Part 8
Marie-Rose, qui écrit son journal, enregistre ponctuellement les opinions scientifiques de sa compagne et, de temps en temps, les lui rappelle pour la maintenir dans l’humilité. Mais cette réminiscence, faite sans méchanceté, est acceptée sans la moindre confusion.
--Tout le monde dit des bêtises, remarque paisiblement Berthe, je n’échappe pas à la loi commune.
Quelques réponses de Berthe sont restées légendaires parmi ses anciennes compagnes.
D.--Qu’étaient-ce que les Guelfes et les Gibelins?
R.--Une pâtisserie flamande que les Espagnols du Moyen Age mangeaient le Vendredi saint.
D.--Qui est l’inventeur de la brouette?
R.--Bède, le Vénérable.
D.--Citez deux tropes, à votre choix?
R.--Le polémaque et la métempsycose.
D.--Quelle est la densité de l’étain?
R.--Deux mille tonnes.
Berthe n’est pas seule à commettre des bévues; mais elle détient certainement le record comme nombre et comme qualité. Pourtant Marie-Rose en eut à son actif qui n’auraient pas déparé la «collection Aufray» surtout quand il s’agissait de calcul, de «chiffres», comme elle disait avec une terreur antipathique. Alors Berthe prenait sa revanche.
--J’espère, au moins, Gourregeolles, que vous allez consigner ce beau succès sur vos tablettes.
Sous sa forme amusante, le «sac» est un excellent exercice. Il permet de se rendre compte de la manière dont l’enfant assimile les sciences qui lui sont enseignées et du profit qu’elle en retire pour son instruction générale. Il permet encore de classer les jeunes esprits. Ce ne sont pas toujours les premières de la classe qui répondent le mieux, mais les plus intelligentes et les plus réfléchies. Le «sac» offre, en outre, l’occasion de rectifier une foule d’idées fausses.
Les pédagogues actuels souriraient de pitié au système du «sac»; mais Marie-Rose qui ne se piqua jamais de _modern style_, l’employa pour ses enfants dont elle poursuivit elle-même l’éducation assez tard, et ils s’en trouvèrent fort bien. Au lycée, notamment, on lui dit souvent que, pour toute question portant sur les idées générales, ses fils répondaient les premiers et le mieux.
Elle n’en tirait aucune vanité, sachant bien que ces éloges revenaient de droit à son cher couvent.
* * * * *
Quand Marie-Rose, à l’encontre des idées admises à l’époque, décida qu’elle passerait ses examens, son père la confia à deux professeurs de l’Université: un pour les Lettres, un pour les Sciences. Ceux-ci, tout aux programmes officiels, déclarèrent d’abord qu’elle ne _savait rien_. Très peu de temps après, ils avouèrent qu’elle était moins ignorante qu’on ne l’aurait cru, et qu’_on lui avait appris à travailler d’une façon méthodique et fructueuse_, ce qui, tout de même était bien quelque chose. Et, finalement, ils durent convenir qu’elle en savait plus que la majorité des jeunes filles de son âge.
Or, si Marie-Rose était une très bonne élève, elle n’était pas exceptionnelle et beaucoup de ses compagnes étaient aussi instruites qu’elle.
La vérité est que si les religieuses étaient en général dépourvues de grades universitaires, elles recevaient une formation toute particulière qui en faisait d’excellents professeurs. Leur classe était _très bien faite_.
Entre ces deux jugements contradictoires:
«1º La jeune fille sort du couvent l’esprit vide, le cœur fermé, incapable d’entendre celui qui va être son mari, incapable d’élever l’enfant qui va naître[3].»
[3] Camille SÉE, rapport sur la loi du 21 décembre 1880.
«2º On a parlé des couvents d’un ton dédaigneux. On avait tort: les grandes congrégations avaient d’excellentes classes. On y recevait une éducation très soignée[4].»
[4] Jules SIMON, _la Femme au vingtième siècle_.
... il n’y a pas à hésiter, c’est le second qui est basé sur l’observation et l’expérience.
