Marie-Rose au couvent

Part 9

Chapter 93,693 wordsPublic domain

L’année de Marie-Rose, M. l’abbé fit cadeau à son catéchisme de première communion, d’un joli petit cochon d’Inde qui fut baptisé de ce nom légèrement prétentieux: «le Phénix».

Marie-Rose ne fut jamais folle de cet animal. Son museau drôlet, son poil soyeux, ses yeux en «bouton de bottine», la laissèrent indifférente. Mais elle s’amusa prodigieusement des méfaits qu’on lui fit commettre et qu’elle était la première à imaginer.

Le Phénix loge habituellement dans une caisse Sous la Barrière. Mais comme on a la permission de l’emporter aux Capucins, il se trouve à la tête d’un panier de voyage, lequel panier sert parfois pour l’introduire dans la classe de travail manuel dont il est chassé honteusement dès que l’on s’aperçoit de sa présence.

Le comble du grief est quand on le lâche dans les carrés de légumes pour qu’il s’y ébatte et y trouve pâture. La maraude ne serait pas bien grave, mais la chasse qu’on lui fait est terrible, et le père Mouche, le jardinier, s’en plaint amèrement à la mère Économe.

--Ces demoiselles ont encore _pilaudé_ mes choux pour rattraper leur «Phénix».

Le Phénix eut une existence éphémère. Il termina l’année scolaire en cours et n’en recommença point d’autre. Au surplus, la collectivité à laquelle il appartenait se trouvant dissoute, nul ne le réclama.

* * * * *

Un matin, après une nuit de tempête, on trouva sur la fenêtre de l’Ange Gardien une jolie mouette blessée, l’aile pendante. Tout de suite apitoyées, les pensionnaires voulurent recueillir le pauvre animal. Mais la mère Saint-Boniface n’avait point l’âme tendre, et il fallut une intervention longue, patiente, pleine de diplomatie de la petite sœur au voile blanc, pour qu’elle consentît à laisser ouvrir la fenêtre. Le dortoir affirma sa propriété.

--Nous avons une mouette, déclarèrent les intéressées.

A cause des circonstances dans lesquelles on l’avait hospitalisé, l’oiseau fut baptisé _Moïsette_, comme si un animal aquatique courait risque de naufrage.

Moïsette sut bientôt reconnaître celles à qui elle appartenait et s’attacha à elles par la reconnaissance de l’estomac. C’étaient toujours les mêmes, en effet, qui lui servaient de pourvoyeuses et lui apportaient en quantité les vers, les colimaçons, voire même, aux jours de sortie, les crevettes et les petits poissons, qui lui servaient de nourriture.

On aimait bien Moïsette, mais on ne prenait pas trop de libertés avec elle, parce qu’elle était d’humeur farouche et que son grand bec tenait à distance les hardies et les indiscrètes.

Ce fut Marie-Rose qui, involontairement, fut cause de son exil.

Dans la cour du Pensionnat, se trouvait une grosse futaille qui, campée debout et munie d’un robinet, servait à recueillir l’eau des toits, employée à l’arrosage. Par respect pour les vieilles appellations, cette futaille était dénommée _gonne_.

Or, un jour, le bruit courut que Moïsette était tombée dans le gonne et allait sûrement se noyer. Gros émoi dans le clan de l’Ange Gardien. On complote, on délibère, on étudie les meilleurs modes de sauvetage, et, finalement, on s’en remet à Marie-Rose qui affirme avoir trouvé un moyen.

Voici en quoi consistait ce moyen. C’était pendant l’ouvrage manuel, temps propice aux escapades, à cause de l’allée et venue nécessitée par les leçons et les études de piano. A trois que l’on était, on appliqua le long de la futaille, une échelle qui servait à rattraper les balles lancées dans les gouttières basses; et, à l’aide d’un parapluie grand ouvert faisant office de filet, on tenta de repêcher l’oiseau. Moïsette, plus effrayée de l’appareil que de l’eau où elle se reposait bien à l’abri, fit la nique à ses patronnes et se sauva par ses propres moyens.

