Mienne: roman

Part 1

Chapter 13,718 wordsPublic domain

MIENNE

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré

5 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 5. 15 exemplaires sur Hollande, numérotés de 6 à 20. 30 exemplaires sur Arches, numérotés de 21 à 50.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

_Tous droits de reproduction réservés._ _Copyright 1923 by Edgar Malfère._

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDRE

MIENNE

ROMAN

--«Elle semble votre propriété, car c’est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.»

AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE 7, RUE DELAMBRE, 7

1923

Treizième mille.

ON TROUVE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:

JEAN SECOND: _LE LIVRE DES BAISERS_, texte latin de JEAN SECOND accompagné d’une traduction par THIERRY SANDRE, précédé d’un poème de PIERRE LOUYS, suivi de quelques imitations de Ronsard, Baïf et Belleau, le tout dédié à l’unique Psyché.

JOACHIM DU BELLAY: _LES AMOURS DE FAUSTINE_. Poésies latines traduites pour la première fois et publiées avec une introduction et des notes par THIERRY SANDRE.

PROCHAINEMENT:

MUSÉE: _LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE_ remise au jour, traduite en prose nouvellement et publiée, avec la translation en vers qu’en fit Clément Marot et quelques autres pièces utiles ou curieuses, par THIERRY SANDRE.

A FRANCIS CARCO,

amicalement et en souvenir des jours de Jean-Marc Bernard, de Jean Pellerin et de Paul-René Cousin, jours heureux.

--θεδέ δέ σοι πῆμ᾽ οὐδέν, ἀλλ᾽ αὐτὸς σὺ σοί

--Un Dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.

_Le 9 août 1923._

_VOUS désiriez savoir ce qu’il y a de vrai dans cette aventure où mon nom fut mêlé et dont une partie de la presse parisienne s’est longuement occupée pendant au moins trois jours? Vous l’auriez su plus tôt, chère vieille grande amie qui connaissez à peu près tout de mon existence, ou tout ce qui en est avouable, même à la chère vieille grande amie que vous êtes pour moi; vous l’auriez su plus tôt, n’en doutez point, si j’avais appris plus tôt que vous désiriez le savoir. Mais, dans la soirée du jour où le scandale éclata, je quittai Paris en ordonnant à ma concierge de garder mon courrier jusqu’à nouvel ordre. Je me promettais de ne lui donner ce nouvel ordre qu’après un mois de silence: pendant un mois je voulais disparaître, être seul, être loin, je voulais ne pas déplier un journal, ne pas ouvrir une lettre, même une lettre de vous, chère vieille grande amie; et vous me pardonnerez quand vous saurez tout, puisque je suis prêt à vous en dire plus que vous ne désiriez en savoir peut-être: et vous saurez tout, parce que j’ai besoin d’un confident,--mieux: d’une confidente, car les femmes sont seules dignes, à mon avis, de porter le poids de certaines confidences._

_Votre lettre m’est enfin arrivée aujourd’hui, avec une cinquantaine d’enveloppes que je n’ai pas encore décachetées. Elle m’appelle aux confidences? Mais comment n’ai-je pas songé à me réfugier tout de suite auprès de vous? J’y ai songé. C’est une pudeur qui m’a retenu, l’indispensable pudeur de l’amitié, vertu difficile dont on fit justement une déesse en des temps plus barbares que le nôtre. Il y a des secrets que la bouche refuse de révéler, même à voix basse. Ainsi chacun de nous, souvent, à l’insu de ceux qu’il aime, enferme dans son cœur de quoi composer un drame. Si l’on pouvait y voir jusqu’au fond, quelles tragédies ne découvrirait-on pas dans le cœur des moins suspects? Nous côtoyons à tout instant des abîmes, et nous sommes devant nos plus chers amis comme ces anarchistes qui ont l’air timide et cachent dans leur poche une bombe dont un rien provoquerait l’explosion._

