Part 5
--Naturellement? Et où irions-nous? La gendarmerie me reconduirait chez moi, avec mes deux enfants.
--Tu divorcerais.
--Tu rêves, mon pauvre grand. Si je voulais divorcer, ma volonté seule ne suffirait pas. Rien ne permet de supposer que le divorce puisse être demandé contre moi. Et d’ailleurs, s’il l’était, je n’obtiendrais pas de garder mes enfants. Or, je te l’ai dit: je ne les abandonnerai jamais.
Elle hésita un peu.
--Jamais, ajouta-t-elle, ou du moins tant qu’ils seront trop petits pour se passer de moi et pour comprendre.
Je baissais les yeux.
--Plus tard, dit-elle encore, plus tard, quand ils seront grands, si tu m’aimes toujours...
Je l’étreignis d’un geste passionné.
--M’aimeras-tu si longtemps? me demanda-t-elle.
Et elle était redevenue grave. Mais elle se ressaisit vite.
--Allons, dit-elle enfin. Du courage! J’emporte d’ici mon plus beau souvenir. C’est beaucoup.
Elle me regardait tendrement.
--A bientôt, mienne.
--Au revoir, mien.
Elle sourit, et me quitta.
* * * * *
EST-IL rien de merveilleux comme cette force irraisonnable de l’amour qui pousse deux êtres l’un vers l’autre sans que rien s’y puisse opposer? L’homme le plus sceptique et la femme la plus religieuse y succombent pareillement. L’honneur, le devoir, la morale, la sagesse, la prudence, fils et filles de la volonté, s’ils luttent, sont vaincus. Sous l’action du vieil instinct, la croûte molle dont les nécessités de la vie sociale enveloppent nos égoïsmes, éclate ou cède, et l’amoureux, qui était si fier d’avoir maîtrisé le destin, frémirait d’humilité, pourvu qu’il y réfléchît, devant la débâcle de toutes ses vertus qu’il s’imaginait moins chétives. Par bonheur, il n’y réfléchit point. Plus rien pour lui n’existe qui ne touche pas à son amour. Et le monde entier se rétrécit autour de son enthousiasme à mesure qu’un seul être prend à ses yeux une importance plus grande. L’objet qu’il amplifie lui éclipse le reste de l’univers.
Mais c’est ici que le drame commence. L’amour nous découvre dans quel désert chacun de nous s’épuise. D’autres par d’autres moyens arrivent à la même stupéfiante constatation. Par l’amour le commun des mortels aperçoit que toute âme humaine est immensément seule. Qu’on se fie à l’espoir qu’une lumière divine tombe pour l’éclairer sur notre détresse, ou qu’on se résigne à vivre dans un désert sans issue, l’originelle certitude subsiste que l’on n’acquiert qu’en souffrant. Et comment ne souffrirait-on pas, pour peu qu’on soit sensible, quand devant celle qu’on aime, et la plus sincère, on craint de ne connaître d’elle que ce qu’elle daigne laisser connaître? Une âme est si vaste! Je ne le savais pas avant la guerre, parce que je ne savais pas tout ce que peut contenir de précieux la carcasse trop facilement périssable d’un corps humain. J’ai vu tant d’hommes s’anéantir autour de moi, tant d’hommes jeunes, beaux, bons, admirables, que l’épouvante des jours où l’on mourait à la volée m’a fait comprendre que chaque vie a sa grandeur secrète.
Secrète. Secret. Mot plein de tendresse et de mystère, sinon de nargue. Mot d’arrêt. La porte est close et ne s’entr’ouvrira peut-être jamais. Quelle joie cependant, si l’on pouvait pénétrer, ne fût-ce que pour quelques heures, dans la pensée de celle à qui l’on se sacrifierait volontiers! L’homme sent bien que la femme est toute de faiblesse et qu’il doit s’approcher d’elle avec précaution. Mais qui nous dira ce qu’elle désire ou ce qu’elle redoute? L’amour suppose confiance et confidence. Qu’une femme parle, et nous la croyons. Et si elle ment? Ou si elle déguise? Ou si elle arrange? Ou si elle se réserve? Un homme qui aime éprouve une angoisse débilitante quand il se heurte au secret de sa bien-aimée. Toutes les femmes en ont un. Presque tous les hommes en souffrent. Presque toutes l’ignorent.
