Meta Holdenis

Part 7

Chapter 74,093 wordsPublic domain

La curiosité étant la plus forte, je m’étais coulé jusqu’à ma fenêtre, j’avais soulevé un coin du rideau. Ou j’eus la berlue, ou M. de Mauserre prit la main de Meta et lui baisa légèrement le bout des doigts. Elle avait le visage à demi tourné de mon côté; son front était radieux, ses lèvres entr’ouvertes respiraient l’émotion de la joie. Ainsi sourit l’homme des champs lorsque, après de pénibles semailles et les rigueurs d’un hiver opiniâtre, il voit lever le grain, et contemple en espérance la moisson qu’il se promet d’engranger.

L’instant d’après, je ne vis plus rien; ils étaient partis.

Je me plongeai dans un fauteuil où je demeurai quelque temps immobile, les bras engourdis, la tête lourde et, je pense, l’œil morne. Tout à coup, par un effort de ma volonté, je me retrouvai sur mes pieds, me tâtant le corps comme un homme qui est tombé d’un balcon sans se tuer et qui s’assure qu’il a tous ses membres. Après ce rapide examen, je fis deux fois le tour de l’atelier en sifflant, et je fus heureux de découvrir que je savais encore siffler. Je me souvins que c’était à Dresde que j’avais cultivé ce talent; je pensai au portrait de Rembrandt, et Rembrandt me fit rêver à Velazquez. Je crus entendre une voix qui disait:--C’est le seul dieu qui ne trompe pas.--J’ouvris le tiroir d’une table, j’en tirai une vieille pipe d’écume que j’avais héritée de mon père, je la bourrai, je l’allumai, et je me surpris à m’écrier:--Tonnelier de Beaune, votre fils se porte bien!--Puis je me rassis devant mon chevalet, je retouchai la draperie de mon Boabdil. Je dois confesser toutefois que ma brosse tremblait un peu, que jamais mon appui-main ne me fut si nécessaire.

Au bout d’une heure, on frappa de nouveau à la porte de la tour. Ce n’était cette fois ni M. de Mauserre, ni Meta;--je me trouvai face à face avec la plus effrontée, avec la plus basanée des gitanilles. Elle avait des yeux pareils à des taches d’encre et l’air sournois d’un oiseau de nuit que la lumière effare. Ayant rencontré le matin cette beauté parmi les traînards de la bande de bohémiens qui avaient tant fait aboyer nos dogues, je m’étais féru de sa diablerie, de ses grâces scélérates, et je l’avais invitée à venir poser dans mon atelier. Je m’empressai de l’introduire, enchanté qu’elle fût de parole. Le ciel m’envoyait en sa personne un modèle et une compagnie dont j’avais grand besoin. Tout en troussant mon croquis, je pris plaisir à causer avec elle. Je vous ai déjà dit, madame, que, quand j’ai rencontré dans le monde certaines vertus, il me vient au cœur de saintes tendresses pour la canaille. A la vérité, ce sont des transports assez dangereux.

Le soleil déclinait lorsque je levai la séance et sortis avec mon modèle. Comme nous traversions le terre-plein, j’aperçus au pied de l’escarpolette un objet brillant: c’était le médaillon de Lulu, qui l’avait perdu en se balançant. Je le ramassai, et au même instant j’avisai Meta au bout de la grande charmille. Elle s’avançait de notre côté, la tête penchée, promenant ses yeux autour d’elle et s’arrêtant par intervalles pour fureter dans les buissons. Je dis quelques mots à l’oreille de la bohémienne et je lui glissai une pièce d’or dans la main. Je n’eus pas besoin de m’expliquer tout au long; outre qu’elle avait de l’école, la pièce qu’elle tenait dans ses doigts crochus et qu’elle contemplait en souriant lui allumait le regard et l’intelligence. En la payant grassement, madame, on lui aurait fait apprendre le chinois en huit jours.

Nous étions, elle et moi, à demi masqués par un massif, Meta, que sa recherche absorbait, arriva jusqu’à dix pas de nous sans nous apercevoir.--Je me suis oublié dans ma promenade, dis-je tout haut à la gitanille. Il se fait tard; il faut remettre notre séance à demain.

