Mon curé chez les riches

Part 11

Chapter 113,813 wordsPublic domain

Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie dans l’autre, le curé de Sableuse, encore tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue de Rennes... Maintenant qu’il foulait de ses gros souliers l’asphalte parisien, il avait perdu de son optimisme et de son assurance et il se demandait comment finirait une aussi singulière expédition. Mais il voulut réagir et il y parvint en se disant: «Faut pas s’en faire... Mieux vaut chercher deux amoureux dans Paris que des blessés dans les fils de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai le secours de la Providence!»

Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au coin d’une rue obscure, ne sachant d’ailleurs pas bien où diriger ses pas. Deux femmes qui arpentaient le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça, avec un rire canaille:

--Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a l’air de chercher... Des fois, c’est bon!

Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin:

--Alors, comme ça, on a besoin d’un petit renseignement? Vous savez, m’sieu le curé, je peux vous rendre service, je suis bien gentille!

Le prêtre se découvrit et répliqua:

--Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement vous adresser la parole...

--Voyez-vous ça! Eh bien, suivez-moi.

--Où ça?

--A l’hôtel, parbleu! Où voulez-vous que ce soit?

--Vous avez donc deviné que je cherchais un hôtel? Ces Parisiennes, tout de même... Mais je n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un hôtel convenable, un hôtel pour ecclésiastiques. On m’a dit qu’il y en a du côté de l’église Saint-Sulpice. Pourriez-vous m’en indiquer un? Pas trop cher, bien entendu, car je ne suis qu’un pauvre curé de campagne!

La fille, surprise, se rapprocha du curé de Sableuse. Elle observa ce bon visage aux yeux d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama:

--Ben, zut alors! j’allais faire une belle gaffe!

Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta:

--Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue du Vieux-Colombier, la deuxième à droite... Elle donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y trouverez l’Hôtel du Grand Fénelon... C’est une boîte sérieuse: vous y serez bien!

Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir remercié cérémonieusement, s’éloignait, la pierreuse rejoignit sa camarade pour lui dire:

--Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a... Heureusement, il n’était pas à la page. J’aurais dû lui demander une petite médaille. Ça m’aurait peut-être porté bonheur!

L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une maison des mieux tenues: on n’y voyait guère que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de grands saluts dans l’escalier obscur, dans le salon austère, dans la salle à manger quelque peu monacale, ornée d’un portrait chromolithographié du Cygne de Cambrai et d’un buste en plâtre colorié du pape.

Cet établissement, situé entre deux magasins d’articles religieux, était tenu par Mlle Badinois, personne d’âge, au visage sévère, et qui gouvernait avec autorité des garçons aux allures glissantes de bedeaux. Elle reçut sans trop de façons ce curé campagnard aux brodequins cloutés: c’est qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des prêtres élégants, des chanoines à la soutane liserée de violet, voire des évêques qui daignaient, entre deux dîners en ville, apprécier les menus de sa table d’hôte.

--Sans doute, dit-elle à son nouveau client, sans doute, monsieur l’abbé vient assister, comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue?

L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit:

--Pas du tout, la patronne... Je suis venu à Paname pour repérer une femme mariée qui s’est trottée en douce avec un ancien lieutenant de chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont peut-être chez vous!

Mlle Badinois, que ce langage avait tout d’abord interloquée, sursauta en entendant ces derniers mots. Elle répliqua, indignée:

--Vous n’y pensez pas... L’Hôtel du Grand Fénelon ne reçoit pas de couples, même mariés. Ma maison est décente!

--Ça va, ça va... Je pensais bien que je ne les trouverais pas ainsi tout de suite. Mais le bon Dieu me guidera... En attendant, je voudrais bien me fourrer au plumard: j’ai une de ces envies de pioncer!

Mlle Badinois le regarda avec inquiétude... Jamais, au grand jamais, elle n’avait entendu un prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain, elle se toucha le front comme une personne qui a trouvé l’explication d’un mystère, et elle s’exclama:

--Je devine... Vous êtes un prêtre des missions. Vous arrivez d’un pays de sauvages!

--Vous l’avez dit... De vrais sauvages! Mais, vous savez, de bons types tout de même, quand on sait les prendre!

