Missions au Sahara, tome 1

Part 8

Chapter 83,766 wordsPublic domain

La dénomination de _redjem_ (pluriel _ardjem_) a été adoptée par M. le Dr Hamy ; elle est donc déjà connue et il y a tout intérêt à la conserver ; d’ailleurs il n’en existe pas d’autre. Les sépultures de ce genre ont été l’objet déjà de bien des travaux, on les a désignées presque toujours sous la double dénomination de _bazina_ et de _chouchet_, dont chacune désignait une variété particulière[48] ; mais il y a certainement intérêt à réunir ces variétés diverses dans une catégorie unique à laquelle il faut donner un nom.

Une observation préliminaire s’impose pourtant. Le mot redjem, en arabe vulgaire, s’applique à tout tas de pierres, quel qu’il soit, à ceux qui ont un caractère de signal, jalonnant le chemin ou marquant l’emplacement d’un puits, ou encore un caractère religieux[49], à ceux mêmes qui ont été dressés par les géodèses du service topographique, tout aussi bien qu’à ceux qui sont en réalité des tombeaux, mais qui d’ailleurs, très fréquemment, n’en ont pas l’air. A vrai dire, la plupart des indigènes ne soupçonnent pas que ces tas de pierres puissent éventuellement recouvrir un cadavre, et, lorsqu’on fouille, l’apparition des ossements provoque toujours une stupeur chez les ouvriers.

Il est donc bien entendu que nous employons le mot redjem dans un sens détourné de celui qu’il a en arabe, les redjems dont il s’agit sont exclusivement les funéraires.

=Distribution.= — L’énumération des points où j’ai constaté la présence de redjems est assez longue.

Il s’en trouve tout autour d’Aïn Sefra, non seulement un groupe important à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest du village, au pied du djebel Morghad[50], et un autre à cinq kilomètres au sud-est sur les premières pentes du djebel Mekter, mais encore en bien d’autres points de la vallée.

Le Dr Hamy, d’après M. de Kergorlay, en signale à proximité de l’oasis de Mograr Tahtani.

J’en ai relevé auprès de Beni Ounif, de Ben Zireg, de Bou Yala, de Fendi, auprès du puits de Haci el Aouari, auprès de Colomb-Béchar, à Ménouarar, le long de la Zousfana à Ksar el Azoudj, et en particulier auprès de Zaouia Fokania ; j’en ai relevé auprès de Guerzim et de Ouarourourt dans l’oued Saoura, dans la chaîne d’Ougarta au voisinage de l’erg er Raoui, entre Ksabi et Charouin, au pied de la gare Zaledj non loin du puits de Mallem.

Je n’en ai pas vu, encore que j’en aie cherché, auprès des ksars « actuels » du Touat, qu’il y a de bonnes raisons, il est vrai, de croire très récents, mais on en trouverait au dire des indigènes, auprès des « anciens » ksars, situés à quelques kilomètres à l’est de la palmeraie.

Il en existe auprès de Haci Rezegallah.

Les redjems sont fréquents dans l’Ahnet ; je cite en particulier les groupes de Taloak et de Ouan Tohra que j’ai étudiés.

Il en existe à In Ziza, et on les retrouve nombreux dans l’Adr’ar des Ifor’ass, en particulier dans les oueds In Ouzel, Taoudrart, Tougçemin où j’ai fait séjour ; j’en ai d’ailleurs noté au passage tout le long de mon itinéraire, au pied de l’Açeref, dans l’oued Koma, dans l’oued Ebedakad, dans l’oued Kidal, au puits de Tabankor ; je crois en avoir vu sous bénéfice d’inventaire, c’est-à-dire de fouilles qui n’ont pas été faites, jusque sur les bords du Niger, au Tondivi. D’ailleurs le lieutenant Desplagnes mentionne des redjems au Soudan nigérien[51].

Chudeau en a relevé un grand nombre au Hoggar et Motylinski dans la Koudia ; comme Duveyrier et Foureau dans le Tassili des Azguers. M. Chudeau en signale dans le Tassili de l’oued Tagrira, à In Azaoua, dans l’oued Tidek et aux environs d’Iferouane, à Takarédei (20 kilomètres nord-ouest d’Agadès), et au puits d’Assaouas (50 kilomètres au sud-ouest d’Agadès). Il en signale encore dans l’Adr’ar de Tahoua, surtout entre Tahoua et Matankari. Le capitaine Pasquier en a vu entre Gao et Menaka[52].

