Meta Holdenis

Part 6

Chapter 63,917 wordsPublic domain

Elle me répondit que, si elle l’avait sue plus tôt, elle ne serait sans doute jamais venue aux Charmilles, parce qu’elle n’aurait pu triompher des scrupules de son pauvre père. Je fis à part moi la réflexion que son pauvre père était un drôle d’homme pour se donner le luxe d’avoir des scrupules, et que, quand je serais en ménage, je ne permettrais pas à sa conscience de fréquenter chez moi. Puis elle me cita le proverbe allemand qui dit: «Qui me donne le pain je chanterai sa chanson, _wess’ Brod ich esse, dess’ Lied ich singe_.»--Il est difficile de persuader au monde, ajouta-t-elle, qu’on désapprouve les principes des gens qu’on aime et qu’on sert.--Je lui répondis que le soin de sa réputation regardait avant tout Tony Flamerin, qu’elle n’avait rien à craindre de ce côté, qu’au surplus M. et Mme de Mauserre n’avaient point péché par principe, qu’une cruelle fatalité les empêchait seule de s’épouser, et que le jour où la mairie leur ouvrirait sa porte serait le plus beau de leur vie.

Elle était en humeur de sermonner, ce qu’elle faisait d’un petit ton docte et convaincu qui n’était point désagréable.--C’est une tâche bien délicate, me dit-elle, que d’élever un enfant qui doit sa naissance à une faute. Comment lui apprendre à concilier le respect de la loi divine et celui qu’il doit à ses parents?--Je lui représentai que Lulu était fort jeunette encore, que je ne voyais pas l’urgente nécessité de lui expliquer le septième commandement.

Après être demeurée quelques instants silencieuse, elle s’écria:--Je voudrais m’en aller, que je ne le pourrais plus. Un mois m’a suffi pour m’attacher si fort à cette enfant qu’il m’en coûterait beaucoup de la quitter. Il me semble que je suis responsable devant Dieu de sa chère petite âme.

--Responsable, lui dis-je, jusqu’au 1er septembre. Au reste, il y a manière de s’arranger, et si le cœur vous en dit, vous pourrez après notre mariage vous occuper encore de cette demoiselle. Elle passera les hivers à Paris, nous viendrons passer l’été aux Charmilles. Voyez si je suis un mari complaisant.

Elle n’eut pas l’air de m’entendre; elle continuait de fouiller la terre avec son pied. Elle me questionna sur certains détails de mon histoire que j’avais passés légèrement et qui l’intéressaient fort.--C’est un vrai roman, fit-elle; mais les seules aventures qui me plaisent sont celles où le héros et l’héroïne sont pauvres; M. et Mme de Mauserre sont tous les deux riches, très-riches, n’est-ce pas?

--Mme de Mauserre a laissé sa dot entre les griffes de son premier mari, mais depuis elle a hérité de son père.

--A qui appartiennent les Charmilles?

--A M. de Mauserre, qui possède en outre deux maisons à Paris. Au risque de lui faire perdre à jamais votre estime, je dois vous confesser que le pauvre homme a deux cent mille livres de rente.

--Vous prononcez le mot de rente avec quelque emphase, dit-elle en souriant; il vous remplit la bouche. Je vous le répète, toute petite je ne goûtais déjà que les romans où la faim épouse la soif. Celui que vous m’avez conté m’agréerait davantage, si M. et Mme de Mauserre s’étaient enfuis ensemble pour aller vivre dans un méchant taudis où ils auraient travaillé en s’aimant. Sainte pauvreté! s’écria-t-elle avec une certaine exaltation, vous purifiez tout! vous remplacez l’innocence! vous êtes la poésie et le bonheur!

J’allais lui répliquer; Lulu nous rejoignit sans qu’on l’eût appelée. Meta fit quelques pas au-devant d’elle, et, l’enlevant dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une impétuosité de tendresse qui eût charmé Mme de Mauserre. Nous regagnâmes la voiture, où on me fit une place. L’enfant ne tarda pas à hocher la tête et à s’endormir; Meta la coucha sur ses genoux. A plusieurs reprises, j’essayai de renouer l’entretien; elle me répondit d’un air distrait. Elle regardait vaguement dans la campagne; décidément elle était rêveuse.

