Mon cousin Guy

Part 12

Chapter 123,901 wordsPublic domain

Notre séparation a été ma première pensée, ce matin, et je me suis sentie tout de suite affreusement triste! Je vous voyais seul là-bas dans notre maison, songeant à votre Arlette qui doit vous manquer un peu, quoique vous la reteniez impitoyablement loin de vous... Alors, tout bas, je me suis mise à vous murmurer les tendresses dont j’ai le cœur plein pour vous, comme si vous m’entendiez... Et j’avais un si ardent désir que vous sentiez combien, par la pensée, j’étais près de vous, que je me figurais follement que ce désir s’en allait jusqu’à vous et vous était bon à recevoir. Moi, j’ai relu tant de fois votre lettre, arrivée ce matin, que le papier en est presque déchiré...

Tous m’ont gâtée ici! Non seulement ma tante, Charlotte, Madeleine, mais Guy encore, qui m’a envoyé les mêmes étrennes qu’à Madeleine, plus des fleurs et des bonbons. Je l’ai remercié avec effusion; mais je ne pouvais pas être gaie comme à l’ordinaire. Toute ma pensée était à Douarnenez...

Et puis, voir ma tante et Charlotte, de retour de l’avant-veille, si contentes l’une près de l’autre, cela me faisait trop envie!... J’étais tellement hors de Paris que je n’ai pas été surprise quand Guy m’a dit, de cette voix très douce qu’il a lorsqu’il parle un peu bas:

--Petite Arlette, vous êtes en Bretagne, n’est-ce pas?

--Oui, oh! Guy... Pourquoi n’y suis-je pas tout de bon? Puisque Mme Morgane et Blanche sont toujours à Châteaulin, père doit se trouver bien seul... A cause de cette malheureuse épidémie, il n’aura pas permis aux garçons de rester auprès de lui à Douarnenez, et ce jour de l’an sera si triste pour lui!

--Eh bien, savez-vous ce qu’il faut faire? Lui envoyer un mot de souvenir!...

--Comment cela?

--Mais par une dépêche. Je suis sûr que cela lui fera beaucoup de plaisir!

J’ai sauté sur cette pensée, et Guy a ajouté:

--Griffonnez votre dépêche. Je l’enverrai tout à l’heure à la sortie de la messe.

--Est-ce que vous y venez avec nous?

Il s’est mis à rire.

--En ce premier jour de l’année, que ne fait pas un homme pénétré de la gravité de la vie!

En l’honneur du nouvel an, peut-être aussi, il est allé lui-même porter mon télégramme. Aussi quelle prière j’ai faite pour lui à la messe pendant qu’il était à côté de moi, finissant notre rang! Je le lui ai dit à la sortie, parce que je ne savais comment le remercier d’avoir eu cette idée de dépêche. Ses yeux ont pris cette expression singulière que j’aime sans pouvoir la comprendre; mais il m’a répondu de son accent habituel de badinage:

--Vous êtes la meilleure petite amie qu’on puisse rêver, Arlette!

9 janvier.

Une chose m’étonne encore beaucoup depuis que je suis ici: c’est de voir combien, à Paris, il y a d’hommes qui ne font rien, c’est-à-dire qui ont l’air de n’avoir pas d’autre occupation que de faire des visites, d’aller aux courses, au bois, etc. Jamais ils ne paraissent travailler. Et Guy, malheureusement, me semble de ceux-là. Alors je ne m’y reconnais plus. Tant de fois j’ai entendu papa répéter à Yves et à Corentin que c’est un devoir rigoureux pour un homme de travailler, que ceux qui ne remplissent pas ce devoir sont des êtres méprisables et jugés ainsi par tous les gens de cœur!... Certes, papa leur a donné l’exemple, à Yves et à Corentin! Toujours il est occupé, tellement que j’ai à peine le temps de le voir. Lui sait s’oublier pour les autres, consacrer tout son temps à n’importe quel misérable qui l’appelle, sans prendre garde aux grogneries de Mme Morgane, toujours prête à répéter qu’il devrait choisir ses malades et trouvant inepte de soigner des gens qui ne payent jamais...