En revanche M. Chudeau croit que les redjems font tout à fait défaut dans la région de Zinder et du Tchad (Tegama, Damergou, Alakhos, Koutous).

En somme, dans les grandes lignes, leur distribution coïncide avec celle des Berbères ; les redjems disparaissent dès qu’on arrive dans les pays Haoussa et Bornouan.

Dans ces limites, leur répartition suggère un certain nombre d’idées générales.

Et d’abord, l’énumération des points déterminés où j’ai trouvé des redjems est en même temps celle des points où les hasards de la route m’ont imposé un séjour un peu prolongé. Le Touat mis à part, partout où je me suis arrêté quelques jours, une courte promenade autour du campement ou du village m’a permis de relever des redjems en assez grand nombre. Souvent aussi j’en ai rencontré sous mes pas, en cours de route, alors que je ne les cherchais pas, nouvelle preuve de leur extrême fréquence. Je dirais presque qu’ils sont partout.

D’autre part ils ne sont jamais groupés en très grand nombre, quelques dizaines tout au plus et souvent quelques unités. Rien de comparable aux grandes nécropoles du Tell avec leurs milliers de tombes.

Cette distribution suggère l’idée que ce sont des sépultures de nomades.

Très certainement aussi il y a un rapport entre les redjems et les points d’eau actuels. Je n’en ai jamais noté dans les étendues franchement désertiques et inhabitables. On verra qu’il en est tout autrement pour bien des gisements néolithiques, et nous sommes donc amenés à conclure d’ores et déjà que les redjems ne peuvent pas remonter à une antiquité très reculée.

Il est remarquable pourtant qu’ils sont très rares non seulement au Touat, mais encore dans l’oued Saoura ; je n’y ai vu qu’un tout petit nombre de redjems, encore bien que j’aie fait séjour à Beni Abbès et à Ksabi. J’en ai rencontré davantage dans la chaîne d’Ougarta où je n’ai fait que passer. On sait pourtant que, actuellement, toute la population est concentrée dans l’oued Saoura et au Touat. Il semble donc que la répartition des redjems nous reporte à une époque où la population était distribuée à la surface du Sahara tout autrement qu’aujourd’hui.

=Terminus ad quem.= — Aussi bien n’est-il pas possible de considérer les redjems comme des sépultures contemporaines, par la simple raison que, à coup sûr, elles ne sont pas musulmanes.

Les tombeaux musulmans sont aisément reconnaissables ; on sait que le cadavre est étendu, la figure tournée vers la Mecque ; à la tête et aux pieds se dressent des stèles grossières, qui ne peuvent guère faire défaut parce qu’elles ont une signification religieuse ; ce sont les « témoins » de la foi (_Chehed_) ; il est vrai que les Touaregs sont des musulmans tièdes. (Voir pl. XIII, phot. 26.)

Dans les redjems au contraire, toutes les fois que les ossements n’ont pas été réduits en poussière par le temps, on constate que le squelette est replié sur lui-même, à l’ancienne mode libyque signalée par les auteurs anciens.

Les redjems sont donc nécessairement préislamiques, ce qui ne signifie pas nécessairement antérieurs à l’hégire, l’islamisme ayant pénétré et surtout s’étant enraciné définitivement au Sahara à une époque qu’on ne peut pas, j’imagine, fixer partout avec précision. M. Benhazera, pourtant, s’appuyant sur Ibn Khaldoun et sur les traditions indigènes, essaie d’établir que les Touaregs ont été islamisés au XIe siècle[53].

=Terminus a quo.= — D’autre part je crois bien que les pauvres mobiliers funéraires trouvés dans les ardjem nous permettent de fixer un _terminus a quo_. En voici l’énumération. (Voir pl. XV, phot. 28 et 29.)