V
QUELQUES USAGES
Les traditions et les coutumes sont nombreuses au couvent; et, en général, les enfants y tiennent beaucoup. Il y en a qui datent de la fondation de l’Ordre et ont eu pour point de départ quelque article du règlement.
Ce règlement porte que «les chanoinesses régulières de Saint-Augustin enseigneront dans leurs écoles expressément bâties et préparées pour les petites filles de parmi la ville, toutes celles qui s’y présenteront... On y devra enseigner la prière, le catéchisme, la civilité et la bienséance; à lire, à écrire, à calculer, à coudre, à travailler à toutes sortes d’ouvrages manuels propres à des filles, et qui, de soi, puissent porter profit à celles qui voudront s’en servir, tels que du lassis et à le recouvrir, du point coupé et de la nuance; mais on n’y montrera pas d’ouvrages rares et subtils et de grand appareil. On ne permettra pas qu’elles sautent vivement d’un ouvrage à un autre par légèreté ou dégoût, ou ennui, ou curiosité.»
Après ces détails, touchants par leur minutie et par la sollicitude qu’ils décèlent, P. Fourrier ajoute, comme si cela lui revenait à l’idée: «On instruira aussi d’autres filles qui seront pensionnaires et logées dans l’établissement... Les religieuses tâcheront de leur montrer tout ce qui se puisse apprendre à des filles du monde pour plaire à Dieu, à leurs père et mère et autres personnes de leur appartenance.»
Ainsi donc l’idée première du fondateur était bien l’éducation des enfants pauvres; le souci des filles de la bourgeoisie ne venait qu’ensuite. Les pensionnaires le savent fort bien et elles s’en inspirent pour leur conduite. Une fois par an, la veille des Rois, elles fraternisent avec leurs petites compagnes de l’école gratuite et partagent avec elles les cadeaux du Jour de l’An. Ces cadeaux ne sont pas envoyés dédaigneusement, ils sont distribués avec sympathie, et si gentiment que les jeunes écolières n’en peuvent ressentir ni humiliation ni envie. On étonnerait bien la plupart de ces fillettes en leur disant qu’il existe une distinction sociale entre celles qui donnent et celles qui reçoivent avec un égal plaisir.
Ce n’est pas tout. L’assistance au couvent est franchement utilitaire. Une poupée, un cheval de bois, du sucre de pomme, c’est bon; mais le bien-être pour toute la maisonnée est encore meilleur. On choisit, parmi celles dont les enfants fréquentent l’école gratuite, une famille nombreuse, récemment privée de son chef et l’on assure la vie de cette famille pour quelque temps, pour toute une année parfois. On habille la mère et les enfants, on paye le loyer, on envoie du combustible et des denrées alimentaires. Les cotisations, très larges à ce moment où les bourses viennent d’être remplies, permettent d’être généreux.
Comme au couvent on attache une grande importance à la leçon des actes, les pensionnaires font leur distribution elles-mêmes. Cela se passe Sous la Chapelle comme toutes les cérémonies qui entraînent des mouvements et du tumulte. Ce sont donc les enfants qui reçoivent la famille désignée. Elles sont, jusqu’à un certain point, maîtresses de la situation; et elles en sont si fières qu’elles déploient un zèle parfois indiscret.
On se met trois ou quatre pour attacher la bavette d’un poupon au risque de l’étrangler. Pour chausser un petit qui marche à peine, on lui lève les deux pieds à la fois et on l’assied par terre. Une fillette se trouve subitement enveloppée de plusieurs châles, si bien qu’elle disparaît dans un amas de laine. On enfonce sur la tête d’un petit garçon un béret trop grand qui lui cache les yeux, le nez et les oreilles.
D’autres donatrices plus portées sur les friandises, montent la garde près de leurs invités. A peine un petit bec se trouve-t-il disponible qu’une demi-douzaine de mains sont là pour le remplir, et il doit ingurgiter tout ensemble un fondant, un marron glacé et une pastille de chocolat. On s’arrête seulement quand il suffoque.
Tout cela ne va pas sans un peu de bousculade et quelques propos aigres-doux.
--Vous avez déjà rempli sa bouche trois fois, à celui-là; et moi pas une seule.