Est-il possible que Guy vive pour son seul plaisir, qu’il soit du nombre de ces inutiles que papa juge si dédaigneusement? Pour me rassurer, je me dis que, peut-être, il a des occupations que je ne connais pas, moi petite fille ignorante... Je pourrais interroger Madeleine pour me tranquilliser, mais je n’ose pas. Elle trouverait sans doute ma question ridicule, et y répondrait avec un de ces petits sourires qui me donnent envie de rentrer sous terre.

Quand quelque chose me préoccupe, je ne sais pas le dissimuler, surtout à Guy. Cette fois, j’aurais bien voulu qu’il ne pût lire aussi vite en moi, mais il l’a fait comme d’habitude, et maintenant je ne le regrette pas!

Il dînait justement à la maison, pour accompagner ma tante au théâtre. Madeleine et moi, nous restions au logis parce que, bien entendu, la pièce n’était pas pour les jeunes filles. Ma tante était allée finir de s’habiller; Madeleine cherchait, dans sa chambre, des soies pour son éternel ouvrage; moi, je m’étais assise dans un coin de la cheminée, et, tout en regardant le feu, je pensais...

Guy, ayant fini de fumer, est venu à moi; il m’a regardée une seconde, puis m’a demandé:

--A quoi songiez-vous avec une mine si grave, quand je suis entré, Arlette?

La lampe était derrière nous, assez loin. Je voyais à peine le visage de Guy, seulement sa grande taille dessinée par son habit, où un œillet faisait une tache rose à la boutonnière... et, sans que je sache comment, la question qui me trottait si fort dans la tête s’est échappée de mes lèvres:

--Guy, quand donc travaillez-vous?

Il m’a regardée, étonné:

--Quand je travaille... à quoi?

--Je veux dire, quand donc faites-vous des choses qui ne servent pas seulement à votre plaisir?

Je n’avais pas fini ma phrase que j’aurais voulu la rattraper. Heureusement, Guy n’a pas eu l’air mécontent. Ses yeux seulement ont cherché les miens, comme s’il voulait ainsi pénétrer dans ma pensée même.

--Pourquoi me faites-vous cette question, Arlette?

--Oh! Guy, est-ce qu’elle vous contrarie? J’en serais si désolée!... Mais je ne peux rien vous cacher...

--Parce que vous êtes une bonne amie, bien sincère, bien fidèle.

Il m’a dit cela très doucement, avec la même expression dans les yeux, et j’en ai eu chaud au cœur, de plaisir.

Puis il a continué:

--Vous ne m’avez pas répondu, Arlette; vous paraissez désirer que je travaille. Pourquoi?

--Parce qu’il me semblait que tous les hommes devaient le faire. J’ai tant de fois entendu papa le répéter à mes frères et leur montrer l’exemple!... Mais peut-être, à Paris, n’est-ce pas ainsi qu’à Douarnenez...

Le visage de Guy était sérieux comme je ne l’avais jamais vu.

--A Paris, de même qu’à Douarnenez, il y a des hommes qui emploient utilement leurs heures pour le profit et le bien des autres, qui ne les consacrent pas toutes à leurs... distractions. Il y en a d’autres aussi qui font le contraire. Et vous pensez que j’appartiens à la catégorie de ces derniers?

--Oh! Guy, j’espère que non!...

--Vous espérez?... Vous êtes dure, enfant! A quoi voudriez-vous donc m’occuper?

--Je ne sais pas... Je suis trop ignorante pour démêler ce que doivent faire d’utile les jeunes gens comme vous...

--Ma pauvre petite, ils ont autant de peine que vous à le découvrir, croyez-le... Que pourrais-je bien être, moi, par exemple?... Je vous assure que plus je vais, et plus il y a de jours où je me le demande... En attendant, je tâche de gaspiller mon temps le moins possible. Je tâche de rendre ma vie aussi intelligente que je le puis: je lis, je peins, je fais de la musique. C’est une existence de sybarite, je le sais bien. Mais il faut être un peu indulgent, Arlette, pour ceux qui ne sont pas obligés de gagner leur pain de chaque jour. A cause de cela, ils valent souvent moins que d’autres, et ce n’est pas absolument leur faute...

--Guy, est-ce que je vous ai fait de la peine en vous parlant ainsi?... Je vous en supplie, pardonnez-moi!... Mon opinion ne signifie rien du tout... Je ne peux pas juger comme les grandes personnes!

