Mienne: roman

Part 6

Chapter 63,867 wordsPublic domain

Elle poussait volontiers cette exclamation, en l’accompagnant d’une moue délicieuse.

--Cela m’appartenait, dit-elle. Vous n’avez pas le droit...

--De le conserver. En effet.

--Quelle idée!

--Ce n’est pas le premier portrait de vous que je détruis ainsi. Comme pour vos lettres, je ne garderai rien qui puisse jamais servir contre vous, ni à moi...

--Vous vous injuriez.

--... ni à d’autres. J’entends que vous n’ayez aucune crainte.

--Je n’en ai aucune, puisque je suis là, puisque je vais où tu veux et que j’irai où tu voudras. Ne sais-tu pas que je suis toute tienne?

Mais elle s’était trop attardée chez moi. Elle n’avait que le temps de rentrer chez elle. Elle se pressait contre moi, penchait la tête en arrière, et murmurait:

--Quand?

Ensuite:

--Tu m’aimes?

Puis elle se dérobait, et partait.

Ma joie était tombée.

Je ne me suis jamais senti si seul qu’après ces départs de mon amie. Je la suivais en pensée. Hélas! où allait-elle?

J’avais eu, un soir, la curiosité de passer devant sa porte. Il faisait nuit, la rue était déserte. J’avais, sans m’arrêter, levé les yeux vers la maison: de la lumière brillait derrière quelques persiennes. Une fenêtre était ouverte, toute éclatante. Mais je ne savais pas même à quel étage mon amie habitait. Et soudain je m’étais éloigné rapidement, furieusement. Je pensais qu’à cette heure peut-être...

Ceux qui n’ont pas aimé une femme qui n’est pas libre, ne voudront pas admettre que l’amour n’est jamais si douloureux. Je refuse de descendre ici au fond de ma peine; au seul souvenir de ces heures troubles, ma gorge se serre, et je veux écarter les détails de ma souffrance; je préfère qu’on l’imagine; elle me brûle encore.

Toutefois, qu’on le sache, il n’y avait en moi aucune révolte. Je me suis défié toujours des mots trop grands qui masquent des réalités équivoques. Je suis de la génération des condamnés à mort. On m’a fait grâce, peut-être; on n’a peut-être que suspendu l’arrêt qui m’a frappé comme tant d’autres, le 2 août 1914. Ainsi chargé, je tiens toutes les révoltes pour vaines, et peut-être aussi la volupté qu’il y a dans la souffrance m’enivre et m’enchante. Je n’ai donc maudit ni le ciel, ni la société, ni rien, ni personne, parce qu’il m’était échu d’aimer une femme que l’Église et le Code m’interdisaient d’aimer. J’ai continué de l’aimer, simplement. Et qu’on ne se récrie pas! Je ne daigne pas prétendre que j’aie aucun droit ni à la vie ni à l’amour. Je ne réclame rien. Je ne suis pas de ces fous qui protestent que la société leur doit quelque chose. On ne me doit rien, pas même une tombe, si je ne laisse pas à un notaire l’argent qu’exigeront les fossoyeurs. Et qu’importe? Nous pourrirons tous. On aura pu m’empêcher d’aimer comme j’aurais voulu pouvoir aimer, on aura pu m’obliger à aimer dans la souffrance, on n’aura pas pu m’empêcher d’aimer.

Évidemment, si la loi que les hommes ont imposée aux hommes et aux femmes était différente, j’aurais moins souffert. Voilà une femme: elle a accepté, jeune et ignorante, de subir pendant toute sa vie un homme qu’elle ne connaît pas; désormais, qu’elle le veuille ou non, elle aura des enfants de cet homme, elle aura des caresses de cet homme, même si les caresses de cet homme lui sont odieuses. L’homme est protégé par la loi. La femme peut divorcer, dira-t-on. Non, si l’homme ne veut pas. Ou bien elle n’aura de recours que dans le scandale, et alors on la privera de ses enfants, que le dégoût de son mari ne lui fait pas forcément haïr. Comment appeler cela, pour la malheureuse? De la prostitution, déclarent pompeusement quelques-uns. Non pas. C’est de l’esclavage, le plus strict. Je ne récrimine point. Les hommes se moqueraient de moi, et je négligerais de le remarquer, comme je néglige de discuter s’ils ont trouvé le meilleur moyen de constituer la famille, premier élément de toute société. Non, je ne rêve pas de transformer leur monde cruel. J’ai seulement pitié de la femme que leur morale enchaîne. J’ai souffert d’aimer une de ces femmes, et je l’ai quand même aimée. Je ne réclame rien.

