Mon curé chez les riches

Part 12

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L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique du Sacré-Cœur: le curé de Sableuse la trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la nef imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant des cantiques. Puis, un prédicateur monta en chaire et aux paysans, aux paysannes qui l’écoutaient, il adressa une homélie hérissée de citations latines, bourrée d’arguments purement théologiques, empêtrée de phrases redondantes et nébuleuses. Un ennui pesant tombait de la haute coupole byzantine: toute cette pieuse éloquence endormait les pèlerins fatigués.

Et le curé de Sableuse songea: «Si les apôtres avaient parlé comme ça, sûr qu’ils n’auraient pas converti le populo et que notre sainte religion, au lieu de se répandre dans le monde, serait restée dans les choux.»

Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon.

Mlle Badinois lui indiqua son couvert tout au bout de la table d’hôte que présidait un monsignor imposant et qu’entouraient des ecclésiastiques d’importance et d’âges divers. Après le _benedicite_ qu’expédia le prélat, les convives, qui faisaient pour la plupart grand honneur au menu d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par groupes sympathiques, à mi-voix... Le curé de Sableuse, qui avait grand’faim et grand’soif, mettait les bouchées doubles et les gorgées triples. Quand cette offensive gastronomique marqua un temps d’arrêt, il prêta l’oreille aux propos que tenait le monsignor. Ce digne personnage expliquait à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de bazar où les missions étrangères se procuraient les accessoires nécessaires à leur apostolat.

--Je vends, disait-il, des articles d’église, des cotonnades pour sauvages, des objets d’équipement, des catéchismes dans n’importe quelle langue, des perles de verre, des phonographes, des chapelets, enfin, de tout. C’est une œuvre très intéressante et très utile, montée par actions et bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu à Paris pour me ravitailler... Les sauvages deviennent très difficiles: il faut que je crée sans cesse de nouveaux rayons!

Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec complaisance:

--Je crois que ma pièce sera bien montée à l’Odéon. C’est une pièce à costumes, avec danses et musique. J’aurai Mlle Florange pour jouer Salomé. Elle sera très bien...

Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint coloré, disait à un vieux prêtre décoré des palmes académiques:

--Voyez-vous, c’est par le sport que nous les gagnons et que nous les retenons. Dommage que vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de Jeanne d’Arc! Elle est classée en première catégorie... Des as, je vous dis!

--De mon temps, disait le vieux prêtre, nous organisions des patronages où les jeunes gens jouaient de petites comédies honnêtes...

--Fini! Aujourd’hui, il n’y a que le sport... J’ai des sauteurs à la perche qui franchissent trois mètres cinquante, des coureurs qui s’alignent avec des champions du Racing et du Scuf! J’ai même créé une section féminine... Ah! Quel succès! Mes jeunes paroissiennes galopent, sautent, lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment, cela nous change un peu des Enfants de Marie... Mais que voulez-vous? Il faut marcher et même courir avec son temps!

L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque peu dédaigneux:

--Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère paroissial, je me consacre à des travaux historiques... C’est très intéressant. Je recherche, dans les archives publiques et privées, les documents qui permettent de restituer à certaines familles une noblesse perdue à travers les guerres et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair, de la patience et même quelque ingéniosité... Tant d’arbres généalogiques ont été foudroyés, ou, simplement, sont morts de vieillesse! Mais je retrouve des titres qu’on croyait perdus à jamais... Tel que vous me voyez, j’ai pu--avec l’aide de la divine Providence--faire rentrer dans les rangs de l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes et trois marquis. En cela, j’ai bien servi la cause de l’Église, car les bourgeois plutôt libres-penseurs qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont pas manqué de retourner aussitôt à la religion de leurs ancêtres... Noblesse oblige!

--Ils vous sont reconnaissants, au moins?

--Pas tous, soupira le vieux prêtre... Ce métier d’héraldiste est dur et peu lucratif. Cependant, depuis la guerre, c’est meilleur... Beaucoup de nouveaux riches veulent un blason, un blason authentique. J’ai des commandes! Malheureusement, ma vue faiblit et je déchiffre avec peine les vieux parchemins... En ce moment, je travaille à la Bibliothèque nationale: il s’agit de trouver des aïeux nobles à un M. Taupin qui est très pressé... J’y arriverai, mais c’est difficile!

Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait ces conversations et regrettait les histoires assez salées, mais peut-être plus vraiment chrétiennes, qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le doyen avec les curés du canton. Il en contait d’ailleurs lui-même, selon la tradition rabelaisienne des prêtres du bon vieux temps... Et il se souvenait des sonores éclats de rire de ces braves curés de campagne qui, certes, n’avaient pas grand’chose de commun avec la plupart des clients de Mlle Badinois.

D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais ce milieu ne lui plaisait guère et le café à peine servi--il n’osa pas demander un verre de cognac--il se leva et monta se coucher.

Le programme de sa journée du lendemain comportait une visite à l’adresse de M. et Mme de Sableuse, rue de Verneuil.

La mère de Pierre lui avait dit:

--Peut-être mon fils est-il passé à la maison... Le concierge pourra sans doute vous dire quelque chose.

La rue de Verneuil ne ressemble guère à la rue de Douai: tout un demi-monde les sépare. La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on s’étonnait de ne pas rencontrer des dames sévères, drapées de cachemire, des messieurs, sans doute membres de l’Académie des Sciences morales et politiques, et cravatés à six tours.

La loge de la concierge était entièrement occupée par un lit que recouvrait un énorme édredon écarlate: au mur, deux lithographies représentant _Poniatowski se noyant dans l’Elster_ et le _Supplice de Mazeppa_. Décor traditionnel, reposant, rassurant... Mais une étrange jeune personne surgit devant l’ecclésiastique: elle avait des cheveux jaune paille qui moussaient d’une façon extraordinaire, des yeux d’une grandeur exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son visage, d’ailleurs blafard, exprimait avec une intensité saisissante l’inquiétude, l’angoisse, la terreur.

--Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en prie... Remettez-vous. Je viens tout bonnement vous demander un petit tuyau.

A ces mots, la jeune personne changea d’expression. Une joie prodigieuse se peignit sur sa figure et ses mains se tendirent dans un geste charmant qui signifiait évidemment: «Parlez, parlez, je vous écoute!»

--M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci?

Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une nouvelle transformation de la physionomie de cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux et ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement, avec une expression de ravissement céleste. Mais, à la fin de la phrase, c’est une tristesse effrayante qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont la poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long soupir. Puis, ayant fait un signe de tête négatif, la pauvre enfant se laissa tomber dans un fauteuil Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter silencieusement.

Le curé de Sableuse, navré, se lamenta:

--Oh! mon Dieu!... Si j’avais su!... Mademoiselle, je vous en prie, excusez-moi!

Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne se redressa en poussant un éclat de rire et en battant des mains.

--Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché, monsieur le curé... Hein, croyez-vous que je l’ai jouée, cette scène-là! Mary Pickford, Lilian Gish elles-mêmes n’auraient pas mieux fait... Ah! Quel dommage que vous ne soyez pas metteur en scène: vous m’auriez engagée et je serais devenue une star!

--Comment, c’était une comédie... Encore?

--Je me destine au cinéma, car je suis photogénique... Alors, j’étudie mes expressions et je joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion qui se présente! N’est-ce pas que, celle-là, on aurait pu la tourner?

--Et moi qui croyais...

L’abbé se dit: «A Paris, toutes les filles de concierges se destinent donc au théâtre ou au cinéma?» et il se demanda si le curé sportif de la table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes paroissiennes pour son patronage en ouvrant un cours d’art dramatique et cinématographique.

--Vous demandiez M. Pierre de Sableuse? reprit la future vedette de l’écran... Nous ne l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit être à la campagne avec ses parents.

--Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui dire d’aller voir l’abbé Pellegrin à l’hôtel du Grand Fénelon, place Saint-Sulpice?

Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté quelque renseignement utile, le brave homme sortit de la vieille maison--si différente du splendide hôtel de M. Cousinet!--où les Sableuse cachaient, en hiver, leur existence de nouveaux pauvres.

Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là et alla visiter Notre-Dame dont la beauté vraiment chrétienne l’émut, puis, après avoir longé les quais et traversé la place de la Concorde, la Madeleine qui lui parut peu faite pour la prière et la parole sacrée... «Je ne m’en ressens pas, se dit-il, pour prêcher là-dedans... Au fait, qu’est-ce qu’elles diraient, les belles madames de Paris, si elles m’entendaient? Je préfère ma vieille église de village à ce temple de Jupiter. Là, au moins, je peux parler à mes paroissiens comme cela me vient et à l’occasion, les engueuler comme ils le méritent.»

