Marco Polo

Part 11

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Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.

Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier. La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune était précaire! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.

Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois, parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde et des îles de la Sonde, surtout «les espiceries». Ce que Venise ou Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci: «Et je vous déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et plus!»

Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à l’orient de leur pays. Il n’y alla point; car Zipangu échappait aux atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, «en la manière que nos églises sont couvertes de plomb». Propos exagérés qu’expliquent l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre; il y a bien au Japon quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or: Zipangu devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque, abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits. Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de Marco Polo avait fait naître; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé le Nouveau-Monde.

Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après, c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins de découvrir des terres nouvelles, que de «gagner l’Orient par l’Occident».

TROISIÈME PARTIE

LE RETOUR

CHAPITRE PREMIER

LE DÉPART DE CHINE.

«Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries où le seigneur l’envoyait.» On est loin de savoir par le détail toutes les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde comme ambassadeur du grand khan; et, après avoir parcouru des mers variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre; d’abord par les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont il fut l’occasion indirecte.

Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco Polo, l’occasion cherchée.

Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le poids des années: quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir leur ville natale! D’autres raisons encore, plus délicates, leur conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises périlleuses; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait cette échéance imminente.

Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir, mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait nécessaire pour arriver au but.

Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois «barons» accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, «moult belle dame et avenante,» qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il paraît cependant que le cortège se mit en route; mais, des guerres s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin. Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y engager sans guide.

Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour. Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition? C’est ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. «Et il y en avait bien 150 en état de porter les armes.» Ensuite, passant le détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et de l’état des pays par lesquels il fallait passer.

Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre complices de leurs desseins? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la longue traversée qu’ils avaient en perspective.

Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans. Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes, parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire à bon port.

Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de ces lettres? parvinrent-elles à leurs adresses? On regrette d’être là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde, et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore séparé.

Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État, avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés, est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire. Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292. Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles aucun Européen n’avait été initié avant eux?

CHAPITRE II

LES INDES.

La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas temps encore de fermer le livre du voyage, «car il y faut tout le fait des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à raconter, car moult sont merveilleuses». On a vu comment Marco Polo s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes des contrées maritimes de l’Asie méridionale; ce second voyage accrut et affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens, sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits divers de l’industrie orientale.

Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et de richesse et se résumait dans un nom: l’Inde. Il est difficile d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région dans le globe; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, «la meilleure Inde qui soit,» correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter celles qu’on ne sait pas.

Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue et à se représenter les contrées, non telles que les montrent aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits et apprécier la part de nouveauté qui leur revient.

En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais, quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de Polo: fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois d’automne et d’hiver; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste. Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de ces vents, lorsqu’il dit: l’un les porte, l’autre les rapporte.

Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de traversée, arriva «à une île appelée Java». Il s’agit ici, non de l’île qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo, représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils «vivent comme bestes et mangent chair d’hommes». Marco Polo, qui, grâce à son expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition, organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu; et une fois la confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait en abondance, il goûta les noix de cocotiers «moult grosses et bonnes à manger fraîches», le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes _Areng saccharifera_. «Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc un grand pot là où la branche est taillée; et en un jour et une nuit le pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge. Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la racine, et peu après elle recommence à couler.» L’arbre à pain ou palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. «Et je vous conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui font farine, qui est moult bonne à manger.» Cette substance est la moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta quelques-uns de ces _pains_ à Venise.

C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient. Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux: l’éléphant gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de «petits hommes qui viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement hommes.» On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe. Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang (nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un chien.

Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée, où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car, si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé de s’avancer; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations commerciales. Ses progrès continuent encore.