Quand nous atteignîmes la grille du château:--Croyez-vous, me demanda-t-elle tout à coup, que M. et Mme de Mauserre soient heureux?

--Ils le seraient davantage, s’ils pouvaient s’épouser; mais on s’accoutume à tout.

--L’homme est né pour l’ordre, repartit-elle, et, quand il l’oublie, l’ordre se venge.

Il me parut qu’elle tournait trop au grave. Je lui chatouillai les lèvres avec la pointe d’une bardane que j’avais rapportée du cimetière.--Ce qui me rassure pour cette maison de désordre, lui dis-je, c’est que vos armoires lui feront trouver grâce devant le Seigneur. Elles sont si bien rangées que du plus haut des cieux l’armée des chérubins prend un plaisir extrême à les contempler.

Elle m’arracha des mains ma bardane et me répliqua:--Si vous voulez me plaire, tâchez d’être moins Français et moins artiste.--Elle ajouta:--Promettez-moi que vous ne parlerez à personne de ce qui s’est passé aujourd’hui entre nous, et que vous ne m’en reparlerez pas à moi-même avant le 1er septembre.

Je lui répondis par un des quatre vers qu’elle avait admirés.--N’ayez crainte, lui dis-je;

Content de son bonheur, il sut le renfermer.

A table et pendant toute la soirée, elle redoubla d’attentions respectueuses pour Mme de Mauserre; elle semblait vouloir lui prouver que, bien qu’elle sût tout, elle ne la considérait et ne l’aimait pas moins. Elle en fit trop; en lui souhaitant une bonne nuit, elle lui prit la main et la porta humblement à ses lèvres.--Ah! ma chère, lui dit Mme de Mauserre, depuis que vous êtes ici, voilà la première fois que vous faites quelque chose qui me déplaît; je veux vous apprendre comment on s’embrasse entre amies.--Et elle la baisa tendrement sur les deux joues.

IV

Quoique Meta Holdenis fût si savante dans l’emploi du temps qu’elle en avait de reste pour tout, elle ne trouva pas en six semaines le moment de causer une seconde fois tête à tête avec votre serviteur. Elle n’avait pas l’air de m’éviter; mais elle ne me cherchait pas. Une institutrice ne saurait trop s’observer.

D’ailleurs il lui était venu un surcroît d’occupation. M. d’Arci nous quitta pour aller passer quelque temps dans une terre qu’il avait héritée en Touraine, et Mme d’Arci fut l’y rejoindre quelques jours après. Son père la vit partir avec regret. Il avait presque terminé les deux premiers volumes de son histoire de Florence, et il songeait à les faire imprimer dès qu’il aurait achevé la mise au net. Comme on lui ordonnait de ménager ses yeux, qu’il avait fort délicats, sa fille s’était chargée de recopier son manuscrit plein de ratures, de surcharges et d’apostilles; elle savait se reconnaître dans ce grimoire. Après son départ, il voulut prendre un secrétaire. Meta lui offrit ses services; il les refusa d’abord, finit par les accepter. Il fut bientôt dans l’enchantement de son nouveau copiste. Meta avait une plus belle main et plus d’intelligence encore que Mme d’Arci,--et ce qui le toucha davantage, elle prit tant de goût pour sa noble besogne qu’elle avait peine à s’en arracher. Elle trouvait l’histoire de Florence admirable et l’historien un très-grand homme. Ce sont des choses qu’un auteur ne craint pas de s’entendre répéter: on en connaît qui regrettent de ne pouvoir faire des rentes à tous ceux qui les admirent; mais tout le monde n’a pas au même degré le talent de l’admiration. La voix, le geste, ne suffisent pas; il faut que le regard s’en mêle, qu’il accentue l’éloge, et que ses caresses infligent à la modestie du patient un délicieux supplice. Le regard de Meta était parlant. Saint-Simon a dit d’une grande dame de son temps, qui s’est mêlée de très-grandes affaires, qu’elle était «brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait.» Meta Holdenis ressemblait beaucoup à cette grande dame.