_Doit-on avouer qu’on est dangereux? On peut s’en vanter, certes, car à notre époque on est volontiers vaniteux, et vaniteux sans propos, à moins que l’on ne se montre humble sans plus de propos, autre forme de vanité; mais qui oserait avouer simplement? La franchise est terrible. Si je ne vous le disais pas, je dirais que je n’ai jamais rencontré d’homme ni de femme sincère: nous avons peur de nous faire voir tels que nous sommes, et nous préférons par scrupule ressembler à tout le monde, ou par orgueil nous mettre en scène comme des monstres que nous ne sommes pas toujours. N’étant pas meilleur qu’un autre, je serais incapable de livrer devant vous, sous votre regard, chère vieille grande amie, le secret de mon cœur. Mais je peux vous écrire ce que je me senss incapable de vous avouer de vive voix. Et je veux vous l’écrire. Aussi bien je me laisserai moins facilement emporter que si je parlais. En parlant, le mieux disposé risque d’être dupe de ses intentions, et de s’apitoyer sur son propre compte ou de se noircir à l’excès, car la parole grise, et la vérité ne peut qu’y perdre. Or je vous ai promis la vérité, et vous saurez tout de ce scandale qui vous inquiéta._

_Et d’abord, il ne faut point user d’un si grand mot pour ce qui ne fut qu’un incident. Quelques journalistes se sont plu à en exagérer l’importance parce qu’ils manquaient à ce moment de sujets de chroniques. Pour moi, je ne m’émeus guère des traits que plusieurs de ces messieurs ne me ménagent pas depuis quinze ans que j’expose au Salon des pierres sculptées: ils gagnent leur vie comme ils peuvent, ces malheureux, et c’est sans méchanceté que, le plus souvent, ils déshonorent une famille ou réduisent un artiste à la misère dont ils ne sont pas sortis. La plupart d’entre eux seraient bien en peine si on leur remontrait qu’ils assument trop légèrement de lourdes responsabilités. Au reste, vais-je vous laisser croire longtemps que mon affaire fut si grave?_

_J’avais envoyé cette année au Salon un simple moulage, faute de temps, et aussi parce que j’étais sans goût pour tailler dans la pierre une œuvre autour de laquelle j’attendais moins de bruit. Une œuvre d’art, poème, tableau, sonate ou statue, n’est belle que si elle saigne du sang de l’artiste; nul artiste ne l’ignore et ne s’y trompe; les profanes, eux, parlent d’imagination: nous voyons autrement, mais l’ignorance de la foule nous permet de souffrir en public sans crainte d’être surpris sous le voile de l’art: et j’espérais que ma statue de cette année passerait insoupçonnable. C’était une femme, nue, couchée sur le côté droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le visage enfoui dans le creux des bras croisés haut: étude évidente d’une torsion de buste toute en souplesse, étude sans quoi que ce fût de hardi, et l’on n’apercevait de la poitrine de cette femme que la naissance du sein gauche. Il n’y avait rien là, vous le concevez, qui pût arrêter la foule. Le temps n’est plus où Clésinger, pour s’astreindre aux convenances, ajoutait un aspic à sa_ Rêverie d’Amour _afin qu’on la tolérât sous le nom qu’elle a toujours de_ Femme au Serpent. _Rien ne m’empêchait d’appeler mon œuvre_: Souvenir, _titre modeste, et banal à souhait. Bref, une semaine entière s’écoula depuis le jour du vernissage, et ma statue n’avait été remarquée à peu près par personne, et deux critiques seulement l’avaient signalée en quatre mots comme honorable, sans plus._

_L’incident eut lieu le huitième jour, soudain. J’appris, par des reporteurs qui venaient m’interroger, qu’un inconnu s’était jeté comme un furieux sur le moulage de mon Souvenir et l’avait détruit à coups de marteau._