L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de l’insuccès de ses démarches. Et, par retour du courrier, il reçut cette réponse:

Merville, le 18 septembre 192.

Le Salut national _Journal hebdomadaire_ «Religion, Famille, Propriété sont les trois mamelles de la France.» Cousinet.

«Cher monsieur le Curé,

«M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me prie de vous remercier et aussi de vous répondre, car il part aujourd’hui même avec deux de ses colistiers pour une nouvelle tournée électorale. A ce propos, j’ai le plaisir de vous apprendre que les fâcheux incidents de la réunion de Sableuse ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes où nous avons exposé, ces derniers jours, notre programme. La candidature de M. Cousinet semble particulièrement sympathique aux paysans qui reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument hostile à toutes mesures qui pourraient inquiéter la propriété, surtout quand elle est rurale.

«En ce qui concerne l’affaire dont vous vous occupez en ce moment à Paris, M. Cousinet croit que vous obtiendriez des indications probablement précieuses en vous adressant au Casino de Paris, établissement où la personne en question a conservé de nombreuses relations et où il est probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre le cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez les dangers au point de vue de notre position électorale. Je vous signalerai, en passant, la campagne de plus en plus perfide du _Vrai Républicain_ qui semble malheureusement très renseigné sur les complications où nous nous débattons en ce moment.

«Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma qualité de journaliste conservateur, nourri (assez mal) depuis si longtemps dans le sérail traditionaliste, je remplis avec quelque gêne la mission dont m’a chargé M. Cousinet... Vous envoyer au Casino de Paris! Mais votre dévouement à la bonne cause est infini, comme le mien. Quand il s’agit de la bonne cause, vous êtes toujours prêt. Moi aussi... C’est pourquoi je n’hésite pas à vous faire part de ce désir de M. Cousinet qui attend impatiemment de vos nouvelles.

«En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes sentiments très déférents et très sympathiques.

_Signé_: «Plumoiseau.»

Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se dit: «Le vin est tiré, il faut le boire... Trop tard pour reculer. Pourquoi, au fait, n’irais-je pas au Casino de Paris? Mes intentions sont pures, Dieu le sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai dans ce lieu de perdition, où ne se perdent, d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien.»

Et c’est sans penser le moins du monde à mal, que l’excellent abbé dit à Mlle Badinois:

--Je vais au Casino de Paris... Vous devez connaître ça, vous, une Parisienne? Indiquez-moi donc le secteur!

A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand Fénelon écarquilla les yeux, poussa un petit cri scandalisé, puis s’exclama:

--C’est épouvantable! Si ces messieurs vous entendaient...

--Moi, je les entends, et je vous assure que, parfois, ça me choque!

--Monsieur, fit sèchement Mlle Badinois, ne comptez pas sur moi pour obtenir de tels renseignements.

--Ça va... On se débrouillera. Vous frappez pas, la petite mère!

«La petite mère!» Mlle Badinois, indignée, voulut protester contre cette appellation outrageante... Mais déjà le curé de Sableuse, son inséparable riflard sous le bras, quittait le bureau de l’hôtel. Il parvint sans trop d’encombre rue de Clichy.

Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris--et sans doute y avait-il de quoi--en voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique... Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque qu’il le prit pour un artiste grimé en curé de campagne et qui, entre deux scènes de la revue en répétition, venait lui demander quelque service.

Aussi lui répondit-il avec un rire jovial:

--Lisette de Lizac? Il y a belle lurette que nous ne l’avons pas vue ici... Allez donc vous renseigner à la Régie.

Et il ajouta:

--Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans ce costume-là. Ma parole, je ne vous reconnais pas!

--La Régie? Où ça se passe-t-il?

--Voyons, vous le savez bien... Au premier, à droite, en passant par le hall.

L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et bientôt, ne sachant plus que devenir, il se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il poussa, après avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt, car il venait d’apercevoir une douzaine de petites femmes en culotte qui, aux sons d’un air baroque tout à coup martelé par un pianiste hirsute, s’étaient mises à danser avec des attitudes et des gestes de poupées mécaniques.

En faisant demi-tour précipitamment, il se heurta à un homme vêtu d’une longue redingote noire, cravaté de blanc et qui avait un visage sévère.

--Oh! pardon... fit le curé de Sableuse.