Mais le parapluie ne s’en était pas tiré sans quelque dommage. Or, il appartenait à une dame pensionnaire très soigneuse qui se plaignit. On ouvrit une enquête, et l’autorité supérieure, jugeant que la vie d’un oiseau--fût-ce Moïsette--ne valait pas que de petites pensionnaires risquassent de piquer une tête dans le gonne ou de se casser le cou en tombant d’une échelle, prononça un arrêt de déportation. L’enceinte fortifiée se trouva, dans l’espèce, être le jardin de M. l’abbé.

Il y eut tout d’abord des protestations chagrines. Moïsette avait été gâtée..., elle était accoutumée à trouver sa nourriture toute prête..., elle ne saurait point chercher pâture, etc. Il fallut que le bon aumônier s’engageât à veiller tout spécialement sur l’animal et même à lui ouvrir un crédit pour ses frais de poissonnerie.

Rassurées sur le sort de Moïsette, les enfants l’oublièrent progressivement; et, à la rentrée suivante, il n’en était plus question.

* * * * *

Les Bleues eurent un cyprin doré qu’elles appelèrent _Capitaine_. Ce pauvre poisson, suivant l’expression de la mère Saint-Jacques, nageait peut-être dans l’abondance, mais sûrement pas dans l’eau propre. En effet, son bocal était tellement plein de biscuit et de pain azyme qu’il ressemblait à une soupière autant qu’à un aquarium.

Capitaine eut une fin tragique. Ce régime de bouillabaise convenant mal à sa nature, il languit, ne bougea presque plus et perdit ses brillantes couleurs. On s’attendait à le voir trépasser, quand on s’avisa que le froid n’était peut-être pas étranger à son état. Il fallut des ruses de Peau-Rouge, pour l’introduire en classe, et une fois là, l’installer sur le poêle, tout en le dissimulant aux yeux de la maîtresse. On y parvint cependant; et, durant toute une soirée, on put croire à la réussite. Capitaine se remit à tourner autour de sa prison de verre; il sembla plus alerte, plus désireux de vivre.

Hélas! ce mieux n’était qu’apparent, et le lendemain, quand on vint pour faire le ménage, Capitaine, immobile, flottait à la surface de l’eau.

--Y a bien à craindre qu’il ne se soit trouvé un peu cuit, prononça la bonne sœur en guise d’oraison funèbre; ces _béteils-là_, ça craint plus le chaud que le froid.

Capitaine fut enterré dans un linceul de feuillage, bien que sa nature même et la proximité de l’Océan semblassent le destiner plus particulièrement à l’immersion. Mais, à dix ou douze ans, on ne se pique point de logique.

* * * * *

Le _parloir des frères_..., les _jacquots_..., les _bêtes_..., ces choses sembleraient puériles aux jeunes mondaines qui attachent une importance considérable à la forme d’un chapeau, à la disposition d’une garniture de robe. Il n’est pas de même aux yeux des petites pensionnaires recluses dont la vie est faite de grands sentiments et de menus actes.

VII

COINS DE COUVENT

_La cour de la Communauté._--La cour de la Communauté est immense et solennelle; elle a fort grand air.

Sur trois côtés, s’élèvent des bâtiments faits de gros cailloux noirs, sertis dans du mortier grisâtre. Les baies du rez-de-chaussée sont larges et cintrées, les fenêtres supérieures, très hautes avec de toutes petites vitres.

Des vignes superbes couvrent les murailles sombres au pied desquelles on a établi des plates-bandes où s’épanouissent à profusion les fleurs simples et gaies qu’on ne trouve plus ailleurs que dans les monastères ou le jardin des vieux curés: passe-roses et gueules de loup de toutes nuances, primevères de velours, scabieuses brunes tiquetées de jaune, ravenelles panachées, lupins blancs, thlaspis violets, verveines écarlates et ces coquelourdes pâles qui portent le joli nom de «roses du ciel».

Le quatrième côté de la cour est occupé, moitié par un large escalier de granit à double palier qui conduit à la chapelle, moitié par une terrasse très découverte d’où la lumière arrive à flots. A la terrasse s’adosse une immense citerne plus élevée que le sol d’environ un mètre au milieu de laquelle on voit un cadran solaire portant la date de 1672.