Devant la maison de ma bien-aimée, lorsque par cette nuit de printemps je me suis senti désespéré en imaginant tout ce que chacun devine, je n’ai pourtant pas épuisé ma peine. De pires tortures m’attendaient, que je ne prévoyais pas. Car tout ce que j’imaginai ne reposait en somme que sur des présomptions. Je ne connaissais presque pas celle que j’aimais déjà si durement. L’heure était proche où j’allais du moins connaître quelle femme elle se révélerait enfin sous les caresses.

* * * * *

ET pourtant, non. Je recule. Je ne dirai pas cela. J’ai dit tout ce que je savais de mon amie. Dans le drame que je rapporte, ce sont les sentiments seuls qui ont de l’intérêt. Je n’ai jamais eu le goût de m’introduire dans une alcôve, je n’introduirai personne dans la mienne. Tout ce que je dirais ne serait qu’ignominie, injure et blasphème à la mémoire de celle que rien ne me permet d’offenser.

Je n’ai pas dit non plus la couleur de ses cheveux, l’éclat de son œil, la grâce incomparable de ses mains. Je ne l’ai pas décrite. Je ne la décrirai pas. Je la trahirais peut-être, et en quoi pareille trahison serait-elle utile au récit que je fais d’une aventure malheureuse? En quoi pourrait-elle éclairer cette ombre où la personnalité de mon amie est demeurée inaccessible?

Je n’ai même pas dit son nom. Notre prénom, c’est ce que nous avons de plus intime. Le prénom n’appartient qu’à l’aimée et qu’à l’aimé. Que d’autres le prononcent, il y a profanation en quelque sorte. Et les amants en ont bien conscience, dans tous les pays et dans tous les mondes, quand ils se donnent entre eux de ces surnoms qui semblent ridicules aux étrangers et qui sont au juste une caresse de la parole. D’instinct, je n’aurais pas accepté d’appeler mon amie comme d’autres auraient pu l’appeler, comme un autre tout au moins devait l’appeler. Je ne dirai pas comment je l’appelais, et je ne lui inventerai pas un nom pour les besoins de mon récit: son nom restera secret, tel qu’était notre amour, et mon trésor particulier. Dans les heures où elle s’échappait pour se réfugier près de moi, il fallait qu’elle fût entièrement différente de ce qu’elle était ailleurs, et que rien ne la retînt à cet ailleurs trop journalier: lorsque nous nous retrouvions dans notre chez-nous enfin prêt, n’était-ce point pour n’être que deux amants, deux êtres qui n’ont plus souci de rien que d’eux-mêmes?

Elle me le dit un jour:

--Il faut nous entourer un peu d’illusion.

J’avais l’illusion qu’elle fût mienne. Quelle illusion m’eût grisé davantage? Ne venais-je pas de reconnaître un de mes désirs? Déjà, plusieurs fois, j’avais remarqué, sans en tirer d’orgueil, qu’elle me répétait comme venant d’elle des choses que je lui avais murmurées. J’en tirai peu à peu la conviction qu’elle m’offrait ainsi, et peut-être involontairement, une preuve de son amour, comme si, devenue mienne et telle que je pourrais la souhaiter, et dominée par ma tendresse, elle prenait de mes façons de penser et de sentir. Quel soutien nouveau pour moi! Deux amants que la chair seule attache, se lassent plus vite, au lieu que la tendresse ne va que s’affermissant en profondeur. Et quels espoirs devant moi qui ne rêvais que de tendresse, de communion véritable, et véritablement,--je ne l’écris pas sans mélancolie,--d’amour conjugal, l’unique amour que je conçoive!

J’avais bien l’illusion que chez nous elle était mienne, et qu’en fermant au verrou derrière elle la porte quand elle m’arrivait, elle montrait sa volonté d’exclure le reste du monde. Elle y mettait de la hâte. Se croyait-elle suivie, épiée? Non point. Elle avait l’air parfaitement calme, et jamais elle ne joua la comédie des précautions excessives. Elle venait, elle entrait, elle nous enfermait, elle se jetait contre mon épaule, elle était chez elle. Comme elle me l’avait dit un jour:

--Tout est fini, puisque je vous vois.