--Et c’est pourquoi vous êtes une conscience vivante. Vous pardonner, enfant? Quoi? D’avoir raison en méprisant les oisifs?... Enfin! j’espère qu’un jour viendra pour moi de n’être plus rangé parmi ceux-là... Alors, petite Arlette, vous aurez le droit de vous dire que vous avez été pour beaucoup dans ma transformation. Oui, pour beaucoup!... Je ne pourrai pas oublier le conseil tombé de votre bouche de petite fille...

Était-ce excellent à lui de me parler de la sorte? J’en étais tellement heureuse que j’ai murmuré un: «Merci, Guy!» où j’ai mis tout mon cœur. Mais je pensais à tant de choses, qu’ensuite je suis restée muette, contemplant le feu que je ne voyais pas, ou le visage de Guy toujours très sérieux, presque grave. Lui non plus, mon grand ami, ne parlait plus. Nous étions délicieusement dans ce silence...

Par malheur, ma tante est rentrée tout encapuchonnée, prête à partir, et s’est écriée, nous trouvant ainsi:

--Quel calme! Comment! Arlette ne cause pas?

C’est Guy qui a répondu de son accent habituel, avec une pointe d’ironie:

--Nous réfléchissons, à la suite d’une conversation philosophique que nous venons d’avoir.

--Philosophique? Rien que cela? Tu me la raconteras en route. Partons.

Guy a répété:

--Partons, je suis tout à tes ordres.

Il s’est levé. Il a dit adieu à Madeleine, qui était rentrée avec sa mère, et à moi en dernier... Et comme il tenait ma main, il s’est penché très bas et me l’a baisée.

--Oh! Guy, quelle cérémonie! a fait ma tante, étonnée.

--C’est un hommage que je rends à la sagesse, Louise.

Et ils sont partis.

J’étais contente, contente!... Mais je ne comprends pas très bien pourquoi.

16 janvier.

Oh! cette Jeanne d’Estève, pourquoi est-elle si jolie? Pourquoi la rencontrons-nous partout? Pourquoi ma tante et Madeleine la trouvent-elles tant à leur goût? Pourquoi ma tante paraît-elle charmée quand Guy est auprès d’elle, quand il cause, ou danse, ou encore patine avec elle comme hier?... Moi, au contraire, je déteste les voir ensemble; je déteste même l’idée qu’ils se rencontrent presque tous les soirs dans le monde, car Mme d’Estève connaît tout Paris et n’est chez elle que quand elle reçoit, quand elle est malade, ou encore le matin... C’est Guy qui nous l’a raconté.

Mais lui, que pense-t-il de cette Jeanne que tous déclarent si charmante? Mon Dieu, qu’ils le déclarent donc souvent!... Quelquefois, j’ai une envie folle de le lui demander. J’ai dans l’esprit, sur les lèvres, les mots que je vais dire, et puis, au moment de parler, ma gorge se serre, et elle arrête ma question au passage. Comme elle me brûlait encore la bouche, cette question, hier même, quand Guy est venu me demander de patiner avec lui, après l’avoir fait longtemps avec Jeanne, être resté auprès d’elle pendant qu’elle buvait son thé, bien lentement, sous prétexte qu’elle le trouvait trop chaud! Mais Guy m’a dit gentiment:

--A nous maintenant, ma petite amie. J’ai rempli tous mes devoirs de politesse, je puis songer à mon plaisir!

Et j’ai oublié la belle Jeanne. Et nous sommes partis comme si nous volions, vite, vite... Mais, le soir, pendant que nous bavardions en nous couchant, Madeleine et moi, ma sage cousine s’est exclamée, tout à coup, rappelant notre séance de patinage:

--Que cette Jeanne est donc séduisante!

Tout de suite, le petit démon mauvais qui s’agite en moi dès qu’il est question d’elle, s’est dressé ainsi qu’un diable surgissant d’une boîte, et j’ai demandé à Madeleine:

--Mais enfin pourquoi la trouves-tu si séduisante, Jeanne d’Estève?

--Parce qu’elle l’est, tout simplement, a fait Madeleine d’un ton qui a achevé de mettre ma sagesse en déroute.

--Parce qu’au bal elle danse tout le temps avec le même cavalier, s’il lui plaît, et cause avec lui durant tout le cotillon au lieu de valser, en laissant briller ses yeux par-dessus son éventail? parce qu’elle s’arrange pour être toujours entourée de messieurs? parce qu’elle fait enfin une quantité de choses que tu t’empresserais de trouver très inconvenantes si c’était moi qui les faisais?

