Part 2
Je ne me crois certes pas foncièrement différent des hommes d’aujourd’hui. Ils peuvent sembler plus occupés de soucis plus immédiats, car il nous plaît assez de nous guinder. Quel homme n’a pas aimé cependant? Quel homme osera dire qu’il n’a pas tressailli, au moins une fois, à l’attrait d’une femme, à l’espoir de la conquérir, au regret de la perdre? Pourtant, lorsque je veux me remémorer quelle histoire d’amour m’a touché le mieux entre tant d’histoires que les poètes nous ont contées, je m’en rappelle dix, vingt, trente, dont le personnage principal est une femme, et fort peu dont un homme soit le héros. Les poètes sont-ils à ce point timides? Et pourquoi, contre si peu d’interprètes trouvés dans le cours des âges par la passion de Tristan, la désolante aventure de Don Juan a-t-elle été si souvent reprise? Un homme ne peut-il faire figure sans déroger que de séducteur et de bourreau? La passion d’amour est-elle donc le privilège des femmes, ou les hommes la tiennent-ils, dans leur éternelle fatuité, pour une faiblesse qui les déshonore? Mais combien de malentendus ont dû naître entre les meilleurs amants, si l’un des deux résistait à sa franchise!
Faut-il que je précise ici qu’en vieillissant, ou parce que j’aimai, je regardai l’amour avec des yeux sérieux? J’en eus la révélation nécessaire, au moment qu’un vieux sculpteur m’encourageait dans mes travaux et que peu à peu montait autour de moi l’appréhension d’une catastrophe universelle, deux choses propres à me faire perdre mon sang-froid ou à me précipiter aux pires erreurs. Encore est-il bon que je dise aussi sans plus attendre que ce n’est point sur le moment que je pris conscience de tout le pathétique de cette révélation. Le hasard seul, si l’on refuse comme moi d’y voir une volonté mystérieuse, me donna par la suite la vraie mesure de ce qui ne fut d’abord à peu près rien.
Fier, comme s’il en eût été l’instigateur, du succès de ma _Salomé_, mon oncle m’avait invité à passer le mois de juillet dans sa petite villa de la côte normande. C’était une maisonnette fort simple, construite à peu de frais en un temps où l’endroit n’était pas encore à la mode, et qui gagnait chaque année de la valeur parce qu’elle était bien située. Mon oncle songeait à la vendre pour en placer le bénéfice, qu’il supputait considérable, en viager. Il songea sans doute que la présence chez lui d’un neveu dont quelques journaux avaient parlé en termes flatteurs, rehausserait le prix de la maison et rappellerait l’attention des acquéreurs éventuels. Il m’invita. J’avais besoin de repos après mes récents excès de travail. Je m’y rendis, emmenant pour tout bagage une énorme valise de cuir fauve. J’ai oublié bien des choses moins anciennes. Je n’ai rien oublié des moindres circonstances de ce séjour chez mon oncle. Je les évoquai trop souvent depuis.
M’y voici donc. Quel éblouissement! Nos voisins avaient une invitée, une vieille dame aux cheveux blancs, arrivée deux jours avant moi. Mon oncle la connaissait à peine, mais il connaissait intimement les voisins, bourgeois cossus, industriels retirés des affaires. Tous m’accueillirent avec un intérêt qui m’eût paru exagéré, car au milieu de mes plus vives ardeurs j’ai toujours gardé le sentiment du ridicule, si je ne m’étais pas ému tout à coup de me trouver devant la nièce de la vieille dame, une jeune fille dont le moins que je puisse dire, ou redire, est qu’elle me bouleversa.
Je redirai que j’avais dix-neuf ans. Elle en avait quinze ou seize. La beauté féminine était en quelque sorte de mon commerce familier. Réduite en ses éléments par mes études, admirée dans les innombrables représentations que nous ont transmises les siècles, vue sur tant de corps de modèles que j’avais eus sous les yeux, détaillée et reconstituée par mes mains, elle ne pouvait guère m’offrir d’autre surprise que celle qu’offre toujours à un artiste une beauté vivante. Ce n’est donc point par sa seule beauté que cette jeune fille me frappa, et je l’affirme aujourd’hui d’autant plus calmement qu’il me souvient que je ne pensai pas à l’examiner comme j’avais coutume d’examiner d’instinct toute femme belle que je rencontrais. Mais je n’affirme pas que je ne la jugeai pas d’ensemble plus belle que les autres femmes. J’eus seulement l’impression très nette qu’elle était différente, qu’il y avait d’une part les autres femmes, toutes les autres femmes, et d’autre part cette jeune fille. Et qu’elle fût jeune fille et non point femme, c’est une distinction que je ne fis pas non plus d’abord.