Le bâtiment principal appelé couramment «Maison aux Honneurs» renferme la Salle du Chapitre, la Grand’salle de réunion et les cellules des dignitaires: Supérieure, Assistante, Intendante, Préfètes, Conseillères, etc. A droite, habitent les religieuses de moindre importance; à gauche se trouve le Noviciat dont l’étage supérieur est occupé par les sœurs converses, les «bonnes sœurs», comme on dit au couvent.

Dans une tourelle octogonale cinq cloches sonnent les heures ou carillon.

Le réfectoire des religieuses, au rez-de-chaussée de la Maison aux Honneurs, est masqué par une palissade de lauriers-tin et d’arbousiers où nichent une quantité énorme d’oiseaux chanteurs. Mais, par une large porte cintrée toujours ouverte, on aperçoit le superbe escalier que les Mères descendent deux fois par jour au moment des repas.

Cela se passe avec beaucoup de décorum. Au premier coup de cloche, elles se réunissent dans la Grand’salle, la robe traînante, les manches rabattues. Au second coup, les plus nouvelles devant, la Supérieure et l’Assistante derrière, elles défilent deux par deux, en silence, avec un salut profond à leur patron saint Augustin, dont la statue garde le vestibule d’honneur.

L’ensemble de cette cour de Communauté n’est point trop austère, grâce à la verdure et aux fleurs qui s’y trouvent à profusion, mais il demeure grave et recueilli.

Aussi quelques mères intransigeantes, parmi celles qui n’ont point directement affaire avec les enfants, ne peuvent-elles prendre leur parti de voir cette grande paix troublée trois fois par jour. Pour la commodité du service, en effet, on a établi le réfectoire du Pensionnat dans l’un des rez-de-chaussée, à proximité des cuisines, et le désordre qui résulte de l’allée et venue des enfants leur semble une profanation.

Nulle part, pourtant, les rangs ne sont mieux alignés, le babillage plus discret, mais il reste un chuchotement, un piétinement confus et--ne fût-ce que cela--l’envahissement par des profanes de cet endroit sacré.

Pour les enfants, au contraire, cette incursion quotidienne en territoire étranger est une source de joies. Le défilé des religieuses se rendant au réfectoire, les sœurs converses qui, paisiblement, accomplissement leur humble tâche, un morceau de la vie du Noviciat que l’on happe au passage, sont autant d’aubaines dans l’existence toujours semblable des petites pensionnaires--des aubaines et, très souvent, une source de bon exemple.

* * * * *

_Le Jardin aux Chats._--Entre Sous la Chapelle et le Pensionnat se trouve un jardin minuscule que les enfants, accoutumées aux vastes espaces, trouvent extrêmement comique.

Tout y est petit, petit: petites allées, petites plates-bandes, petites corbeilles où poussent de petites plantes qui donnent de petites fleurs. On y voit éclore tour à tour et suivant les saisons le réséda, le basilic, la violette, le muguet et cette hampe mignonne qui porte le nom significatif de «désespoir des peintres».

Les fillettes ont dénommé ce coin _Jardin aux Chats_, non que les chats s’y montrent volontiers, s’y trouvant trop près de leurs tyrans, mais il leur est avis que les chats seuls, grâce à leur petite taille et à leurs mouvements pleins de souplesse, sont aptes à circuler dans ce jardin de Lilliput.

* * * * *

_Les Capucins._--Tout un quartier du couvent s’appelle _les Capucins_, du nom des moines qui en furent propriétaires avant les chanoinesses de Saint-Augustin.

Ce quartier comprend d’abord un immense potager entretenu à miracle; et, comme les seuls arbres qui s’y trouvent: espaliers et quenouilles, ne donnent pas d’ombre, il est continuellement et vigoureusement ensoleillé. Dans la très large allée qui le sépare en deux--la Bonne Allée--on fait faire des cures de lumière et de soleil à celles qui en ont besoin. Les modestes religieuses du temps de Marie-Rose avaient, en cela, devancé les hygiénistes modernes.