J’ai toujours été, pour moi, fort timide. Je ne peux pas me résoudre à poser des questions. Je ne sais pas interroger. Les paroles qui fouillent ne sortiraient pas de ma bouche. J’attends que la vérité se dévoile ou se laisse deviner. Est-ce aussi que j’ai peur de la voir laide ou décevante? J’ai plutôt le respect de tout ce qui se garde. Rien n’est plus respectable qu’une âme féminine, car la femme n’a guère les ressources de l’action pour se faire apprécier. C’est moins par ses gestes réels qu’on la juge, que par les mouvements de son âme. Or qu’y a-t-il de plus impalpable que de si vaines preuves?
Sans doute, comme n’auraient pas manqué de s’en réjouir bien des hommes, j’aurais dû me réjouir aveuglément du bonheur que le hasard venait de m’envoyer. Huit jours plus tôt, je menais une vie inutile. Tout à coup je me trouvais en possession de ce que je n’aurais jamais plus espéré. Une femme m’agréait, jeune et belle, moi tout indigne, je le dis sans fausse humilité, d’être choisi. Un autre eût savouré pareille victoire. Elle m’étonnait. Je la supportai mal. J’en fus moins digne que jamais.
Maintenant que je la considère dans le passé, un peu comme si elle n’était pas de moi, je m’accorde plus d’indulgence que sur le moment. Pourquoi mon adorable amie m’avait-elle mesuré ses confidences? Pourquoi s’était-elle montrée si retenue? Pourquoi peut-être s’enferma-t-elle dans tant de pudeur, lorsqu’elle me livrait avec tant d’imprudence un trésor que la morale et ma gratitude mettent à si haut prix? Ne rendait-elle pas légitimes, ou du moins excusables, toutes les suppositions que je pouvais faire, et même, puisqu’elle m’avait dit qu’elle les craignait, les pires? Si je les fis, je ne m’y attardai point, car j’en souffrais plus qu’elle n’en aurait souffert de son côté; et d’autre part j’avais tellement besoin, comme tous ceux qui aiment, d’avoir confiance, que je lui attribuai pour elle et pour moi les meilleurs sentiments. Tout cela, de façon moins grossière que je ne l’exprime ici. Et c’est peut-être à cause de tout ce qui s’est passé par la suite que j’insiste à présent sur le trouble de ces premières journées. J’étais alors trop heureux pour y discerner ce que j’y retrouve aujourd’hui.
Heureux? J’ai plutôt compris comme doivent être heureux un homme et une femme qui peuvent s’aimer en toute liberté, comme doivent être heureux deux fiancés qui peuvent se promettre de vivre côte à côte chaque jour. Mon amie avait son secret, qu’elle ne me laissait pas encore connaître. Désormais nous en avions un ensemble. Nous étions condamnés à vivre dans le mensonge et à n’être heureux que dans l’ombre. Noires fiançailles de l’adultère! Ténébreuse volupté des rendez-vous furtifs! Joie atroce des baisers dérobés et des caresses silencieuses! Bonheur misérable de deux êtres qui prétendent se suffire au mépris de la loi! Heureux, heureux vraiment, si nous avions au moins eu la certitude qu’il n’y eût pas de mensonge entre nous dans cette ombre où nous nous enveloppions l’un et l’autre, liés par notre secret. Hélas! je n’ai ni le droit ni le goût d’accuser mon amie; mais, s’il est excessif d’employer des termes trop exacts, je ne peux pas ne pas avouer que les premières heures de mon amour furent embarrassées d’un malaise dont j’étais peut-être seul à souffrir.
Pour m’attirer l’indulgence des personnes qui ont souci de la morale publique, je n’aurais probablement qu’à déclarer que des remords m’étaient venus. Mais il n’en fut rien. Pas un seul instant je ne songeai que je poussais ou suivais mon amie dans une aventure condamnable, ou damnable, selon les opinions. J’aimais. J’étais seulement inquiet parce que je cherchais à m’expliquer les raisons de mon bonheur, parce que je ne connaissais pas assez mon amie pour accepter mon bonheur tel qu’il était, tel qu’elle me le donnait; parce qu’enfin, insatiable comme tous les hommes et déjà par surcroît exigeant comme tous les amoureux, je regrettais que mon bonheur ne fût pas plus grand. Ingratitude? Non certes. Je manquais trop de confiance en moi pour n’en pas manquer à l’égard de mon amie. Et je n’aurais peut-être pas douté d’elle si je l’avais moins aimée. L’amour est avare. Je me répétais les dernières paroles de notre dernier entretien: «A bientôt, mienne», avais-je dit. Mienne? Elle me quittait à l’instant pour se rendre auprès de celui à qui elle appartenait. Est-ce qu’il est nécessaire que je confesse qu’en aimant je venais de me découvrir jaloux?