=Aïn Sefra.= — Un redjem A situé à Teniet R’zla (Feidjet el Betoum de M. le Dr Hamy) ne contenait qu’un ornement en os travaillé, « un disque plat et poli, de forme ovale raccourcie, qui mesure 35 mm. sur 30 ». (Voir phot. 29, au centre de la figure.) Pas d’objets en métal, un certain nombre de silex peut-être taillés, mais trop rudimentaires et trop communs pour qu’on les considère avec certitude comme partie du mobilier funéraires.

Un redjem B situé au sud-est d’Aïn Sefra (djebel Mekter) a livré le mobilier le plus riche que j’aie rencontré au cours de mes fouilles, et sans doute ce n’est pas beaucoup dire. Aux pieds du squelette « un robuste outil de fer, bien conservé, long de près de 0 m. 18, dilaté aux deux bouts en prismes à quatre plans et terminés en pointes, de façon à rappeler la forme des carrelets actuels ». A cette description qui est du Dr Hamy, j’ajouterai que le milieu de l’« outil » semble avoir été recouvert d’une gaine en cuir (?) ou en bois (?) semblant constituer une poignée. Au voisinage des deux pointes, qui sont de longueur inégale, on distingue des intumescences de coloration plus claire, bien visibles sur la photographie qui semblent être une trace laissée par les extrémités de la gaine. J’ajoute aussi que les archéologues n’ont pas pu identifier cet outil. (Voir phot. 28 sur le bord droit de la figure.)

A côté se trouvaient des débris, assez cohérents au moment de l’exhumation, de ce que j’estime avoir été un fourreau cylindrique, apparemment celui de l’outil ; notons cependant que M. Hamy a cru y reconnaître une douille de lance ou de javeline. (Voir phot. 28, sur le bord gauche et en bas.)

Dans la même partie de la tombe un tout petit annelet de cuivre, gros comme une perle, ayant apparemment servi d’ornement à l’outil ou à son fourreau.

Dans un autre coin mal déterminé, une tige de fer terminée par une sorte de spatule triangulaire, mais qui faisait avec la tige un angle de 45°. Serait-ce un grattoir ? Et l’outil en forme de carrelet serait-il un perçoir ? outil à l’usage des nomades qui employaient beaucoup le cuir ? M. Hamy semble considérer la tige de fer à bout en spatule comme un débris de javeline (?)

Ce qui importe après tout, c’est que ces objets, si difficiles à identifier, déformés par la rouille, sont incontestablement en fer.

Dans un autre coin du tombeau, auprès des os de l’épaule et de la main, qui se touchent :

Deux bagues de cuivre, une « plaque de ceinture en cuivre de forme carrée, longue, ornée sur son pourtour d’un fin pointillé repoussé, et fixée par deux clous en fer, dont l’un est encore adhérent à son rivet de cuivre circulaire et aplati » : la plaque a 2 cm. sur 5 ; son attribution à une ceinture est naturellement hypothétique. (Voir phot. 28 sur le bord gauche et en haut.)

Dans la même région d’Aïn Sefra (dj. Mekter) M. le capitaine Dessigny a fouillé d’autres tombeaux, une quarantaine. Dans le plus remarquable il a trouvé, à la hauteur du cou, « 81 petites rondelles aplaties et percées au centre, mesurant 5 mm. de diamètre ». Au milieu de ces rondelles, qui ont été découpées dans la coque d’œufs d’autruche, « se détache une perle de cornaline de forme sphérique, aplatie, large de 8 mm., haute de 5, deux autres grains lenticulaires en verre irisé » ; « un autre collier, porté par le même personnage, était fait d’une lamelle de cuivre très étroite (1 mm.), tordue en spirale allongée ; la partie conservée mesure environ 8 mm. 13 de longueur ». (Voir phot. 29 au centre de la figure.)

Dans d’autres tombeaux voisins, M. le capitaine Dessigny a trouvé deux « bracelets d’argent, ouverts, formés d’une simple tige de 3 à 4 millimètres d’épaisseur, courbés de façon à laisser 40 à 42 millimètres d’ouverture ; un bracelet de cuivre de même forme et de mêmes dimensions, mais plat à l’intérieur et orné sur les bords de fines striations ; cinq bagues ouvertes, de cuivre et d’argent, cylindriques et un peu renflées vers le milieu, ou en forme de lame plate ou un peu convexe (une de ces bagues se ferme à l’aide de deux petits crochets recourbés). (Voir phot. 28.)