Du coup, Mlle Badinois se sentit rassurée et, tendant au curé un bougeoir de cuivre, elle lui dit d’une voix chaleureuse:

--Je vais vous donner une bonne chambre... Un prêtre des missions doit en effet avoir besoin de repos!

--En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin, j’en ai une qui n’est pas ordinaire... Mais enfin, on verra. Dieu soit avec vous, la petite mère!

Et il suivit le garçon à qui Mlle Badinois avait donné ses ordres.

Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie les provisions préparées par Valérie et, son couteau de poche à la main, en bon paysan qu’il était, il croqua avec son appétit d’optimiste une aile de poulet et un énorme morceau de pain. De temps en temps, il buvait une lampée de vin à son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à penser que son expédition commençait le mieux du monde.

Après avoir passé une excellente nuit, le curé de Sableuse prit son petit déjeuner en compagnie d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et son vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de son inséparable parapluie, il se mit en route pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait l’hôtel particulier des Cousinet et le mari délaissé lui avait conseillé d’aller tout d’abord à cette adresse: peut-être y trouverait-il quelque indice sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait sans doute pas manqué d’y passer en arrivant à Paris, ne fût-ce que pour reprendre possession de ses bibelots personnels.

Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue de Villiers: le bon curé, qui demandait son chemin à chaque coin de rue, se compara plus d’une fois, en traversant les carrefours encombrés d’autos, à Daniel dans la fosse aux lions.

A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge à favoris et à livrée déclara d’un air surpris:

--Madame? Non, elle n’est pas rentrée... Madame est toujours avec Monsieur à la campagne. Peut-être venez-vous pour quelque œuvre charitable?

L’abbé répliqua, jovial:

--Vous l’avez dit... Je m’occupe d’une bonne œuvre!

--Il faudra que vous voyiez Madame en personne.

--Justement, je cours après.

--Vous pourriez peut-être lui écrire.

--Oui, mais à quelle adresse?

--Au château de Sableuse, près de Merville.

--C’est une idée, mon vieux! Mais ça ne fait rien, si votre patronne passait ici un de ces jours, vous lui diriez que... Au fait, non. Pas la peine... Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout hasard.

Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet. «Si vous ne trouvez rien ni personne avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux nouvelles rue de Douai, nº 47, juste en face du bal Tabarin. Ma femme a gardé là son appartement d’artiste... Une fantaisie, disait-elle. Mais, je le comprends maintenant, c’était une précaution. Et dire que c’est moi qui payais le terme!»

Le bon curé se mit donc en devoir de gagner la rue de Douai... Une pluie fine s’étant mise à tomber, il ouvrit son immense parapluie de toile brune et, sans même s’apercevoir que les passants le regardaient avec surprise, il déambula le long des trottoirs luisants. Il entendit cependant ces mots: «Tiens, l’abbé Constantin!», mais il pensa qu’on le confondait avec quelque ecclésiastique de ce nom.

En approchant de Montmartre, il admira l’imposante silhouette de la basilique du Sacré-Cœur, toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et il constata que les cinémas, les music-halls, les théâtres devenaient nombreux. «J’ai entendu plus d’une fois, songea-t-il, Mme Cousinet parler de ce Montmartre en soupirant... Évidemment, cela ne ressemble guère à Sableuse. Mais je m’en faisais tout de même une autre idée... Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est moche! Les voilà donc, ces lieux de perdition qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il, tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde, sans parler bien entendu des païens! Ben, ma foi, le diable ne se met pas en grands frais pour les tenter!» Des petites femmes décolletées, aux jambes gantées de soie transparente, éclataient de rire en le voyant passer sous son invraisemblable riflard, mais cette bonne humeur ne lui déplut pas le moins du monde. Et même, il arrêta une de ces irrespectueuses Montmartroises pour lui demander, le plus naturellement du monde:

--Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin?

--Ben, vous en avez une santé! Et vous en aurez un succès!... Mais Tabarin est fermé à cette heure-ci.

--Ma petite demoiselle, je cherche une personne qui habite juste en face, car vous parlez que je ne vais pas au bal, même si on y gigote pour le bon motif et en tenant compte du mandement de Monseigneur sur ces danses indécentes que le diable a inventées pour induire en tentation les créatures de Dieu.

--Oh! vous savez, monsieur le curé, répondit la petite femme, nous autres, nous ne dansons pas toujours pour notre plaisir...

Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé Pellegrin arriva enfin à l’adresse que lui avait donnée le châtelain de Sableuse.

Dans la loge de la concierge, une jeune personne à l’air fatal et en jupon court vociférait devant sa glace en brandissant un revolver:

--Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la noble descendante de deux connétables, de trois maréchaux et de plusieurs favorites des rois de France... Vous avez abusé de ma faiblesse, vous m’avez déshonorée! La mort seule peut laver cette souillure. Je vais me tuer... Soyez maudit, monsieur le duc, et que mon sang retombe sur votre tête infââââme!...

Et la victime de monsieur le duc appuya le revolver sur sa tempe en poussant une clameur effrayante.

Le curé se précipita vers elle en criant:

--Arrêtez!... Arrêtez!... C’est affreux! C’est idiot!

Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la jeune désespérée, le repoussant d’une bourrade vigoureuse, lui lança d’un air impatienté:

--Non mais... De quoi vous mêlez-vous?

--Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter le ciboulot... D’abord, c’est un grand péché!

--Ah! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie un rôle?... je suis artiste! Je débute la semaine prochaine au théâtre Moncey, dans un grand drame, le _Satyre en habit noir_!

--Je vous demande bien pardon, mon enfant.

--De rien... Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre service, monsieur l’abbé?

--Je voudrais savoir si Mme Cousinet est rentrée.

--Mme Cousinet? Nous n’avons pas ce numéro-là ici... Du moins, je ne crois pas. Moi, vous savez, je suis la fille de la concierge et je ne connais pas toutes les locataires. Mme Cousinet? Ce n’est pas un nom dans le genre de la maison...

Et s’approchant d’un casier rempli de lettres multicolores, elle lut à haute voix les étiquettes: Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby de Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de Saint-Amour, Irène de Chantilly, Maud de Frontenac...

--Votre maison est bien habitée, dit l’abbé Pellegrin... Vous n’avez ici que des dames de la noblesse!

--En effet! dit la jeune comédienne avec un sourire... Moi-même j’ai un chic nom, Denise de Villetaneuse!

--Pauvre demoiselle! Vos parents sont ruinés, sans doute?

--Et comment! Mais je continue l’appel... Il en reste trois: Pervenche des Mirettes, Patricia de Toledo et Lisette de Lizac!

--Lisette de Lizac? s’exclama l’abbé... Mais c’est elle, c’est Mme Cousinet!

--Ah!... Maman doit être au courant, mais moi, je ne sais rien.

--Si, si, c’est bien elle, je la connais...

--Tout le monde connaît Lisette de Lizac, sinon Mme Cousinet. Elle en a eu un succès, pendant la guerre, au Casino! Ce n’est qu’une chanteuse de music-hall, elle n’a jamais joué des œuvres littéraires comme le _Satyre en habit noir_, mais enfin...

--Est-elle chez elle? interrompit le curé de Sableuse impatient.

--Elle n’y est jamais.

--Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours?

--Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans.

--Quel malheur! soupira l’abbé... Et moi qui croyais la repérer ici!

Comme il prononçait ces mots, la porte de la loge s’ouvrit et Léa entra...

--Monsieur le curé! s’écria la femme de chambre de Mme Cousinet.

--Mademoiselle Léa!

--Par exemple! Et je parie que vous venez pour voir madame!... Quelle idée! Qui vous envoie? Comment savez-vous? Mais c’est madame qui ne va pas aimer ça, elle qui ne veut plus entendre parler des gens de Sableuse!

--Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une exception!

Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille de la concierge, elle déclara:

--Madame m’envoie chercher quelques objets dans son appartement... Je monte!

Puis elle dit à l’abbé:

--Venez avec moi... Nous serons mieux à l’entresol pour causer.

L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes pas délaissé, car lorsque Léa eut tourné quelques commutateurs électriques, il n’offrit pas l’aspect poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent plus la lumière et la vie... Ce n’étaient que chaises et fauteuils fragiles auxquels se nouaient des rubans roses, bleu-clair, jaune paille; canapés bas, divans chargés de coussins, tapis épais, peaux d’ours, rideaux lourds, paravents, bibelots en fouillis sur les guéridons, les cheminées, les étagères, les bonheur-du-jour... Partout des statuettes de femmes nues, d’amours tendant leur carquois, de faunes lutinant des bacchantes; aux murs, des tableaux et des gravures évoquaient des galanteries du XVIIIe siècle, couchers de mariées, escarpolettes libertines, baigneuses comparant leurs charmes potelés. Et Léa, montrant l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air narquois:

--Qu’en dit l’abbé?