* * * * *
EN vérité, oui, je fus jaloux dès le premier jour, dès la première heure, alors que j’aurais dû peut-être exulter seulement. N’a-t-on pas coutume de sourire quand on parle d’un larron d’amour? Toute une tradition littéraire veut qu’on rie d’un mari trompé, et qu’on ait des sourires complices vers l’amant. Ces sourires me blessent. Neuf fois sur dix, il y a de la douleur au fond d’un adultère. Et c’est au dixième cas que se précipitent les écrivains, parce que l’exceptionnel les attire. Ils nous abandonnent les autres, qui sont de la simple vie courante, où nous nous débattons comme nous pouvons. Mais la vie courante, quand il s’agit de la nôtre, n’est pas comique. Ou elle ne l’est que pour les étrangers. De ce déséquilibre naît le sentiment que nous avons tous d’être seuls au milieu du drame qui nous menace.
Lorsque je me retrouvai seul après le départ de mon amie, il me revint à la mémoire quelques vers d’une ballade de ce _Jardin de Plaisance_ qui avait enchanté ma jeunesse. Je me les murmurais, tout étonné d’y découvrir un charme qui m’avait jusqu’alors échappé. Ils étaient pourtant sans éclat. Mais ils me semblaient les plus ardents du monde. Je répétais:
_Adieu vous dis, ma très belle maîtresse;_ _Adieu vous dis, mon souverain plaisir;_ _Adieu vous dis, ma joie et ma liesse;_ _Adieu vous dis, mon amoureux désir;_ _Adieu vous dis, jusques au revenir._
Je pense aujourd’hui que ces vers me plaisaient tant à cause de cette insistance de l’adjectif possessif, que je n’y remarquais pas alors. Étais-je donc si égoïste? J’aimais. Je ne peux rien dire de plus. Mais je ne suis pas orgueilleux. Voilà pourquoi j’étais jaloux.
Baissons le ton et regardons les choses de sang-froid. Sans vantardise, je puis déclarer que je pouvais être fier de ma victoire. Le mari de mon amie était encore jeune; physiquement il l’emportait sur moi; il m’avait paru doux, intelligent, épris de sa femme au reste. Le caprice de sa femme était, à première vue, incompréhensible, et donc inexcusable aux yeux des personnes sévères. Comment n’aurais-je pas été moi-même étourdi par un coup si brusque? J’invoquais les raisons du passé. Oui, je me rappelais notre amourette d’adolescents. Je me disais: «On l’a peut-être mariée contre son gré. Son mari est peut-être un butor sans le laisser soupçonner. Elle est peut-être malheureuse. Il ne faut pas se fier aux apparences. Combien de ménages ne sont pas ce qu’on croirait qu’ils sont?» Je me heurtais toujours à cette hypothèse: «Elle n’aime pas son mari.» Mais je songeais au même instant qu’elle avait de lui deux garçons. Je n’admettais pas qu’une femme pût accepter d’être mère sans aimer le père de ses enfants. Et je tombais dans une perplexité profonde.
J’étais jaloux. D’avoir obtenu, même si facilement, une victoire si déconcertante, ne me satisfaisait pas. Cette femme, que j’aimais, que j’avais appelée mienne en la quittant, elle appartenait à un autre homme, qui était son maître. Elle ne voulait pas divorcer, à cause de ses enfants qu’elle voulait élever; elle ne voulait pas du moins que le divorce, s’il avait lieu, fût prononcé contre elle. Il était à présumer par conséquent qu’elle observerait à l’égard de son mari l’attitude qu’elle observait quand nous nous étions retrouvés. Elle était sa femme, elle le serait encore. Contrainte, je l’accorde; dégoûtée, j’y consens; malgré elle, je ne le nie pas. Mais aucune excuse n’empêchait... Et je serrais les poings en y songeant.
