Part 13
Ma sage cousine, après m’avoir déclaré que j’étais bien capricieuse, était partie avec ma tante pour jusqu’au dîner, puisque j’avais dit ne vouloir pas faire de visites après la séance de patinage. Quand elles ont été sorties, ne pouvant rester en place avec cette agitation que j’avais plein le cœur et l’esprit, j’ai été chercher miss Ashton, et, tout droit devant nous, en silence, nous avons marché dans l’avenue du Bois... Mais elle a été lugubre, notre promenade! J’étais comme un vieux philosophe qui, n’ayant plus rien à démêler avec les plaisirs, les joies, les bonheurs du monde, leur aurait forcément fermé sa porte et les considérerait, d’un œil de regret, à travers le trou de sa serrure... Je me sentais jalouse de tous les gens que nous rencontrions et qui n’étaient pas lugubres comme le temps, comme le ciel glacial d’hiver, comme mon cœur, toujours si douloureux! J’étais jalouse des enfants qui couraient joyeux, et je les enviais; j’enviais aussi les arbres et tout ce qui ne pensait pas... Moi, je pensais trop, et surtout je voyais, aussi bien que si j’y avais été, Guy et _elle_ causant de même que la veille, que toujours... Quelle comparaison il devait faire entre elle et moi, petite fille boudeuse et fantasque!
La nuit tombant, il a fallu rentrer. J’avais un tel besoin de ne plus garder pour moi seule ma détresse, que j’ai été trouver mon piano et j’ai chanté, chanté tout ce que j’avais de triste dans la pensée, jusqu’au moment où la voix m’a fait défaut... Alors, tout à coup, comme j’étais debout devant le feu, plongée dans mes réflexions, j’ai entendu un pas vif dans le salon voisin... celui de Guy...
Je n’ai pas osé courir à lui; à peine me suis-je risquée à le regarder, ayant peur qu’il n’eût l’air sévère... Mais,--quelle surprise délicieuse!--il souriait en approchant et il me dit:
--Une vraie petite Cendrillon! Toute seule au coin du feu pendant que ses grandes sœurs sont au bal! Arlette, pourquoi n’êtes-vous pas venue patiner?
--Parce que j’étais triste!
Et, incapable de cacher davantage ma désolation, j’ai crié:
--Oh! Guy, dites-moi que vous ne m’en voulez pas?
--Vous en vouloir! de quoi?
--De ce que je me suis montrée désagréable pour vous hier... Mais j’avais de la peine, et...
--De la peine!... Quelle peine, Arlette?
Je suis restée silencieuse, effrayée de ce que je pouvais avouer. Il a insisté:
--Pourquoi ne me répondez-vous pas? Est-ce que nous sommes brouillés?... Vous ai-je donc blessée en quelque chose, sans le vouloir?... Dites-le-moi, alors, que je vous en demande pardon bien vite... Avez-vous oublié que je suis votre grand ami, et qu’à un ami on ne doit rien cacher?...
Il me parlait avec tant de bonté, ses yeux sérieux fouillant les miens, que je n’ai plus essayé de lui dissimuler la vérité, et j’ai murmuré:
--Oh! Guy, c’est trop dur de penser que je ne suis pour vous qu’une poupée bretonne!
--Une poupée?
Il semblait stupéfait. Mais, sans doute, il s’est rappelé brusquement, et alors s’est écrié, presque avec violence:
--Qui a pu vous raconter un pareil mensonge?
--Personne ne me l’a raconté... J’ai entendu qu’on vous le disait.
--Qui «on»? Mlle d’Estève?
J’ai baissé la tête, ne pouvant articuler une parole.
--Et vous avez cru qu’elle disait la vérité? Répondez, Arlette... je vous en prie!
--Pourquoi ne l’aurais-je pas cru? Auprès d’elle, je comprends bien que je ne suis qu’une créature insignifiante, bonne à vous amuser quelquefois, voilà tout... Je comprends que j’ai tout juste, comparée à elle, la valeur d’une poupée, que je dois vous paraître un bébé souvent ennuyeux et stupide... Avant de l’avoir entendue parler de moi, je n’y pensais pas; mais, maintenant, je ne me fais plus d’illusion!
