Missions au Sahara, tome 1

Part 12

Chapter 123,530 wordsPublic domain

Pourtant les gravures de l’Ahnet se distinguent de celles de Zenaga, non seulement par l’absence de patine, mais encore par la différence de facture. M. Flamand, en matière de gravures sud-oranaises, distingue le trait profond, régulier, qui caractérise les gravures antiques et le « pointillé produit par une série linéaire de percussions », qui caractérise les gravures libyco-berbères. Celles qui nous occupent ne sont ni gravées profondément ni pointillées par percussion ; la patine superficielle de la roche a été enlevée par grattage, tantôt suivant des lignes, tantôt sur de larges espaces (fig. 21, A ; fig. 23, C ; fig. 24, A), tantôt sur la totalité de la figure (voir surtout fig. 20, A). Erwin de Bary note, dans l’Aïr, au rocher de Dakou, « des figures d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau et résultent seulement d’un _grattage_[90] ».

Notez d’ailleurs que nous sommes au désert où les roches sont couvertes d’une patine très foncée. Les grès éodévoniens en particulier sont des masses de quartz peintes en noir ; la moindre égratignure, le moindre grattage fait apparaître un dessin très blanc sur fond très noir. Avec une pareille matière le graveur obtient avec un minimum d’effort un maximum d’effet utile.

Déjà, à Barrebi, nous avions vu apparaître entre les graffitti libyco-berbères et les gravures anciennes un type de transition. Ce type s’affirme au Mouidir-Ahnet.

La décadence ici a été bien plus lente et progressive, les traditions de gravure se sont maintenues plus longtemps.

En résumé la race berbère, qui dans le Tell a perdu d’assez bonne heure ses anciennes aptitudes artistiques, les a conservées au contraire dans le Sahara jusqu’à une époque voisine de nous.

=Station de Timissao.= — On a longuement insisté sur les stations du Mouidir-Ahnet, qui présentent un intérêt particulier. Celle de Timissao a beaucoup d’analogies avec elles malgré la distance.

La station de Timissao a été signalée par le colonel Laperrine. Elle se trouve à côté du puits dans une caverne de la falaise en grès éodévonien. Le mot caverne est ambitieux, il faudrait dire plutôt abri sous roche. De cette grotte, si l’on veut, le plancher, les murs et le plafond sont couverts de gravures et d’inscriptions que j’ai examinées d’une façon un peu sommaire (fig. 25).

Ici, au contraire d’Ouan Tohra, il existe quelques dessins qui paraissent anciens. Par la patine ils ne se distinguent pas de la roche, il est vrai que ce signe a moins de valeur ici qu’ailleurs. Tous ces dessins, en effet, sans exception sont sur le plancher de la grotte, c’est dire qu’ils ont été foulés par les pieds de générations, ils ont dû se patiner plus vite. Mais le trait est profond et assez net. Noter dans la figure 4 la longueur disproportionnée des cornes. Évidemment l’artiste a campé le corps de son animal de trois quarts et la tête de profil, pour mettre les cornes en valeur ; cette recherche de l’effet et cette pose compliquée sont dans le nord caractéristiques des plus vieilles gravures.

Les animaux représentés sont actuels cependant. 7 semble bien représenter un bœuf de l’espèce _Bos ibericus_. Et je crois que 4 et 6 représentent des antilopes adax. Notons pourtant que Pomel[91], à propos d’animaux analogues, propose d’une façon tout à fait affirmative l’identification avec l’antilope oryx (cf. _Leucoryx_ Licht), encore qu’il n’en ait pas authentiquement constaté la présence dans la faune quaternaire algérienne. Mais l’oryx ne se trouve plus aujourd’hui qu’en Égypte, l’adax au contraire est un familier du Sahara algérien, et ses cornes ressemblent à celles de l’oryx, assez du moins pour qu’il soit imprudent de vouloir les distinguer sur une gravure rupestre.