J’étais allé chez mon oncle pour y prendre du repos. J’y trouvai l’amour. Au milieu de mes longues promenades à pied dans la campagne et des heures que je restais assis au fond de notre jardin à épier des sorties ou des rentrées qui me troublaient chaque fois, je connus que j’aimais. Un pareil événement donnait un démenti formel à mes opinions. Mon pessimisme d’adolescent avait fondu soudain. Était-ce possible? J’en demeurais charmé.
Je voyais souvent la jeune fille. Nous causions. Elle me parlait librement de toutes choses. Nous discutions aussi parfois, et j’étais ravi lorsqu’en fin de compte je m’apercevais que nous avions tous deux bien des goûts et des sentiments sinon identiques, du moins parallèles. Elle ne mettait dans nos entretiens aucune coquetterie. J’étais de mon côté toujours en surveillance. Rien ne trahissait, je le crois encore, que j’eusse pour elle le moindre penchant, et rien ne me permettait de supposer qu’elle en pût avoir pour moi.
Le charme durait depuis quinze jours, quand, un dimanche matin, mon oncle entra dans ma chambre comme je m’éveillais à peine, et me dit sans détour:
--Mon petit, tu vas me faire le plaisir de préparer ta valise et de filer par le train de midi trente.
Mes yeux s’écarquillèrent.
--Sois plus poli, continua mon oncle, et ne joue pas l’innocent avec moi.
--L’innocent? demandai-je, véritablement étonné.
--Ne m’interromps pas. Où te crois-tu donc? Je m’imaginais que, l’âge aidant, tu étais devenu sérieux. Mais je me suis trompé. En tout cas, que tu sois sérieux ou non, je ne tolérerai pas que tu profites de mon hospitalité pour abuser plus longtemps d’une gamine.
--Moi? criai-je.
J’avais rougi comme sous une gifle.
--Je n’ignore rien, articula mon oncle. Je viens de tout apprendre. Et l’on m’a prié de t’éloigner. C’est du propre!
Le pauvre homme était plus confus que mécontent. Je l’assurai que j’avais été correct.
--N’importe, conclut-il. Je veux croire que tu ne t’es pas conduit en goujat. Mais cette petite n’est plus la même depuis que tu es ici, et sa tante désire que l’aventure ne se prolonge point.
--Je partirai, dis-je.
Et je partis en effet par le train de midi trente, avec mon énorme valise de cuir fauve, sans avoir revu celle à qui je devais de si simple façon la révélation de l’amour. Toute ma vie allait dépendre de cette aventure minime.
* * * * *
SI j’essayais de réduire les sentiments divers que j’éprouvai pendant cette quinzaine de jours où plus rien n’exista pour moi que cette jeune fille tout de suite aimée, j’étais obligé de reconnaître qu’au fond de mon enthousiasme il n’y avait que de l’égoïsme.
--Elle n’est plus la même depuis que tu es ici, m’a dit mon oncle, songeais-je dans le train qui m’emportait loin d’elle. Elle m’aimait donc? Elle aurait donc pu être à moi?
Pensée mesquine, je le concède, où je retrouvais, non sans amertume, ce goût du triomphe et cette fatuité de propriétaire qui, soupçonnés seulement, m’avaient fait mépriser d’abord les hommes pour leur suffisance, et les femmes pour leur résignation. Mais je pensais presque aussitôt:
--Qui sait si je n’aurais pas pu la rendre heureuse?