La gouvernante de Lulu s’arrêta court, l’air interdit, évidemment ce n’était pas moi qu’elle cherchait dans les buissons. Elle parut peu charmée de la rencontre et se disposait à battre en retraite.--Lulu a perdu son médaillon, lui criai-je, le voici.--Elle me remercia et vint le prendre. Avant de le lui remettre:--Souffrez, lui dis-je, que je vous présente une fille de l’Égypte; n’est-elle pas charmante?

Cette figure moricaude ne lui revint pas. Elle la regarda d’un œil sévère et un peu inquiet; on eût dit une colombe à qui on demande son avis sur un corbeau.

--C’est une fille, repris-je, qui a tous les vices, mais qui ne manque pas d’honneur à sa façon. Si elle est menteuse comme un laquais de grande maison, elle n’est pas fausse, elle se donne à peu près pour ce qu’elle est. Elle ne croit ni Dieu ni diable; aussi ne les prend-elle jamais l’un pour l’autre. Quand elle les rencontrera dans l’autre monde, elle aura le plaisir de la surprise, et le bon Dieu lui dira: Gitanille, viens à ma droite; je m’accommode mieux des gens qui m’ignorent que de ceux qui me compromettent. Je vous accorde qu’elle est gourmande comme un brochet, amoureuse comme une chatte; remarquez pourtant qu’elle aime les hommes l’un après l’autre, que son cœur ne chante pas deux airs à la fois. Pour l’achever de peindre, elle a volé ce matin trois poules et deux canards; mais je vous donne ma parole qu’elle n’est jamais allée en maraude dans le bonheur des autres, qu’elle ne leur a jamais escroqué ce qu’ils aimaient.

Puis, me tournant vers la bohémienne:--Devineresse de mon cœur, lui dis-je, tu n’as pas lu Jean-Paul, ni son traité de l’éducation des femmes. Tu seras toujours incomplète et d’un terre-à-terre déplorable; mais je crois à ta sagacité dans les choses d’ici-bas. Tout à l’heure tu m’as annoncé ce qui doit se passer après-demain dans un cimetière où il y a des roses, maintenant fais-moi le plaisir de révéler sa destinée à la personne que voici.

Meta me lança un regard courroucé et essaya de s’enfuir. Je lui barrai le passage, je m’emparai de sa main gauche.--Gitanille, m’écriai-je, dis-moi le secret de cette main que je n’ai pas su deviner.

La fille de l’Égypte avança la tête, fit un geste de stupeur. Elle paraissait plongée dans une si vive admiration que Meta en fut frappée et que la curiosité la gagna; elle consentit à poser sa main dans celle de la bohémienne, tout en détournant son visage et en souriant de pitié, comme si elle se fût prêtée par complaisance à un enfantillage qu’elle réprouvait.

Je vous assure, madame, que c’était une scène à peindre. De son regard sinistre et profond, le corbeau avait magnétisé la colombe. Il chantait en espagnol d’une voix rauque, triomphante:--Petite belle, petite belle, toi dont les mains sont d’argent, tu es une colombe sans fiel; mais parfois tu deviens terrible comme une lionne d’Oran, comme une tigresse d’Ocagna. Tu as un signe au visage, qu’il est charmant! Doux Jésus, je crois voir briller la lune. Petite belle, Dieu vous préserve des chutes; il en est de dangereuses pour les dames qui veulent devenir princesses.

En ce moment, le soleil à son coucher éclairait vivement le château dont toutes les vitres étincellent. Les quatre tours à mâchicoulis et à échauguettes qui le flanquaient aux quatre coins, la terrasse bordée de balustres en marbre blanc et décorée de deux lions monumentaux qui vomissaient de l’eau par leurs mufles, le perron en fer à cheval, les baies cintrées de la façade traversées de larges meneaux en pierre, le grand attique à pilastres dont les arêtes se profilaient sur un ciel opale mêlé de vert, tout nageait dans une lumière éclatante et veloutée. La bohémienne chantait toujours:

Hermosita, hermosita, La de las manos de plata, Eres paloma sin hiel, Pero a veces eres brava. Un lunar tienes: qué lindo! Ay Jesus, qué luna clara!

Tout à coup, changeant de voix, elle s’écria sur une note claire:--Señorita, vous vivrez cent ans; il est des cœurs qui ne s’usent jamais.

Puis, faisant un geste grand comme le monde et embrassent dans le cercle que décrivait son index et le parc et le château, elle murmura doucement:--Ces chênes, ces charmilles, ces tours, ces girouettes, ces lions, tout cela, petite belle, sera un jour à vous.