=Stations Ifor’ass.= — Dans l’Adr’ar des Ifor’ass je suis en mesure de signaler quatre stations d’importance inégale, malheureusement je n’ai pas pu en étudier sérieusement une seule.

Avant d’arriver à notre campement de l’oued Taoundrart, à trois kilomètres environ, j’ai vu quelques lettres tifinar’ et un dessin informe d’animal ; le tout était gravé sur une roche éruptive.

Une très belle station se trouve à Ras Taoundrart dans les gorges de l’O. Assanirès. Les dessins sont gravés sur une muraille presque verticale de granit. Les inscriptions tifinar’ y abondent ; les dessins sont du type libyco-berbère saharien, un certain nombre de chameaux, et beaucoup de chevaux, des lions.

M. Chudeau a vu une station de gravures rupestres sur granit à In Fenian ; trois ou quatres figures, dont un cheval.

Enfin dans l’oued Tougçemin, à trois kilomètres est du campement, j’ai vu sur granit quelques autruches et un animal informe où on aurait pu reconnaître une girafe.

En somme, dans l’Adr’ar des Ifor’ass la présence des gravures rupestres est incontestable, elles ressemblent à celles du nord, autant qu’on peut en juger après un examen sommaire, elles sont toutes du type récent ; ici où le grès fait défaut la matière préférée est le granit.

=Stations du Hoggar.= — M. Chudeau a signalé de très beaux dessins rupestres au Hoggar, au confluent des oueds Outoul et Adjennar, entre Tamanr’asset et Tit ; une girafe paissant, en particulier, est fort bien réussie.

Sur cette même station peut-être, ou en tout cas sur une autre toute voisine, dans l’oued Adjennar, Motylinski nous donne des détails plus circonstanciés[92]. Il signale en effet une girafe — puis beaucoup de bœufs ou de vaches qui semblent analogues à ceux de l’Ahnet (il en est de bâtés ; Motylinski mentionne à leur cou des appendices, cordes ou fanons (?) qu’on retrouvera sur nos figures) — beaucoup d’autruches aussi — une chasse au mouflon avec chiens qui fait songer au tableautin de Taoulaoun, — des chevaux, des ânes, des méharis assez soignés pour qu’on distingue la forme de leur selle, ils portent la rahla actuelle, au pommeau en forme de croix — deux vaches à bosse et une autruche sont non pas gravés mais dessinés à l’ocre, ce qui semble exclure une antiquité reculée.

Motylinski nous signale une autre belle station dans une partie éloignée du Hoggar, tout à fait au nord, aux limites du Mouidir, à la gara Tesnou. Il y a dessiné sur son carnet, un peu trop sommairement, un éléphant qui pourrait bien être ancien.

D’autre part il a silhouetté à Tit une vache à très grandes cornes, dont on aimerait à savoir si ce n’est pas un _Bubalus antiquus_. Ce serait fort intéressant, malheureusement il est tout à fait impossible d’être affirmatif.

Motylinski signale brièvement un certain nombre d’autres stations au sommet de la Koudia.

Oued Medjoura — une vache bâtée avec appendices au cou.

Oued Tér’oummout (sources de l’oued Tamanr’asset) — animaux et inscriptions.

Iberrahen (sources de l’oued In Dalladj) — un incontestable « cavalier gétule ».

En somme le Hoggar serait un beau champ d’études pour amateur de gravures rupestres. Les mauvais graffitti abondent, mais il y a un grand nombre de belles gravures, comparables à celles de l’Ahnet ; à la matière près pourtant ; car ici le grès fait défaut, comme dans l’Adr’ar des Ifor’ass on a employé ici le granit ou les roches éruptives. (Voir pl. XVII, phot. 34.)