Et je ne me jugeai pas plus beau d’avoir ainsi pensé: je ne voyais encore là que de l’égoïsme. Ce n’est que bien plus tard que je compris que mon dernier regret rachetait l’apparente lâcheté du premier, car on aime quand on désire se dévouer; et ce n’est qu’à présent que je constate que j’aimai totalement d’emblée: je voulais faire le bonheur de celle qui eût fait le mien.
Quelle dérision! Quel espoir! Quelle vanité! Même si tout ce qui nous vient du dehors ne nous empêchait pas de réaliser nos plus chers désirs, nous saurions nous en empêcher nous-mêmes, tant nous avons peu de soin de notre propre intérêt. Nous sommes tous égoïstes, mais nous poussons parfois l’égoïsme jusqu’à ne pas permettre que ce soit des autres que nous arrivent nos chagrins ou nos embarras. J’ai rêvé souvent de ce Prométhée que, pour le punir de son orgueil, le dieu des dieux enchaîne sur la montagne où un vautour lui déchiquetait le foie. Et je crois sincèrement que Prométhée eût refusé que son supplice prît fin par ordre du bourreau, ou même qu’il se le fût imposé, s’il avait prévu la décision du maître de l’Olympe. Mais ce sont des sentiments que nous n’osons pas avouer que nous avons, et nous préférons parler de fatalité.
J’accorde que, dans cette aventure puérile, je ne soignai pas beaucoup mon intérêt. Je m’y conduisis proprement comme un sot. Et je me le reproche chaque fois que j’y reporte mes regrets. Tout en eût peut-être été si différent! Il m’aurait suffi d’un peu d’audace. J’en étais dépourvu. J’ai peut-être perdu toute ma vie en quinze jours, en une heure peut-être. Mais les regrets ne servent de rien.
L’admirable, ou le naturel, c’est que, dans ces quinze jours où toute ma vie s’est louée, j’ai vécu comme dans un rêve. Nos promenades, nos entretiens, nos sourires, me paraissaient être tout ce que je pouvais souhaiter. Pas une fois il ne me vint à l’esprit de situer dans l’espace et dans le temps celle qui enchantait mes heures. Je dévidai devant elle tous mes souvenirs d’enfance, toutes mes inquiétudes, toutes mes intentions; elle me connut sans avoir à le désirer. D’elle cependant je ne connus pas grand’chose. Elle se réservait, et je ne le remarquai pas tout de suite. Quand je m’avisai d’y prendre garde, après l’avoir quittée, j’y découvris une marque de pudeur, et donc d’amour, comme il me semblait que mes confidences étaient aussi une preuve d’amour, sur un autre plan. Car, en matière d’amour, il nous plaît de tout faire converger au centre de nos préoccupations, et de la façon qui nous est le plus favorable.
Ces subtilités qu’ici j’étire comme si j’avais eu dès le début l’impression qu’elles devaient pour moi devenir capitales, je ne m’y suis pas arrêté longtemps. L’amour, on le sait, ne se nourrit que dans le loisir, et d’autre part il exige aussi la présence de l’objet aimé, ou du moins l’espoir d’une présence.
Pour moi rien de tel. Je n’avais que dix-neuf ans, j’y insiste; j’étais pauvre, obligé de travailler pour subsister et pour subvenir en même temps aux exigences de ma passion de sculpteur. Revenu piteusement à Paris, je ne pus pas m’offrir le luxe de ruminer mes regrets. Le travail, on ne l’a pas assez dit, est un grand médecin. Je m’y livrai. Ce ne fut pas néanmoins sans quelque gêne. Il y avait en moi comme un malaise que je n’avais jamais ressenti, et je ne m’en suis débarrassé qu’en l’analysant. On est à moitié guéri quand on sait de quoi l’on souffre. L’Église catholique n’a probablement institué la confession que pour amener ses fidèles à s’interroger et par suite à se mieux conduire; Socrate ne préconisait pas d’autre méthode; on n’a pas encore étudié d’assez près l’influence de la morale socratique sur la morale chrétienne, par où le monde moderne se relie à l’ancien; mais laissons ces problèmes. A dix-neuf ans, je n’avais point tant réfléchi, et tout en me penchant sur moi-même comme sur un modèle que j’examinerais avant de le reproduire, je m’instruisais de l’expérience des autres.
