Marco Polo

Part 12

Chapter 123,823 wordsPublic domain

Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, «si droite et si raide, que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et grosses». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du sommet du pic d’Adam.

Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur (2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne, les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage. Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc.--Les détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long.

Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes. Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur clergé, leur cérémonial; il s’est amusé de leurs idoles, «les unes à quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille mains, et celles-ci sont les plus vénérées». Mais c’est pour la première fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce personnage est généralement désigné, _Bouddha_, être éclairé ou divin. C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde impression sur son esprit.

«Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était de si sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses mondaines ni consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il ne voulait être roi ni prendre part à aucune affaire, il en fut fort affligé. Il essaya de le tenter par de grandes promesses, lui offrant de remettre toute l’autorité royale entre ses mains. Mais il n’en voulait rien, et le père en avait moult grande douleur, d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre fils que lui à qui il pût laisser son royaume après la mort.»--Le vieux roi ne sait comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut offrir. Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes les séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté sorte de son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion terrestre jaillisse en elle.

«Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du palais; et ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne qui ne fût sain de tous ses membres. Car son père ne permettait à aucun prix qu’un homme infirme ou âgé parût en sa présence. Or il advint que ce damoiseau chevauchait un jour par le chemin, et tout à coup il vit un homme mort. Il en devint tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel. Il demanda alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était? Et ils lui dirent que c’était un homme mort. «Comment, fit le fils du roi, tous les hommes meurent donc?--Oui en vérité,» lui répondent-ils. Le damoiseau ne dit rien alors et continue à chevaucher tout pensif. Et après qu’il eut chevauché un bon moment, il trouva un homme très âgé qui ne pouvait marcher et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes perdues par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il demanda quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse qu’il ne pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu les dents. Et quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du vieillard, il retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne demeurera plus dans ce monde mauvais, mais qu’il ira chercher celui qui ne meurt jamais, et celui qui l’a créé.

«Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les grandes montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il demeura très saintement et menait dure vie, observant grande abstinence, tout à fait comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût été, il eût été un grand saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, à la bonne et honnête vie qu’il mena!»

Telle est cette belle légende, presque exactement conforme dans ce récit aux textes anciens en langue sanscrite où l’on peut aujourd’hui la lire. On remarquera surtout l’hommage rendu à cette idéale figure par ce chrétien du XIIIe siècle. Il prouve une largeur d’esprit qui ne saurait surprendre chez un homme qui a tant vu et qui savait si bien observer. Il y a dans le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont parole sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à Ceylan, dans l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions officielles, au Japon, le bouddhisme est probablement, de toutes les religions qui se partagent l’humanité, celle qui compte encore le plus d’adhérents.

Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le cap Comari (Comorin), «moult sauvage lieu». C’est là que nos voyageurs disent avoir aperçu de nouveau à l’horizon l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils avaient perdue de vue depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient navigué directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin. Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de leur route pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, il est évident que la description qu’en donne Marco Polo se rapporte aux souvenirs de son premier voyage. La flotte, après avoir doublé le cap Comorin, paraît avoir directement cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de la moderne Cananore, sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque circonstance la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en signalant entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles.

Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte la fiancée du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo nous apprend sur les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, soit à son premier voyage, soit au second.

Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, la plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que connut le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans l’intimité de cette civilisation vénérable qui a eu son foyer dans le nord de la péninsule, et qui lui aurait également donné à cette époque le spectacle d’une grande société pacifique aux prises avec les invasions étrangères. Toutefois les contrées qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans les destinées historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province de _Maabar_, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la côte de Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin au sud; de l’autre, le pays de _Mélibar_ ou Malabar, qu’il ne faut pas confondre avec le précédent et dont le nom s’applique encore au moins en partie à la côte occidentale de la péninsule. Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les pays lointains, des États essentiellement commerçants et maritimes dont les noms étaient déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux un contact avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales furent les seules parties de son territoire qui n’échappèrent point à la propagande chrétienne des premiers siècles. Quand Marco parcourut la province de Maabar, il vit une petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg de Madras, où se trouvait le corps de «Monseigneur saint Thomas». Ce saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé l’île de Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, musulmane aujourd’hui, et prêché la foi nouvelle à Malabar et Coromandel. Notre voyageur visita les communautés chrétiennes groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il les retrouverait encore, faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit où il les vit. Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le recensement de 1872, représente tout le christianisme indigène de l’Inde, 500 000 environ habitent la présidence de Madras.

Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les perles. Les pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est entre Ceylan et la terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds d’eau et parfois pas plus de deux: c’est le golfe de Manaar. Chaque année en avril un certain nombre de navires frétés par diverses associations de négociants apparaissaient dans le golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de mai. Des canots détachés amenaient les compagnies de plongeurs jusqu’au-dessus des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. «Ces hommes vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à douze pieds d’eau, et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils trouvent les coquilles qui contiennent les perles. Ces coquilles sont faites comme les huîtres. On trouve dans leur intérieur des perles grosses et menues, car ces perles sont fichées en la chair de ces coquilles.» La pêche était généralement abondante; mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au roi du pays, et encore un vingtième «pour les hommes qui enchantent les grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux hommes qui vont sous l’eau pour trouver les perles». Ces habiles gens en possession du secret pour écarter les requins étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il paraît, l’enchantement n’était efficace que pour le jour où il était prononcé, on voit qu’il était impossible de se passer de leurs services.

Le port où se concentraient les transactions commerciales de cette partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue située à l’est du cap Comorin à peu de distance de la ville de Tuticorin. C’est là qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, d’Aden et de toute l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres marchandises. Le roi, qui aimait fort les étrangers, était membre d’une dynastie composée de cinq frères, qui se partageait alors le Maabar. Il allait presque entièrement nu, comme tous ses sujets, car «sachez qu’en toute cette province il n’y a ni tailleurs ni couturières». Mais autour de son cou brillait un collier de saphirs, rubis et émeraudes; trois bracelets d’or entouraient ses bras; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des pieds. «Ce qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut plus d’une cité.» Cette châsse vivante était encore ornée d’un chapelet de cent quatre perles qui, attaché au collier, pendait sur la poitrine. «Ce nombre de cent quatre est parce qu’il lui faut chaque jour dire cent quatre fois la même oraison à ses idoles.»

N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque indien qui accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres de ces rajahs hindous dont les harnais et les armes, naguères étalés sous nos yeux à l’exposition de Paris, nous transportaient en pleine féerie orientale?

«Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler selon l’usage, les fidèles barons attachés à sa personne se jettent au feu avec lui et se laissent brûler. Car ils disent qu’ils ont été ses compagnons en cette vie et qu’ils doivent l’être aussi dans l’autre, et lui tenir compagnie.» Cet usage n’était pas particulier à l’Inde; d’autres peuples l’ont pratiqué dans l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement indienne: «Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé sur le bûcher, se brûlent avec lui; et les femmes qui font cela sont moult louées de tous.» Ces sacrifices volontaires, appelés _suttis_, sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement anglais de l’Inde a le plus de peine à lutter.

Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour le bœuf. Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde et ne le tueraient d’aucune manière. On sait que la grande insurrection de 1857 éclata sur le seul bruit que les cartouches distribuées aux cipayes ou soldats indigènes étaient enduites de graisse de vache. Il observa toutefois qu’une certaine classe s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence: remarque parfaitement juste, qui s’applique aux _parias_, ou _hors-caste_ de la société hindoue. Mais il n’entra pas assez profondément dans la connaissance du pays pour se rendre compte de ce système fort compliqué de castes qui enferme la population presque entière. Il entendit parler des brahmanes; il en vit, portant comme signe distinctif le cordon brahmanique; mais ses idées sur leur rôle et leur condition manquent de justesse. Quant aux moines mendiants de l’Inde, à ces _fakirs_ qu’on y rencontre encore assez communément dans les foires, les lieux de pèlerinage ou près des sanctuaires renommés, on les reconnaît aisément quand il parle d’hommes «vivant dans le jeûne et l’abstinence, couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce que, disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde.»

La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce des épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui Kollam ou Quilon); Polo le visita lors de son premier voyage, chargé sans doute de quelque négociation commerciale et politique par Kubilaï. En effet les marchands du Manzi, comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement avec leurs nefs et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces relations, les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum. On y cherchait un bois de teinture appelé _brésil_, qui croît dans le pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais donnèrent ce nom, le gingembre, même l’indigo, mais surtout le poivre. Ce produit si important dans l’histoire du commerce ne vient dans l’Inde que sur la côte de Malabar. «Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres domestiques; on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai, juin et juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se fait la première récolte; alors les baies, réunies en grappes, prennent la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La plante elle-même, de nature grimpante, est enroulée autour de pieux hauts de dix à douze pieds, de sorte que les jardins où elle est cultivée, offrent quelque ressemblance avec nos houblonnières. Après Coilum, principal entrepôt, le commerce des épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut, qui plus tard devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que dans la mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux de Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant à ses compatriotes, disait: «C’est de ce pays que l’épicerie est exportée soit vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. Mais pour un navire qui va dans cette dernière direction, il y en a dix qui prennent la première;--et ceci est moult grand fait.» Il y avait dans cette révélation répétée avec insistance un conseil indirect que Venise eut tort de ne pas suivre. Si elle avait devancé les Portugais dans la voie où ils s’engagèrent plus tard, la révolution qui déplaça les directions générales du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être le signal de sa décadence.

Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit beaucoup de renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les diverses contrées entre lesquelles le commerce arabe établissait des relations. Il y entendit parler non seulement d’Aden, le grand entrepôt interdit aux chrétiens, d’où les marchandises de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par le désert le Nil et la Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume chrétien où plus tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de Zanzibar, de Madagascar, et même de deux îles appelées «mâle et femelle, parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que femmes». Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de Madagascar. On lui rapporta qu’il y avait le long de cette île un courant si fort vers le midi, que ceux qui iraient ne pourraient plus retourner. C’est le courant de Mozambique, qui est en effet un des plus rapides que l’on connaisse.

Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 profiter de la saison favorable pour continuer son voyage vers le nord le long de la côte occidentale de la péninsule. Mais encore une fois l’approche de la mousson d’été la surprit, avant qu’elle eût le temps d’atteindre le voisinage du golfe Persique, où son influence cesse de se faire sentir. C’est sans doute à la hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève aujourd’hui la grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut forcée de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson du sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment très critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le renversement de la mousson; phénomène accompagné d’ordinaire par des orages et parfois par de redoutables cyclones. A cette époque de l’année toute navigation était autrefois interrompue; les navires rentraient dans les ports et s’y tenaient, tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la violence qui accompagne et qui suit son établissement. Encore maintenant, à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à tous les bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août.

Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du voyage. Tana, dans l’île Salsette, était à cette époque un port assez commerçant, le seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres offrît un abri sûr et commode aux navires. Marco Polo montre, par la précision de ses renseignements sur le pays et ses habitants, qu’il a mis le pied sur cette partie du littoral indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes de ce dernier voyage.

Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La fin de la mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, donna le signal du départ. C’est dans un des derniers mois de 1293 que la brillante troupe qui avait quitté près de deux ans auparavant le port de Zaïton, débarqua, bien diminuée, à celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient restés en route: deux des trois barons mongols envoyés en ambassade étaient morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé aux périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et saufs sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant une des étapes de leurs pérégrinations à travers le monde, et ils avaient la joie d’avoir heureusement mené à fin leur délicate mission. Car la princesse Cogatra avait, elle aussi, résisté à toutes les épreuves de ce périlleux voyage. Elle arrivait dans le territoire de son futur époux pleine d’affection et de reconnaissance pour les protecteurs qui n’avaient cessé de veiller sur elle. «Chacun des trois était regardé par elle comme un père, et elle leur obéissait en conséquence.»

Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui lui était amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus d’un an, quand l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère lui avait succédé sur le trône. Mais il y avait dans le Koraçan, ou _pays de l’Arbre sec_, un fils du défunt nommé Gazan: c’est à lui que, sur le conseil du souverain, fut amenée la princesse mongole. Elle devint sa femme et reine bientôt après, lorsque Gazan monta à son tour sur le trône. Mais la pauvre Cogatra ne devait pas jouir longtemps de son élévation, car elle mourut deux ans après.

La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, leur mission terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, suivant l’usage mongol, quatre tables d’or de commandement. Ils revinrent alors à Tauris, capitale de l’empire mongol de Perse, où le souverain les reçut avec honneur. Nos voyageurs, grâce à lui, purent traverser le pays avec sécurité, disposant de tout sur leur passage et accompagnés d’une escorte forte parfois de deux cents hommes.

«Et que vous dirai-je? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent tant que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à Constantinoble, et de Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont à Venisse. Et ce fut en l’an douze-cent-quatre-vingt-quinze de l’incarnation de Crist.»

CONCLUSION

La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition de son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint en 1299 dans sa patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il se fixe définitivement et contracte une union qui le rendit père de trois filles. Son père mourut avant son oncle Maffeo. Quant à lui, fidèle à sa patrie et à son foyer, il échappe à l’histoire, qui ne parvient à obtenir sur la dernière moitié de sa vie que quelques renseignements fugitifs. Son nom a été retrouvé dans plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans l’une de ces pièces il est cité comme caution; suivant une autre il est engagé dans un procès contre un agent commercial infidèle; une autre fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. L’ancien préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de Kubilaï-khan était redevenu un riche et paisible patricien de Venise.

On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer et de répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait à Venise un gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, qui remplissait une mission au nom de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Il fit la connaissance du célèbre voyageur et reçut de lui en témoignage de bon souvenir une copie nouvelle et corrigée de sa relation.