--_Un inconnu? demandai-je._

--_La police ne donne que les initiales de son nom._

_Et on me les répéta._

--_Ce détail vous éclaire-t-il?_

--_Non, répondis-je._

--_C’est un fou, proposa l’un des journalistes._

--_Je ne crois pas, dit un autre, puisque le marteau trouve la préméditation._

_Ils discutaient entre eux et ne prenaient pas garde à mon silence. Après quelques phrases violentes ou spirituelles, sans un regret pour mon œuvre perdue, ils conclurent que le vandale, le barbare, et l’iconoclaste, ne pouvait être qu’un maniaque ennemi de la liberté dans l’art, du nu, de l’obscène et de la pornographie. Conclusion précipitée, et savoureuse façon de me défendre, mais conclusion moins puérile que feinte, chacun d’eux désirant persuader à ses confrères qu’il la répandrait et supputant déjà qu’un furieux dont la police réservait le nom, ne devait pas être n’importe qui. Mon silence témoignait qu’ils se trouvaient en face d’un petit mystère._

_Quand ils surent, le lendemain, que j’avais quitté Paris en demandant à la police que l’affaire n’eût pas de suites, ils me punirent de ma discrétion par des perfidies à double entente, de saugrenues hypothèses, et des échos impudents. Mais je n’en fus informé que plus tard, lorsqu’il était trop tard pour exiger des rectifications où pour distribuer quelques gifles. Paris oublie si vite! Lui remettrais-je aujourd’hui en mémoire ce scandale périmé?_

_Voilà toute l’affaire, mon amie: Toute l’affaire officielle, naturellement. Considérée de haut, elle est bien, comme je vous l’avais annoncé, sans importance, et elle ne valait pas le tapage qu’on fit autour d’elle. Pour tout le monde, elle peut demeurer inexpliquée et ne mériter point d’explications. Pour vous, chère vieille grande amie qui avez la complaisance de vous intéresser à moi, je conterai le plus fidèlement possible l’histoire dont le scandale de mon_ Souvenir _détruit n’est que le dénouement, ou du moins le dernier épisode, car tout n’est peut-être pas encore fini_.

_N’attendez pas que mes confidences vous révèlent des aventures extraordinaires: ne serais-je pas un piètre conteur de commencer mon récit par le dernier chapitre? C’est le secret de ma vie que je vais vous conter. Ne souriez pas. Je n’ai que trente ans, et vous, fière de vos soixante-dix ans que vous opposez toujours à mon inexpérience, vous me répéterez que je nais à peine. Mais un homme, à trente ans, joue sa vie; plus tôt, il se cherche; plus tard, il se surclasse. Acceptez cette formule qui n’est qu’une formule, chère vieille grande amie, et vous accepterez mieux que, vous ayant à peu près tout confié des secrets de ma jeunesse, j’aie pu vous dérober pendant quelque temps le secret de ma trentaine: il ne m’appartenait pas en toute propriété, et il me semblait capital, parce que je ne suis qu’un homme entre ces pauvres hommes qui voudraient bien qu’après tant de peines endurées pour l’attendrir, le bonheur ne fût pas une invention charitable des poètes._

On ne prononce de certains mots qu’avec appréhension: bonheur est de ceux-là, et d’instinct on l’écrirait volontiers par une majuscule, si l’on ne redoutait pas aussi de le charger d’emphase. A mesure que l’humanité vieillit et que dans son progrès elle abandonne peu à peu les dieux successifs qu’elle a révérés sous différents noms, elle tend à ne plus se dissimuler qu’elle n’en eut réellement jamais qu’un seul et qu’elle n’en aura peut-être jamais d’autre; et c’est celui que les prudents n’osent pas nommer: le Bonheur. Mais on croit moins aux dieux peut-être qu’on n’aimerait à y croire, et, si les hommes étaient plus assurés que le bonheur fût de ce monde, ils le révéreraient avec une ardeur moindre.

