Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 51
La France et l’Allemagne.--Dans les premiers siècles du moyen âge, la France et l’Allemagne s’étaient trouvées unies dans une même civilisation. La constitution de deux royautés distinctes n’avait pas effacé complètement la trace de ce régime très ancien. Le souvenir s’en était conservé dans la politique des rois capétiens, qui se considéraient comme les héritiers des Empereurs; plus d’une fois, depuis saint Louis jusqu’à Louis XV, ils revendiquèrent leurs droits à cet héritage.
En outre, après l’extinction de la race carolingienne, la séparation de la France et de l’Allemagne s’opéra incomplètement, au point de vue territorial. Le sort de la Lotharingie, d’une longue zone de frontières, depuis les Flandres, le Luxembourg, la Lorraine, l’Alsace, jusqu’à la Bourgogne et la Provence, n’avait pas été déterminé. Pendant tout le moyen âge, l’Allemagne et la France se les disputèrent, les Allemands comme des terres d’Empire, les Français, surtout à partir du seizième siècle, comme les frontières naturelles de la vieille Gaule de César et de Strabon.
Par ce double motif, une tradition s’était formée en France, très vivace encore en 1789, qui dirigeait sans cesse l’attention du peuple et des politiques sur les affaires d’Allemagne. Les luttes de François Ier et de Charles-Quint, les traités de Westphalie qui avaient rendu les princes indépendants de l’Empereur et placé les États allemands sous le protectorat de la France, servaient de fondements à cette tradition. Le peuple, au temps de Louis XVI, détestait les princes d’Autriche, autant qu’au seizième siècle. C’était «le cri national». Le roi et ses ministres encourageaient les princes allemands à former en 1785, contre la maison d’Autriche, une ligue qui paraissait un souvenir de la ligue du Rhin. On avait complété en 1738 la conquête de l’Alsace par la Lorraine, on rêvait de l’achever par l’occupation de la Belgique et des Provinces Rhénanes: malgré son manque de ressources, le gouvernement de Louis XVI avait mis sur pied une armée, lorsqu’en 1787, les Prussiens menacèrent la Hollande et s’approchèrent du Rhin. Les républicains, en 1792, reprirent une partie de ces traditions; Bonaparte un moment la réalisa tout entière.
La France et l’Orient.--La France avait également une politique et des intérêts traditionnels en Orient. Cette croisade contre les infidèles ou les hérétiques que les Prussiens firent contre les Slaves dans l’Allemagne du Nord, les Autrichiens dans l’Allemagne du Sud contre les Turcs, ce «Drang nach Osten» qui est l’origine lointaine de la question d’Orient, ont pris naissance en France, au moyen âge, avec Charlemagne d’abord, avec saint Louis ensuite. C’est l’œuvre séculaire des Francs, _gesta Dei per Francos_. Leurs héritiers du dix-huitième siècle en ont gardé des souvenirs et des droits. D’Argenson, songeant sous Louis XV à la ruine prochaine de l’empire ottoman, proposait la reconstitution d’un empire franc de Constantinople. Les études classiques fortifiaient ces souvenirs et ces rêves: André Chénier, l’élève des Grecs, conviait les Français à l’affranchissement des Lieux Saints de la littérature, comme ils avaient délivré le sanctuaire de Jérusalem. Des services qu’elle avait rendus à la chrétienté autrefois, la France avait recueilli des avantages durables, la protection de ce sanctuaire et de tous les chrétiens d’Orient, sans distinction de sectes.
Plus tard, dans la lutte contre la maison d’Autriche, la maison de France s’était créé dans l’Europe orientale des intérêts d’un autre genre. François Ier, sans que cette contradiction fît tort à la politique religieuse du royaume, avait le premier entraîné les Turcs dans la société des puissances européennes; ses successeurs s’en étaient fait des alliés utiles, puis des clients fidèles. En 1739, la diplomatie française avait sauvé les Turcs d’une ruine qui paraissait immédiate; en 1772, des Français, Vergennes et de Tott, continuant l’œuvre de Villeneuve et Bonneval, s’efforçaient encore de restaurer et de garantir l’Empire ottoman. Le maintien des capitulations avait été le prix de ces alliances et de ces services. De la même manière la France avait sauvé la Suède, en 1772, d’un partage menaçant; elle n’avait pu protéger la Pologne, quoiqu’elle y eût beaucoup songé et qu’elle y songeât encore. Elle n’entendait abandonner ni ses alliances, ni ses privilèges en Orient aux ambitions des puissances partageantes.