J’avais parlé d’un seul trait... J’étais honteuse de ma méchanceté, et pourtant je ne pouvais m’arrêter. Madeleine, qui nattait ses cheveux devant la glace, est demeurée stupéfaite:

--Arlette, qu’est-ce qui te prend? Qu’est-ce que t’a fait Jeanne, pour que tu l’attaques ainsi?

--Je ne l’attaque pas... Je te demande une explication, ai-je répliqué en tourmentant mon pauvre oreiller bien innocent. Vous êtes tous en adoration devant elle, et je ne comprends pas pourquoi, attendu qu’elle ne me produit pas le même effet qu’à vous, voilà!

--Eh bien, je t’engage à ne pas le dire, surtout devant Guy, car ta sévérité lui semblerait pour le moins bizarre, a riposté Madeleine à son tour, d’un ton courroucé, tout à fait rare chez elle.

J’ai dit, le cœur battant vite:

--Lui aussi l’admire, alors?

--Mais je l’espère bien, et j’espère de tout mon cœur qu’il finira par l’admirer assez pour...

--Pour quoi? ai-je crié, voyant Madeleine s’arrêter court.

--Pour ne jamais la laisser critiquer par des personnes malveillantes.

Sans savoir pourquoi, j’ai été certaine que Madeleine venait de finir sa phrase au hasard. Mais c’était tellement inutile de la questionner pour connaître sa pensée vraie, que je n’ai pas même essayé. Je me suis seulement écriée, avec toute la conviction de mon âme:

--Cela ne regarde pas Guy qu’on la critique ou non. Ah! que je voudrais donc qu’elle se mariât avec un officier ou n’importe quel épouseur qui l’emporterait très loin! Et...

Probablement, la patience de Madeleine était à bout, car elle m’a interrompue et, d’un ton fâché, m’a déclaré:

--Tu ne sais ce que tu dis ce soir, Arlette. Dors vite; cela te vaudra mieux... Bonsoir!

Elle a effleuré mes cheveux de ses lèvres. Je lui ai rendu son baiser sans un mot. Elle est rentrée très digne dans sa chambre. Moi, je me suis vite couchée; ma bougie éteinte, j’ai pleuré toutes mes larmes, le nez sur mon oreiller.

22 janvier.

Il y avait du monde, beaucoup de monde dans le salon. C’était le jour de ma tante. Bien entendu, Jeanne d’Estève était là. Comme à l’ordinaire, elle me questionnait avec ce sourire qui me donne envie de lui dire que je ne suis pas un jouet pour elle, voulant savoir si j’étais encore allée au bal, si j’y avais dansé avec Guy. Toujours elle me parle de lui, et alors ses yeux prennent une expression moqueuse que je déteste...

Justement, il est arrivé pendant qu’elle était encore là, au moment même où Madeleine, s’apprêtant à servir le thé, m’appelait pour l’aider. J’ai fait semblant de ne pas entendre. Guy approchait du coin des jeunes filles, après avoir fait ses politesses aux personnes respectables de la société. Il regardait Jeanne, qui lui souriait en lui tendant la main. J’ai deviné qu’il allait s’asseoir près d’elle. Je me suis sentie toute petite, tout impuissante pour l’en empêcher... et, afin de ne plus les voir, j’ai écouté les appels de Madeleine... J’ai servi tout ce qu’elle a voulu; j’ai erré dans le salon, là où elle m’a envoyée; je me suis comportée, autant qu’elle pouvait le souhaiter, en jeune personne bien élevée. Un instant, je me suis trouvée près d’_eux_, qui causaient si bien qu’ils ne me voyaient pas... Elle lui disait:

--Il me semble que vous délaissez un peu votre poupée aujourd’hui?

Il a répété:

--Ma poupée?

--Mais oui, votre poupée bretonne... Et elle va vous en vouloir, le diable sait comme!... A moi encore plus... Oh! je comprends qu’elle vous amuse. Elle est bien drôle!... Il y a des jouets pour les petits enfants, mais il y en a aussi pour les grands. Et les hommes, n’est-ce pas? sont, plus ou moins, de grands enfants... C’est une vérité reconnue de longue date!

Guy était-il mécontent ou non de ce qu’elle disait? Un pli s’est marqué entre ses deux sourcils, et sa voix était singulière quand il a répondu:

--Alors vous jugez que ma cousine Arlette, car c’est, j’imagine, d’elle que vous parlez, est une poupée pour moi?