Pour ma part, j’ai laissé de ma laine aux buissons des sentiers où j’ai flâné. Je préférais d’abord les sentiers abrupts que le hasard emplit de surprises: mon imagination aimait à vagabonder, et l’univers s’ouvrait devant mes yeux comme un incunable aux gravures charmantes dont j’étais trop jeune pour apprécier la saveur. J’y en trouvais une, que j’y mettais, je n’en disconviens pas; mais j’avais ainsi le tort d’être un enfant précoce. Je désirai trop tôt de savoir ce que signifiaient les dessins mystérieux qui couvraient sur deux colonnes la plupart des pages de ce magnifique exemplaire du _Jardin de Plaisance_ que mon père m’avait abandonné généreusement. Hélas! je lus trop, je ne m’en tins pas au _Jardin de Plaisance_, qui suffisait d’ailleurs à marquer ma destinée, et les livres les plus beaux ne sont gorgés que du désenchantement de leurs auteurs. On ne résiste pas à la tristesse qu’impose le génie. Elle enveloppe, elle prend, elle emporte. Loin d’affaiblir cependant, elle soutient et nourrit en quelque façon celui qu’elle envoûte. Et l’univers assombri ressuscite avec un charme neuf. Joies incomparables du pessimisme, danger séduisant, trébuchet des âmes jeunes, qui vous expliquera? Mais il faut avoir eu l’enfance difficile pour affronter sous de tels auspices les rigueurs attendues de la vie.

A quinze ans, j’étais persuadé que le bonheur n’est pas de ce monde. Il m’avait manqué les caresses d’une mère, qui mourut en m’enfantant. Ce que j’apprenais des hommes peu à peu par les offenses involontaires qu’ils m’infligeaient, me rétrécissait le cœur. Le travail, où je me réfugiai, me sauva. A quinze ans, orphelin désemparé dans les remous de mon siècle, je niais à peu près tout. A vingt ans, j’étais moins ambitieux: je n’osais rien affirmer. Je déroutais seulement mon inquiétude à force de labeur. J’avais entrepris de représenter des êtres vivants, puis des rêves, voire des idées, dans des blocs d’argile que je pétrissais voluptueusement, car l’argile cède aux doigts comme un corps de femme, et je m’attaquais à la pierre même, qui déconcerte autant qu’une âme de jeune fille. Si je compare mes déceptions à celles que doit éprouver un écrivain pour exprimer d’une matière aussi liquide que les mots tout ce qu’il sent ou tout ce qu’il pense, je peux me féliciter d’avoir choisi la sculpture. Mais satisfait, pouvais-je l’être? Toute œuvre réalisée est toujours inférieure au projet d’où elle sortit. Les artistes les plus grands sont les plus malheureux des hommes. J’ai souvent pleuré de n’être pas même un de ces artistes les plus grands. Dans ma vingtième année, j’ai souffert surtout parce que je doutais.

Il me serait facile ici, pour les besoins de ma cause, d’intenter procès à mon époque. Je répudie ces subterfuges. Il est vrai que je suis né à un moment des siècles où l’orgueil de l’individu s’est trouvé débridé par cette espèce de divinisation laïque de l’être humain que la doctrine de Luther a fait accepter sous le masque du libéralisme, alors que, dans le même temps, par un retour curieux, les masses d’individus groupés que sont devenues les nations allaient se précipiter sans intelligence vers un gouffre au fond duquel devait se dissoudre la dignité méprisée de la personne humaine. Il est vrai que toute une génération, héritière d’un siècle de théories contradictoires, a été ballottée au milieu d’erreurs morales et métaphysiques excessives et déprimantes, et que, dans l’alternative où elle fut jetée, ou de l’acceptation d’un destin qu’on sentait provisoire si l’on croyait encore à la vertu des formules républicaines, ou du renoncement total à ces droits de l’homme qu’un peuple enthousiaste avait proclamés avec imprudence, si l’on songeait à résoudre la question politique, dès lors quotidienne, par le socialisme ou la monarchie, elle fut une génération inquiète. Il est vrai que, dans de telles conjonctures où les égoïsmes du dehors et du dedans couvaient de vagues menaces, quiconque osait réfléchir n’osait rien entreprendre à long terme. Et les artistes mêmes, quantité négligeable au regard de la foule, élite submergée, burent le vin lourd des époques incertaines. Mais à quoi bon déclamer? Chacun de nous disparaît dans les tourbillons de l’Histoire, qui se rit de nos raisonnements. Je voulais relever sans plus que je suis de ceux qui ont grandi sous un ciel d’angoisse, qui ont pressenti tout jeunes qu’ils serviraient de gré ou de force à de grandes aventures nationales, qui ont prévu le peu de bonheur probable que le destin leur mesurait, qui eurent vingt ans aux abords de 1910, et qui allèrent vers leur destin, en se sachant écrasés d’avance, sans plainte, sans morgue, le regard droit, la bouche close, le cœur pantelant.