Au-dessus du potager s’étend une vaste esplanade plantée de châtaigniers et de noyers plusieurs fois centenaires. C’est là, dans cette atmosphère saine et vivifiante, que se passe la récréation aux jours de beau temps. C’est là aussi que se trouvent les jardinets cultivés par les enfants avec beaucoup d’intérêt et de goût. L’«éducation de la terre» que l’on s’efforce de mettre à la mode n’est donc point une invention nouvelle. Elle était pratiquée, encouragée, récompensée dans le couvent de Marie-Rose et dans maints autres couvents. On y mettait en pratique le conseil de saint François d’Assise à ses fils spirituels: «Cultivez autour de vous des plantes nourrissantes, des plantes guérissantes et des plantes récréantes.»

Du potager, on gagne l’esplanade par une jolie petite avenue montante bordée de noisetiers et que, pour cette raison, on nomme l’_Allée aux Coudres_. Par les grandes chaleurs, l’ombrage de l’_Allée aux Coudres_ semble délicieuse en contraste avec le soleil qui sévit brutalement alentour.

Mais ce que les enfants y aiment surtout, c’est la Notre-Dame qui leur sourit au milieu des mousses, des fougères, des sédums et des saxifrages dont ce coin charmant est tapissé.

Notre-Dame aux Coudres est la patronne des études, comme la Notre-Dame de Nazareth est la consolatrice des affligées. C’est elle que l’on implore, elle à qui l’on porte de petits bouquets pour obtenir une bonne composition.

* * * * *

Quand l’ancienne petite Gourregeolles se remémore son cher vieux Couvent, elle n’y trouve pas un coin qui ne soit paisible, accueillant et bon, reposant pour l’âme autant que pour le corps.

LA RELIGION AU COUVENT

I

PRATIQUES DE DÉVOTION

La piété est, en général, sincère et profonde, mais discrète, mesurée, paisible. M. l’abbé et la mère Préfète combattent de tout leur pouvoir certaines pratiques de dévotion qu’ils déclarent non seulement inutiles, mais dangereuses par la fausse sécurité qu’elles offrent aux esprits superficiels.

Leur enseignement se résume en ceci:

«Parce que vous aurez marmotté des prières sans fin..., que vous aurez accompli des pèlerinages qui, trop souvent, ne sont que des prétextes à excursions..., parce que vous aurez fait des vœux qui vous dispensent de tout effort..., que vous aurez brûlé des cierges à tels sanctuaires..., offert des _ex-voto_ à telles madones...; parce que vous assiégerez les confessionnaux et que vous passerez à l’église un temps qui serait mieux employé à vos devoirs d’état..., vous croirez-vous libérées de vos obligations de chrétiennes?...

«Sont-ce de bonnes chrétiennes, celles qui ne pratiquent point la charité ou s’en débarrassent par une aumône jetée au hasard?... celles qui ne payent point leurs dettes?... celles qui se montrent exigeantes et dures avec leurs domestiques?... celles qui médisent et celles qui mentent?...

«Jésus a dit sur la montagne: «Heureux les pauvres d’esprit, c’est-à-dire ceux qui sont désintéressés! Heureux, ceux qui sont doux, ceux qui sont miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, ceux qui souffrent persécution pour la justice...» Mais il n’a pas dit: «Heureuses les bigotes qui, bien calées dans un fauteuil et les pieds sur une chaufferette récitent sans fin des patenôtres et des oraisons dont leur bouche seule fait les frais.»

«Certes, il faut prier, mais il faut que la prière soit, suivant l’expression du catéchisme, une «élévation de notre âme vers Dieu». Et quand on dit qu’il faut prier sans cesse, cela signifie que toutes nos actions doivent être un hommage à Dieu et aux lois qu’il nous a fixées. Nous ne voulons point pour vous de cette piété de routine qui n’améliore en rien, ni de cette piété de sentiment qui vire comme les girouettes, nous voulons une piété de raisonnement qui supporte la critique et soit capable de résister aux attaques de toute nature qui vous attendent dans le monde.»

Si ces principes ne sont pas formulés avec autant de précision et de netteté, l’enseignement religieux que l’on donne au couvent en est une perpétuelle application.

M. l’abbé dit souvent à ses filles:

--Il y a deux livres qui sont par excellence les livres du chrétien et que le chrétien ignore ou dédaigne: c’est le catéchisme et l’Évangile. Il faut savoir son catéchisme par cœur et s’efforcer sans relâche de pratiquer la morale de l’Évangile: c’est par là seulement que vous serez de vraies chrétiennes.