Elle entendait enfin se réserver les profits du commerce du Levant, que l’Angleterre convoitait. Ce commerce, centralisé à Marseille, qui l’avait pris à Venise à la fin du seizième siècle, occupait en 1778 deux cent quarante bâtiments et se chiffrait par plus de 50 millions d’échanges. Par Alep, Mossoul, Bagdad, Erzeroum, Diarbekir, il atteignait l’Iran et l’Inde. Un négociant marseillais songeait alors à lui ouvrir, par un système de transbordements, la route de la mer Rouge. Le trafic avec le Levant, favorisé par les privilèges accordés dans l’empire ottoman à nos nationaux et à leurs consuls, était devenu l’une des fonctions normales et indispensables de la vie économique de la France: on conçoit qu’il eût pris une place importante dans les préoccupations du gouvernement lui-même et que son intérêt fût devenu une occasion nécessaire pour lui d’intervenir dans les affaires d’Orient.
La France avait la prétention légitime de défendre dans le règlement de cette question, mais par la paix, une influence séculaire appuyée sur la triple base de la religion, de la politique et du commerce.
La France, sa politique coloniale et maritime.--A certains moments aussi le dix-huitième siècle fut pour la France une période de luttes à outrance contre l’Angleterre pour la protection de son commerce, et pour le maintien de son empire colonial en Amérique et Inde. Cette rivalité, qui a commencé en 1688, a été comme une sorte de guerre de Cent ans, un long drame dont les guerres de la ligue d’Augsbourg, de la succession d’Espagne, de la succession d’Autriche, les guerres de Sept ans, d’Amérique, ont été les différents actes. La domination des Anglais sur les mers ne pouvait s’établir qu’aux dépens de notre prospérité commerciale, fondée sur des raisons d’ordre géographique, notre position exceptionnelle sur trois mers: nos colonies et celles de l’Angleterre se touchaient aux Indes et en Amérique. Malgré la politique de Choiseul, qui nous donna la Corse, et de Vergennes, qui nous rendit Dunkerque, malgré la guerre d’Amérique qui un moment groupa autour de nous les puissances maritimes et humilia l’Angleterre, ce long duel ne nous fut pas favorable: les Indes et l’Amérique étaient perdues sans retour. L’Angleterre avait gardé son influence sur les puissances secondaires, en Hollande, en Suède, en Portugal, en Italie. Définitivement installée à Gibraltar, elle se tournait vers la Méditerranée pour y prendre la place que la France occupait depuis des siècles dans le Levant, les clefs de la route des Indes.
Les contradictions de la politique française au dernier siècle.--Ce fut, au dix-huitième siècle, un grand malheur pour la France que d’être mêlée à tant de questions diverses et d’avoir, sur tous les points de l’Europe et du monde, tant d’intérêts et de traditions à soutenir. Elle dissipait, en les dispersant, son influence et ses ressources: elle agissait en tous sens, hésitait et partout se contredisait.
Lorsque l’Angleterre commença à fonder, au début du siècle, un empire autrement redoutable pour les puissances maritimes que la monarchie de Charles-Quint, la France, acharnée contre ses successeurs, qui n’étaient plus à craindre, la laissa faire jusqu’en 1750. Les Français admiraient, les Anglais, qui se préparaient à les ruiner. Dans la suite ils apportèrent à les combattre la même ardeur qu’à les admirer.
Ils favorisèrent de la même manière la formation et la grandeur de l’État prussien, qui devenait en Allemagne le plus dangereux des États, le type du genre, puissamment organisé, égoïste et fort: le Brandebourg n’était-il pas leur vieil allié contre la maison d’Autriche? La France applaudit aux victoires d’un roi qui prétendait renouveler, à Berlin, le siècle de Louis XIV. Ses écrivains l’y aidèrent. Les vaincus de Rosbach chantèrent les louanges de Frédéric II, et le félicitèrent d’avoir reconstitué, en 1786, contre la France autant que contre l’Autriche, ce qu’ils croyaient être la ligue du Rhin, l’alliance des princes allemands. Et pourtant, alors, ils s’unirent, à partir de 1756, à l’Autriche, sa rivale.