Ah! les beaux éclats de rire qu’un auteur dramatique provoquerait dans une salle de spectacle en me mettant en scène! Quelle comédie, avec ces rôles renversés: un mari qui n’est pas grotesque, et un amant qui est ridicule à force de prendre du mari traditionnel les travers dont on se gausse! Je ne sais pas si pareille comédie a jamais été représentée. Mais serait-elle vraiment si comique? Il faudrait modifier mon caractère, et me charger d’une fatuité que je n’ai pas. Car c’est la fatuité qui rend la jalousie ridicule. La jalousie humble est douloureuse. Les femmes ne l’ignorent pas, les unes pour l’éprouver par elles-mêmes, les autres parce qu’elles ont appris de quelle arme elles disposent contre ceux qui les aiment et ceux qui ne les aiment pas. Ai-je insinué que mon amie voulût jouer avec moi de cette corde? L’expression aurait trahi ma pensée.
Je n’ai pas dessein de conter au jour le jour le progrès de ma passion. Il m’y faudrait des volumes, qui n’auraient d’intérêt que pour moi. D’ailleurs, je n’en viendrais peut-être pas si facilement à bout, car je ne tiens pas registre de mes impressions quotidiennes, préférant qu’au fond de ma mémoire se dépouillent les souvenirs qui valent que je les garde.
Ainsi, à suivre de trop près ce que je prends à cette heure pour la démarche véritable de mon amour, je risquerais de déformer la vérité. Il me reste assez de souvenirs marquants en manière de jalons. Ils suffiront à qui voudra reconstituer la ligne exacte de mon aventure.
Ai-je dit trop vite, par exemple, que j’avais été jaloux dès le premier jour? C’est à présent le souvenir qui me domine. Je me revois, quittant Nice, incertain de ce qui m’attendait à Paris, mais certain déjà, sans raison acceptable peut-être, que je souffrirais. Et cependant, je dois le déclarer tout de suite, mon retour me préparait des joies telles que je ne les croyais pas possibles. Mais n’est-il pas à décider qu’elles ne me parurent si grandes que parce que j’avais eu tant d’appréhensions? Ou bien vais-je rougir d’avoir été si puéril, si délicieusement puéril? M’excuserai-je d’être arrivé si tard à l’amour avec un cœur tout neuf, ou plutôt avec une pareille naïveté? Ah! qu’il battait, ce cœur naïf, quand je vis proche l’heure où nous allions nous retrouver face à face! Je craignais tellement qu’une déception, mesquine mais cruelle, n’arrêtât mon amie!
A en juger par les apparences, mon amie menait un train assez luxueux. Elle ne m’avait encore vu qu’en représentation, dans la rue, à la promenade, ou en visite. Je n’étais pas d’une modestie exagérée en lui annonçant que mon atelier, où elle désirait me voir pour me connaître mieux, n’avait rien qui fût digne d’elle et rien du nid d’amour que ma tendresse et ma ferveur lui préparaient. Mais que dirait-elle, ou que penserait-elle, en me voyant chez moi, dans un intérieur si petit et si pauvre? Était-ce lui faire injure de présumer qu’elle pût être capable d’un mouvement de recul, ou du moins de surprise fâcheuse, devant la simplicité révélée de ma vie? Ne sont-ils pas bien rares ceux qui, sans mépriser la richesse, qui n’est pas méprisable, n’y attachent que l’importance qu’elle mérite?
Un regard me tranquillisa. J’en fus ravi au point que, perdant prudence, j’avouai les craintes que j’avais eues, car je ne sais pas dissimuler.
--Grand gosse! s’écria-t-elle. Voulez-vous vite demander pardon?
J’ouvrais la bouche.
--Tais-toi, dit-elle.
Et elle m’offrit ses lèvres.
Elle fut aussi jeune que moi. Tout sembla lui plaire, l’amuser. Le plus naturellement du monde, elle s’était installée chez moi, comme chez elle. Nul embarras, nulle affectation. J’étais content, et un peu gauche. Je parlais de tout ce qui nous entourait, j’étalais des croquis, j’expliquais. Elle hochait la tête gentiment. Elle avait l’air d’être là, non point comme une étrangère qui y venait pour la première fois, mais comme une habituée de toujours qui y serait revenue après un voyage.
Sottes appréhensions! Folles pensées! Pourquoi, devant tant de grâce charmante, me rappelai-je soudain qu’elle m’avait dit à Nice: «Croyez-le, ou ne le croyez pas, je n’ai jamais eu d’amant.» Je chassai l’affreux soupçon suscité par son aisance.
Elle disait:
--Mais c’est admirable chez toi!
--Vous êtes indulgente, répondis-je.