=Stations de l’Aïr.= — L’Aïr aussi mériterait une étude détaillée, qui est actuellement impossible ; Chudeau signale, entre le Hoggar et l’Aïr, à quelques centaines de mètres au nord de l’aguelman du Tassili Tan Tagriera, dans les grès dévoniens, une grotte avec quelques beaux dessins rupestres. Il en a revu dans l’Aïr ; — dans le massif d’Agouata, au voisinage d’Aguellal ; — et enfin, près de Takaredei, à deux kilomètres à l’ouest du cimetière des Iberkor’an ; ces derniers, les plus méridionaux connus dans la région représentant deux girafes.

Foureau[93] nous renseigne sur deux autres stations de l’Aïr, Tilmas Talghazi et oued Tidek (fig. 388, 389, 390, 391, 392, p. 1087 à 1093). On y voit figurés une girafe, des autruches, de mauvais chameaux, des chevaux, des bovidés, des singes peut-être, des hommes sans armes, en tunique courte et flottante et à coiffure compliquée. Ces gravures seraient plus anciennes que les caractères tifinar’ et arabes qui les accompagnent ; pourtant la facture est pointillée, ce qui serait considéré dans le nord comme un indice de médiocre antiquité.

Les grafitti libyco-berbères sont eux aussi fréquents dans l’Aïr, au moins dans le nord. Chudeau a noté les derniers dessins de ce type à Aguellal ; à une centaine de mètres au nord de l’inscription qui signale le passage de la mission Foureau-Lamy. Les quelques chameaux figurés en ce point sont accompagnés d’une inscription en caractères arabes, qui par la patine semble du même âge que les dessins.

Foureau et Chudeau s’accordent à noter la disparition des gravures, en même temps que celle des Redjems au sud de l’Aïr dans les régions Haoussas et Bornouannes.

=Stations du Niger et du Sénégal.= — Enfin les explorateurs soudanais nous signalent la limite sud des gravures sur les bords du Sénégal et du Niger.

« Pendant la mission Tagant-Adrar M. Robert Arnaud découvrait en Maurétanie sénégalaise, dans les abris sous roche de la gorge de Garaouat des dessins et des inscriptions rupestres » peints en noir et en rouge[94].

M. Desplagnes a publié dans son livre des gravures et inscriptions nigériennes. Les figures 81 et 82 de la planche XLII représentent des caractères tifinar’. Sur la figure 89 de la planche XLVI on voit des « cavaliers numides » du type habituel.

En revanche les figures 84 (pl. XLIII) — 85 et 86 (pl. XLIV) — 90 (pl. XLVI) n’ont plus qu’un rapport bien lointain avec les graffitti libyco-berbères. Il y a peut-être quelque parenté, car on croit reconnaître un motif commun, la sandale ou empreinte de pied. Mais l’ensemble est très aberrant, nous entrons là dans un nouveau monde, une province à part de dessins soudanais.

En somme, partout où on a été à même de constater des limites, nos gravures rupestres, comme les redjems, ont la même extension que la race berbère elle-même.

=Inscriptions tifinar’.= — On a dû être très bref sur les inscriptions tifinar’ (libyco-berbères ? libyques ?) ; on s’est borné à les mentionner incidemment. C’est qu’elles se défendent contre toute tentative d’énumération par leur nombre immense, et contre toute tentative d’explication par le mystère qui les entoure et qui n’est pas dissipé.

L’alphabet tifinar’ est phonétiquement connu, les Touaregs ont conservé l’usage actuel de cette écriture. En 1903, au puits de Ouan Tohra, nous avons trouvé un caillou couvert de caractères fraîchement tracés à l’ocre ; c’était une circulaire rupestre faisant connaître aux caravanes notre présence dans le pays.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XVIII.

Il était donc légitime d’espérer que des indigènes érudits pourraient nous aider à déchiffrer les vieilles inscriptions. Il semble qu’il faille renoncer à cet espoir. M. Motylinski, dans son récent voyage, qui s’est terminé si malheureusement par sa mort, s’était attaché spécialement à résoudre ce problème et il résulte de ses notes manuscrites qu’il a échoué.