Par malheur, tout ne finissait que pour fort peu de temps. Mon amie n’arrivait pas toujours à l’heure qu’elle m’avait fixée.

--Je ne fais pas ce que je veux, disait-elle.

Et parfois elle me quittait plus tôt qu’à son envie. Lorsqu’elle avait deux heures à me donner, la bonne chance nous favorisait.

Si quelque jeune fille ignorante imagine merveilleux et terribles les plaisirs de l’adultère, qu’elle se détrompe. Une femme vicieuse ne court qu’au plaisir, sans doute; mais pour les autres,--le plus grand nombre,--pour celles qui, mal mariées, ne cherchent dans l’amour défendu que ce qu’elles n’ont pas trouvé dans le mariage, c’est-à-dire, non point un mâle et un maître, mais un homme et un ami, pour celles-là le dernier mot du bonheur n’est pas de s’épuiser de fatigue sous une étreinte vaine. Je le pense du moins, et mon amie aussi le pensait, je n’aurais pas voulu en douter.

Toute ardente qu’elle fût au lit, et audacieuse même, elle avait d’autres soins. Plus d’une fois, le commissaire de police eût perdu sa peine en pénétrant chez nous à l’improviste: nous causions seulement comme deux vieux camarades, ou bien, tandis qu’elle m’écoutait en mangeant des fruits, je lisais quelques pages d’un poète que le hasard de la conversation nous avait mis en goût de relire, ou de lire. J’ouvrais le plus souvent du Hugo, que mon amie connaissait mal et qu’elle fut surprise de découvrir soudain: car Hugo n’est pas à la mode et les hommes de ma génération le tiennent en grand mépris, sans le connaître probablement, ou pour des raisons de politique, ce qui ne me suffit pas. J’ouvrais aussi l’_Homme Intérieur_, ou le _Cœur Solitaire_. Charles Guérin est un poète qui m’émeut. Je crois qu’on ne lui a pas encore assez rendu l’hommage qu’il mérite. Pour moi, je n’oublierai probablement jamais cet après-midi de juin où tout à coup je lus, à mi-voix:

_Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte;_ _Mais un mur entre nous suit le même chemin,_ _Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute,_ _Se voir ni se donner la main._

_On échange, il est vrai, mainte parole tendre,_ _L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom:_ _Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendre_ _Pleurer souvent son compagnon!_

_Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre,_ _Réunit les amants heureux dans le repos,_ _Nous n’avons, vainement avides de nous joindre,_ _Rien à nous deux que nos sanglots._

Je m’arrêtai pour regarder mon amie.

Elle me regardait. Elle était oppressée.

--Continue, me dit-elle.

Je continuai. Les strophes se déroulèrent, gonflées de douleur, limpides, simples, nues. Elles n’ont aucune surcharge, elles ne s’alambiquent pas d’allitérations et de tentatives musicales, jeux byzantins où s’égare aujourd’hui, et nul n’ose le dire, la poésie française. Mais elles frémissent d’un frisson humain. Je lisais:

_Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille._ _On s’élance, les bras tendus, éperdûment,_ _Et les noces ont lieu sur un lit de broussaille_ _Où l’on souffre encore en s’aimant._

_Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes;_ _Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli;_ _L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes,_ _Serait atroce sans l’oubli._

_Puis on reprend, chacun selon sa destinée,_ _Le sévère devoir prescrit par la raison,_ _Presque heureux d’avoir pu pendant une journée_ _Contempler le même horizon._

_Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière,_ _Ensemble, tendrement l’un sur l’autre appuyés,_ _Pour ne faire à jamais qu’une seule poussière_ _Et qu’une ombre unique à nos pieds!_

_Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes,_ _Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,_ _Aboutir et la route et le mur et nous-mêmes_ _Au gouffre brusque de la mort!_

Ma voix tremblait. Je posai le livre. Au bruit que je fis, mon amie leva la tête. Ses yeux brillaient. Elle courut à moi. Elle se blottit contre mon épaule, à sa place préférée. Nous nous taisions.

--Mon Mien, mon Mien, murmura-t-elle. Je ne veux pas que tu souffres.

Elle répéta:

--Je ne veux pas.