--Oh! le méchant! s’écria-t-elle. Il n’y a donc ici que ce qu’il y avait toujours?
C’est vrai, je ne sais pas faire de compliments. Je rougis.
--Et ta Tienne? dit-elle avec gaieté.
--Ma Mienne, dis-je sur le même ton, je lui veux un cadre moins poussiéreux.
--Tu l’aimes donc, ta Tienne?
Je la regardai.
--Tu l’aimes?
Elle se pressait contre moi. Je la repoussai doucement.
--J’ai déjà succombé une fois, dis-je. C’est trop.
--Tu regrettes?
--Je t’aime, Mienne, je t’aime, mais je ne t’aimerai, je te l’ai dit à Nice, que là où nous serons chez nous, où tu seras chez toi.
J’étais devenu sérieux.
--Laisse-moi nous entourer, poursuivis-je, d’un peu d’illusion.
--Comme tu voudras, dit-elle, sérieuse aussi, et tout ce que tu voudras, quand tu voudras. Je suis tienne.
Je ne répondis pas.
--Le crois-tu?
Je lui pris le visage entre mes mains, et, mon regard fixant le sien:
--Puis-je le croire? demandai-je.
Elle ne répondit pas.
Son regard soutenait résolument le mien.
--Songe, repris-je, songe, Mienne que je désire mienne de toute mon ardeur, songe à toutes les pensées, à toutes les inquiétudes, à toutes les tristesses qui peuvent m’assaillir quand tu es loin de moi, quand tu seras loin de moi, tout à heure, demain, après-demain, jusqu’à ce que je te revoie. Songe que je ne sais rien, que je ne saurai rien, que je suis obligé de tout imaginer de ta vie. Songe que tu t’en vas je ne sais où, que tu feras je ne sais quoi, songe à cette solitude où tu m’abandonnes.
--Songes-tu à ma solitude? répliqua-t-elle. Toi, du moins, nul ne t’y troublera.
--C’est ce qui me tourmente.
--Mon ami...
Fuyant mon regard, elle cacha ses yeux contre mon épaule.
Elle murmura:
--Ne sois pas jaloux, chéri. Ne sois pas jaloux. Ce n’est pas toi qui peux l’être.
Qu’aurions-nous dit?
Le silence pesa sur notre amour douloureux. Cœur contre cœur, étroitement embrassés, nous éprouvions toute l’angoisse du bonheur inquiet que nous espérions. Ce jour-là, j’ai connu que la tendresse est voluptueuse. Noires fiançailles de l’adultère!...
* * * * *
TOUT un mois, je vécus dans la fièvre. On appelait jadis l’amour la fièvre blanche. Expression parfaite, mais il faut avoir été malade pour en savourer la justesse. Et je ne me dissimule pas que la plupart des hommes d’aujourd’hui comprendraient mal qu’on pût avoir comme je l’eus cette fièvre contre laquelle ils se déclarent vaccinés, s’ils ne la tiennent pas pour mythique, surannée, ou imaginaire. Ils sont bien heureux. Je ne les envie pas. J’ai tiré de mon amour des joies et des peines que je ne changerais pas contre leur sagesse.
Je ne regrette pas d’avoir eu tant de candeur ni tant d’inquiétude. J’ai vu d’assez près le néant de toutes choses dans la boue de l’Artois et dans les trous d’obus de Douaumont pour m’accorder le droit de dédaigner la sympathie des indifférents. Si mon cœur est sensible, je n’en ai pas honte. Je n’ai pas eu honte quand j’ai claqué des dents sous les tirs de barrage à R 18. Je n’ai pas eu honte quand j’ai cueilli du muguet, au mois d’avril 1915, dans le bois des Buttes, pour l’envoyer à Paris. Un homme, s’il ne fut pas soldat pendant les années mortelles, haussera les épaules. Une femme comprendra. Ce ne sera point à l’honneur de l’homme. N’est-ce pas une femme, en effet, qui nous a décrits tels que nous fûmes, tels que nous sommes, nous, les ouvriers de la guerre, dans ces lignes martelées comme nous, où nous apparaissons «tremblants, exaltés, sceptiques et résignés, exigeants, privés de tout, lourds d’une vieillesse amère et étayés d’une foi enfantine»? Toute ma génération souffrante est là peinte au vif.