Les Violettes et les Blanches, à qui la police est confiée ce jour-là, se dépensent en vain pour maintenir l’ordre, il arrive un moment où les héros de la fête en deviennent les victimes. Ils étouffent, s’étranglent, tombent par terre et poussent des cris d’effroi. C’est alors qu’intervient la mère Saint-Jacques. En un tour de main, elle emballe le matériel et les gens disant avec sa bonne brusquerie:
--Ma pauvre femme, emportez vos marmots pendant qu’ils sont encore entiers, sinon, je ne réponds point de la case.
* * * * *
Le P. Fourrier dit encore: «Jamais les supérieures de notre Ordre ne prendront le titre d’abbesse, ni de prieure, ni de madame, ni d’autres titres spéciaux qui peuvent être séants à des religieuses d’autres Ordres; mais, devant élever des enfants, elles s’arrêteront simplement à ce beau nom de _mère_, puisque c’est le titre le plus doux, le plus aimable, le plus plein de bienveillance et d’affection, et aussi le plus naturel.»
De fait, la supérieure est bien la _mère_ de toutes les fillettes qui fréquentent le couvent, mais plus spécialement des internes: pensionnaires ou orphelines dont elle a l’entière responsabilité. Une fois par an, à sa fête, tout ce jeune monde est confondu.
On se réunit pour offrir les bouquets, réciter les compliments, chanter la cantate. Ensemble encore, on se rend aux Capucins pour une récréation de toute l’après-midi.
Les pensionnaires savent bien que P. Fourrier a dit à leur intention: «Elles prendront garde d’offenser ou mépriser aucune de leurs compagnes si petite, si pauvre qu’elle soit.» Mais elles savent également que la bienveillance affectée humilie presque autant que le dédain. Aussi traitent-elles leurs invitées avec cette politesse avenante que l’on témoigne à ceux que l’on a du plaisir à voir.
C’est de la façon la plus cordiale que les pensionnaires font les honneurs de leur domaine. Il y a des orphelines à toutes les parties de corde, de ballon, de cerceau. On leur fait des tours de faveur pour la balançoire. Les jardinières leur offrent des bouquets de leurs plates-bandes, tout en les initiant aux mystères de l’horticulture.
Le lendemain est un jour de liesse.
A neuf heures, on tire une loterie dont le produit est destiné au trousseau et au pécule que les orphelines touchent à leur sortie de l’établissement; mais, en attendant, elles ont leur part de lots. A deux heures, on joue la comédie, et là encore tout le jeune monde est mêlé. La taille seule sert de base au rangement: les petites devant, les grandes derrière.
A six heures et demie, «grand dîner» servi Sous la Chapelle, le réfectoire du Pensionnat étant trop petit pour contenir tant de monde. Car là encore les deux sociétés sont réunies. Le clou de ce «grand dîner» n’est pas dans la chère dont, au couvent on n’a jamais beaucoup de souci; mais dans le service qui est fait par des pensionnaires tirées au sort pour toutes les classes; les Vertes seules étant exceptées.
C’est un service agité, confus, tumultueux. On renverse les salières et les bouteilles; on répand de la sauce tout le long du chemin et jusque dans le dos des convives. Il y a des tables qui ont trop de pain et d’autres qui n’en ont pas du tout. Les Jaunes cassent beaucoup d’assiettes.
Il se produit des réclamations que les serveuses transmettent avec une complaisance empressée.
--Les Rouges réclament un supplément de crème.
--C’est Antoinette Perrey qui n’a pas de meringue.
--Voilà une orpheline des Bleues qui dit qu’elle n’aime pas la carcasse de lapin. Elle voudrait une patte.
La mère Saint-Jacques qui, en sa qualité d’Économe, préside ces bruyantes agapes, lève les bras au ciel avec une feinte indignation.
--J’aimerais mieux, dit-elle, servir le dîner de quinze archevêques.
Il lui faut encore entendre des doléances d’une autre nature:
--Mère Saint-Jacques, écoutez: on nous apporte les bouteilles débouchées, cela retire tout l’amusement, vous comprenez. Et ce n’est pas la peine qu’on nous donne des tire-bouchons.