Enfin des colliers encore, surtout de rondelles d’œuf d’autruche. L’un se compose de 522 rondelles (dont le diamètre varie de 6 à 11 mm.) ; il mesure plus de 0 m. 90 ; un autre « en a 475 et dépasse 0 m. 72 » ; « un troisième n’atteint plus que 0 m. 15 avec 85 disques ». Un dernier collier est composé « de cornalines, une perle lenticulée de pâte de verre, une autre perle en pierre verte, et deux petits disques de coquilles ; c’est un grossier collier d’enfant ». (Voir phot. 29.)

=Beni Ounif.= — C’est à Aïn Sefra qu’ont été faites les fouilles de beaucoup les plus nombreuses, grâce au zèle de M. le capitaine Dessigny, comme aussi les plus fructueuses.

A Beni Ounif un redjem C ne contenait qu’un silex nettement taillé, de la forme d’une pierre à fusil ; un autre D contenait un grand collier de 360 rondelles d’œuf d’autruche, et des débris en très mauvais état d’une tige en fer, courbée (?) ; un autre E un collier d’environ 120 rondelles d’un diamètre beaucoup plus petit que les précédentes. Est-il utile de mentionner que les indigènes chez qui l’usage du collier est tout à fait tombé en désuétude, prennent ces colliers pour des chapelets ? Il est tout à fait impossible, répétons-le, vu la disposition intérieure et extérieure des tombeaux, de leur supposer un caractère musulman.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XV.

Dans la région de Tar’it, en amont de Zaouia Fokania, auprès de la petite palmerie d’Haouinet, j’ai fouillé deux redjems. Dans l’un F, j’ai trouvé des débris de fer. Dans l’autre G un grain de collier (?) en pierre percée, une très jolie pointe de flèche en silex sans pédoncule, une quinzaine de silex de formes très incertaines, qui pouvaient à la rigueur passer pour taillés. Ces deux redjems sont voisins, font partie du même groupe, ont la même structure et semblent contemporains.

A Taloak j’ai trouvé dans un redjem H qui contenait d’ailleurs desossements remarquablement conservés, pour tout mobilier, des débris d’une poterie semblant faite au tour et qu’on aurait pu croire moderne.

A Ouan Tohra enfin la fouille du redjem I a donné un mobilier funéraire intéressant ; des débris de cuir, deux perles de cornaline, des débris de fer, trois plaques de cuivre, tout à fait identiques de forme, et analogues de dimensions à celle du redjem B d’Aïn Sefra[54].

Ouan Tohra est dans l’Ahnet tout près de sa limite sud, au cœur du Sahara, à 600 kilomètres d’Aïn Sefra. Il est curieux qu’on trouve à de pareilles distances l’un de l’autre deux tombeaux fournissant le même mobilier.

Je n’ai mentionné que les tombeaux qui ont donné quelque chose ; une fois sur deux au moins je n’ai trouvé que des débris d’ossements et quelquefois rien.

En résumé, ce qui frappe, c’est la rareté relative des silex taillés. Il est vrai que d’autres chercheurs semblent avoir été plus heureux que moi ; M. le capitaine Normand à Ksar el Azoudj et à Fendi, M. le capitaine Ihler à Moungar n’ont trouvé dans les redjems, outre les pièces de collier du type habituel, que des silex taillés, pointes de flèche sans pédoncule. Je ne crois pas qu’on puisse considérer ces quelques pièces comme preuve d’une haute antiquité. Presque tous les silex que j’ai trouvés moi-même pouvaient être classés débris d’atelier, les pointes nettes et finies sont extrêmement rares (une seule en somme dans le redjem G d’Haouinet). Je ne sache pas qu’on ait jamais trouvé dans les redjems une seule hache en pierre polie.

