne dose d’insouciance et une remarquable faculté de s’adapter à toutes les situations.

Le jour du départ arrive; le «chef» m’explique que je devrai suivre un camarade qu’il me présente; il fait aussi dans leur langue, aux Italiens, des recommandations.

Notre nouveau guide est un grand sec aux allures de lieutenant allemand. Il ne sait pas un mot de français et il prend avec nous des allures de chef qui indisposent fort l’ex-dictateur.

Nous avons pris un taxi-auto. Avec mes médicaments, mes instruments, mes vivres, car le «chef» de Berlin m’a fait acheter force boîtes de conserves, nous avons beaucoup de bagages. Tout à coup, sans raison apparente, le guide nous fait descendre au beau milieu d’une place. «Que faut-il faire? lui dis-je en allemand.--Vous asseoir!» répondit-il d’un ton sec et il nous désigne un banc. Je me sens très mortifiée et commence à trouver que tout n’est pas rose dans la dictature prolétarienne.

Notre guide ne s’est pas assis, lui; il se promène de long en large sur la place et paraît très agité. Evidemment, il attend quelqu’un qui ne vient pas. Enfin après trois quarts d’heure, un jeune homme, un grand portefeuille sous le bras, s’avance vers lui. Il lui remet des papiers et notre guide en échange signe une feuille sur son genou. Vite on nous emballe dans un taxi et nous filons à la gare.

Malgré toute la diligence du chauffeur le train est manqué. «Gehen Sie schlafen!» Allez vous coucher, me dit le lieutenant et il nous tourne le dos.

Encore un jour à passer à Berlin. Je connais, sur les bords de la Sprée un restaurant où il y a de la musique: j’y conduis mes deux nouveaux camarades.

Nous nous installons à la terrasse. La vue n’a rien d’enchanteur, le fleuve étroit, les quais sont noirs de fumée; avec le métro qui passe tout près sur le pont. «Ce n’est pas beau!» s’exclame en français l’ex-dictateur. Cette remarque désobligeante nous vaut les regards courroucés du dîneur de la table voisine. Il restera à nous écouter tout le temps de notre repas; je ne suis pas rassurée du tout.

Enfin, le lendemain, nous partons pour de bon: nous voilà installés tous les quatre dans un compartiment de troisième. Où allons-nous? Le lieutenant a négligé de nous le dire et cette façon cavalière d’en user avec nous a le don d’agacer l’ex-dictateur. Comme je suis la seule à savoir un peu d’allemand, il me tarabuste pour que je pose des questions à notre guide. Je n’ose pas. Je connais les façons mystérieuses de la conspiration et, d’ailleurs, on m’a déjà fait la leçon à Berlin: «Jamais de questions!»

Au reste, je ne suis pas le moins du monde inquiète. Où on va? Nous le verrons bien: nous ne voyageons pas dans un sac. Pourquoi nous voudrait-on du mal, puisqu’on nous paie le voyage? Si on n’avait pas eu confiance en nous, on ne nous aurait pas reçus à Berlin.

Nous roulons vers le nord. Au soir le «lieutenant» tire de son «portefeuille diplomatique»--qui baisse, du coup, singulièrement dans mon estime--du pain et des saucisses. Il nous distribue la nourriture et, à un arrêt, il descend nous acheter des bouteilles de limonade. Mes compagnons reprennent confiance; ils commencent à croire qu’en effet on ne veut pas nous tuer.

--La mer?

--Ya.

--Bateau?

--Ya.

--Petit bateau?

--Non, grand bateau.

Je suis justement devant ce grand bateau: il est superbe et rempli de monde. Nous nous embarquons; la mer est magnifique, éclairée par des phares de toutes les couleurs. Notre guide nous fausse tout de suite compagnie pour aller sans doute dormir dans quelque cabine; les Italiens sont tout à fait choqués de ses façons. Moi, je ne m’en formalise guère. Evidemment, ce guide pourrait nous montrer plus d’urbanité; mais que m’importe, après tout. L’essentiel est qu’il nous conduise où il faut, sans nous faire arrêter en route; et il me paraît, à cet égard, connaître son affaire.