Un mot me presse, que j’ai retardé, que je ne peux pas ne pas écrire: la guerre. 1914. La guerre. Chaque fois que j’écris ce mot redoutable, mes yeux se troublent, je pose ma plume, et je suis envahi de souvenirs. On a dit beaucoup de choses sur la guerre de 1914. On en dira beaucoup de choses encore. Elle nous domine. Moi qui la fis comme combattant dans les rangs de l’infanterie, moi qui la vis d’en bas, de tout près, de trop près pour en parler sans passion, je ne peux rien en dire, sinon qu’elle a du moins révélé brusquement à plusieurs millions d’hommes à la fois ce que c’est que le malheur. De calamité si étendue, on n’avait pas d’exemple. Tous les pays, ni tous les hommes d’un même pays, n’en furent point frappés de la même manière. Mais les hommes qui en souffrirent le plus, ceux qui en furent les ouvriers enthousiastes ou contraints, je sais ce qu’ils ont retiré de l’épreuve. Ils sont mes frères, je les connais. Qui ne fut pas soldat à côté d’eux, ne les connaîtra jamais: ils ont, la guerre finie, gardé le silence et la dignité de leurs jours de misère. C’est qu’ils sont revenus des champs de la mort avec une vertu souveraine qui ne s’acquiert que par la souffrance: la pitié. Ces hommes ont vu l’épouvantable visage de la Gorgone: ils ont vu, je dis vu, senti, touché le malheur. Ils en demeurent imprégnés. Ils en demeurent pour toujours animés d’une émouvante tendresse. Ceux qui tuaient ont appris combien la mort est facile et la vie précaire: affreuse révélation, d’où leur vint le désir d’oublier tant d’horreurs encourues, et d’achever ce qui leur restait de vie, de vie précaire, dans la tendresse dont ils convoitaient le repos.

Repos! Tendresse! Pitié! Vœu de tous les hommes, quelle que soit leur existence! Cris terribles du jour, quand amour est le cri déchirant de la nuit! Pseudonymes effrayés du dieu qu’on n’ose pas nommer de son vrai nom! De quel sinistre éclat ne retentissez-vous point dans le désert qu’est une âme humaine! Mais la divinité qui se dérobe est sourde, et la voix s’épuise qui la supplie, et le malheureux se retrouve en face de son malheur qu’il ne reconnaît plus ou qu’il ne reconnaît que pour s’en accuser. Hélas! à vouloir porter trop haut la cause de ses peines, on risque d’attirer sur soi le blâme et les sourires. Et quel mérite excuserait tant de présomption? Et ne saurons-nous pas rester des hommes capables d’assumer leur part, leur grande part de responsabilité? Et n’aurons-nous pas le courage de subir humblement jusqu’au bout la vie que nous voulûmes?

Comme tout le monde, je suis pour une grande part responsable du malheur de ma vie. J’étais revenu des champs de la mort; désormais je pouvais disposer de ma liberté. J’avais échappé par chance au hasard des batailles; la paix me rendait à mes travaux, à mes rêves, à mes projets, à mon art, peu importe dans quelles conditions. Sous un ciel délivré de ses nuages, je pouvais essayer de reprendre, à trente ans, une existence que pratiquement je n’avais pas encore commencée: je redevenais, je devenais enfin un homme, maître de son petit domaine. Je ne me dissimule pas que j’avais tout loisir de mener ma barque où il me plairait. Si je ne l’y ai pas menée, je n’accuse personne; je n’accuse que moi seul, que ma jeunesse tourmentée peut-être exposait aux faiblesses d’un cœur tendre. Mais comme je ne veux pas avoir l’air de tirer vanité de ma faute, j’ajouterai qu’il sied de me tenir compte aussi d’un élément qui entre dans presque toutes les combinaisons humaines: c’est le hasard.