Les débris de silex sont parfois si abondants, en vrac sur le sol, qu’on n’échappe jamais complètement au soupçon que leur présence dans le redjem est tout à fait fortuite ; ils ont pu y être jetés avec les matériaux de remplissage au moment des funérailles. Si même ils ont fait partie du mobilier, il ne faut pas se dissimuler que, au Sahara, l’usage des outils ou des armes en silex s’est conservé certainement jusqu’à une époque toute récente, extrêmement postérieure à l’introduction des métaux.

Ce qui me paraît concluant c’est la fréquence du fer et du cuivre, voire même de l’argent. Nous avons certainement affaire à des sépultures de l’âge du fer, et qu’on peut qualifier de libyco-berbères.

=La forme.= — De ces redjems la forme extérieure et la disposition intérieure varient, dans de certaines limites. Ce sont toujours des tas de pierres, mais plus ou moins ordonnés, se rapprochant plus ou moins d’une construction en pierres sèches et suivant des plans qui varient.

Il y en a de tout à fait frustes, qui sont à la lettre des tas, le redjem A par exemple d’Aïn Sefra. — On l’a éventré jusqu’au sol sans y trouver trace d’une structure ordonnée, et sans voir autre chose que des pierres en vrac. Le redjem recouvre un espace vaguement circulaire, et la forme générale est celle d’un cône très surbaissé à pointe camarde, la forme d’un tas. Le redjem A d’Aïn Sefra a 12 mètres de diamètre et 3 mètres de haut. (Voir pl. XII, phot. 23.)

Ce redjem A reposait sur du sol non remanié, on n’a pas trouvé trace d’excavation. Les ossements et le très maigre mobilier funéraire ont été trouvés au-dessus du sol, mélangés aux pierres.

Strabon mentionne en effet chez les Libyens un rite funéraire qui consistait à lapider le cadavre jusqu’à enfouissement complet.

Voilà donc quelle est la forme la plus fruste du redjem, si fruste que pour en établir le caractère funéraire il n’y a guère qu’une preuve évidente, c’est d’y trouver un squelette. Il y en a une autre pourtant qui est un corollaire de celle-ci. Les redjems funéraires ont souvent un petit cratère au sommet, le vide causé par la tombée en pourriture et en poussière du cadavre amène au centre de la région un effrondrement qui a nécessairement sa répercussion en surface et au sommet[55].

D’autres redjems sont d’un type un peu plus évolué.

Un redjem C′ de Beni Ounif, à côté de C (qui est du type le plus fruste), comporte une tombe ovale creusée dans le sol de grès tendre, 1 mètre et 1 m. 20 de diamètre, 0 m. 50 de profondeur ; cette tombe où le cadavre n’était plus représenté que par une dent canine et quelques débris, était remplie de terre ; au-dessus s’étalait le redjem, de 4 mètres de diamètre, simple tas de pierres. Ici donc c’est sur une tombe et non pas sur le cadavre posé à même le sol, que le redjem est élevé.

Un pas plus loin et par une évolution facile à suivre nous arrivons au type beaucoup plus soigné du redjem B d’Aïn Sefra (djebel Mekter). (Voir pl. XII.)

Au centre du redjem qui a 8 mètres de diamètre sur 2 m. 20 de hauteur, une chambre funéraire très nette, circulaire, d’un mètre de diamètre, est mi-creusée dans le sol, mi-bâtie et couverte à l’aide de grandes dalles de grès. L’intérieur est plein de sable pur, partiellement transformé en grès par les actions chimiques qui ont accompagné la décomposition du cadavre.

Sur le toit de la chambre funéraire quelques grandes dalles en désordre laisseraient supposer l’existence d’un second étage funéraire mal construit et effondré (?)

La construction en pierres sèches n’affecte pas seulement la chambre funéraire, mais on en trouve des traces dans le redjem lui-même. A la base et sur le pourtour extérieur du cône, court un anneau de dalles formant un escalier circulaire très grossier. Tout le reste est un simple entassement de pierres quelconques.