Elle rendit à M. de Mauserre un autre service plus essentiel encore: elle lui sauva la vie ou à peu près. Ses nerfs le tourmentaient par intervalles. Le remède dont il usait pour se soulager était de sortir le soir à cheval et de s’en aller courir la campagne; la fatigue amenait le sommeil. Dans une de ses promenades nocturnes, il se refroidit, et ce refroidissement dégénéra en une pleurésie qui devint alarmante. Mme de Mauserre voulut d’abord le soigner et le veiller seule; ses forces furent bientôt épuisées, elle dut se faire aider par Meta. Le mal empirant, elle fut dévorée d’inquiétudes qu’elle ne savait ni maîtriser ni dissimuler, et le médecin lui enjoignit de ne plus approcher le malade. Il fut question de rappeler Mme d’Arci; Meta assura qu’elle suffirait à tout et tint parole. Quand il eut connu le charme d’être soigné par elle, M. de Mauserre, qui dans ses maladies était un véritable enfant gâté, ne voulut plus prendre de remèdes que de sa main ni souffrir que personne autre pénétrât dans sa chambre. Non-seulement elle possédait quelques lumières en médecine et le génie des potions, des lochs et des juleps, ayant traité ses frères et ses sœurs dans plusieurs cas assez graves,--elle avait aussi la douceur, la patience, le pied léger, la main souple et l’infatigable sourire d’une garde-malade accomplie. Ses lassitudes étaient courtes. Après une nuit blanche, elle s’endormait sur une chaise et se réveillait au bout d’une heure, fraîche, alerte, aussi dispose, aussi allante que devant. Voilà ce que c’est que d’aimer Dieu et le prochain: ces sentiments opèrent des miracles.

Tant de peines furent récompensées. M. de Mauserre entra en convalescence et se rétablit rapidement, comme il arrive aux natures nerveuses, lesquelles tombent et se relèvent tout d’un coup. Un matin, après déjeuner, appuyé sur le bras de Mlle Holdenis, qui portait à son autre bras un pliant, et précédé de Lulu, qui avait promis d’être sage comme un enfant de chœur, il réussit, moyennant quelques haltes, à faire le grand tour du parc. Mme de Mauserre ne pouvait assez remercier Meta de ses soins et de son dévoûment. Voulant lui donner une faible marque de sa gratitude, elle pria Mme d’Arci, qui à son retour devait passer par Lyon, d’y acheter la plus jolie montre qu’elle pourrait trouver, enrichie de brillants, pour remplacer l’humble petite montre d’argent qui marquait à cette aimable fille les heures d’une vie si utilement occupée.

Le jour même où M. et Mme d’Arci arrivèrent aux Charmilles, je dus partir à mon tour; j’étais rappelé à Paris par un tableau que l’acheteur réclamait et que je ne voulais pas livrer sans y avoir fait les dernières retouches. Meta, que je vis un instant avant mon départ, me souhaita un heureux voyage; elle ne me demanda pas quand je reviendrais, et je la trouvai un peu trop discrète. J’étais depuis huit jours dans mon atelier de la rue de Douai quand Mme d’Arci m’écrivit pour me charger d’une commission. La dernière ligne de sa lettre était ainsi conçue:--«Nous avons des raisons particulières, mon mari et moi, de souhaiter que vous reveniez le plus tôt possible.»--Ce post-scriptum me surprit; je ne me savais pas si nécessaire au bonheur de Mme d’Arci. Je m’étais proposé de ne retourner aux Charmilles qu’à la fin du mois. J’avançai mon départ de quelques jours, et en arrivant au château je rencontrai sur le perron Mme d’Arci, qui me dit à demi-voix:--Il se passe ici certaines choses qui nous déplaisent.

--Que voulez-vous dire? lui demandai-je.

--N’en croyez que vos yeux, me répondit-elle. Je souhaite que nous nous trompions.