--Tu ne souffres donc pas, toi? répliquai-je. Tu es donc heureuse?

--Si tu m’aimes, je suis heureuse.

--Si je t’aime? Tu me le demandes? Tu ne le sais pas, que je t’aime?

--Et toi, méchant, tu ne le sais pas aussi, que je t’aime?

--Je voudrais tant le savoir!

Elle me repoussa doucement.

--Tu es injuste, dit-elle.

--Non, je souffre.

--Et moi, je ne souffre pas? Moi, qui suis là près de toi comme si plus rien n’existait que toi et moi, moi qui vais te quitter... Toi, du moins, tu seras seul, tu pourras faire ce que tu voudras, penser ce que tu voudras, te taire si tu veux; tandis que moi je devrai subir des questions, je devrai parler, répondre, je devrai...

--Tais-toi, je t’en supplie, tais-toi!

Qu’aurait-elle dit, si je ne l’avais pas retenue?

Je la serrai contre moi.

--Méchant, méchant! dit-elle tout bas.

La jalousie me fouettant, et les lèvres amères, je cherchai les siennes, vivement, comme si elle me les eût refusées.

--Oh! le méchant! dit-elle encore, autant qu’elle le put. Croirait-on pas qu’il a besoin d’employer la force? Croirait-on pas que je ne suis pas sienne?

Elle se tut. Il me plaisait qu’elle fût silencieuse. J’ai en horreur les manifestations extrêmes de la joie, et qu’une femme crie ou geigne.

Après ce silence où tout s’oublie pour quelques instants:

--Quelle heure est-il? dit-elle soudain.

Nous n’y pensions plus.

--Je vais être en retard.

Et elle m’échappa, prompte. Rapidement, elle se préparait.

--Tu es bien pressée, dis-je sur un ton de reproche badin.

--Je n’ai plus une minute à perdre, je dîne en ville.

--Ah! fis-je. En décolleté, sans doute?

Elle riposta, souriante:

--Pourquoi pas?

Puis, se faisant admirer et la gorge offerte:

--C’est donc si laid qu’il faille le cacher?

Je grognai:

--Singulière manie que vous avez toutes, de montrer à tout venant ce qui doit se réserver.

Elle éclata de rire.

--Tu es stupide.

--Naturellement, dis-je non sans aigreur.

Meilleure que moi, ou plus fine, elle évitait les discussions. Elle reprit:

--Tu es stupide et je t’adore, tiens!

Elle était prête. Elle me planta sur chaque joue un baiser sonore, comme on fait aux enfants qui boudent.

--Au revoir, mon vilain jaloux! conclut-elle. Au revoir, vilain mon Mien!

Puis, son habituel:

--Tu l’aimes, ta Tienne?

Je refermai lentement la porte sur elle. J’écoutai le bruit de ses pas. Elle était partie. Notre chez-nous, pourtant si étroit, me parut plus grand. Je me sentis tout à fait découragé.

Machinalement, j’allai à la fenêtre et soulevai le rideau. Il avait plu, mais le soleil triomphait à l’occident. Je laissai retomber le rideau.

Machinalement encore, je pris pour le ranger le livre de Charles Guérin. Je l’ouvris au hasard. C’était à la page 113. Je lus:

_C’est l’heure, après la pluie, où, redevenant pur,_ _Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes,_ _Où les trottoirs mouillés réfléchissent l’azur_ _Et les pieds nus des mendiantes._

_Couple las que son rêve isole des passants,_ _Nous suivons vers l’Ouest les rives de la Seine,_ _Mais tout à leur souci nos cœurs restent absents_ _Des lieux où le hasard nous mène._

_Parfois levant les yeux au bord d’un carrefour,_ _Nous regardons avec des paupières émues_ _Les amants séparés par la tâche du jour_ _Se rejoindre à l’angle des rues._

_Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois;_ _Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre,_ _Car la nuit dont l’attente entrelace leurs doigts_ _Va nous arracher l’un à l’autre..._

Je ne poussai pas plus loin. Je regardai notre divan où les coussins avaient été écrasés. Un petit objet brillant fixa mon attention: c’était une épingle à cheveux. Je n’y touchai pas.

* * * * *

SINCÈREMENT, j’ai eu, maintes fois, pendant ce printemps merveilleux et cruel, l’illusion d’être aimé, je veux dire d’être l’homme de qui tient son bonheur une femme.