C’était plus fort que toutes mes résolutions de courage! A mesure que je parlais, j’étais plus pénétrée de mon indignité, et mes larmes ont jailli: je me sentais tellement pareille à un pauvre chiffon digne d’être mis de côté ou renvoyé à Douarnenez! J’ai vite attrapé mon mouchoir pour y cacher mes yeux, mais, au passage, il a arrêté mes mains et les a enfermées dans les siennes, comme le jour où il m’avait grondée à propos du livre. Il était resté une seconde silencieux, me regardant avec une expression que je voudrais lui voir toujours, et qui me pénétrait, bienfaisante, jusqu’au fond de l’âme; puis il a dit très doucement:
--Oh! la folle petite fille qui se tourmente pour des billevesées, qui ne s’aperçoit pas de ce qu’elle est pour ceux qui l’entourent!...
Quelque chose dans sa voix, autant que dans ses paroles, a emporté soudain mon chagrin, et j’ai murmuré passionnément:
--Guy, n’admirez pas autant Mlle d’Estève!...
--Mais où avez-vous pris, enfant, que je l’admirais?
--Je le vois bien! Et je ne m’en étonne pas... Elle est si belle!... Pourtant, Madeleine trouve que vous ne l’admirez pas encore assez, car, autrement, vous feriez je ne sais quelle chose qui l’enchanterait... et ma tante aussi!
Les sourcils de Guy se sont rapprochés, et il a haussé les épaules, la physionomie changée:
--Eh bien, je crois fort que ma sœur et ma nièce ne seront jamais enchantées de cette manière. N’imaginez pas, à leur exemple, Arlette, que Mlle d’Estève soit pour moi l’idéal de la jeune fille... Vous vous tromperiez absolument!
Je me suis arrêtée juste à temps pour ne pas sauter de plaisir... et j’ai questionné, avec un bien léger reste d’inquiétude, déjà tout prêt à s’envoler:
--Alors, Guy, la vérité _vraie_, vous ne me trouvez pas trop ennuyeuse?
--Est-ce que j’ai l’air d’avoir une pareille idée?
--Non... mais peut-être cachez-vous votre opinion par bonté d’âme...
Il s’est mis à rire d’une façon franche qui a envoyé se perdre dans l’espace mon petit reste d’inquiétude.
--Je ne serais capable, je vous l’assure, ni de tant de charité, ni de tant de dissimulation... La vérité _vraie_, c’est que les minutes n’ont pas de durée pour moi quand nous bavardons ensemble!
--Et...
--Et quoi?...
J’ai hésité une seconde. Puis, tant pis! je me suis risquée:
--Et vous vous intéressez à moi plus qu’à Jeanne d’Estève, n’est-ce pas, puisque je suis votre cousine?
--Mais bien entendu!... Pour moi, elle n’est qu’une étrangère... et vous, vous êtes ma petite amie... Êtes-vous rassurée, maintenant, et me croyez-vous?
Si je le croyais!!! Je ne demandais que cela...
Père, j’ai un peu peur d’être une très mauvaise créature, une enfant égoïste et sans cœur... Comment, étant loin de vous, puis-je me trouver heureuse, comme je ne me rappelle pas l’avoir jamais été? On dirait que, dans mon _moi_ intime, une grande flamme s’est allumée. Elle me tient chaud au cœur, et, à sa lumière, tout est beau ainsi que dans les rêves!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les feuillets griffonnés par Arlette s’arrêtaient sur ce cri de juvénile allégresse. Elle les laissa retomber devant elle et demeura songeuse, le menton appuyé sur ses petites mains jointes, emportée toute par le rêve enchanteur que faisait sa jeunesse... L’ombre s’épaississait autour d’elle, la chambre n’était plus éclairée que par les flammes du foyer. Elle n’y prenait pas garde... Et elle tressaillit, ramenée en pleine réalité, quand, la porte s’ouvrant, Madeleine apparut sur le seuil.
--Dieu! qu’il fait sombre ici! Arlette, est-ce que tu es endormie? Nous t’avons trop longtemps laissée seule, ma pauvre petite!
Trop longtemps!... Y avait-il donc si longtemps que Mme Chausey et Madeleine étaient sorties?
Et, regardant la pendule, Arlette vit alors que l’après-midi entier s’était écoulé pour elle dans cette résurrection charmeuse...
IX
--Que lis-tu donc avec tant d’attention, Louise? interrogea Guy, qui entrait dans le petit salon où sa sœur, frileusement installée au coin du feu, attendait l’heure de sortir.