Les vieux tifinar’ sont indéchiffrables pour les Touaregs eux-mêmes. Toute leur archéologie se résume en quelques légendes de folklore. Caractères et dessins sont attribués à des personnages mythiques, le peuple des _Amamellé_, un personnage qu’ils appellent _Élias_. On trouve déjà ces noms dans un texte donné en appendice dans la vieille grammaire d’Hanoteaux. Sous bénéfice d’inventaire il me semble que Amamellé et Élias sont assez analogues aux Djouhala d’Algérie, constructeurs des dolmens, une personnification de la race berbère préislamique, avec laquelle le Berbère converti renie toute parenté.

Si le voile doit jamais être levé ce sera sans doute par la philologie moderne, à la suite des méticuleuses monographies de dialectes Berbères, qui ont été amorcées par M. R. Basset, mais qui sont encore loin de leur conclusion. Ce jour-là les épigraphistes trouveront au Sahara une ample matière, mais peut-être de qualité médiocre.

=Conclusions générales.= — Cette longue étude analytique comporte, je crois, des conclusions générales.

A propos des gravures anciennes, à plusieurs reprises, j’ai refusé d’adopter les identifications auxquelles s’est arrêté Pomel. Ce n’est pas lui manquer de respect que de critiquer le point de vue trop paléontologique auquel il s’est placé, dans une série de monographies paléontologiques, où l’étude des gravures rupestres est accessoire. S’il veut reconnaître, par exemple, dans une autruche évidente, un grand échassier indéterminé, c’est que _a priori_ il imagine un cadre quaternaire, climat humide et grands marais. Il s’est trouvé entraîné par son point de départ à supposer aux gravures rupestres une précision de planche anatomique dont elles sont malheureusement bien éloignées. Des déterminations qu’il a proposées il n’en subsiste que deux tout à fait incontestables ; celles de l’éléphant et du _Bubalus antiquus_ : mais l’éléphant a subsisté en Berbérie jusqu’en pleine époque historique, et il est possible que nous ayons sur le _Bubalus antiquus_ un texte de Strabon[95]. Sous bénéfice d’inventaire et jusqu’à plus ample informé, l’âge quaternaire des gravures rupestres anciennes n’est rien moins que prouvé.

L’étude des gravures rupestres sahariennes justifie et précise la distinction entre les deux catégories de gravures, anciennes et libyco-berbères. D’autant que dans chacune de ces catégories nous avons le portrait de l’artiste : d’une part un homme coiffé de ce qui semble bien être des plumes, armé d’un bouclier à double échancrure, d’une hache manifestement néolithique, d’arc et de flèches[96]. D’autre part le « cavalier numide » avec son bouclier rond et ses trois javelots.

Mais aussi longtemps qu’on a connu seulement les gravures algériennes, il y a une telle différence entre les deux catégories, leurs domaines apparaissent si tranchés, les factures si différentes, qu’on a pu imaginer un abîme entre les deux. Pour Pomel c’est l’œuvre de deux races tout à fait différentes, l’une quaternaire et peut-être nègre ; l’autre berbère et toute récente.

L’étude des gravures sahariennes rétablit la continuité ; on suit désormais les étapes, les dégradations successives qui conduisent des plus belles gravures anciennes aux plus immondes graffitti modernes ; la graduation de la décadence est établie : les gravures de Mouidir-Ahnet sont le missing link. Il en est d’incontestablement libyco-berbères qui sont dans le dessin étroitement apparentées avec d’autres incontestablement anciennes. Comparez par exemple les scènes de chasse de part et d’autre, la chasse à l’autruche dans Pomel[97], et au mouflon sur les roches de Mouidir[98]. Tout cela prend l’apparence d’une école unique progressivement atrophiée : et dès lors il devient difficile d’imaginer que les gravures soient l’œuvre de deux races différentes, il semble que tout soit berbère et on peut d’autant moins reculer les gravures anciennes dans une antiquité extrêmement lointaine.