--Que sait-on, après tout? En tout cas, il faut reconnaître que vous avez bien soin de ne pas l’abîmer, de lui conserver toute sa fraîcheur morale. Il paraît que vous veillez sur elle ainsi que le ferait un bon père de famille, que vous la promenez, lui avez appris à danser, que vous lui choisissez ses lectures et vous insurgez quand la pauvrette veut glisser, dans un roman, le bout de son petit nez de Bretonne en rupture de Bretagne...

--Mais je le crois, certes, puisque j’ai charge d’âme. Comme vous êtes bien renseignée! Peut-on savoir par qui?

--Par la chronique, tout bonnement! Avez-vous donc oublié le dicton: «Bavard comme une chronique»?

Tout en disant cela, elle le regardait de son regard coulé entre les cils. Elle parlait d’un ton un peu moqueur, mais aussi elle souriait, et la moquerie avait l’air de s’en aller se perdre dans son sourire, un sourire qui relevait les lèvres au-dessus des dents, très joliment. Et il me semblait que ces petites dents me mordillaient le cœur, me donnant envie de pleurer. Alors, pour ne plus les voir, je me suis détournée. Je me suis glissée à l’autre bout du salon, derrière les palmiers, fermant les yeux afin d’être sûre de ne pas les regarder.

Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais me décider à ne plus m’inquiéter d’eux... Père, ils causaient encore! Derrière elle, il y avait une haute lampe allumée, et la lumière flottait autour de ses cheveux, de façon à en faire un brouillard d’or!... Vraiment, en cette minute, je crois que j’aurais tout donné pour avoir son éclat, sa grâce, son aisance, et aussi sa taille de statue, son teint couleur d’ivoire rose, ses yeux qui disent tant de choses que je ne comprends pas, mais que Guy et tous les hommes comprennent, qui les retient près d’elle; pour être surtout capable de causer comme elle, avec cet esprit qui arrêtait Guy à ses côtés!

Je ne sais s’il y avait beaucoup de temps que je les observais ainsi, quand j’ai entendu la voix de Madeleine:

--Arlette, où es-tu donc cachée? Ah! te voilà! Comme tu es pâle! Qu’est-ce que tu as?

Instantanément, je suis devenue pourpre, et j’ai dit très vite:

--Mais non, je ne suis pas pâle...

--Maintenant, non... tu ressembles à un coquelicot. Mais tu n’étais pas ainsi, il y a une seconde... Qu’avais-tu?

--Rien, mais rien!... Je m’amuse... j’écoute, je regarde.

Madeleine n’a pas insisté. Elle n’est pas curieuse comme moi, et elle a continué tout simplement:

--Maman te fait demander de chanter quelque chose, parce que Mme Harvet a beaucoup entendu parler de toi et voudrait t’écouter.

Chanter? J’avais bien autre chose en tête! J’allais répondre à Madeleine, en rejetant bien loin sa proposition; je me suis arrêtée. Si je chantais, je les empêcherais de causer, elle et lui. Tout de suite j’ai consenti. Je me suis assise au piano, et j’ai commencé une ballade que Guy me demande toujours, celle de la _Délaissée_...

Une chose très étrange m’est arrivée alors. Les paroles que je disais, il me semblait tout à coup que ce n’était plus la _Délaissée_ qui les disait, mais moi qui les criais en désespérée; que c’était moi qui étais toute seule, abandonnée, moi qui ne pouvais pas supporter cette solitude, qui étais triste à en mourir, qui avais des sanglots plein la gorge...

Quand je me suis tue, il y a eu une seconde de silence profond, puis un grand bruit s’est élevé. Tous applaudissaient, je crois bien, et ils m’ont ainsi réveillée de mon mauvais rêve. Mes yeux ont été vite vers Guy et Jeanne. Enfin, ils ne causaient plus! Guy, adossé au mur, me regardait, moi, sa poupée!

Mais elle a tourné la tête vers lui, et, comme je n’étais pas bien loin, je l’ai entendue dire avec son petit rire:

--Elle est étonnante, c’est vrai!... Je comprends qu’elle vous intéresse. Quelle drôle de fillette! Elle a l’air de sentir comme une femme!