Elle eut pour le jeune homme un sourire de bienvenue, tout en lui tendant la main:
--Ce que je lis?... Une lettre.
--Louise, je t’assure que mes yeux me l’ont déjà appris.
--Une lettre de Mme Harvet.
Guy fit une moue expressive. Elle l’agaçait à un point remarquable, cette Mme Harvet, avec ses enthousiasmes trop souvent intempestifs et sa façon de considérer comme une réalité tout ce que découvrait et inventait sa fertile imagination.
--Que diable te veut cette lunatique personne? Te demander des secours pour quelque œuvre destinée à devenir inepte dès qu’elle y apportera ses soins?
--Quelle sévérité! Eh bien, tu ne brûles pas du tout. Il faut changer le cours de tes suppositions. C’est d’Arlette qu’il s’agit dans la lettre de Mme Harvet.
--D’Arlette! répéta-t-il, quittant l’attitude nonchalante qu’il avait prise, adossé à la cheminée. Qu’est-ce que cette femme écervelée peut bien lui vouloir!
--Du bien... car elle a le cœur excellent, si son esprit est peu rassis.
--Mais, enfin, quoi? Prétend-elle faire d’Arlette son héritière?
Pour le coup, Mme Chausey éclata d’un rire franc qui acheva de mettre Guy en déroute:
--Guy, tu devrais t’improviser romancier, catégorie des auteurs qui ne cultivent pas la vraisemblance. Tu as l’imagination fertile... malheureusement, il ne s’agit pas pour Arlette d’être transformée en héritière. C’est sous une autre forme que Mme Harvet songe à faire son bonheur; elle pense à la marier...
--Marier Arlette! Quelle est cette invention?
Le visage aimable de Mme Chausey se rembrunit un peu.
--Une invention due au bon cœur de Mme Harvet. Elle m’a entendue plusieurs fois exprimer le désir de marier Arlette, et, comme elle entrevoit un parti convenable à m’offrir pour la fillette, elle m’envoie une série de renseignements à ce sujet.
--Et tu les reçois sérieusement, comme si tu ne la connaissais pas?... Laissez donc en paix la pauvre petite! C’est une vraie manie de vouloir ainsi marier tout le monde!
Il avait parlé avec une vivacité telle que sa sœur le regarda stupéfaite.
--Ah çà, Guy, veux-tu m’expliquer pourquoi tu bondis de la sorte, absolument comme s’il s’agissait de te marier, toi? C’est pousser bien loin l’antipathie des «justes noces».
--Je ne bondis pas, fit-il, prenant et reposant d’un geste impatient une fine statuette d’ivoire. Mais je ne m’attendais pas à voir la pauvre petite Arlette mise, dès maintenant, en demeure d’entrer en ménage... et sous les auspices de Mme Harvet, une enragée marieuse qui ne peut voir un célibataire sans être incontinent saisie du besoin d’attenter à sa liberté! Tiens, Louise, je ne comprends pas qu’une mère de famille comme toi accorde une seconde d’attention à un pareil projet! Arlette est encore une enfant... Quand son heure sera venue, elle rencontrera sûrement un épouseur sur sa route, séduisante comme elle l’est!
--Oui, mais séduisante sans dot, ce qui diminue fort la séduction, interrompit Mme Chausey, les sourcils un peu froncés.
Quelle lubie prenait donc à Guy de s’insurger ainsi contre un projet qu’il ne connaissait qu’en principe, dont il ignorait les détails?
--Les hommes désintéressés sont rares. Nous le savons tous, hélas! et Arlette est absolument sans fortune. Ce mariage serait pour elle une chance inespérée. Aussi en ai-je parlé à son père, ne voulant rien entreprendre sans son assentiment, et...
--Et tu as cet assentiment?
--Oui, je vais te montrer sa lettre.
Elle se leva et se mit à chercher parmi les papiers serrés dans son secrétaire. Guy, distraitement, considérait la flambée du foyer, les lèvres assombries, un pli inaccoutumé creusant son front.
--Comment se fait-il, Louise, que jusqu’ici tu ne m’aies jamais parlé de tes intentions matrimoniales à l’égard d’Arlette?
--Tout bonnement parce que je n’en avais pas l’occasion. Ah! voici la lettre.