J’adore la mer, sa solitude immense répond à la tristesse habituelle de mon âme, et lorsque je la vois, elle m’attire. Naviguer, naviguer toujours, là-bas, loin, très loin. Je trouverai, sur l’autre rivage, le pays où on est heureux, où la vie vaut la peine d’être vécue parce que l’on travaille à une grande œuvre. Cette rêverie vague d’ordinaire, se concrétise maintenant; j’évoque la Russie où un monde nouveau s’élabore. La terre promise; c’est la Russie communiste qui réalise en ce moment les idées pour lesquelles j’ai milité pendant tant d’années!

Après une traversée de deux jours, nous débarquons. Un train est là; tout le monde se dirige vers lui, excepté nous. Nous suivons le guide qui franchit le guichet du port.

Nous voilà dans un village qui est plein de police: à chaque instant, nous croisons un soldat qui fait les cent pas, baïonnette au canon. Notre guide a mis un doigt sur sa bouche pour nous inviter au silence.

Nous pénétrons dans une petite gare et nous nous installons au buffet. Défense de dire un mot et je me rends compte que notre silence lui aussi est suspect. Car nous attendons là pendant plus de deux heures, et ces quatre personnes qui gardent un silence absolu pendant si longtemps, doivent paraître au moins bizarres. Mais parler serait montrer que nous sommes étrangers; on pourrait se demander d’où nous venons et pourquoi nous n’avons pas pris le train express qui vient de partir.

J’astique avec persévérance mon canif, pour me donner une contenance. Je trouve que le guide aurait dû commander un dîner complet pour bien disposer à notre égard le patron du buffet. Nous n’avons pris qu’un café. N’y tenant plus je me lève et vais acheter une revue illustrée; à la regarder, je tire à peine un quart d’heure; je recommence. Les Italiens font une tête de condamnés à mort attendant l’exécution. Enfin le guide va prendre nos billets, nous montons dans le train, quel soulagement! Mais il ne faut pas songer à parler, il y a du monde dans le compartiment voisin.

Nous arriverons à une grande ville, par une pluie battante.

Deux inconnus s’emparent de mes bagages et me disent de les suivre; je le fais avec peine, car ils marchent très vite et les rues sont mal éclairées. Enfin je les vois entrer dans une maison, j’y pénètre à mon tour.

Nous sommes chez des ouvriers. L’homme, taillé en hercule, est vêtu d’un pantalon et d’un tricot déboutonné. Je ne vois que ses bras énormes et sa poitrine très large, qui est entièrement couverte de poils; c’est un terrassier. La femme, une grosse blonde, est déjà mère de cinq enfants. Je suis dans une sorte de chambre de réception proprement tenue, le logement accuse une certaine aisance. Les camarades qui m’ont amenée là me disent que j’y devrai rester plusieurs jours, parce qu’il faut un certain temps pour organiser le passage de la frontière. «Vous ne devez pas sortir, ajoutent-ils, vous seriez arrêtée, ici c’est plus dangereux qu’à Berlin.»

Mes conducteurs sont partis et me voilà seule avec mes nouveaux hôtes. La femme se met en devoir de verrouiller la porte et de fermer les doubles-rideaux. Elle me prépare un lit sur le canapé de cette sorte de salon: me sert un repas composé de saucisses et de tranches de boudin allemand.

Le ménage ne sait pas un mot de français, je ne puis échanger que quelques paroles. Comme il est tard, les époux se retirent dans leur chambre en me souhaitant une bonne nuit.

Malgré le bon accueil de mes hôtes, je me sens très mal chez eux. Leur logement n’est pas disposé pour recevoir un étranger; il n’y a aucune commodité. Le jour, les enfants envahissent ma chambre, l’emplissant de leurs cris. Je me sens doublement en exil, loin de mon pays et loin de mon milieu. Si encore je pouvais lire; mais pas un livre, pas même un journal.

A la fin je n’y tiens plus et je sors; tant pis si on m’arrête.

Je suis affligée d’une robe grenat qui fait retourner les passants. C’est une faute; il faut absolument qu’on ne me remarque pas. J’entre donc dans un magasin à l’effet d’acheter un manteau de caoutchouc de couleur foncée et un chapeau à la façon du pays. Cela ne va pas tout seul; j’ai de la peine à me faire comprendre et on me fait, là encore, toutes sortes de questions qui me mettent au supplice. Enfin je sors sans encombre et j’ai la joie de constater que, revêtue de mon imperméable brun, coiffée de mon «reisehut» je passe inaperçue.