--Moi? répliqua le curé de Sableuse en tirant sa pipe de sa poche... Je trouve que votre patronne est bien logée, mais elle ne vient sans doute pas ici pour faire oraison.

--C’est son appartement d’artiste.

--Bien sûr que ce n’est pas son appartement de bourgeoise mariée à un futur député de la Ligue des bons Français.

--Pourquoi pas?... Il est venu ici des sénateurs, des généraux, des académiciens, même des grands-ducs.

--Entendu. Mais avouez que c’est la première fois qu’on y voit un curé!

Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil, alluma sa pipe.

--Oui, répondit Léa... Il faut pour cela des événements extraordinaires.

Le bonhomme lança une bouffée de fumée au nez d’une Vénus de marbre qui se tortillait sur une sellette de bois doré et, après un silence, demanda d’un air décidé:

--Enfin, quoi, où sont-ils?

La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois, mi-sérieux:

--Je n’ai pas confessé madame, mais les secrets qu’elle me confie, je les garde.

--Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de l’avoir vue avec celui qui l’aide à commettre le péché d’adultère.

--Eh bien, vous attendrez longtemps.

--Aussi longtemps qu’il faudra.

--Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes pas assez naïves, elle et moi, pour nous exposer à recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes, c’est si encombrant, quand on ne les aime plus!

Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est d’une voix sévère qu’il prononça:

--Mademoiselle, vous vous rendez complice d’une vilaine action, d’un grand péché... Votre patronne a trompé et quitté son mari, profanant ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et entraîné avec elle un jeune homme naïf et confiant, un vrai gosse. Dieu sait où elle est capable de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre et si vous êtes une brave et honnête fille, vous devez m’aider.

Léa haussa les épaules:

--M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant... Dirait-on pas! Mais madame en a eu de plus jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes perdues. Nous sommes artistes, nous avons un nom, une situation, des relations et nous faisons vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial sans le sou en quittant pour lui un mari qui est encore très présentable et qui a beaucoup de galette... Enfin, je dois veiller sur le bonheur de madame. Je l’ai toujours fait et je continuerai. Voilà!

--Vous ne rougissez pas en parlant ainsi?

--Pourquoi? C’est vous, monsieur le curé, qui devriez être gêné en venant vous mêler de ces choses-là... Est-ce que cela vous regarde? Est-ce que votre place est ici?

L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit sur son visage.

Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit:

--Ma place est partout où je peux faire quelque bien... Si je ramène Mme Cousinet à son mari, si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli mon devoir.

Il promena son regard sur les tableaux libertins, les estampes grivoises, la Vénus aux formes provocantes et ajouta, en haussant les épaules:

--Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement!

Et, remettant son parapluie sous le bras, il se retira, laissant la camériste tout interloquée.

En repassant devant la loge dont la porte vitrée permettait d’entrevoir et d’entendre la jeune artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse songeait que, tout de même, cette deuxième démarche n’avait pas été complètement inutile. Mme Cousinet et son amant étaient à Paris, puisque Léa y était. Il tenait un bout du fil... Que la Providence l’aidât un peu dans cette mission décidément épineuse et il ne pouvait manquer d’atteindre son but.

Le brave homme se sentit tout ragaillardi par ce raisonnement optimiste et il décida d’interrompre ses investigations, d’autant plus que son estomac criait famine. «Ce n’est pas tout ça, se dit le curé, il faut trouver un endroit pour croûter... Un endroit convenable, bien entendu, et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas dans le quartier!»

Il se mit à la recherche d’un restaurant à enseigne rassurante... Mais, par une fatalité singulière, les établissements d’aspect modeste s’intitulaient «chez Gaby», «Poul’s bar», «Le Mirliton», «Montmartr’s suppers», ou bien affichaient des prix fantastiques; quant aux bouillons populaires, où abondent les festons et les astragales, l’abbé n’osa même pas s’en approcher, car il les prenait pour des restaurants accessibles aux seuls milliardaires américains.

Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri:

--Voilà mon affaire!