Avez-vous observé les femmes dans la rue ou dans un salon? On reconnaît celles qui sont heureuses, je veux dire celles qui sont aimées et qui aiment; on les devine: il y a autour de leur personne comme un halo spirituel et quasi voluptueux qui les dénonce. Les autres femmes en prennent ombrage, et les hommes à bonnes fortunes s’éloignent, non sans dépit, sachant bien qu’on ne les regardera même pas.

J’observai que mon amie, comme jadis la petite fille troublée qu’elle avait été, n’était plus la même. Il y avait en elle, dans son air, dans son sourire, quelque chose de nouveau. J’en étais secrètement satisfait, je ne le nierai pas, mais j’en avais aussi un peu d’inquiétude. Je le lui déclarai, par badinage.

--Ah! me dit-elle, si tu t’imagines qu’on le remarque! Il faudrait être jaloux pour le remarquer. Et un homme est-il jaloux de sa femme?

--Sans être jaloux...

--Il ne remarque même pas que j’ai les yeux rouges quand j’ai pleuré. Il n’a même pas remarqué que je pleurais, la première fois que...

--Je t’en supplie, dis-je brusquement.

--Il faut pourtant que tu saches...

Mais elle n’était peut-être pas si résolue qu’elle désirait le paraître.

Je n’ignorais pas qu’elles sont nombreuses, les pauvres femmes que leur mari traite comme on ne traite point une fille de rencontre, et qui ont enfanté dans la douleur, du commencement à la fin. Je n’ignorais pas qu’ils sont nombreux les hommes qui n’ont souci que de leur plaisir sans gêne.

--Si seulement j’avais eu ma mère! disait mon amie. Mais je l’ai perdue alors que j’étais gamine, et ma tante fut trop contente de se débarrasser de moi entre les mains du premier qui m’a demandée.

Je n’avais jamais reçu tant de confidences de mon amie. Toujours elle semblait préférer retarder l’instant que j’appelais de toute mon ardeur. Voulait-elle enfin m’écarter le voile que je n’osais pas toucher?

Son histoire était l’histoire de trop de femmes de ma génération, que la guerre a frappées non point dans ce qu’elles ont de plus précieux, qui est leur fils, mais dans elles-mêmes. Combien de jeunes filles n’a-t-on point poussées imprudemment au pire avenir, dès 1915, en répétant que les maris manqueraient, qu’il y aurait après la paix signée trois filles et peut-être quatre pour un garçon, qu’il était expédient de ne pas faire les difficiles ni de temporiser, et qu’un mari n’étant jamais qu’un mari, il fallait s’estimer assez privilégiée d’en trouver un, quel qu’il fût? De là tant de mariages précipités, tant d’unions désastreuses.

Pour mon amie en particulier, elle avait eu, selon sa tante, une chance providentielle. Elle avait trouvé «un mari très bien», un homme encore jeune et qui avait «une belle situation». Le 2 août, il était parti comme sous-lieutenant de réserve avec le 43ᵉ régiment d’artillerie; présent à la bataille de Charleroi, du côté de Roselies, il avait reçu à la joue gauche un éclat d’obus, dont il ne gardait qu’une fossette; mais il ne s’était laissé évacuer que plus tard, lorsqu’après la victoire de la Marne, qui se joua pour lui à Escardes et à Courgivaux, une balle allemande l’avait atteint à l’épaule, tandis qu’il se penchait hors de son observatoire de Saint-Thierry, devant Brimont. Quand il reparut, guéri, au dépôt de son régiment, on eut l’intelligence de considérer qu’il était chimiste «dans le civil», et de plus ancien élève de Polytechnique, et qu’il rendrait peut-être quelques services en aidant à fabriquer des explosifs. Dès lors sa guerre était finie. Il pouvait raisonnablement se marier. Il se maria.

--Ce n’est pas un méchant homme, disait mon amie, mais je ne l’aime pas. Que veux-tu? Je n’y peux rien. On aime ou on n’aime pas. Toi, je t’aime. Lui, je ne l’ai jamais aimé.