En Orient, la France eut les mêmes hésitations. Elle y avait de vieux clients, ses alliés aussi, comme le Brandebourg, contre la maison d’Autriche. Elle ne voulut pas les sacrifier, et ne sut pas les défendre. Elle méprisa la Russie quand elle la crut barbare au temps de Pierre le Grand, et l’admira, plus tard, lorsqu’elle la vit s’ouvrir par Catherine II à ses arts et à sa civilisation. Elle arma contre elle les Polonais et les Turcs, et les abandonna.
Les fautes de la royauté.--La royauté française ne fut pas pour la nation, comme dans le passé, un guide en ces années troublées. Elle hésitait avec elle: entre les intérêts, les traditions des Bourbons, et ceux de ses sujets, elle n’osait pas faire un choix. Elle pensa se tirer d’embarras en pratiquant une politique secrète, aussi contradictoire, aussi stérile elle-même que la diplomatie officielle. Les secrets du régent et du roi furent en opposition presque constante avec les goûts et les intérêts de la nation: ils la trompèrent, sans la servir, affaiblirent les ressorts de l’État, et ruinèrent plus complètement encore sa dignité et son prestige en Europe.
Et pourtant la France avait encore en elle les énergies particulières qui avaient fait jusque-là sa grandeur. Ses missionnaires exploraient l’Amérique du Nord et, avec eux, ses marchands parcouraient l’empire ottoman de la mer Noire jusqu’au golfe Persique. Elle avait Moncalm et Dupleix, des héros, des politiques et des martyrs. Les grands dévouements ne lui manquèrent pas. Mais elle manqua à sa mission, faute de savoir en quoi elle consistait, entraînée par ses écrivains et ses penseurs à la poursuite d’un idéal qui dépassait ses frontières, mal dirigée par la royauté qui l’abandonnait et qu’elle abandonnait chaque jour davantage.
Les politiques du continent la jugeaient mal lorsqu’ils la croyaient perdue: «La France vient de tomber, je doute qu’elle se relève», disait Joseph II. Et, de Prusse, Herzberg répondait: «Elle a perdu le reste de son prestige», tandis que Catherine II jetait à la monarchie de Louis XVI ce cri de pitié: «Adieu la considération acquise depuis deux cents ans.» Plus clairvoyant, parce qu’il aimait, et qu’aimer c’est comprendre, l’un de ses meilleurs serviteurs, Talleyrand, envisageait plus justement la situation de la France et son avenir: «Elle était à peu près sans colonies. Tous les liens étaient relâchés et rompus. Elle était maîtresse en Europe et dans le monde de choisir son système.» Encore fallait-il qu’elle en choisît un, et l’appliquât à réparer tout le mal qu’elle s’était fait au dix-huitième siècle par ses hésitations. Elle le trouvait tout formé dans la politique de Fleury et de Vergennes, et, plus loin encore, dans celle de Richelieu qui l’avait faite si forte et si grande. Elle admirait le grand Cardinal et avec raison: car sa politique pouvait lui servir d’exemple encore, à condition qu’elle en prît l’esprit, et non la lettre.
V
LA FRANCE DE RICHELIEU ET LA FRANCE DE 1789
Depuis deux siècles, en effet, et surtout dans les trente années qui précédèrent la Révolution française, l’Europe avait prodigieusement changé. Son domaine, sa constitution, ses idées et ses mœurs, son langage même s’étaient modifiés.
Lorsque Richelieu avait étudié l’Europe, pour assigner à la France la place qu’elle y devait prendre ou garder, il avait fallu à son génie peu d’efforts pour conformer les grandes lignes très simples de sa politique à la structure d’un terrain, dont les formes, malgré beaucoup d’accidents et sous les ruines, se laissaient aisément deviner. La question était posée très nettement entre les prétentions de l’Espagne, obstinée à la restauration de l’unité catholique et impériale du moyen âge, et la résistance des divers États qui s’en étaient détachés depuis la Réforme.
Cette lutte décisive, née des passions religieuses qui avaient divisé l’Europe, devenue avec le temps presque exclusivement politique, avait fini par lui rendre une sorte d’unité. Les conflits entre les différentes sectes protestantes, les haines entre protestants et catholiques, pouvaient s’apaiser et se fondre dans le combat suprême qu’ils devaient livrer pour leur existence même à la maison d’Autriche. Autour de cette question unique, l’Europe presque tout entière se groupa; et le principal mérite de Richelieu fut d’y avoir contribué, d’avoir fait accepter la solution qui convenait le mieux alors à la sécurité et au prestige de la France. Ce n’était pas une société d’États régulièrement constituée sur le respect des droits et des devoirs mutuels, soumise à un code de lois. Les traités de Westphalie ne créèrent rien de tel. Mais ils donnèrent à l’Europe un état d’équilibre, à défaut de droits, dont le nom s’est gardé et le souvenir comme un bienfait.