Cette fois, je n’ai pu distinguer la réponse de Guy; mais, quelques minutes plus tard, comme elle lui disait adieu, elle a ajouté:

--A demain, n’est-ce pas? nous patinons.

Et il a répondu en s’inclinant:

--Mais, oui, avec un très grand plaisir.

Elle était partie, enfin! Mais pourquoi m’avait-elle laissé cette idée que, demain, ils se retrouveraient, qu’ils causeraient comme aujourd’hui, et qu’après-demain, toujours, ce serait la même chose! Et je ne pouvais rien, moi, toute faible, pour empêcher cela? Je l’amuse seulement, Guy! Elle l’a dit: je suis sa poupée, c’est-à-dire une petite chose qui n’aime ni ne pense, sans cœur, sans esprit, sans âme, sans rien, qu’on laisse ou qu’on prend selon son bon plaisir...

J’aurais voulu crier à Guy: «Ne m’abandonnez pas tout à fait pour elle!» Et pourtant, jamais ma bouche n’aurait pu, en ce moment, prononcer de telles paroles. J’avais, tout ensemble, peur et envie qu’il lût en moi comme il le fait si vite, et pour retarder ce moment, je causais avec tout le monde, le fuyant, lui...

Il allait partir. J’avais rencontré plus d’une fois ses yeux qui m’interrogeaient. J’ai entendu sa voix me demander un peu bas:

--Qu’avez-vous donc, Arlette?

Alors, je ne sais quel mauvais démon m’a poussée. Sans le regarder, j’ai répondu avec un rire que j’entends encore:

--Mais, rien! Que voulez-vous que j’aie?

Et je me suis sauvée dans ma chambre. J’ai caché ma tête dans mon mouchoir et j’ai pleuré, pleuré, pleuré...

Même soir, 11 heures.

Probablement, j’avais les yeux encore abîmés par mes larmes, à l’heure du dîner, car ma tante s’est étonnée de ma triste mine. Bien entendu, je lui ai dit tout bonnement que j’avais mal à la tête... Et c’était vrai, père, je vous assure. Mais mon cœur me faisait bien plus mal que ma tête. Quand nous sommes remontées dans nos chambres, Madeleine et moi, je me suis assise au pied de mon lit, l’esprit tout plein de pensées désolantes... Je revoyais toujours cette Jeanne si jolie, si aimable avec Guy, tandis que moi, j’avais été tout à fait maussade... Et j’avais tant de regret de ne pouvoir me réconcilier avec lui!

Oh! cette Jeanne, qui nous avait brouillés!

Tout à coup, j’ai tressauté en entendant Madeleine me demander:

--Arlette, pourquoi tourmentes-tu ainsi tes cheveux, avec des yeux absents?

--Je réfléchis...

--Tu réfléchis?...

--Oui, je pense, autant que les vieilles gens, que la vie est une lamentable chose! ai-je fait, ne pouvant plus garder pour moi seule ma désolation.

Mais, au lieu de me répondre par des paroles compatissantes, Madeleine a souri:

--Oh! Arlette, quelle misanthropie! Que t’est-il advenu cet après-midi?... Tu n’es plus la même depuis tantôt. Guy l’a remarqué comme moi et m’a demandé pourquoi tu avais cette figure sombre...

Comme je ne pouvais avouer à Madeleine la vérité, j’ai remis en avant mon mal de tête.

Elle était trop discrète pour insister; voyant que je ne voulais rien raconter, elle est partie en disant: «Bonsoir!»

Père, votre petite voudrait bien se retrouver près de vous à Douarnenez! Pourquoi ne lui permettez-vous pas encore de revenir? Pourquoi ne peut-elle se blottir contre vous, en vous demandant tout bas pour quelle raison elle a le cœur lourd comme si une énorme pierre y était tombée tout à coup et y demeurait, le lui écrasant!

28 janvier.

Ne croyez pas ce que je vous ai dit contre la vie, père... Elle n’est pas détestable: elle est exquise, au contraire, et elle a des moments tellement bons qu’ils lui font pardonner tous les autres. Je suis réconciliée avec Guy... Il n’est pas fâché contre moi, et il m’assure qu’il ne l’a jamais été... C’est ce soir que nous avons signé la paix, à six heures... A six heures seulement! par ma faute, parce que j’avais refusé d’aller patiner avec Madeleine, pour ne pas les déranger, Jeanne et lui.