Quelques lignes seulement, tracées d’une écriture irrégulière, comme lassée. Et le jeune homme lut:
«Chère madame,
«Vous êtes mille fois bonne de prendre autant d’intérêt à l’avenir de mon Arlette. Si profond que soit le chagrin que j’éprouverai à la perdre maintenant, je suis certes tout prêt à l’oublier pour ne songer qu’à son seul bonheur. Dans mon état de santé, d’ailleurs, son mariage serait pour moi une grâce inespérée. Je serais ainsi délivré de mes terribles et constantes craintes à ce sujet. Aussi ne saurai-je trop vous remercier de vouloir bien prendre tous les renseignements nécessaires sur le projet en question...»
--Tu vois, Guy, dit Mme Chausey, interrompant la lecture que son frère faisait à demi-voix.
Il répéta: «Je vois», tout en parcourant des yeux les dernières lignes, dans lesquelles le docteur s’excusait de la brièveté de sa lettre, causée par l’état d’extrême fatigue où l’avait mis l’épidémie de typhus de Douarnenez.
--Pauvre homme! murmura Guy.
Dans sa pensée ressuscitait le souvenir de sa première et mélancolique conversation avec Yves Morgane, dans le cabinet de travail assombri par l’orage... Puis, tout à coup, la grande pièce triste s’était éclairée par l’apparition d’un visage d’enfant d’une blancheur dorée où riaient des yeux étincelants et des lèvres fraîches...
Guy eut un léger mouvement de la tête en arrière comme pour repousser la vision, et il dit:
--A quel heureux mortel destines-tu l’adorable femme que sera Arlette?
--Je ne le connais pas personnellement. C’est le fils d’une très ancienne amie de Mme Harvet. Il a d’importantes propriétés en Anjou et s’en occupe lui-même toute l’année...
--Une façon d’agriculteur civilisé, quoi!
--Un homme de bon sens qui surveille de près l’exploitation de ses terres et y mène une vie large, car il a une certaine fortune.
--Et il prendrait une femme qui n’en a point? interrompit Guy railleusement. Il est donc borgne, manchot, ou quelque chose d’approchant?
--Pas le moins du monde. Si je m’en rapporte aux renseignements élogieux que j’ai sur son compte, Arlette trouverait en lui un excellent mari.
Guy s’inclina...
--Parfait... Ainsi, ce travailleur modèle est désintéressé sans y être obligé.
--Il est veuf, expliqua Mme Chausey.
--Et vieux! C’est complet!
--Non, il n’est pas vieux. Il a trente-deux ans, et ses enfants sont tout jeunes. Il les adore, et c’est à cause d’eux surtout qu’il désire se remarier. Il souhaite rencontrer une jeune fille douce et simple qui ne redoute point de demeurer toujours à la campagne... Vraiment, Guy, je ne te comprends pas! A te voir et à t’entendre d’ordinaire, on croirait que tu portes un intérêt sincère à Arlette, et aujourd’hui qu’il s’agit pour elle d’une question d’avenir, tu ne songes qu’à railler!
Elle s’arrêta, réellement mécontente de l’attitude de son frère, dont le motif lui échappait, à supposer qu’il en eût un. Mais leurs regards se croisèrent, et ensemble, l’esprit détendu, ils se mirent à rire.
Guy se pencha vers Mme Chausey et caressa d’un baiser fraternel ses cheveux ondés, ainsi qu’il aimait tant à le faire quand il était petit garçon.
--Louise, ne m’en veux pas. Je suis persuadé que tu ne songes qu’au bonheur d’Arlette; mais j’avoue que l’idée me semble tout à fait bizarre de vouloir faire une femme et une belle-mère de notre petite amie. Que dit-elle, l’enfant, de cette proposition?
--Je ne lui en parlerai pas jusqu’à nouvel ordre. Il est inutile de mettre sa jeune cervelle en ébullition, si les choses doivent en rester là.
--Sagement raisonné! approuva Guy. Mais, malgré son accent de badinage toujours un peu railleur, sa voix résonnait sans gaieté.
Il se leva, fit au hasard quelques pas dans la pièce, la physionomie pensive, presque sombre; puis il s’arrêta, et changeant de ton:
--Il faut que je te quitte, Louise; j’ai, à quatre heures, une séance d’escrime.