* * * * *

La mère Saint-Boniface est en dissidence formelle avec cette doctrine. Pour elle, toutes les minutes, si courtes, si fugitives soient-elles, où l’esprit se trouve libre, doivent être consacrées à des pratiques de dévotion. Elle conseille et, au besoin, impose le système des «oraisons jaculatoires». Ce sont de brèves invocations que prononce l’une des personnes présentes et auxquelles l’assistance doit répondre.

Exemple: «Oh! cœur de Marie...--Soyez mon refuge.» Ou bien encore: «Mon doux Jésus...--Miséricorde!» Il y en a comme cela à l’infini; et cela part tout d’un coup au moment où l’on s’y attend le moins.

Alice Gagneur s’est fait une spécialité de ce genre d’oraisons. On se demande où elle peut bien dénicher toutes celles qu’elle débite du matin au soir. A cause de cela, la mère Saint-Boniface, dont elle est, du reste, la grande favorite, la déclare un modèle de piété. Mais tout le monde la déteste, parce qu’elle est perfide, sournoise et rapporteuse. Aussi, pour une qui répond comme il faut à sa clameur, dix autres murmurent:

--Laissez-nous donc la paix, Alice, vous êtes assommante.

Et la gronderie générale qui s’ensuit n’est pas faite pour remettre en sympathie le «modèle de piété».

La mère Saint-Jacques ne peut pas souffrir ce genre de dévotion. Une fois, elle a dit à quelques Blanches très raisonnables et chez lesquelles, par conséquent, l’interprétation fâcheuse n’était pas à craindre:

--Cela me produit l’effet de gens qui rêvent tout haut et dont la bouche parle sans que l’esprit s’en doute.

* * * * *

La dévotion de la mère Saint-Boniface n’est pas seulement continue, elle est encore lugubre et menaçante. Elle présente la religion comme un brandon enflammé ou une trique toujours prête à s’abattre. Elle prend plaisir à évoquer les rigueurs de la _Loi de crainte_. Le déluge, les plaies d’Égypte, le feu du ciel et autres épouvantails sont les points d’appui de tous ses sermons. «Dieu a puni autrefois, il punit encore, il punira tant que les hommes pécheront.»

Toute petite, Marie-Rose avait horreur de ces théories dont elle pressentait l’exagération. Elle s’accommodait à merveille des idées religieuses très raisonnables chez la mère Assomption, très élevées chez la mère Saint-Bernard et la mère Marie-Joseph, pleines de justice chez la mère Saint-Paul, confiantes, miséricordieuses chez la mère Sainte-Thérèse, la mère Saint-Vincent, la mère Sainte-Rosalie, bon enfant chez la mère Saint-Jacques, d’une naïveté touchante chez la plupart des sœurs converses, d’une pureté admirable chez toutes; mais elle demeura l’ennemie irréductible de la dévotion sèche, dure, étroite de la mère Saint-Boniface. Cette divergence de vues occasionna de nombreux conflits entre la maîtresse intransigeante et la petite fille raisonneuse.

--Marie-Rose, vous ne priez jamais.

--Je vous demande pardon, ma mère, je prie. Seulement je prie en secret dans ma chambre, ainsi qu’il est recommandé dans l’Évangile, c’est pour cela que vous ne vous en apercevez pas.

Une autre fois:

--Marie-Rose, vous n’aimez pas le bon Dieu.

--Si, ma mère, je l’aime beaucoup, à ma façon. Je suis fâchée que ce ne soit pas la vôtre, mais je n’y puis rien.

Malheureusement, la mère Saint-Boniface, de par son titre de Surveillante générale, se trouve, en quelque sorte, grande maîtresse de la dévotion; c’est elle qui gouverne les confréries et ordonne les petites cérémonies extraréglementaires; elle mesure, pèse, dose la piété sans tenir compte de la nature et des aspirations de chacune. Il lui est avis que toutes les âmes et tous les cerveaux d’enfant doivent être coulés dans le même moule, comme des briques.