* * * * *

UN enfant qui ne fut pas élevé par sa mère arrive à l’âge d’homme en méprisant les femmes, ou en les craignant, ce qui revient souvent au même. Tout jeune, je méprisais aussi les femmes, par précaution. C’est pourquoi je fus bouleversé par la première qui m’émut.

J’avais dix-neuf ans, et je venais de recevoir des félicitations d’un vieux sculpteur, membre de l’Institut, mais grand artiste, pour une _Salomé_ que j’avais soumise à son jugement et qu’il avait eu l’indulgence de regarder. La bonté de ce vieillard me stimula. Je crus avec moins d’incertitude que je pouvais suivre le chemin où je m’étais engagé. Je passai plusieurs semaines dans la joie. Je travaillais quatorze heures par jour, et je ne m’arrêtais que lorsque mes mains fatiguées ne m’obéissaient plus. Alors je souriais d’aise.

Résolument, je m’étais mis de bonne heure à tailler mes projets en pleine matière définitive. Il me passionnait de jouer la difficulté; je comprends aujourd’hui que j’y cherchais un apaisement. Mais à cette époque j’étais heureux de la peine que je me donnais, outre que je risquais, à chaque œuvre nouvelle, de dépenser en pure perte des sommes d’argent relativement importantes qu’il me fallait chercher ailleurs par des besognes commerciales. Je n’étais pas riche. Mon père, indifférent, m’avait abandonné dès mes premières paroles aux soins d’un oncle, du reste gêné, qui ne me pardonnait ni mes rêveries d’enfant ni l’antipathie que, jeune homme, j’avais montrée pour la médecine. Bref, comme je ne pouvais pas espérer un héritage que les débauches de mon père compromettaient fortement, je me suffisais en fournissant à d’industrieux intermédiaires soit des maquettes de statues que je retrouvais ensuite au Salon, corrigées ou respectées par quelqu’un de ces amateurs au nom illustre qui encombrent toutes les classes de l’art, soit des sujets achevés que des marchands répandaient à plusieurs centaines d’exemplaires en simili-bronze pour dégoûter évidemment de la sculpture les petits bourgeois provinciaux, soit encore des dessins de meubles hardis à l’intention des snobs, soit même des modèles de robes destinés aux couturiers du VIIIᵉ arrondissement. Ainsi je gagnais, non sans heurts, assez d’argent pour ne rien demander à mon oncle et pour me procurer de surcroît les blocs de pierre dont j’aventurais tranquillement le prix.

Ces détails, sur lesquels j’ai l’air de m’appesantir, ne sont pas sans intérêt pour moi: je m’y révèle tout entier, consciencieux à la fois et téméraire. Mais j’en sortirai. J’hésite peut-être encore un peu de toucher à mon secret. Nous éprouvons tant de répugnance à nous laisser pénétrer! D’autres l’ont remarqué avant moi: en France, et ailleurs aussi sans doute, dans tous les pays fiers de leur civilisation, un homme consent moins à paraître tel qu’il est que tel que paraissent être ceux qu’il appelle, d’un mot décisif, ses semblables. Par crainte du ridicule, fondement de toute société qui a souci de sa gloire, un homme cache qu’il est capable de n’être point pareil à ses voisins, et singulièrement quand l’amour est en jeu. On n’ignore pas que trois hommes réunis au fumoir, après dîner, ne sauraient causer que de femmes, et presque toujours de la façon la moins digne, comme s’ils éprouvaient, à rabaisser les indispensables compagnes de leurs joies et de leurs douleurs, le besoin trouble de s’avilir eux-mêmes. C’est une espèce de tradition, je le sais bien, et qui garde sa rigueur lorsque ces hommes sont à jeun; et je ne doute pas que chacun d’eux, pris à part, ne soit peut-être écœuré des propos qu’il recueillit avec complaisance ou qu’il tint lâchement; mais qui aurait le courage de se singulariser, dans cette bourgeoisie qui tend à devenir la classe unique de notre France, en avouant qu’il ne méprise ni les femmes ni l’amour? Irai-je affronter le ridicule sans quelques réticences?