Le chef du parti communiste de la ville m’emmène promener une après-midi. C’est un homme d’une trentaine d’années, ancien ouvrier qui s’est instruit lui-même. Il n’ose se montrer avec moi dans les lieux fréquentés, nous prenons donc un tramway qui nous emmène dans la banlieue. Nous entrons dans un café décoré de peintures modernes. Il y a une terrasse au bord d’un étang. J’ai déjà pu remarquer combien les gens d’ici savent tirer parti du moindre point de vue. Mon compagnon trouve l’endroit enchanteur; j’approuve par politesse: l’étang est petit, encaissé dans des maisons qui n’ont rien d’original. Je suis très triste; voilà quinze jours que j’ai quitté Paris, quinze jours que je tremble. Déjà la dépendance dans laquelle je suis, me pèse lourdement; je voudrais être à l’hôtel, aller au restaurant, au théâtre, me promener, faire ce que je veux, enfin!

Une après-midi, comme je rentre d’une promenade mélancolique à travers les rues, on m’annonce que je pars. Le «chef» a un sourire de pitié en me voyant manifester ma joie. Je n’ai plus, il est vrai, ma belle énergie de Berlin; c’est que le milieu n’est plus le même.

Après de multiples précautions prises à la gare pour dépister les policiers, nous nous retrouvons, les Italiens et moi, dans un wagon de troisième avec un nouveau conducteur.

Je suis maintenant tout à fait rassurée. Le «chef», que je viens de quitter, m’a dit que je passerai la frontière dans les meilleures conditions. Une voiture diplomatique jouissant de l’exterritorialité doit venir me prendre et j’aurai pour compagnon un attaché d’ambassade. Aucun policier n’osera demander ses papiers à la compagne du diplomate; au cas tout à fait improbable où cela arriverait, je déclarerais les avoir perdus, je donnerai cent marks à l’agent qui ne manquera pas de s’incliner très bas.

Je crois tout cela. Comment penser que l’on puisse me tromper dans une occurrence pareille!

Après plusieurs heures de voyage, on nous fait descendre à un village. On est en pleine nuit. Nous marchons un quart d’heure par des chemins déserts, nous entrons dans une maison assez vaste, nous montons au premier étage et pénétrons dans un logement d’ouvriers.

Il est pauvre, mais proprement tenu; une lampe posée sur un meuble, éclaire des portraits de chromos de Guillaume et de François Joseph.

Une vieille femme nous sert à manger les traditionnelles saucisses: bientôt arrive un homme très grand, vêtu en paysan. «Voilà, dit notre conducteur, le camarade qui doit nous faire passer la frontière.»

Je me récrie:

--Eh mais... l’attaché diplomate...

Le conducteur ne sait pas ce que je veux dire.

Je commence à éprouver quelques craintes aux façons graves du guide. Il nous remet à chacun un tout petit morceau de papier sur lequel est écrit un nom qui ne me dit absolument rien. Il nous recommande de rouler ce papier et de le cacher dans la doublure de nos vêtements. Ce voyage qu’on m’avait dit facile m’a tout l’air d’une expédition.

Enfin, ce n’est pas le moment de reculer et récriminer me paraît tout à fait inutile; là-bas, évidemment, on ignorait complètement ce qui se fait ici. La belle confiance que j’avais à Berlin m’a tout à fait quittée. Mais il n’y a pas autre chose à faire qu’à s’abandonner aux mains de ces hommes.

On me réclame cent marks pour la voiture; ah, il y a tout de même une voiture.

Nous quittons la maison et après avoir fait environ cinq cents mètres, nous nous trouvons devant une affreuse charrette remplie de paille. C’est cela la voiture diplomatique! Je crois être le jouet d’un de ces cauchemars dans lesquels les bijoux se changent en feuilles sèches. L’homme qu’on nous a présenté comme devant nous faire passer la frontière, monte sur le siège avec un autre. Les Italiens et moi, nous nous installons comme nous pouvons dans la charrette; on part au grand galop.

Mes craintes commencent à se calmer. Si ce n’est que cela après tout, le danger n’est pas bien grand. Je ne tiens pas outre mesure à passer pour une diplomate; que j’arrive, c’est l’essentiel. Au fond même je sens quelque plaisir à filer ainsi dans la nuit noire; le danger me paraît tout à fait illusoire. Qui nous a vus? Qui même s’occupe de nous?