Je contemplais fixement Meta. Je vis comme une longue flamme jaillir de ses yeux, sur lesquels elle se hâte d’abaisser ses paupières; elle sentit que mon regard était sur elle, et, perdant contenance, elle me tourna brusquement le dos pour me dérober son trouble et sa rougeur.

La gitanille ne lâcha pas sa main, qu’elle continuait d’examiner. Soudain elle fronça le sourcil, promena lentement son doigt sur deux lignes qui se croisaient, et dit avec un ricanement sauvage:--Señorita, un petit conseil: ne courez jamais deux lièvres à la fois.

A ces mots, elle prit ses jambes à son cou et détala le long de l’avenue, emportant sa pièce d’or qu’elle avait bien gagnée.

Meta fut, je crois, sur le point de la rappeler; mais, revenant à elle-même, elle surmonta son émotion en personne accoutumée à se commander, et, sans accepter le bras que je lui offrais, elle reprit le chemin du château. Je marchais à côté d’elle; il y avait dans son regard un pétillement singulier, et elle allait si vite qu’on eût dit qu’elle partait pour le bout du monde.

--Eh bien! lui dis-je, ma bohémienne n’est-elle pas gentille?

--Je ne comprends pas, me répondit-elle avec sa douceur ordinaire, qu’un homme tel que vous s’intéresse à une diseuse de bonne aventure et à son sot métier.

--Il n’est pas prouvé, repartis-je, que ce métier soit sot. Les uns croient à la chiromancie, les autres aux grands et aux petits prophètes, car il faut bien croire à quelque chose. Vous savez mieux que moi ce qu’on entend par les sorts bibliques, et je suis sûr que vous les pratiquez. Si peu biblique que je sois, je me suis permis ce matin d’ouvrir le saint livre au hasard, et comme votre avenir, qui est un peu le mien, m’occupe beaucoup, j’ai décidé que le passage sur lequel je tomberais se rapporterait à vous. Or voici le verset qu’a rencontré mon premier regard: «Dieu dit à Abraham: J’ai fait alliance avec toi, et je te donnerai la terre de Chanaan, où tu demeures comme étranger.» N’êtes-vous pas frappée de cette coïncidence? La Bible et les bohémiens semblent s’être donné le mot.

Elle me répondit sèchement:--Vous ne cherchez pas à me plaire, vous savez qu’il est un genre de plaisanterie que je ne puis souffrir.

Et, parlant ainsi, elle doubla le pas et arriva au château tout essoufflée. En gravissant le perron derrière elle, je fredonnais entre mes dents des vers de Henri Heine que vous connaissez: Sur les jolis yeux de ma bien-aimée, j’ai composé les plus belles romances, et sur sa petite bouche les meilleurs tercets, et sur ses petites joues les stances les plus magnifiques; si ma bien aimée avait un petit cœur, je composerais là-dessus un joli sonnet.»

V

Le lendemain, vers le soir, un domestique m’annonça que Mme de Mauserre m’attendait au salon. J’y trouvai une femme hors d’elle-même, qui dans son trouble ne pouvait rien dire, sinon: Ah! Tony, mon cher Tony, si vous saviez!... Craignant qu’on ne la surprît dans cet état, elle m’entraîna dans une pièce voisine qui lui servait de salon particulier. Elle se laissa tomber sur un sofa, et tira de sa poche, pour me la faire lire, une lettre qu’elle venait de recevoir de sa mère et qui contenait ces mots: «J’espère, Lucie, pouvoir t’apprendre très-prochainement la plus heureuse des nouvelles.»

--Que pensez-vous que cela signifie? me demanda-t-elle en attachant sur moi ses yeux, où se peignait le désordre de son esprit.

--Cela me paraît clair, lui dis-je, et me voilà aussi content que vous. Cela signifie?...

--Ne le dites pas, Tony, interrompit-elle en posant sa main devant ma bouche. Et pourtant, oui, vous ne vous trompez point, cela veut bien dire cela... J’étais si loin de m’y attendre que j’ai éprouvé tout à l’heure une surprise et, s’il faut que je le confesse, un transport de joie... N’est-ce pas mal à moi de me réjouir ainsi de la mort prochaine d’un homme que je devrais en ce moment soigner ou pleurer? Nous nous convenions peu, il m’a bien fait souffrir. Il fut gravement malade il y a trois ans; je lui écrivis que je lui pardonnais tout et que je le suppliais de me tout pardonner. Je vous assure, Tony, qu’il y avait du cœur dans cette lettre; il aurait dû se dire en la lisant: «Elle vaut mieux que je ne pensais.» Savez-vous de quoi il s’est avisé? Il m’a fait répondre par une de ses maîtresses, et cette réponse était si dure, si insultante, que j’en ai pleuré pendant huit jours. Maintenant je pleure encore, mais il y a de la joie dans mes larmes. Vrai, Tony, ne suis-je pas bien coupable?