Il venait de lire cette enseigne: «Abbaye de Thélème». Quoi de mieux pour un digne curé à la recherche d’un restaurant? Évidemment, cette maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets, à la façade quelque peu provinciale était, comme l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus particulièrement par une clientèle ecclésiastique... Et, plein d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le fameux restaurant montmartrois.

Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont l’habit noir, le ventre proéminent et la bonne figure de bedeau lui produisirent la meilleure impression. «Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans une boîte sérieuse... Mais ça a l’air d’être beaucoup mieux que place Saint-Sulpice.»

Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air surpris, articula:

--Vous demandez, monsieur le curé?

--Je demande à boulotter.

--Mais...

--En vitesse, car je commence à avoir l’estomac dans les talons.

Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe, il reprit:

--Vous devez être nouveau dans la maison... Mais rassurez-vous, je ne suis pas difficile. Une bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et un litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me faut.

--C’est que...

--Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à l’abbaye de Thélème! A l’hôtel du Grand-Fénelon, vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on est un peu plus dégourdi!

Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant une minute, puis revint, suivi d’un personnage en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse d’un regard perspicace, sourit et prononça:

--Ce n’est pas la première fois... Conduisez monsieur l’abbé au nº 8. Et soignez-le.

--Ah! enfin! dit le bonhomme... Mais, vrai, vous en faites des histoires pour un pauvre curé de campagne! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme remue-ménage quand il vous arrive un évêque!

Le maître d’hôtel installa le client inattendu dans un cabinet particulier et lui fit servir un déjeuner de premier ordre, arrosé d’une bouteille de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille fine et d’un havane, «On est tout de même mieux ici que chez mademoiselle Badinois, se dit l’abbé Pellegrin... Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant! Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que chaque fois qu’on m’apporte quelque chose, c’est une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien, la maison est bonne et comme le curé-doyen du canton doit venir prochainement à Paris pour acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je lui recommanderai l’abbaye de Thélème!»

Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était satisfait.

--Enchanté! répondit-il... Vous avez une cuisinière qui pourrait en remontrer à Valérie. Mais ce n’est pas tout: donnez-moi votre petite note!

--Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé.

La «petite note» ne comportait que cette indication: «Un déjeuner, dix francs.»

Le curé de Sableuse songea: «Ce n’est pas trop cher. Et puis, une fois en passant, on peut bien faire une petite folie!»

Il joignit à son billet de banque cinquante centimes, et dit au garçon avec un bon sourire:

--Voici votre petit bénéfice!

En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit plusieurs rues encombrées et bruyantes. Puis il entra dans l’église Notre-Dame de Lorette où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se retirer, une jeune femme s’approcha de lui et lui demanda, timidement:

--Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il vous plaît?

--Avec plaisir.

--Voici... Je suis de la paroisse--j’habite rue Labruyère--et j’appartiens au corps de ballet de l’Opéra. Je vais passer un examen pour être admise dans le premier quadrille. C’est très difficile. Et moi, je n’ai pas d’ami influent...

--Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner.

--Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous qu’il me soit permis d’adresser une prière à saint Joseph pour qu’il me protège et me fasse bien danser devant ces messieurs du jury? J’ai peur qu’il ne me prenne pas au sérieux ou qu’il ne se montre vexé... Une danseuse! Ça ne doit pas être très bien considéré là-haut et cependant, je vous assure, je suis très sage... Dites, monsieur l’abbé, est-ce que saint Joseph fera quelque chose pour moi?

Le curé de Sableuse commença par se moucher dans un vaste mouchoir à carreaux, puis, avec un bon sourire, répondit:

--Toute prière qui vient du cœur est bien accueillie... Saint Joseph vous écoutera, j’en suis sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon bougre de saint qui comprend et admet bien des choses. Mais peut-être auriez-vous bien fait de vous adresser aussi à sainte Marie l’Égyptienne... Elle n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient passer une rivière. Ce qui m’étonne même c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris... Tenez, dans cette paroisse!

La ballerine se récria:

--Oh! moi, je danse en maillot!

--Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de même au paradis, parmi les bienheureuses... Ne vous en faites donc pas: vous serez entendue là-haut et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie au ciel pour une humble et naïve prière de petite danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes... Allez, mon enfant, vous en serez, de ce premier quadrille!

Et tirant une petite image de sainteté de son bréviaire, il la donna à la ballerine toute réconfortée.