L’excellente religieuse se tourne vers la bonne sœur Sainte-Anne, qui dirige le bataillon des jeunes échansonnes.
--Ma pauvre sœur, remettez donc les bouchons aux bouteilles qu’elles aient le plaisir de les enlever... Veillez bien seulement à ce qu’il ne survienne point d’aventure.
Et comme on a soin de ne pas faire un bouchage trop serré, les enfants reviennent se plaindre que cela ne fait pas de bruit.
Les serveuses mangent après les autres et n’ont pas toujours des morceaux de choix; ce qui ne les empêche pas de se considérer comme les reines de la fête.
Les orphelines s’en retournent chez elles chargées de menus cadeaux, les pensionnaires ont fait une bonne expérience d’égalité et de fraternité. C’est donc profit pour tout le monde.
VI
CHOSES ET AUTRES
_Le «parloir des frères»._--Au couvent, on ne redoute pas trop le contact des filles et des garçons. On ne va point jusqu’à préconiser ou seulement admettre le système de la coéducation des sexes, mais on est persuadé que les uns et les autres ne peuvent que gagner à une fréquentation raisonnable--naturellement quand il s’agit d’enfants bien nés ce qui est le cas de toutes les pensionnaires et de leurs frères et cousins.
Du temps de Marie-Rose, il existait un usage que certains éducateurs pourraient trouver hardi et que la plupart des religieuses admettaient sans difficulté; cela se nommait le «parloir des frères».
Le couvent et son voisin immédiat, le collège, ont un grand nombre d’internes dont les parents n’habitent pas la ville: enfants de propriétaires fonciers dans ce riche pays de culture, enfants de marins dont le foyer est rarement stable, jeunes citadins de la grande ville toute proche que l’on envoie respirer un air plus pur.
Les parents, M. le principal et les autorités religieuses trouvent cruel de tenir frères et sœurs si près et pourtant séparés les uns des autres. Et comme les filles ne peuvent pas aller au collège, on laisse les garçons venir au couvent.
Tous les dimanches, de midi à une heure, le grand parloir est livré à quelques groupes distincts formés de collégiens en tunique et de pensionnaires en robe d’uniforme où tranche la ceinture claire. Marie-Rose a deux frères, Hélène de Puyrenaud également deux, Charlotte Périer, les petites de T. en ont trois, Aliette Le Menn quatre pour elle toute seule; c’est elle qui détient le record.
La surveillance existe, bien entendu, mais modérée et surtout discrète. On ne voudrait pas faire à cette jeunesse bien élevée l’affront de la croire capable de mauvaise tenue. Et l’on pense aussi que la présence des frères respectifs suffit au maintien de l’ordre. Le rideau de damas est tiré, et la grille seule sépare le parloir du corridor où la mère Saint-Jacques se promène en lisant ses Heures.
Si le babil résonne trop clair ou si quelque rire vient à éclater, elle fait _ch, ch..._ ou bien son habituel: _Mais... mais... oh! mais!..._ qui ne fait peur à personne mais auquel on obéit tout de même. Les choses ne vont jamais plus loin.
Une fois, pourtant, il se produisit un gros scandale, qui faillit faire supprimer le «parloir des frères».
La bonne mère Saint-Jacques se démit la cheville et fut un mois sans venir au Pensionnat. Elle fut remplacée à la visite dominicale par la mère Saint-Boniface, et naturellement il y eut du grabuge. Les garçons, édifiés de longue date par leurs sœurs, sur le caractère de la Surveillante générale, se relâchèrent un peu de leur correction habituelle et les pensionnaires firent chorus. Bref le parloir fut très dissipé et il y eut une distribution de pénitences. Mis au courant, messieurs les collégiens résolurent de venger leurs partenaires du dimanche en jouant un bon tour à la malencontreuse Surveillante.
Au parloir suivant, les pensionnaires en se rendant à leur place attitrée, trouvèrent non pas leurs frères, mais les amis d’iceux: Hélène, les deux Gourregeolles; Charlotte, les de Puyrenaud; Marie-Rose, les quatre Le Menn. Après une minute d’effarement, la plupart des pensionnaires comprirent, et elles se prêtèrent le plus joyeusement du monde à la combinaison. Il faut dire aussi que les collégiens s’étaient fait un scrupule de ne former les groupes qu’entre jeunes gens de la même société et se rencontrant ailleurs qu’au parloir.