--Je le suis plus que vous, car j’éprouve une joie sans mélange de ce qu’enfin ce vieux coquin a rendu à Dieu sa belle âme.

Elle m’adressa un geste suppliant.--Taisez-vous! Il y a des paroles qui portent malheur.--Pour en effacer l’effet, elle fit, ou peu s’en faut, l’éloge de son brutal.--D’ailleurs, poursuivit-elle, ai-je le droit de rien reprocher à personne? On pourrait me répliquer: Toi-même, qu’as-tu fait dans ta vie de si vertueux et de si rare? Cela serait bien répondu, car enfin, Tony, l’homme que nous évitons l’un et l’autre de nommer, tous ses torts se réduisent à s’être rendu aussi heureux que possible, et à sa façon, qui en vérité n’était pas belle. N’en ai-je pas fait tout autant? Un jour que j’étais triste, le bonheur a passé en chantant sous ma fenêtre, il m’a fait signe du doigt, et je l’ai suivi au fond de l’Italie, d’où il m’a ramenée aux Charmilles. Nous y voilà établis, lui et moi, chaque matin plus enchantés de vivre ensemble. Il y a des moments où je me demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter mon cher bonheur, et il me vient des inquiétudes, ne trouvant pas dans mon passé une seule action méritoire.

--Il y avait quelqu’un, interrompis-je, qui se vantait de n’avoir fait durant sa vie qu’une méchanceté; on lui répondit: Quand finira-t-elle? Vous, madame, vous n’avez à votre compte qu’une bonne action, laquelle consiste à faire tous les jours le bonheur de tout ce qui vous entoure, sans parler des pauvres.

--Oh! dit-elle, il n’y a d’actions vraiment bonnes que celles qui coûtent. Vous êtes trop indulgent, Tony. Je vous assure que, si Dieu ne consultait que sa justice, au lieu d’une heureuse nouvelle il m’enverrait l’un de ces jours quelque gros chagrin.

--Et moi, je soutiens qu’il y a une justice au ciel, puisque le coquin dont le nom nous déplaît à prononcer s’est décidé à crever. Un seul point m’inquiète, la chose n’est pas encore faite. Nous disposons de la peau de l’ours; au diable, s’il s’avisait de ressusciter!

--Cela est vrai, fit-elle vivement. Ma pauvre mère n’est que trop sujette à prendre ses désirs pour des réalités; elle m’a donné déjà plus d’une fois de fausses alertes, et je suis une folle de me monter la tête sur un mot en l’air, qui après tout ne dit rien. Je ferai mieux, n’est-ce pas, Tony? de ne point parler de cette lettre à M. de Mauserre. Il serait fou de joie, et, s’il apprenait demain qu’il s’est réjoui trop tôt, son chagrin serait bien amer.

--Oh! bien amer! répétai-je en articulant et martelant chaque mot avec énergie.

Elle renversa sur le coussin sa charmante tête, et resta quelques secondes les yeux fermés, rongeant du bout des dents la dentelle de son mouchoir; puis, s’étant redressée:--On m’accuse, continua-t-elle, vous tout le premier, de n’être qu’une paresseuse. On a raison, c’est un vice de naissance. Pourtant, dans mes longues paresses, ma tête ne chôme pas, mes pensées vont toujours. Allez, je suis moins étourdie, moins insouciante qu’on ne se l’imagine. Il n’est pas de jour où je ne dise: Étais-je digne qu’il me sacrifiât son avenir? Ce qui me console un peu, mais bien peu, c’est qu’à Dresde je n’ai rien épargné pour le faire renoncer à moi. Il me jura qu’il n’aurait jamais de regrets, et en vérité je ne crois pas qu’il en ait. Mon grand défaut après ma paresse, c’est que je suis trop sensible aux jugements du monde. Bien souvent j’ai été tentée de dire à M. de Mauserre: Allons à Paris, vous y serez dans le centre de tout ce qui vous intéresse et de vos études favorites. Le courage m’a failli, Paris m’épouvante, il me semble que j’y lirais mon histoire dans les regards de celui-ci et de celui-là. Décidément mes yeux ont peur des yeux des autres.--Et, joignant les mains:--Ah! Tony, si un jour j’étais sa femme! Si un jour, mon bras autour du sien, il faisait sa rentrée dans le monde et bientôt après dans les affaires!...