--_Excuse me_, répondit l’inconnu qui, reconnaissant un prêtre, ajouta aussitôt avec un fort accent anglais: «Aoh! c’est extraordinaire... Je n’ai jamais vu ici un ministre papiste! _Very glad_, mon cher collègue!»

L’abbé Pellegrin se confondit en salutations.

--Je pense, continua l’autre, que vous venez rappeler aux _girls_ catholiques les principes de leur religion.

--Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette de Lizac.

--Je ne la connais pas... Mais, moi, je recherche trois danseuses qui ont quitté notre maison: Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est décidément très _dangerous_ pour la continence des _girls_. Je suis le pasteur Hercule Allan Patterson, de l’église anglicane, directeur de la _Girls-House_, fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante danseuses britanniques... Je les surveille, car il faut bien protéger ces enfants, qui sont si exposées, contre la _french immorality_. Et je viens précisément adresser quelques paroles morales aux _Cocktail-girls_ dont le mauvais exemple de Lotty, Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme innocente.

L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna:

--Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des danseuses?

--_Yes, exactly_...

--Ça ne doit pas être une petite affaire!

--C’est une tâche peut-être moins compliquée que celle du vice-roi des Indes, mais elle est très importante. Ces enfants sont des sujettes de Sa Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent sur la scène d’un music-hall parisien. Et c’est pourquoi notre gouvernement et notre église ne les abandonnent jamais... D’autant plus que beaucoup d’entre elles se marieront avec des lords et seront présentées à la Cour. Ces _girls_ sont les futures grandes dames d’Angleterre!

--Je comprends, fit l’abbé en riant, vos duchesses et vos comtesses sortent du music-hall comme les nôtres sortaient autrefois du couvent des Oiseaux!

--Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses françaises?

--Moi? Grand merci... Ce n’est pas tout à fait mon genre de paroissiennes! J’en ai une cependant qui est un peu de cette partie-là... Eh bien, elle me donne plus de soucis à elle seule que toutes mes ouailles réunies!

Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le curé de Sableuse retourna sur ses pas à travers des couloirs encombrés de décors, tapissés d’affiches dont quelques-unes représentaient Lisette de Lizac... Enfin, il parvint dans un magasin où se combinaient l’odeur de la naphtaline et une sorte de parfum composite et fade. Une femme y maniait des étoffes dont les paillettes scintillaient sous l’unique lampe électrique qui éclairait ce décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut pas l’étonner le moins du monde et quand elle eut entendu prononcer le nom de Lisette de Lizac, elle s’exclama:

--Mais elle est mariée depuis longtemps et avec un archimillionnaire, un nouveau riche! Elle n’a plus rien à fricoter ici: elle a fait sa pelote, celle-là! C’est maintenant une bonne bourgeoise, une honnête femme, quoi! Quand je pense... Et dire que nous avons débuté ensemble! En 1897, à l’Eldo! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce, j’ai épousé un camarade, un brave garçon qui n’avait pas le sou. Et, naturellement, je ne suis arrivée à rien! Pour arriver, faut pas coucher avec un seul... Oh! pardon! Enfin, me voilà employée au magasin des costumes... Qu’en pensez-vous, monsieur le curé? Est-ce vrai que la vertu est toujours récompensée?

--Toujours.

--Et le vice puni?

--Toujours.

--Ah! monsieur le curé, c’était peut-être vrai à l’Ambigu, autrefois... Mais le répertoire a changé!

--Ne vous en faites pas, ma bonne dame: le bon Dieu est là, et même un peu là, pour remettre les choses en ordre quand elles sont vraiment trop de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en train de tout perdre et c’est même pour cela que... Mais suffit.

--Ah! tenez, je voudrais la voir ici, comme moi, chargée de retaper ces costumes... Alors, j’y croirais, à la justice de votre bon Dieu!

Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes ces conversations n’avançaient guère ses affaires. Heureusement la Providence veillait... Elle le conduisit, à travers un dédale de couloirs et d’escaliers obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut ces mots: «Secrétariat général.»

Un jeune homme extrêmement élégant parut quelque peu interloqué en voyant entrer cet ecclésiastique dans son cagibi. Mais il se ressaisit aussitôt et, s’empressant, il demanda:

--Vous venez sans doute de la part de Son Éminence?

Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta:

--Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire général du Casino de Paris et informateur religieux de la _Gaule catholique_. Vous pouvez donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication en toute confiance... Il faut qu’elle soit importante et urgente pour que vous n’ayez pas craint de vous aventurer jusqu’ici...