Je lus alors un ouvrage d’aspect didactique et personnel qui m’éclaira soudainement. Il traitait de l’amour. Une phrase en jaillit entre toutes pour moi. Je l’ai répétée si souvent que je la sais encore sans faute: «L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde.» Il ne m’en fallut pas davantage. C’est qu’il m’était nécessaire que la plus grande beauté du monde, que la simple beauté ne me laissât plus indifférent. Au risque de me faire honnir par toutes les femmes, s’il y en avait d’assez patientes pour lire ma confession, j’avoue que j’employai toute mon énergie à me délivrer du fantôme de ma petite bien-aimée. Et j’avoue aussi que j’y parvins sans trop d’efforts, car la vie qui nous entraîne efface peu à peu, en les remplaçant par d’autres, souvent moins précieuses, les plus charmantes visions dont nos regards sont pleins.
Un mois après l’avoir perdue, je ne souriais plus qu’avec attendrissement quand je pensais à ma petite bien-aimée, et j’étais content de moi. J’allais jusqu’à m’admirer.
--Tu aurais peut-être fait son malheur, me disais-je.
D’autres fois, plus égoïstement, je me disais:
--La connaissais-tu?
Et d’autres fois, raisonnable, je me demandais comment j’avais pu divaguer à ce point, car mon oncle m’avait bien dit qu’elle n’était plus la même depuis qu’elle m’avait rencontré, mais il ne m’avait ainsi rapporté que les impressions de la vieille tante, et rien ne prouvait que la nièce eût pour moi les sentiments qu’on m’avait fait l’honneur de lui prêter.
Bref, ma passion s’éteignit comme le jour s’éteint au large sur la mer, avec des couleurs violentes qui s’atténuent de teintes par ci par là fort douces avant de capituler sous la nuit irrésistible.
Ma nuit fut sans étoiles et sans lune. Ah! pauvre petite bien-aimée! pauvre amour! pauvre passion! pauvres rêves de bonheur! pauvres rêves! Je m’étais réfugié dans le travail. Il m’avait repris. Fiévreusement, comme si mes jours avaient été comptés, j’accumulais ébauches, plans, projets, notes, indications, croquis, pochades, comme si j’étais condamné, avant de disparaître pour toujours, à laisser au monde la preuve que je méritais de vivre plus longtemps. Une autre fièvre m’exaltait, dès le soleil couché, mais avec moins d’ardeur. Les quelques amis que j’avais étaient comme moi. Nous cherchions vainement à trouver du plaisir là où nos aînés se vantaient d’en avoir trouvé. Nous allions de brasserie en brasserie, de bar en bar, de cabaret en cabaret. Nous buvions sans goût en essayant de nous distraire au son de musiques exotiques dans les boîtes de Montmartre. Nous achevions désespérément nos débauches dans des chambres d’hôtel avec des filles respectueuses que nous ne méprisions pas, mais qui ne nous satisfaisaient point. Nous parlions d’art, de politique, beaucoup plus de politique, hélas, que d’art, et c’est notre génération pensive qui, longtemps avant la guerre, a vu la fin de cette vie montmartroise que nos pères ont dangereusement illustrée.
Ces nuits des samedis de 1911, comment les oublierais-je? Je les passais presque toutes avec des soldats venus à Paris en permission de vingt-quatre heures. Moi-même je me préparais à endosser l’uniforme militaire. Mais alors même que je n’avais pas encore servi, je savais d’avance tout ce que le mot pathétique comporte d’obligations et de renoncements. Il n’est rien de tel que d’être soldat pour s’affranchir bon gré mal gré de tout orgueil et pour admettre qu’un individu ne compte guère dans une société. Quelle atroce grandeur dans le geste unanime de plusieurs milliers d’hommes qui se courbent sans murmurer sous le devoir dont ils n’auront rien à attendre pour la plupart! C’est peut-être la seule excuse d’une démocratie, cet élan d’abnégation de ses jeunes hommes. Il serait trop monstrueux que, non contente de les exposer par incurie au sacrifice, elle pût les y précipiter de force tous.