A la vérité, il ne se passait rien aux Charmilles qui fût digne de remarque; mais quoi qu’en dise l’arithmétique, des riens additionnés finissent quelquefois par être quelque chose. M. de Mauserre, tout à fait remis, s’occupait de son histoire de Florence, et malgré le retour de sa fille il ne l’avait pas rétablie dans sa charge de copiste;--je vous ai dit que Meta avait une plus belle main que Mme d’Arci. J’observai encore qu’il avait l’habitude de faire chaque jour après son déjeuner une grande promenade dans le parc, qui durait quelquefois deux heures. Meta seule et Lulu l’accompagnaient; quelque indiscret se mettait-il de la partie, il faisait sentir à l’intrus par son air froid et préoccupé qu’il était de trop. Il faut convenir que son caractère était plus inégal qu’avant sa maladie; il était souvent sombre, taciturne; à ses mélancolies succédaient des gaîtés un peu forcées. Quand un homme a eu la pleurésie, il est tout simple que son humeur s’en ressente, et il faut pardonner beaucoup à un historien qui s’évertue à éclaircir quelques points controversés de la conjuration des Pazzi. Meta elle-même n’était pas dans son assiette ordinaire. Elle avait des absences pendant lesquelles, laissant trotter ses yeux, elle regardait voler les mouches. A d’autres moments, on remarquait en elle quelque chose d’agité, d’un peu tendu, et des longueurs de respiration à faire croire qu’il n’y avait pas assez d’air dans la chambre pour ses poumons ou pour ses espérances;--mais il fallait être M. d’Arci pour se figurer qu’elle espérait quelque chose. Il était plus naturel de penser que ses fatigues de garde-malade et ses nuits blanches avaient pris sur sa santé.

Le soir de mon arrivée, comme elle chantait d’une manière ravissante je ne sais plus quel air de _Don Juan_, elle eut une attaque de nerfs. Elle devint très-pâle, se renversa brusquement en arrière. Par bonheur, M. de Mauserre se trouva juste à point derrière son escabeau pour la recevoir et l’emporter dans un fauteuil. Le moyen de transporter une femme sans la prendre par la taille? Peut-être, après avoir déposé son fardeau, fut-il un peu long à dégager ses bras; à cinquante ans, on n’a pas l’agilité d’un jeune homme. Le lendemain, l’impitoyable M. d’Arci se permit de plaisanter Meta sur son évanouissement; son beau-père releva vertement ses brocards.

Ce qui me parut certain, c’est que Mme de Mauserre n’entendait malice à rien de tout cela; elle avait son visage, sa beauté, son sourire de tous les jours. Elle croyait en son mari comme vous pouvez croire en Dieu, madame; elle le tenait pour un être surnaturel, supérieur à toutes les communes faiblesses, dont la loyauté était aussi inviolable que la parole de Jupiter quand il avait juré par le Styx. Et puis cette âme de cristal s’imaginait que tout le monde était transparent comme elle, et que ce qu’on lui cachait n’existait pas;--mais lui cachait-on quelque chose? J’étais disposé à croire que Mme d’Arci épousait trop aveuglément les préventions de son mari. M. de Mauserre lui avait dit un jour devant moi:--Oh! vous, ma chère, si M. d’Arci vous affirmait de son ton décisif qu’il aperçoit les astres en plein midi, après une courte hésitation vous verriez distinctement toute la voie lactée sans qu’il y manquât une étoile.

Le 29 août, dans l’après-midi, je me rendis à mon atelier, qui, comme vous le savez, était au premier étage d’une tour isolée et à quelques centaines de pas du château. Je m’étais remis avec ardeur à mon tableau de Boabdil. Pour être sûr que personne ne viendrait me déranger dans mon travail, je fermai au verrou la porte du donjon, et je retirai la clé de la serrure. Je peignais depuis une demi-heure lorsque le vent m’apporta par ma fenêtre entr’ouverte un murmure de voix et de pas. C’étaient M. de Mauserre et Meta, qui, accompagnés de l’enfant et de sa bonne, revenaient de leur promenade accoutumée. La tour occupait le milieu d’un terre-plein qui avait vue sur le château; à l’un des bouts, il y avait un hamac et une escarpolette. Lulu pria sa bonne de la balancer; je n’entendis d’abord que ses bruyants éclats de rire. Bientôt il me parut que deux personnes s’approchaient. Elles frappèrent à la porte, tâchèrent d’ouvrir; je demeurai coi. On se retira, jugeant que l’atelier était vide: il renfermait pourtant une paire d’oreilles très-attentives et qui pensaient avoir le droit de l’être.

Pendant que Lulu se balançait, les deux personnes qui n’avaient pu s’introduire dans la tour commencèrent d’arpenter l’esplanade. Comme elles revenaient sur leurs pas, j’attrapai à la volée quelques bribes de leur conversation. Ce ne furent d’abord que des mots décousus, puis une phrase tout entière prononcée par une voix très-douce: «Jamais personne n’a si bien connu les hommes.»