Marie-Rose était très camarade avec les Le Menn; leurs pères étaient également marins et naviguaient sur le même bâtiment. Ce fut leur coin, très bruyant, qui fit découvrir la mèche.
La répression fut sévère. On prévint les familles et M. le principal; et le «parloir des frères» fut momentanément supprimé.
On le rétablit seulement au retour et sur les instances de la mère Saint-Jacques qui se porta garante de la bonne tenue générale. Elle eut raison; la confiance que l’on témoigna à cette jeunesse fit mieux que les plus sévères admonestations, et tout rentra dans l’ordre.
* * * * *
_L’éclairage._--Le couvent, si plein de lumière pendant la journée, est plongé, dès que vient la nuit, du moins quant au dehors, dans une obscurité presque complète. On parle bien d’installer le gaz, mais ce serait une grosse dépense et l’on en trouve toujours de plus urgentes à faire. Marie-Rose avait douze ans quand se produisit ce grand événement. Dans sa petite enfance, on se contentait pour les jardins, de lampes enfermées dans des cages de verre et placées de loin en loin. Cet éclairage était très insuffisant et l’on y suppléait par des lanternes que les religieuses transportaient dans leurs allées et venues. Rien de curieux comme ces petites lumières discrètes qui, le soir venu, circulaient de tous côtés sans que l’on en pût reconnaître la propriétaire. C’était un sujet d’étonnement amusé pour toutes les nouvelles. Dans les passages, les corridors, les escaliers, il y avait des quinquets, système Argand, qui dataient d’un siècle. En classe, on était plus moderne et l’on se servait de grosses lampes de bord, en cuivre poli qui fournissaient un éclairage puissant.
Mais les lanternes en corne et fer ajouré, les quinquets et les lampes à schiste n’étaient rien comme antiquité auprès des «Jacquots».
Le jacquot consiste en un bâton long une fois et demie comme un manche à balai et qui repose sur un pied en forme de croix grecque. A mi-hauteur règne une planchette circulaire qui supporte les mouchettes, l’éteignoir et un rat de cave. Au-dessus s’étend un bras au bout duquel est fichée une chandelle de suif. Ce bras est mobile; il vire autour du bâton, se hausse et se baisse à volonté se soutenant par son propre poids.
Le jacquot n’est pas d’un usage courant. On s’en sert dans certaines circonstances déterminées, notamment quand un verre de lampe casse et qu’il n’y en a pas de rechange.
Ce genre d’éclairage encombrant et incommode ferait maugréer les gens raisonnables; mais les pensionnaires s’en montrent ravies. Toutes veulent pour elles le pauvre jacquot qui n’a pas une minute de répit. L’une tourne à droite le bras éclairant, l’autre le retourne à gauche; celle-ci le grimpe tout en haut, celle-là le ramène en bas. Dans ce remue-ménage, il arrive parfois que l’instrument, malgré son pied en croix grecque, choit de toute sa hauteur. A quatre jacquots par étude, cela fait bien de la dissipation. Mais la grande affaire est le mouchage. Quelques pensionnaires ont monopolisé cette importante fonction. Marie-Rose est du nombre, et elle accomplit sa charge avec un zèle excessif. La mèche n’a pas le temps de se reformer qu’elle la supprime au risque de supprimer en même temps la lumière. Parfois même elle se sert de l’éteignoir «pour s’assurer qu’il fonctionne» et ce, à la protestation, très amusée au fond, de ses proches voisines. Aux remontrances de la maîtresse, elle répond avec un aplomb tranquille et plein de politesse que «l’éteignoir est là sans doute pour servir à quelque chose».
--Oui, certes, pour éteindre les chandelles quand on n’en a plus besoin.
--Et les rats de cave, alors, à quoi les emploiera-t-on, si l’on ne rallume pas les chandelles éteintes?