Comme il est loin, le souvenir, même faible, de ma petite bien-aimée! Quand je repasse en revue les événements de ces années lourdes, je n’y découvre aucune place pour elle. Moi, qui lui avais donné toute son importance, j’y tiens déjà si peu de place. Un reste d’orgueil qui s’obstine m’y situe encore avec trop de complaisance, comme un point à peine perceptible à mes yeux attentifs. Mais, tout bien pesé, je ne reprends conscience de tant d’épreuves que par le réveil de quelque douleur dont chacune m’accable et m’étonne chaque fois. Est-ce moi qui ai pu m’évader de ces années d’épouvante? Est-ce moi qui respire encore, qui sens encore mon sang battre à mes poignets, qui pense encore, qui souffre encore? Est-ce moi qui peux avoir encore des souvenirs?
Quand j’ai dû revivre parmi les vivants, dans ce désordre général qui a suivi les prodigalités innombrables de la guerre, je ne me suis pas reconnu. J’avais commencé de lire un beau livre, assez triste; j’avais noté au passage un épisode fort petit dont j’étais resté fort peu de temps ému; et puis j’avais fait une maladie grave, très grave, mortelle; et puis j’entrais soudain en convalescence. Tout me semblait nouveau autour de moi, jusqu’à mon métier, jusqu’à mes plus vieux projets que je prenais pour ceux d’un autre, jusqu’à ce désir de gloire que je doutais d’avoir pu jamais imaginer, jusqu’à cette crainte de la mort que j’étais humilié d’avoir pu concevoir. Qu’est-ce donc qui m’attendait chez moi? Rien. Au cours de la tourmente, j’avais perdu mon père, mon oncle, mes meilleurs amis que je chérissais davantage; j’avais perdu ma dernière illusion, celle qu’il fût digne d’un homme de s’épuiser pour embellir la cruelle vie quotidienne des autres hommes. J’étais véritablement un convalescent désolé.
La vie eut raison de mon apathie. Peu à peu, et des amis nouveaux y aidant, je retrouvai le goût de mon métier. Le travail m’avait déjà sauvé du désespoir où trop de livres amers m’incitaient pendant mon enfance morose. Le travail me sauva de la résignation périlleuse que j’avais tirée de la guerre. Mais, pour me rendre à mon destin d’homme, qui n’est que de souffrir de maux à sa taille et dont il est presque toujours l’artisan vaniteux, il fallait que l’amour enfin me fût révélé sous ses espèces les moins favorables.
* * * * *
QUE la vie soit plus forte que nous et qu’elle triomphe lentement de nos résolutions, je ne suis pas le premier à l’avoir éprouvé. Les grands destins sont rares. Pour le commun des hommes, poussière enlevée par le vent, rien n’est durable, ni la joie, ni la paix, ni la douleur.
Il serait trop beau que la courbe d’une existence humaine fût harmonieuse. Si l’on tenait quelque part un registre des feuilles de température de nos péripéties morales, quelle collection de lignes tourmentées ne s’offrirait pas aux curieux? De cet amas de singularités, le philosophe peut déduire quelques réflexions relativement peu nombreuses qui lui permettent d’établir une règle de vie des collectivités; car, plus on considère les choses de haut, plus elles semblent être simples et tendre vers une espèce d’unité dont les politiques font leur profit. Mais si l’on regarde au contraire chacun des individus de la collectivité, tout y paraît complexe, imprévisible, fantasque et décourageant. Et c’est une des merveilles de ce monde que tant de diversités si décevantes en particulier se fondent dans un tout dont le contemplation satisfait les sages, amis de l’ordre. De là le sourire amusé qu’ils ont en face de nos révoltes s’ils nous observent dans l’ensemble, ou la pitié qui les étreint s’ils nous examinent en détail. L’un d’eux m’enseigna que, pour lui, dès qu’il s’agit d’un être humain, une seule constatation s’impose: c’est que tout est possible. Sa formule sans hardiesse a du moins le mérite de n’être pas à la merci de la mode et de faire une place large à l’indulgence.