--Ayez confiance, lui dis-je; ce temps viendra.

Elle se leva, passa ses doigts dans son admirable chevelure d’un brun fauve. Ses cheveux, madame, frisaient si naturellement qu’à vrai dire elle n’avait pas besoin de se coiffer, elle secouait la tête et c’était fait.--Je voudrais être belle ce jour-là, reprit-elle, et que M. de Mauserre fût fier de moi, que tout le monde se récriât et dit: Il a fait une grande folie, mais cette folie n’était pas une sottise... Hélas! c’est moi qui suis folle!--Et me montrant son portrait, qui nous faisait face:--Ou bien vous m’avez indignement flattée il y a cinq ans, où bien j’ai beaucoup perdu. Qu’en pensez-vous?

Tour à tour elle se regardait dans la glace ou levait les yeux sur le portrait en hochant la tête, ce qui ne l’empêcha pas de s’écrier:--Après tout, il me semble que je ne suis pas encore laide à faire peur.

--Vous êtes la plus candide, la plus innocente, la plus aimante et la plus jolie de toutes les femmes, lui dis-je en lui baisant la main avec une effusion dont elle ne soupçonna pas le motif.

Je m’aperçus, comme je relevais le menton, que la porte s’était ouverte, et que Meta venait d’entrer dans la chambre. Quand elle le voulait, elle avait le marcher si léger et si subtil qu’on ne l’entendait pas venir. En ce moment elle me parut laide. Il est des sites qui n’ont rien d’enchanteur par eux-mêmes et que rendent délicieux certains jeux de la lumière, à ce point qu’on les préfère à des paysages plus gracieux et plus riants. L’âme aussi a sa lumière qui transforme un visage, et c’est pour cela qu’à de certaines heures Meta me semblait ravissante; mais j’avais remarqué qu’elle était rarement à son avantage auprès de Mme de Mauserre, non par l’effet d’une comparaison impossible à faire, mais parce qu’elle ressentait en sa présence de la gêne, de la contrainte, un secret malaise dont elle était occupée à se cacher. J’en savais la raison depuis peu.

Elle nous regardait avec surprise, l’expression de sa figure était à la fois dure et embarrassée.--Savez-vous, lui demandai-je, de quoi nous parlions? Mme de Mauserre me soutient qu’elle est moins jolie que son portrait.

--Celui qui a fait le portrait est un grand artiste, répondit-elle; celui qui a fait le modèle est plus qu’un artiste.

--C’est une affaire à débrouiller entre le bon Dieu et moi, repris-je; mais les portraits ont l’avantage de ne pas vieillir, et Mme de Mauserre prétend qu’elle est en train de devenir une vieille femme de trente ans.

--Ah! madame, de nous deux, c’est moi qui suis la vieille femme, et je n’ai que vingt-quatre ans, répondit-elle avec un accent de mélancolie.

--Vous êtes l’un et l’autre de vils flatteurs, fit Mme de Mauserre. Nous parlions, ma chère, d’autre chose encore; j’ai reçu une lettre...

--Madame, interrompis-je en lui faisant de gros yeux, le roi Louis XIV avait coutume de dire qu’il ne faut pas se vanter trop tôt de l’avenir parce qu’on dérobe à l’événement la grâce de la nouveauté.

--Voilà ce que pensait le roi Louis XIV, repartit Meta; mais l’opinion de M. Flamerin est qu’il est bon de ne pas se fier à tout le monde.

--Que dites-vous là? s’écria Mme de Mauserre. A qui me fierais-je si ce n’est à vous? Tenez, lisez bien vite cette lettre; je suis sûr que vous partagerez l’émotion qu’elle m’a causée.