Ce type de redjem est très fréquent au djebel Mekter, la plupart de ceux qu’a fouillés le capitaine Dessigny étaient de ce type. Les redjems de la daia de Tilr’emt étudiés par le colonel Pothier (_Revue d’Ethnographie_, 1886) sont aussi de ce type, qui paraît septentrional. Il est extrêmement intéressant, parce qu’il rentre dans une catégorie classée. Plus perfectionné, ce type donne évidemment le grand tombeau d’Henchir el Assel, dont une restitution est au Musée du Trocadéro[56]. Monumentalisé encore il donnera le Medracen et le Tombeau de la Chrétienne. On suit donc d’étape en étape, de perfectionnement en perfectionnement tous les degrés entre le simple tas de pierres et les monuments funéraires les plus célèbres de l’art berbère.

Le redjem E de Beni Ounif est d’un type aberrant. C’est une fosse remplie de sable, de la forme habituelle, c’est-à-dire circulaire, et entourée d’un petit mur de pierres fichées dans le sol et émergeant à peine. (Voir pl. XIII, phot. 25.) Ce type est très rare, je ne l’ai vu que là ; pourtant quelque chose de cette disposition se retrouve dans un tombeau copié par M. Chudeau au Hoggar (fig. 6, B) ; je considère ce type comme une ébauche du suivant qui est extrêmement fréquent.

Un tas de pierres, qui rappelle tout à fait par sa forme les redjems habituels, mais au centre duquel se trouve en guise de chambre funéraire un évidement cylindrique allant du sommet du redjem au sol, une sorte de tour aux parois grossièrement maçonnées en pierres sèches. Elle est remplie de sable, et elle contient souvent plusieurs cadavres superposés. Peut-être restait-elle précisément ouverte au sommet pour qu’on pût procéder à des funérailles successives.

Les redjems d’Haouinet sont de ce type et d’ailleurs la presque totalité des redjems de la Zousfana. C’est encore lui qui prédomine dans l’Ahnet à Taloak, à Ouan Tohra.

Dans l’Adr’ar des Ifor’ass il a évolué vers une plus grande perfection. C’est une véritable tour intérieurement aussi bien qu’extérieurement, assez soigneusement construite en pierres sèches ; une tour aux murailles épaisses, haute de 1 mètre à 1 m. 20.

A l’oued Tougçemin, un tombeau de ce type a une forme aberrante et compliquée. La tour est subquadrangulaire et on voit des restes d’une enceinte extérieure en pierres fichées debout dans le sol.

Evidemment ces tours régulières en pierres sèches ne méritent plus guère le nom de redjem, ce ne sont plus des tas. Il n’est pas douteux pourtant qu’elles n’en soient issues par des perfectionnements successifs.

Ce type turriforme renferme les mêmes mobiliers funéraires que l’autre, auprès de squelettes disposés de même.

On a dit combien le premier type est classiquement berbère, puisqu’il aboutit au Tombeau de la Chrétienne. Le second ne l’est pas moins. Les tours funéraires sont bien connues en Algérie. On en trouvera une reproduction dans _Recherches des Antiquités dans le nord de l’Afrique_ (Instructions adressées aux correspondants du ministère de l’Instruction publique). C’est la sépulture turriforme que les archéologues appellent _chouchet_, et c’est l’autre qu’ils appellent _bazina_. Aussi bien semble-t-il évident, à jeter un coup d’œil sur la planche, que ces deux types, si divergents qu’ils soient lorsqu’on les examine à leur dernier degré d’évolution (B d’Aïn Sefra et Tougçemin), sont issus l’un et l’autre du redjem grossier primitif (A). Il est clair en effet que B d’Aïn Sefra est très proche de F d’Haouinet.

=Redjems du Hoggar.= — Les redjems du Hoggar méritent une petite monographie, ils sont particulièrement évolués et monumentaux. M. Chudeau en a figuré quelques exemplaires choisis, qui se trouvent entre Tamanr’asset et Abalessa.

Il a consacré particulièrement son attention à un groupe voisin de Tit, l’ar’rem bien connu sur l’oued du même nom.

La vallée de l’O. Tit est limitée au nord par un plateau basaltique qui domine la vallée d’une vingtaine de mètres ; au sud du village se dresse une aiguille granitique, le Tinisi. Les tombes les plus remarquables se trouvent sur le plateau basaltique. Celle qui est figurée en D (fig. 3) est presque exactement au nord du Tinisi ; B est un peu à l’est de la précédente, et C à un demi-kilomètre plus loin sur un promontoire du plateau.