On se rapprocha encore, et on fit une halte juste sous ma fenêtre. La même voix douce se prit à dire:--Ah! monsieur, vous êtes né non-seulement pour écrire l’histoire, mais pour en faire. Que ne suis-je reine ou impératrice? C’est aux Charmilles que je viendrais chercher mon premier ministre. Je l’arracherais à sa retraite en lui disant que les hommes supérieurs se doivent à la société, que Dieu ne leur permet pas d’enfouir les talents qu’il leur a donnés.

M. de Mauserre répliqua vivement:--Vous êtes cruelle. Ne voyez-vous pas que vous rouvrez une plaie mal fermée?

--Pardonnez-moi, répondit-elle avec un accent de contrition. J’ai parlé trop vite, j’avais oublié...

--Vous avez le droit de me faire souffrir, interrompit-il. Ne vous dois-je pas la vie?

Il y eut un silence, après lequel M. de Mauserre parla longtemps à voix basse. Son discours fut perdu pour moi, hors la conclusion, qu’il prononça d’un ton appuyé:--Quand j’ai fait ce sacrifice, je n’en avais pas mesuré l’étendue.

Là-dessus, ils se remirent on marche.--Voilà donc de quoi l’on s’entretient quand on se promène dans le parc! pensai-je en ramassant mon pinceau, que j’avais laissé tomber.

Quelques minutes après, ils étaient de nouveau sous ma fenêtre, et de nouveau je prêtai l’oreille.--Vous parlez de compensations, disait M. de Mauserre. Je n’en connais qu’une, c’est qu’on finit par vieillir, et qu’il arrive un temps où on ne se juge plus digne de ses propres regrets.

--N’y comptez pas, monsieur; ce temps ne viendra pas de sitôt.

--Oh! bien, quel âge me donnez-vous donc?

--Je ne sais... Vous devez avoir, Mme de Mauserre et vous, elle un peu moins, vous un peu plus de quarante ans.

Il se mit à rire d’un petit rire qui partait d’un cœur épanoui.--Vous ne vous y connaissez pas; ôtez-lui-en dix et ajoutez-m’en douze, et vous aurez notre compte à tous les deux.

--Que votre visage est menteur! fit-elle; mais je l’accuse à tort, il dit vrai. Vous avez l’éternelle jeunesse du cœur et de l’esprit, et jamais vous n’aurez d’âge.--Elle s’interrompit pour crier à la bonne, qui balançait Lulu:--Prenez garde! pas si haut!--Puis elle reprit:--La voici, la vraie compensation. Vous revivez dans cette chère enfant, qui vous ressemble, qui ne tient que de vous. Hélas! je touche à une autre plaie. Puisse-t-elle bientôt se fermer, celle-là, et le jour venir où Lulu sera tout à fait votre fille!

Il assena un grand coup de sa canne contre le seuil de la tour et répondit d’un ton bref:--Si vous connaissiez le code, vous sauriez que c’est impossible.

Ils restèrent si longtemps hors de portée de mes oreilles, que je crus que je n’entendrais plus rien. C’eût été dommage; leur conversation m’intéressait. Heureusement Lulu ne s’intéressait pas moins à son escarpolette; il en résulta qu’ils eurent le temps de faire encore un tour, et que cinq minutes plus tard j’ouïs une voix grave qui disait:--Vous croyez qu’elle souffre, elle aussi?

--Elle est si bonne, monsieur, repartit une voix filée, qu’elle vous cache ses regrets, son ennui, son chagrin. Elle était faite pour le monde, pour y briller, pour y être admirée. A en juger par son portrait, elle a dû être merveilleusement belle.

Je fus sur le point de courir à la fenêtre et de leur crier:--Ne vous en déplaise, c’est encore la plus jolie femme de France.--Je n’en fis rien, et M. de Mauserre eut le loisir d’adresser à Meta je ne sais quelle question. Elle répondit:--Vous m’embarrassez, monsieur. L’amour est si exigeant, si égoïste, qu’il fait rarement le compte des sacrifices qu’il impose. Il me semble pourtant que, si j’avais l’affreux malheur d’être un empêchement à la carrière de l’homme que j’aimerais, Dieu me donnerait la force de me séparer de lui, de me sacrifier, heureuse si sa reconnaissance et son affection venaient quelquefois me chercher dans ma solitude.