Elle n’eut pas le temps de la lui remettre ni d’ajouter un mot; la cloche du dîner sonna, et Lulu, qui avait faim, accourut nous appeler. Pendant le repas, M. d’Arci donna carrière à son humeur taquine et pointue. Soit distraction, soit renchérissement de modestie, Meta était venue à table dans sa robe grise du matin; il lui en fit la guerre et lui demanda pourquoi elle aimait tant le gris, si c’était à titre de sœur grise. Elle le remercia de l’attention qu’il faisait à sa toilette et lui répondit que de tout temps on l’avait surnommée Maüschen, qu’elle était née souris, que souris elle mourrait, et qu’elle aimait à en porter la livrée.--Voilà, dit-il, qui m’explique bien des choses. J’ai toujours pensé qu’il y a deux sortes d’ambitieux, les dévorants et les rongeurs; les premiers happent le morceau, les autres le grignottent à petits coups de dent.

--A l’application, monsieur! lui dit-elle avec un peu d’impatience.

--Oh! fit-il, votre ambition est fort louable, vous vous piquez de conquérir tous les cœurs; depuis Lulu jusqu’à moi, il n’est personne ici qui ne vous adore.

--Son secret est bien simple, dit Mme de Mauserre; elle passe sa vie à s’oublier pour penser aux autres.

--C’est précisément ce que je voulais dire, répliqua-t-il en vidant son verre.

L’instant d’après, il critiqua le nœud de ruban brun que Mlle Holdenis avait mis dans ses cheveux, il affirma que le brun et le gris n’allaient pas ensemble, que l’un est une couleur franche, l’autre une couleur sournoise, et il s’en remit à mon arbitrage. Je n’eus pas le temps de prononcer. M. de Mauserre lui reprocha d’être l’esprit le plus gloseur et le plus décisif qu’il eût jamais connu, et M. d’Arci rengaina son compliment; il savait par expérience jusqu’où il pouvait aller.

Deux heures plus tard, nous étions au salon. Meta venait de sortir pour aller coucher Lulu. Un domestique entre, remet un pli à Mme de Mauserre. Elle l’ouvre, pousse un grand cri; elle pleurait d’un œil, riait de l’autre. Elle se leva, et d’un pas chancelant courut se jeter au cou de M. de Mauserre; ses sanglots étouffaient sa voix. Enfin elle réussit à dire:--Alphonse, me voilà libre.

Il se dégagea un peu vivement, la curiosité rend impatient. Il se saisit de la dépêche et fit un haut-le-corps: la surprise produit de ces effets. Puis il ouvrit ses bras à sa femme en s’écriant:--Il nous a bien fait attendre.

Comme vous voyez, madame, il est faux que le premier mouvement soit toujours le meilleur. Sur ces entrefaites, Meta rentra au salon, Mme de Mauserre s’élança vers elle, lui tendant le pli et lui criant:--Mais arrivez donc, mademoiselle!

Meta lut à son tour. Si elle était maîtresse de sa langue, elle l’était moins de son visage, et, pour employer un vieux mot, elle ne commandait pas toujours à ses petits esprits; ils la trahissaient quelquefois. J’avais cru voir la veille une flamme jaillir de ses yeux; je la vis en cet instant devenir pâle comme la mort, et je crus qu’elle allait se trouver mal. M. d’Arci la regardait comme moi, il avait aux lèvres un sourire noir. Elle eut la ressource de se jeter à corps perdu sur Mme de Mauserre et de l’embrasser si longuement que M. d’Arci finit par lui dire:--Permettez, mademoiselle, on embrasse les gens, on ne les étouffe pas.--Puis, décrivant un quart de cercle.--Chère madame, ajouta-t-il, veuillez agréer les félicitations de votre gendre.

--Merci, lui répondit Mme de Mauserre; mais nous avons encore devant nous dix mois d’attente.

--Ainsi le veut la loi, dit M. de Mauserre d’un ton résigné.

La pauvre femme nous embrassa tous à la ronde et se sauva dans sa chambre, où elle s’enferma seule. Son bonheur lui donnait des scrupules, sa joie lui faisait peur; elle éprouvait le besoin de la cacher, et, comme elle le disait, de n’en parler qu’à celui qui comprend tout.

M. d’Arci ne cachait pas la sienne; elle était bruyante à ce point que pour une raison ou pour une autre elle devint importune à tout le monde. M. de Mauserre s’empara d’un journal; je pris une feuille de papier et me mis à dessiner. Une ombre vint s’interposer entre la lampe et mon crayon. Je levai les yeux; Meta était debout auprès de moi. Elle n’était plus laide; elle avait le teint animé, l’air coquet, une langueur fiévreuse dans le regard.