Était-ce habitude prise depuis la guerre, où, tenant le secret sur tout ce que de par ses fonctions il connaissait, il ne parlait pas à sa femme des travaux de son usine? Était-ce plutôt habitude très ancienne, et trait de caractère? Il ne parla pas davantage, après la démobilisation, des progrès de son entreprise. Il avait acheté, avec deux amis, une maison de «peinture, vitrerie, et décoration». Il travaillait pour les régions dévastées. L’affaire était excellente, à en juger par le train qu’il faisait mener à sa femme. Mais il négligeait de l’intéresser à ses efforts. Beaucoup d’hommes sont comme lui. Beaucoup de femmes s’en plaignent. Mon amie, elle, était depuis longtemps résignée à tout.

--Sans mes deux enfants, disait-elle, je ne me serais pas résignée, je serais libre. Pour eux, j’ai supporté des épreuves incroyables. J’en supporterai encore, et plus facilement, puisque je t’ai.

Elle se confiait en toute simplicité. Nulle coquetterie dans ses aveux. On aurait pu s’imaginer qu’elle racontait, non point sa vie, mais celle d’une autre femme. Elle n’y mettait aucune passion, aucune révolte, elle non plus. J’en fus frappé. Je pouvais m’imaginer que j’avais déjà sur elle, par mon amour, tant d’influence qu’elle en venait peu à peu à concevoir toutes choses, sinon dans le même plan que moi, du moins dans un plan parallèle. Rien qu’à son accent, à sa façon d’exprimer un regret, d’éluder une rancune, quelle différence entre la femme que j’avais retrouvée à Nice et la femme qu’elle devenait, qu’elle était déjà devenue! Ainsi de tout au reste. D’abord, par exemple, elle se montra timide, quand nous causions d’art. Mais les femmes ont une prodigieuse faculté d’assimilation. En peu de temps, mon amie ne prononça plus une parole qui m’eût déçu; d’instinct elle disait ce que je pouvais souhaiter qu’elle dît. Pareillement, avec une grâce exquise, elle me demandait de la conseiller pour ses lectures. Je me récusais, parce que je n’ai pas en matière de livres les goûts que l’on a maintenant, et je craignais de la rebuter. Je lui dis néanmoins: «Quand tu seras triste, lis les poètes; quand tu voudras t’enrichir, lis les historiens; mais n’ouvre un roman qu’avec discrétion et de préférence les jours de pluie: alors tu t’attristeras davantage, et tu te sauveras en ouvrant un livre de vers.» Elle avait ri; mais, un jour, ce jour où elle s’était décidée à me faire ses premières confidences, comme elle me déclarait gentiment qu’elle me devait d’avoir quelques heures moins grises dans la brume de ses longues semaines, elle ajouta:

--J’ai lu hier une jolie phrase. Écoute: «_On peut très bien vivre sans être la plus heureuse des femmes, et d’ailleurs ce serait une grande injustice qu’une femme fût la plus heureuse de toutes._»

Je demeurai bouche close.

--Tu n’approuves pas? me dit-elle.

Après une légère hésitation, je répondis:

--Je pense à une phrase, que j’ai relue, moi aussi, hier.

--Voyons, ta phrase?

J’hésitai encore. Puis:

--«_C’est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de l’homme qu’on aime._»

Elle me regarda.

--Pourquoi ce reproche? demanda-t-elle, sur un ton affectueux. Je ne sais pas si je fais ton bonheur, mais je t’assure...

--Non, répliquai-je, tout rougissant, et sans la laisser achever. Je suis stupide, comme tu me le dis souvent: je viens, par pudeur et par scrupule, de substituer cette phrase, que je n’avais aucune raison de citer, en effet, sous peine d’être un goujat, à une autre phrase, que je n’aurais pas la hardiesse de te répéter.

--Oh! alors, je veux que tu la répètes.

--Je veux? Je veux?

--Oui, je le veux.

--On m’a changé ma Mienne. Voilà qu’elle a de la volonté?

--Oui, monsieur, je veux.

--Regarde, Mienne: j’ai déjà rougi rien qu’à la pensée que j’aurais pu te répéter cette phrase.

--Rougis, mais répète.

--Tourne-toi donc, je ne pourrais pas t’obéir si tu me regardais.

Elle se tourna vivement, curieuse. Délicieux enfantillages! Quels amants n’en ont pas eu de semblables?

Elle s’impatientait.

--Allons, j’écoute.

J’articulai à mi-voix:

--«_Elle semble votre propriété, car c’est vous seul qui pouvez la rendre heureuse._»