J’imagine que les causes de la décadence sont assez faciles à dégager. Et sans doute faut-il faire sa part au triomphe de l’islamisme iconoclaste. Mais il y a autre chose. Tous les dessins, même les plus récents ont été gravés avec un instrument en pierre, il suffit pour s’en rendre compte de s’essayer à reproduire une gravure sur la roche même d’une station. On n’y parvient pas avec la pointe d’un couteau ou d’une arme en fer, le trait obtenu est infiniment trop délié, filiforme et presque invisible ; qu’on essaie avec une pierre et on réussit sans peine en très peu de temps. Aussi bien cette constatation n’est pas nouvelle, elle n’a pas échappé à Pomel et à Flamand. Je crois même qu’on peut expliquer comme suit l’énorme différence de facture entre les deux types libyco-berbères, le saharien et l’algérien (voir par exemple la planche 25, nos 2 et 3). Les gravures du type algérien, en pointillé à grands éclats (no 3) ont été exécutées avec une pierre quelconque, sans pointe, un caillou contondant, à une époque ou les pointes néolithiques n’étaient plus d’usage courant, ou par un individu qui s’en trouvait démuni. Les gravures du type saharien (no 2) ont été exécutées avec une pointe de silex. Et dès lors on comprend bien que les gravures de ce type inconnues dans le nord, abondent au Sahara, puisque, aussi bien, l’usage des armes et des outils en pierre s’est de toute nécessité conservé bien plus longtemps au cœur du continent qu’au voisinage de la Méditerranée.

Au surplus les Touaregs actuels ne gravent plus ; je n’ignore pas que Rohlfs a trouvé au désert de Libye un dessin rupestre de bateau à vapeur, mais je parle du Sahara occidental, et d’ailleurs on ne peut pas tirer de conclusions générales d’une fantaisie individuelle. Ce qui est certain, en règle générale, c’est que le Touareg a continué à considérer les pierres comme la seule matière qui se prête à l’écriture, encore aujourd’hui il les couvre de tifinar’ et de dessins généralement géométriques (voir la fig. 17, no 11). Ils sont particulièrement abondants dans la grotte de Timissao. Mais ce n’est plus de l’écriture gravée, elle est peinte, généralement à l’ocre ; d’ailleurs le Touareg, grand ornemaniste en cuir est assez familier avec les couleurs minérales. Il se peut au surplus qu’il y ait eu une ancienne alliance entre la gravure et la peinture rupestre ; dans certaines figures comme le bélier coiffé d’un disque (fig. 14), tout l’espace circonscrit par le trait extérieur est creux et parfaitement lisse ; on imagine volontiers que cet évidement devait être recouvert d’un enduit coloré. En tout cas la substitution d’une mode à l’autre, de la peinture à la gravure, doit se rattacher à la disparition des derniers outils en pierre. On sait d’ailleurs que cette disparition dans l’Afrique du nord est assez récente et on dira tout à l’heure que chez le Touaregs en particulier il ne faut pas gratter beaucoup pour retrouver le néolithique.

En somme la gravure rupestre semble avoir suivi pas à pas la décadence du lithisme. Sous cette réserve qu’une synthèse est peut-être tout de même prématurée, on se représenterait hypothétiquement comme suit les phases de la gravure rupestre.

A. — L’époque des belles gravures sud-oranaises, néolithisme exclusif. La gravure est un art qui a ses ouvriers habiles, et même c’est un art religieux, le bélier casqué a été certainement l’objet d’un culte (Ammon, _alias_ Bou-Kornéin le cornu).

B. — Libyco-berbère saharien. La gravure n’a plus de sens religieux, elle n’excite plus le même intérêt, l’influence du christianisme puis de l’Islam se fait sentir, mais au Sahara du moins le néolithisme persiste et avec lui les outils et les procédés de la gravure.

C. — Libyco-berbère méditerranéen le lithisme est en voie d’extinction, la gravure devient tout à fait grossière, de très bonne heure dans la zone méditerranéenne, où la phase B n’existe pas, beaucoup plus tard au Sahara.