Il serait élémentaire de supprimer le matériel des jacquots, si ce n’est les jacquots eux-mêmes; mais au couvent les choses demeurent; il faut des circonstances exceptionnelles pour que l’on consente à la plus petite modification. Et puis les jacquots sévissent rarement et tard dans la journée, alors que les jeunes esprits sont, depuis des heures, tendus par le travail et la discipline; on ne s’indigne pas trop d’un peu de dissipation sans malice et sans résultat fâcheux. Peut-être aussi, les maîtresses s’amusent-elles au fond, de ce que la bonne sœur Sainte-Claire appelle le «trafic des jacquots». Quelques-unes sont jeunes et il ne faut pas grand’chose pour égayer les âmes simples.
* * * * *
_Les bêtes._--Les bêtes furent toujours traitées au couvent avec honneur et sympathie.
En premier lieu, viennent les chats. On aime beaucoup les chats, mais on est forcé de les aimer de loin. En gens avisés, ils ne se hasardent que très rarement dans les quartiers du Pensionnat où l’amitié qu’on leur témoigne prend vite des allures de catastrophe. Ils préfèrent de beaucoup les parages de la cuisine où ils sont une bonne douzaine à se prélasser au soleil.
On les rencontre en allant et venant au réfectoire, et le grand silence réglementaire est souvent troublé par des appels faits à mi-voix.
--Minou, minou, viens mon petit!
ou des tentatives d’intimidation:
--Ch... ch... ch...
Il arrive même que l’on sorte des rangs pour une velléité de poursuite... rarement couronnée de succès. Il faut une habileté consommée, jointe à une chance exceptionnelle, pour arriver à capturer l’un de ces intéressants félins, et pour le maintenir dans son tablier jusqu’au Pensionnat. Puis ce sont des disputes parce que chacune veut en avoir sa part.
Alors, la mère Saint-Jacques qui, en sa qualité d’Économe, est la Surintendante des chats, menace de les faire exterminer jusqu’au dernier, «puisqu’ils sont une source de désordre et de querelles.»
Et les petites de supplier, comme si la chose était imminente:
--Oh! non, ma mère, ne les faites pas exterminer, on ne s’occupera plus d’eux.
* * * * *
En plus des chats, il y a des bêtes qui appartiennent à des groupes quelconques: classes, dortoirs, etc. De ce fait, Marie-Rose eut la propriété collective de quelques animaux: un rouge-gorge, un cochon d’Inde, une mouette et un poisson.
L’oiseau qui porte le nom banal de Fifi Rouge-Gorge appartient aux Vertes. Celles-ci s’en montrent très jalouses. La cage est accrochée dans _leur_ classe ou posée sur le rebord de _leur fenêtre_. Toute ceinture étrangère est priée de passer au large.
--_En allez-vous_, Suzanne, vous l’effarouchez; il ne peut pas souffrir le jaune.
Au dire de ses tutrices, cet étrange oiseau ne supporte que le vert.
L’été, les petites l’emmènent au Gros Poirier où elles passent l’après-midi; et leur sollicitude ne lui laisse pas un instant de répit. On le trimbale du soleil à l’ombre et de l’ombre au soleil; son habitation est remplie de sucre, de biscuit, de verdure et de fruits variés; la voûte en est ornée de pendentifs nombreux qui font office de joujoux: l’espace libre se trouve très limité.
Dans les moments d’effusion, on se presse autour de la cage; c’est à qui sera le plus près pour être distinguée par Fifi Rouge-Gorge, et on lui crie des amabilités à l’assourdir.
Le plus curieux, est que Fifi Rouge-Gorge semble se complaire au milieu du vacarme et de la bousculade. Quand, par hasard, ses jeunes tutrices, occupées à quelque tâche, le laissent en repos, on le voit immobile et silencieux sur son bâton. A la moindre velléité de récréation, il s’agite, se met à voleter dans sa cage, chante et piaille de bonheur.
En dépit de ce surmenage et des conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles il se trouvait, Fifi Rouge-Gorge vécut très vieux. Marie-Rose, qui l’avait reçu de ses anciennes, le transmit à la génération suivante. Devenue Jaune, elle ne s’inquiéta plus de son sort.
* * * * *