Cette fois il m’échappa de dire à demi-voix:--Voyez la langue de serpent!

--Je crois qu’on a parlé, fit M. de Mauserre,--et il cria:--Tony, êtes-vous ici?--Je ne soufflai mot.--Vous vous êtes trompé, je n’ai rien entendu, lui répondit Meta.

Peu après, elle appela Lulu et lui représenta qu’il était temps de retourner au château. Comme l’enfant ne faisait pas mine de quitter son jeu, elle courut la chercher et donna l’ordre à la bonne de l’emmener; puis elle vint retrouver M. de Mauserre, qui l’avait attendue, assis, je crois, sur un banc de pierre à quelques pas de la tour.

--Monsieur, lui dit-elle, j’ai une confidence à vous faire, un conseil à vous demander. Je ne sais si j’en aurai le courage.

Il repartit du ton le plus gracieux:--Je n’ai rien de caché pour vous, et je serais heureux de penser que je possède toute votre confiance comme vous avez la mienne.

Elle s’embarrassa dans un long préambule qu’il la supplia d’abréger.--Que signifie ce tortillage? Arrivons au fait, je vous prie, lui disait-il.--Enfin elle se résolut à entamer son récit, parlant si bas qu’à grand’peine quelques syllabes parvenaient à mon oreille. Il me parut qu’à plusieurs reprises elle prononçait mon nom. M. de Mauserre était fort ému de son histoire; il s’écriait de temps en temps:--Est-ce bien possible? j’étais à mille lieues de me douter d’une chose pareille.

Quand elle eut fini, comme il gardait le silence, elle lui demanda si à son insu elle avait laissé échapper quelque mot qui pût le chagriner ou l’offenser. Il lui répliqua brusquement:--Que vous conseille votre cœur?

--Que sais-je? répondit-elle; je crains de le mal comprendre.

Après une nouvelle pause:--Aimez-vous Tony ou ne l’aimez-vous pas? reprit-il avec la même vivacité où perçait la colère.

La réponse fut si indistincte qu’à mon vif regret je ne pus la saisir.

--Vous voulez donc que je vous conseille? fit-il d’un ton radouci. A mon tour, je suis embarrassé. Vous parliez tout à l’heure de l’égoïsme de l’amour; l’amitié a le sien. Il n’y a que trois mois que nous nous connaissons, et votre société m’est devenue une si douce habitude que je frémis à l’idée d’y renoncer, si vif est pour moi le charme de nos chères causeries. Pourtant je veux m’oublier pour ne consulter que votre intérêt. Je suis très-attaché à l’homme dont vous parlez; il m’a rendu des services que je n’oublierai pas. Quel que soit son mérite, je doute que vous fussiez heureuse avec lui. Il est artiste, il l’est dans l’âme; la peinture et la gloire sont ses deux maîtresses, sa femme ne passera qu’après. Souffrez que je vous dise toute ma pensée: vous seriez quelque temps son joujou, pour ne plus être ensuite que sa ménagère. Mon amitié vous souhaite un mari qui ait avec vous une parfaite conformité de goûts et de sentiments, qui sache tout ce que vous valez, un homme capable d’apprécier votre rare intelligence, votre caractère à la fois si solide et si souple, cette charmante complaisance de votre esprit qui sait entrer dans les pensées qui vous sont le plus étrangères et vivre, pour ainsi dire, dans l’esprit d’autrui. Ce mari, vous le rencontrerez un jour, et il fera de vous sa compagnie favorite, la confidente de toutes ses pensées, sa conseillère et son amie dans le sens le plus intime et le plus doux de ce mot.

Ces dernières paroles furent prononcées avec tant de chaleur que Meta parut s’attendrir.

--Ainsi vous m’engagez à refuser? s’écria-t-elle. Je n’ai plus que trois jours pour me décider.

--Voulez-vous m’en croire? le 1er septembre n’allez pas à Ville-Moirieu. Ce sera le mieux. Il vous est facile d’éviter ici tout tête-à-tête avec M. Flamerin; s’il devenait trop pressant, vous me chargeriez de m’expliquer avec lui.

--Qu’il soit fait comme vous l’entendrez! répondit-elle du ton soumis d’une carmélite qui prononce ses vœux.