Tels je nous reconnais dans cette peinture, tel je me revois dans le souvenir mouvant de ce mois de fièvre qui suivit mon retour à Paris: ce ne furent qu’alternatives d’espoirs et de craintes, de contentements et de déceptions, de volontés et de faiblesses, d’ardeurs et d’émois. Tous comptes faits, ce sont des impressions charmantes qui m’en restent. Plaisir de meubler à neuf un minuscule appartement de deux pièces qui sera le refuge et le nid, la chambre et le sanctuaire. Plaisir de chercher des étoffes, de choisir des couleurs, une lampe, un coussin; plaisir de trouver un service à thé qui ne soit pas anglais, et plaisir de le mettre à l’épreuve, gravement, à l’instant où l’on constate qu’on a oublié d’acheter des cuillères; plaisir de tout ordonner en mêmeté de goûts; plaisir d’être approuvé; plaisir d’aller au-devant d’une envie; plaisir de faire plaisir! Heures douces, heures brèves, heures puériles, je vous crois d’hier quand je vous évoque, mes belles heures, mes bonnes heures, vous qui ne reviendrez plus jamais, jamais, que dans mon souvenir.
Nous courions à travers Paris avec une imprudence tranquille. Songions-nous seulement à notre imprudence? Je n’y songeais pas et mon amie n’avait pas l’air d’y songer. Elle acceptait tout ce que je lui offrais, approuvait tout ce que je proposais, mais elle-même ne demandait rien. Je le lui reprochai.
--Ai-je le temps de désirer quelque chose? répliquait-elle.
Et elle souriait.
Je songe à présent que nous aurions pu nous faire surprendre plus de vingt fois. Nous entrions ensemble dans les grands magasins, nous en sortions ensemble. Comment n’avons-nous jamais été vus? Nous passions, nous, sans rien voir. Nous évitions quelques rues, et c’est tout. La précaution nous semblait suffisante, nous ne parlions pas de ce qui nous eût gêné.
--Dans huit jours, notre chez-nous sera prêt, madame, disais-je.
--Il faudra que je me mette une voilette épaisse, répondait-elle. N’est-ce pas de tradition?
Elle souriait encore, tristement. Il n’en fallait pas davantage pour rabattre mon entrain. Où donc s’égaraient mes craintes?
Pendant tout ce mois, nous avons vécu comme deux fiancés classiques. Il me paraissait nécessaire de montrer à mon amie, qui était disposée à tout, que je la respectais mieux que je n’aurais peut-être respecté une jeune fille. J’ajoute néanmoins que je n’étais pas impatient: j’avais plutôt envie et besoin de tendresse. Or je sentais à chaque rencontre que, si elle s’en étonnait, mon amie me savait gré de ma réserve. Je jouais en effet un jeu dangereux: n’eût-elle eu pour moi qu’un caprice, ne risquais-je pas de la rebuter avant l’heure? Mais je n’avais pas le dessein de mettre à l’épreuve mon amie; je ne voulais que lui donner un témoignage de la qualité de mon amour. Une femme facile se blesse de n’être pas sollicitée; une autre, non. Je tenais à laisser concevoir jusqu’où je pouvais aimer: c’était marquer nettement que je me livrais pieds et poings liés, sans redouter les suites de mon abandon.
Parfois, mon amie m’arrivait taciturne. Sa bouche souriait, mais ses yeux refusaient de sourire. Je la regardais.
--Ce n’est rien, disait-elle. Tout est fini puisque je vous vois.
Je n’insistais pas. Je n’apprenais pas autre chose. J’avais déjà la dangereuse habitude,--oui, dangereuse,--de ne pas interroger.
De fait, elle s’empressait de m’enlever la moindre inquiétude. Vite, elle redevenait enjouée, me posait deux ou trois questions, se montrait contente, me tendait ses lèvres ou sa main, et demandait:
--Où allons-nous?
Nous finissions presque toujours par une courte visite à mon atelier.
--Le temps de vérifier si vous m’avez été fidèle, disait mon amie.
Il lui plaisait d’examiner mes dessins. Elle s’y intéressait, trouvait des mots qui appelaient des explications, jugeait sainement d’ailleurs en matière d’œuvres d’art, et, pour les miennes, avouait au moins de la sympathie.
--Tiens! s’écria-t-elle un jour, mais c’est moi!
Elle saisissait une esquisse au crayon rouge, un simple jeté de lignes à peine tracées. Je le lui retirai vivement.
--J’avais oublié de la détruire, lui dis-je. Excusez-moi.
Et je déchirai la feuille.
--Oh! le méchant!