A vrai dire, le confident de l’archevêque ne reconnaissait pas en ce curé au visage rude, à la soutane mal coupée, au parapluie monumental, le type en quelque sorte classique des abbés bien parisiens qui forment l’état-major du cardinal-archevêque.

--Non, répondit le visiteur, je ne suis pas dans les huiles. Je viens tout simplement vous demander des nouvelles de Mme Cousinet.

--Connais pas, fit M. Levysohn d’un air désappointé.

--Je veux dire Lisette de Lizac...

--Ah! J’y suis. Lisette? Mais elle n’est plus de la maison... Nous ne l’avons pas revue ici depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi... A Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de Mgr Lobien, évêque de Palmyre.

Et le secrétaire général du Casino de Paris ajouta, négligemment:

--Un de mes amis!

--Décidément, murmura l’abbé Pellegrin, c’est la poisse... Impossible de la repérer, cette poule-là!

Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant M. Abraham Jacob Levysohn et, voyant l’effet produit, l’ancien brancardier s’excusa:

--Faites pas attention... Ce sont des revenez-y du temps où je vivais avec les poilus. L’argot, c’est contagieux et on ne s’en guérit pas facilement.

Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur religieux de la _Gaule catholique_ prit sur son bureau un exemplaire de ce journal mondain et s’exclama:

--Mais, au fait, c’est vrai... Je n’y pensais pas! Nous en parlions ce matin, de Lisette de Lizac!

Et parcourant la _Gaule catholique_ d’un regard d’aigle, il y trouva cet entrefilet qu’il cherchait et qu’il fit lire au curé de Sableuse:

Toujours les colliers de perles.

«Mlle Lisette de Lizac, l’artiste bien connue que les Parisiens regrettent de ne plus pouvoir applaudir depuis trop longtemps, vient d’être à son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où l’audace le dispute au parisianisme.

«Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du magnifique collier de perles, évalué à plus de 200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son cabinet de toilette, au Mirific-Palace.

«Mlle Lisette de Lizac, que nous avons pu interviewer, nous a déclaré...»

L’abbé ne lut pas plus avant.

--Le Mirific-Palace! s’écria-t-il... Où ça que j’y coure?

--Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile.

Quelques minutes après, le digne homme, qui avait pris un taxi, arrivait au Mirific-Palace. C’était l’heure du thé et des limousines basses qui s’arrêtaient devant le péristyle illuminé descendaient, pareillement longues, souples et vêtues de noir, des élégantes dévotement suivies par des messieurs évidemment négligeables et qui, eux aussi, se ressemblaient tous avec leur air morose, leurs moustaches en brosse à dents et leurs binocles d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres, cambrés dans leur veston cintré, arrivaient en même temps, mais à pied... Cette foule, franchissant le hall égypto-munichois, pénétrait dans de vastes salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes électriques et d’où s’échappaient les sonorités sauvages d’un jazz-band.

En entendant ce vacarme, le bon curé crut tout d’abord à une bagarre et il songeait déjà à reprendre son ancien emploi de brancardier, quand, s’étant approché de l’entrée d’un des salons, il put apercevoir des nègres vêtus de casaques écarlates qui tapaient à tour de bras sur les diverses pièces d’une batterie de cuisine.

«C’est une musique de ce genre, songea-t-il, qui doit couvrir dans l’enfer les cris des damnés... Les gens que je vois ici cherchent sans doute à s’y habituer dès maintenant.»

Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations et brodé d’or sur toutes les coutures le dirigea vers l’office de renseignements où un personnage à visage circonspect de diplomate lui répondit, quand il eut demandé à voir Mme Lisette de Lizac:

--Elle doit être au dancing. A moins cependant, qu’en raison de cette déplorable histoire de collier... Je vais téléphoner au bureau de l’étage. Voulez-vous me donner votre nom?

L’abbé se dit que Mme Cousinet allait peut-être refuser de le recevoir. Et, usant d’un subterfuge, il répondit, en rougissant:

--Pas la peine... Mon nom n’a aucune importance. Dites à cette dame que je viens précisément au sujet du collier... Ce que j’ai à lui raconter l’intéressera.

Mme Cousinet était dans sa chambre et bientôt le curé de Sableuse, qui avait été confié à l’amiral bolivien en personne, était introduit auprès d’elle.