Il ne poursuivit pas. Dans le tréfonds de sa pensée, une voix impitoyable lui criait la frivolité des occupations qui remplissaient ses heures. Chose étrange, jamais il n’en avait eu plus souvent conscience que depuis sa conversation avec Arlette sur l’obligation morale du travail. Tout à l’heure, il avait raillé cet inconnu qui vivait tout adonné au soin de ses propriétés; cet homme, pourtant, n’était pas une unité négligeable dans l’espèce humaine, un clubman dilettante, fuyant tous les jougs...
La voix de sa sœur le fit tressaillir:
--Puisque tu as encore du temps devant toi, Guy, attends-moi; nous sortirons ensemble. Je m’habille tout de suite. Arlette va venir me prendre.
--Elle est déjà sortie?
--Naturellement... Plus elle s’agite, plus elle est satisfaite. Elle est allée conduire Madeleine à son cours de philosophie, et, comme la philosophie lui paraît trop austère, elle n’assistera pas à la conférence. Nous irons toutes les deux faire quelques courses, et ensuite nous recueillerons Madeleine, saturée de philosophie. Veux-tu sonner pour qu’Adèle vienne m’habiller? Dans un moment, je suis à toi...
Il inclina la tête et laissa Mme Chausey disparaître dans son appartement. Lui, arrêté à la fenêtre, resta debout, le regard perdu dans le ciel pâle d’hiver. Pourquoi donc les paroles de sa sœur, au sujet de la très modeste situation d’Arlette, qui rendait toute union difficile pour elle, l’avaient-elles si vivement choqué, lui qui, cependant, était si fort de son temps et n’avait jamais eu l’idée qu’il pourrait épouser une femme sans fortune? Pourquoi donc était-il ainsi ennuyé du projet de mariage formé pour sa petite amie?
Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, en somme, qu’elle se mariât ou non? Il n’avait pourtant pas la prétention de la voir éternellement demeurer l’enfant qu’elle était à ses yeux, parce qu’il la trouvait exquise ainsi. Qu’elle épousât n’importe quel Breton ou bien cet inconnu sorti tout à coup des profondeurs de son Anjou, il la perdrait toujours de vue. Un moment proche ou lointain devait arriver où elle ne serait plus la délicieuse et confiante petite amie qui lui était chère. Cela, c’était inévitable. Comment, lui, le Parisien sceptique, expérimenté, amoureux de sa liberté, se laissait-il ainsi troubler par cette perspective?
--Quel être inepte je fais avec mes rêvasseries! murmura-t-il, secoué d’une sourde colère contre lui-même.
Et pour échapper à sa pensée, il fit comme Arlette en pareil cas, il s’assit au piano et se mit à jouer au hasard de son impression, commençant un air tzigane fiévreux et emporté, d’une fougue nerveuse, interrompu soudain par un chant de rêve. Les notes glissaient sous ses doigts, mais son esprit n’en poursuivait pas moins le mystérieux travail d’analyse qui l’irritait à tel point que, jetant sur le clavier un accord vibrant, il s’arrêta.
--Oh! Guy, pourquoi ne jouez-vous plus? Encore! cria une voix fraîche.
Arlette était là, arrêtée sur le seuil du salon, le visage tout rosé par le froid dans la caresse du col de fourrure, ses yeux brillants, aux reflets de velours, fixés sur Guy.
--Encore! répéta-t-elle... Reprenez ce chant tzigane. C’est le mien... celui que j’aime le plus!
Mais il n’était plus en disposition pour bien jouer et secoua la tête:
--Je le massacrerais maintenant... Vous savez que je suis un capricieux en musique... Ce soir, à un autre moment, je vous le jouerai.
--Une promesse sérieuse, cela?
--Tout à fait sérieuse.
--Très bien alors. Causons... d’autant plus que, Guy, il faut que je vous demande votre opinion sur quelque chose.
--Je suis tout à vos ordres.
Sans cérémonie, elle s’assit sur le bras d’un vaste fauteuil, mais resta silencieuse, ses yeux regardant obstinément les arabesques du tapis.
--Eh bien, Arlette?
--Eh bien, Guy... Mais vous me promettez que vous ne vous moquerez pas de moi, que vous ne répéterez pas la moindre de mes paroles?
--Pas la moindre! Je serai muet comme une tombe.
--J’aimerais mieux une comparaison plus gaie. Enfin!... Guy, est-ce que... Ne pensez-vous pas que... quand on demande à une jeune fille si... elle aimerait... à se marier..., c’est un peu avec intention?