* * * * *

Quand on gémit plus fort que de raison sur les engelures qui, l’hiver, gonflent les orteils et font saigner les mains, la mère Infirmière essaye d’encourager:

--Que voulez-vous, mes pauvres petites, je sais bien que c’est très ennuyeux et très pénible. On vous soigne du mieux que l’on peut, mais il n’y a pas grand’chose à faire. Prenez patience; avec le beau temps cela va disparaître.

Quand on se plaint des menus à la mère Économe, elle répond, avec sa bonne brusquerie, qui ne fâche jamais personne:

--Allez! allez! C’est cela qui vous donne le teint frais.

Quand on proteste en classe parce que l’«armoire» vous a fourni un cahier froissé ou écorné, la maîtresse répond généralement:

--Il en verra bien d’autres d’ici à ce qu’il soit fini.

A l’ouvrage manuel, si l’on met ses propres bêtises sur le compte des aiguilles qui s’épointent, du fil qui se tord ou casse, la mère Sainte-Rosalie hoche la tête avec regret:

--Hélas! mes pauvres enfants, il faut en prendre son parti; on ne fait plus de bonne marchandises maintenant. Les fabricants ne sont pas consciencieux.

En un mot, les religieuses incitent leurs élèves au courage, à la patience ou à la résignation. La mère Saint-Boniface, elle, a une formule, une seule, la même pour tous les cas:

--Offrez cela au bon Dieu!

Les engelures, le gras au réfectoire, les aiguilles qui cassent, le mauvais temps un jour de congé: tout est pour le bon Dieu.

Les fillettes sont trop avisées pour ne pas comprendre que ce qu’il s’agit d’offrir, c’est la petite douleur, le léger sacrifice; mais, fâchées de n’être pas plaintes, elles feignent l’ignorance:

--Une belle offrande pour le bon Dieu, vraiment: des engelures et des poires blettes. Voyons, ma mère, qu’est-ce que vous voulez qu’il en fasse?

Marie-Rose va plus loin dans l’argumentation. Elle prend soin de s’appuyer sur des textes dont on ne peut contester l’origine ni l’exactitude, sinon l’à-propos.

--Écoutez, ma mère, ce que dit l’Écriture sainte: «Caïn était laboureur, Abel pasteur de brebis. Caïn faisait à Dieu d’indignes présents qui n’étaient point agréés; mais le Seigneur regardait favorablement les dons d’Abel qui lui offrait ce qu’il y avait de meilleur parmi les premiers-nés de ses agneaux.» Croyez-vous, tout de même, que je veux ressembler à Caïn?

* * * * *

La mère Saint-Boniface a parfois des idées qu’elle croit propres à l’édification des pensionnaires et qui vont à l’encontre du but, celle-ci, entre autres:

Le dimanche, à la collation, on tire au sort des images qui, pendant toute la semaine, doivent servir de plan de conduite. Il y a, notamment, la série des _moyens de transport pour le ciel_ avec des «conseils idoines à l’accomplissement du salut par lesdits moyens». On gagne le paradis de toute espèce de façons dont quelques-unes sont très comiques. Le «modèle de piété» est naturellement chargé de la distribution, et certaines l’accusent d’aider le sort dans le sens de ses sympathies et de ses antipathies. C’est ainsi que Marie-Rose ne tire que des moyens longs, désagréables, ridicules: en chariot, en patache, en brouette, alors que Gagneur et ses amies sont favorisées des transports les plus rapides, tels que l’express et le ballon.

Il en va de même pour les _Offices à la cour du roi Jésus_, où l’on peut être amie, confidente, épouse, reine tout aussi bien que servante ou portière. Une fois que Marie-Rose s’était vu successivement attribuer les rôles les plus infimes, elle protesta hautement:

--Écoutez, mère Saint-Boniface, Gagneur doit tricher. Elle joue toujours les rôles de souveraine et les autres ont le balai.

Quelques enfants--très peu--d’un esprit simple, docile, point raisonneur, acceptent ces méthodes de sanctification et même s’en édifient; une poignée de petites frondeuses s’en égayent; la majorité n’en a cure.

Heureusement que la mère Assomption est là. Son bon sens très net et très pratique lui fait saisir le côté dangereux qu’offrent ces procédés. Elle pense qu’à vouloir forcer la note, on risque de dégoûter ses filles de la religion; et, pis que cela, de la leur faire tourner en ridicule.