La limite chronologique entre A et B apparaît nettement, la disparition de l’éléphant et l’apparition du chameau, phénomènes historiquement datés, nous reportent approximativement au début de l’ère chrétienne.

Il est difficile de dire jusqu’à quelle époque le libyco-berbère saharien a pu se maintenir ; jusqu’à une époque peut-être beaucoup plus rapprochée de nous qu’on n’imagine, et l’expression « cavalier numide ou gétule » serait mal choisie s’il fallait la prendre à la lettre. Le Berbère est étonnamment conservateur, les Touaregs cavaliers du Niger conservent encore aujourd’hui dans ses traits essentiels l’armement des stèles du musée d’Alger, les trois javelots qu’ils lancent en galopant avec une adresse stupéfiante, dit-on, fidèlement transmise de génération en génération depuis Massinissa.

Sur le _terminus a quo_ des plus anciennes gravures, il est impossible de se prononcer, il est pourtant, je crois, de prudence élémentaire, et jusqu’à plus ample informé de ne pas les mettre en parallèle avec nos gravures européennes sur os et sur pierre, contemporaines du mammouth et du renne.

Il reste à ajouter ceci. Dans l’état actuel de nos connaissances, l’extrême rareté au Sahara des gravures rupestres de type ancien reste un fait frappant. Sans doute il y en a d’incontestables à Timissao et je crois bien qu’il faut rattacher à cette catégorie une girafe de l’O. Tar’it dans l’Ahnet. Mais nous ne savons pas du tout quel temps il faut pour patiner une gravure ; à coup sûr j’ai cherché vainement des gravures anciennes à la station si riche d’Ouan Tohra, et dans une station quelconque du Sud-Oranais pareille recherche, je crois, ne fût pas resté vaine. C’est l’Algérie qui reste le pays classique des vieilles gravures, les plus beaux échantillons, et les plus nombreux sont là. On a l’impression qu’au Sahara ces Berbères graveurs sont venus tardivement.

III. — Armes et instruments néolithiques.

J’ai trouvé en cours de route un certain nombre d’armes et d’instruments néolithiques.

=Station d’Aïn Sefra.= — La station d’Aïn Sefra est très anciennement connue, si anciennement qu’elle a presque cessé d’être une station, les pièces les plus intéressantes ayant été enlevées depuis longtemps. J’y ai recueilli cependant un lot considérable de débris parmi lesquels M. Verneau a bien voulu sélectionner un petit nombre de pièces « des lames retouchées sur les bords et des lames à encoche », de petits outils que M. Verneau estime avoir servi à la taille et à la perforation des rondelles d’œuf d’autruche.

Un séjour prolongé m’a permis d’étudier le gisement, dont les conditions me paraissent intéressantes.

Le substratum immédiat est formé par des alluvions quaternaires presque exclusivement sablonneuses sous lesquelles s’enfoncent au sud, en plongée très accusée, les grès crétacés du dj. Mekter, et dans lesquelles au nord l’oued actuel a creusé son lit. Au contact du Crétacé et du Quaternaire, mi-partie sur l’un et sur l’autre une dune est accumulée. La surface du quaternaire est parsemée de touffes de végétation, autour de chacune desquelles l’érosion éolienne a profondément affouillé, de sorte que chaque touffe couronne un monticule. Il est clair que ceci est un champ de bataille entre le vent et la végétation, l’un tendant à décaper et l’autre à protéger le sol : rien de plus fréquent au Sahara. Il est clair aussi que la dune représente les conquêtes du vent, la dune s’est formée aux dépens du sable quaternaire sur lequel elle repose.

Les silex gisent en vrac entre les touffes sur la plate-forme quaternaire, et aux endroits où ils sont le plus denses les fouilles ne donnent absolument rien ; tout est à la surface du sol.

Tout se passe donc comme si les silex étaient un résidu des couches disparues, décapées par le vent, et accumulées par lui sous forme de dune à quelques mètres de là.