--Arlette, où voulez-vous en venir? fit Guy, dont les traits eurent une légère contraction.
--Est-ce que vous ne soupçonnez pas que, pour une raison ou pour une autre, ma tante songerait...
Elle s’arrêta. Le rose de ses joues s’était soudain accentué jusqu’à devenir un superbe incarnat, et les petits doigts dégantés tourmentaient le duvet souple du manchon. Guy, attentif, écoutait; mais, comme elle se taisait, il interrogea encore:
--Eh bien, Arlette, qu’est-ce que Louise peut bien penser à votre sujet?
Du bout des lèvres, se décidant, elle jeta vite, confiante et charmée:
--Elle veut me marier!
--Vraiment! dit le jeune homme secoué d’une impression désagréable, bien qu’il s’attendît à la réponse. Vraiment! Et peut-on savoir comment elle vous a mis en tête cette remarquable idée?
--Guy, ne me trouvez pas trop ridicule! Ces jours-ci, ce matin encore, elle a placé la conversation sur ce sujet, et, avec un air particulier, elle m’a demandé si cela me tenterait d’entrer en ménage.
--Et vous lui avez répondu que le mariage était à vos yeux le purgatoire sur la terre, et que vous vous garderiez bien d’en tâter?
--Mais, pas du tout! Je ne lui ai pas répondu cela! Je ne pense rien de pareil!
--Pourtant, si j’ai bonne mémoire, vous m’avez fait des déclarations de ce genre à Douarnenez, sur la route même du Ris.
--Oh! dans ce temps-là, j’avais seulement l’expérience de Mme Morgane! Mais vous m’avez dit qu’il ne fallait pas y croire, et, maintenant, j’ai mon expérience à moi qui m’a montré que vous aviez raison!
--Ah! ainsi, c’est moi qui ai provoqué votre conversion?
Elle inclina la tête d’un air mi-sérieux, mi-plaisant. Un éclair joyeux flamboyait dans ses prunelles de velours.
--Quelle belle œuvre j’ai accomplie là!
--Vous ne l’avez pas accomplie tout seul! Guy, ne soyez pas orgueilleux; Charlotte et Pierre vous ont aidé beaucoup... Je sais maintenant que c’est une chose charmante de se marier, et je...
--Et vous seriez très contente de convoler aussi.
Drôlement, elle avoua, une flambée pourpre aux joues:
--Il me semble que cela ne m’ennuierait pas!
--Eh bien, bonne chance, mademoiselle Arlette! Acceptez le premier individu présentable qui vous offrira son cœur et sa main. Soyez heureuse et n’ayez pas de désillusion sur les charmes de l’aventure conjugale.
Il parlait avec une telle âpreté, sous son apparence de badinage un peu mordant, qu’elle se révolta, toute désorientée:
--Oh! Guy, comme vous êtes _crin_, aujourd’hui!
--Parce que je ne chante pas avec vous un hymne d’allégresse sur le bonheur de l’hyménée? Que voulez-vous? Je n’ai malheureusement plus dix-sept ans!
--Parce que vous prenez, sans motif aucun, un ton tout à fait désagréable pour me répondre!
Elle disait tellement vrai, quant à son accent, qu’il resta un instant silencieux. Pourquoi était-il ainsi d’humeur méchante, irrité contre lui-même, contre l’espèce humaine, même contre le vilain temps d’hiver, agité par un désir mauvais de jeter une ombre sur la riante et juvénile confiance de cette enfant dont la quiétude l’exaspérait?
--Je vous fais toutes mes excuses, reprit-il lentement, si je vous ai parlé d’un ton maussade.
--Très maussade, comme à un enfant qu’on gronde. Je vais avoir dix-huit ans. Je suis une _grande_!
--Oui, vous avez raison. Vous n’êtes plus une enfant...
Il répéta ces mots, tout en l’enveloppant du regard. Elle était demeurée assise sur le bras du fauteuil, ses pieds menus, bien chaussés, touchant à peine le sol de leur pointe effilée, son buste souple étroitement dessiné par la veste de drap qui en accusait les lignes harmonieuses. Dans l’auréole du _gainsborough_, le visage se détachait rayonnant de tout l’éclat de la jeunesse en fleur. Mais, en cette minute, les lèvres chaudement pourprées étaient sérieuses comme le regard, dont une expression pensive adoucissait l’éclair rieur.