Au mois de janvier 1920, je me contentais des raisons de vivre que peut avoir un homme sans famille qui vient d’échapper à un désastre et qui s’aperçoit qu’à trente ans, déjà vieux, quand toute œuvre d’art exige un temps si long, il n’a même plus d’ambition pour le stimuler. Comme je n’ai point souci de me poser en héros, je répète que je me confesse en pleine sincérité. J’abandonne mon cas aux moralistes, s’il en vaut la peine. Je leur saurais gré néanmoins d’essayer de me comprendre avant de me foudroyer ou de m’absoudre: ce seul effort que je leur demande est à peu près le seul que puisse demander un homme à un autre homme, faute de quoi le premier venu s’érige en juge tranchant, alors que nous avons tous besoin d’être compris et non jugés. Mais poursuivons.
Au mois de janvier 1920, j’allai chercher dans le Midi un peu de soleil et un peu de réconfort. Paris tout entier semblait chercher lui aussi son équilibre. Les premiers mois de la paix s’écoulaient difficilement. Des menaces politiques agitaient le pays. Trop de malheureux impatients faisaient craindre une révolution populaire que l’exemple de la Russie bolcheviste rendait attrayante pour les uns et fatale pour les autres, par contagion. De grands procès nés de la guerre mettaient au premier plan trop d’ignominies et de suspicions. Dans le même temps, on sentait que les Alliés sournoisement, comme de simples individus égoïstes, se disputaient les dépouilles d’une victoire qu’ils contribuaient à diminuer. A la faveur du désarroi général, les gens d’affaires opéraient. Les banques se multipliant devenaient autant de baraques de pari mutuel pour ces courses au billet de cent francs où se ruait la foule. Et, si j’ai dit que, dans la période d’angoisse qui précéda la guerre, les artistes avaient bu d’un vin lourd, ils ne burent après la paix signée que de l’eau. Les moins pauvres sont descendus à la misère. Il faut que l’amour de la beauté soit bien naturel pour que plus d’artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes, ne se soient pas jetés dans l’épicerie rémunératrice. Mais chacun d’eux besogna comme il put, et l’art français n’a pas capitulé.
Pour ma part, j’emportais à Nice deux commandes que m’avait données un éditeur d’ouvrages de luxe dont la furie était presque étale: je devais lui rapporter en avril quinze aquarelles destinées à une _Aphrodite_ de Pierre Louÿs, et trente dessins au crayon noir pour une édition in-4º des _Croix de Bois_ de Roland Dorgelès qu’un prix de littérature venait d’imposer à l’attention du public. Je n’étais pas en effet un sculpteur de l’école cubiste, mes pierres ne forçaient pas l’intérêt aveugle des nouveaux-riches, et je gagnais ma vie par des expédients tout de même honorables. Ainsi, parmi d’autres ouvrages qui m’avaient été proposés, j’en avais retenu deux à mon goût, et je comptais illustrer l’un avec mes rêves d’artiste impénitent et l’autre avec mes souvenirs douloureux.
A Nice, la fièvre de ces premiers jours de 1920 était moins ardente. Et puis, à Nice, il y a du soleil en hiver et il y a la Méditerranée. Quiconque y passa, retrouvera sous ma réserve toutes ses impressions de cette unique Baie des Anges, comme au rappel de trois accords plaqués sur un piano remontent en mémoire toutes les splendeurs assoupies d’une sonate. Quant à celui qui n’a pas fait séjour sur cette côte, il admettrait mal, si j’essayais de l’analyser par des mots trop précis, l’émotion qui tombe pour moi du ciel méridional sur l’eau sans reflux. A Nice, toutes les choses, tous les gens, toutes les joies, tous les soucis, prennent une couleur spéciale. L’air qu’on y respire anesthésie en quelque sorte, et libère à la fois les moindres possibilités du sentiment. Ce n’est que sous l’influence de l’opium que j’éprouvai de comparables délices. Et n’est-ce point une retraite par excellence que celle où je pouvais espérer de goûter un bon repos propice à mon travail?
Tous les matins, j’allais m’asseoir au soleil, devant la mer, un peu à l’écart de l’endroit où la plus grande partie des hivernants se tient. Je ne me lasse pas de regarder la mer: elle ne se ressemble jamais; elle est mouvante; on la pétrit, dirais-je, des yeux, et tant de songes complaisants naissent comme une écume fragile de ses agitations! Elle est inépuisable et capricieuse.