L’équilibre ne se trouva pas alors dans la balance d’une justice supérieure, mais dans la balance des forces européennes opposées par Richelieu à l’Espagne. Et c’est pour cela qu’il ne dura pas, dès que, l’Espagne s’affaiblissant, l’un des plateaux pencha en faveur de la France. Mais eût-il été même possible, si, au temps de Richelieu, l’Europe divisée par une seule question n’avait pu tenir presque tout entière en deux plateaux?
En 1789, il n’y avait plus un système européen, mais trois, d’autant plus difficiles à reconnaître qu’ils s’enchevêtraient. Le problème, auquel étaient attachés l’avenir du continent et la sécurité de la France, était, à trois faces, autrement redoutable.
L’une de ces faces, c’était la physionomie nouvelle qu’avait donnée, à l’Europe centrale, le développement continu de l’Allemagne. Elle ne ressemblait plus à la forme que la Germanie avait reçue des traités de Westphalie, à cette ligue des princes électeurs, faisant contrepoids à la monarchie absolue des Habsbourg, image réduite de la ligue européenne opposée par les mêmes traités aux successeurs de Charles-Quint. L’union des électeurs s’était ruinée par les progrès de l’un d’entre eux, le roi de Prusse, puis reconstituée à son profit, pour que de cette république il pût faire une monarchie rivale de l’Autriche, et rétablir contre elle l’unité de l’Empire et de l’Allemagne. Ces deux monarchies, celle des Hohenzollern et celle des Habsbourg, se faisaient encore équilibre, mais quel équilibre? Trêve plutôt que paix, court intervalle entre les passes d’un même duel, dont les témoins, tous les Allemands, préparaient au vainqueur l’accueil dû au champion de la patrie allemande: longtemps méconnue, humiliée, rappelée enfin à leur amour-propre par les victoires de Marie-Thérèse et de Frédéric II, et par de grands poètes à leur amour, l’Allemagne ne leur paraissait pas un prix trop beau pour celui des deux adversaires qui leur permettrait d’en faire une réalité déjà vivante dans leurs cœurs. Et quelle réalité qu’un État allemand qui, par l’absorption de la Prusse ou de l’Autriche, s’étendrait de l’Italie aux Pays-Bas, des Balkans à la Forêt-Noire et de la Vistule au Rhin! Un Français du temps de Louis XIII n’aurait pu même la soupçonner. Au temps de Louis XVI, il devait la connaître pour s’en préserver.
Ce qu’à coup sûr un contemporain de Richelieu eût encore moins pu prévoir, c’était l’unité de l’Orient sous le sceptre de la Russie. Trois États, toujours en guerre, se disputaient, en 1630, l’orient de l’Europe, forteresses compactes, exclusivement attachées à la défense ou à la propagande des religions qui, depuis un siècle et demi, se partageaient le continent. La Pologne se consacrait au catholicisme, la Suède à la Réforme, la Turquie poussait vers le Dniéper et le Danube ses hordes musulmanes. Sans entrer dans leurs querelles de frontières ou de confessions, la politique française s’efforçait de les introduire toutes trois ensemble dans la ligue européenne qu’elle avait formée contre la maison d’Autriche. Elle les rattachait à la grande question dont l’avenir de l’Europe et la sécurité de la France semblaient uniquement dépendre. Quant à la Russie, elle paraissait, auprès de ces voisins puissants, trop éloignée, trop barbare et trop faible pour qu’on l’associât utilement aux ligues formées contre les Habsbourg. On l’abandonnait, ainsi que l’extrême Orient de l’Europe, à ses destinées.
Avec le temps, la situation avait bien changé. Pierre le Grand avait forcé par ses conquêtes et ses réformes l’attention des peuples de l’Occident. Profitant des querelles de la Pologne, de la Suède et de la Turquie et des convoitises des Allemands, il avait commencé à réunir les pays de la Baltique, de la Vistule et de la mer Noire. Lorsque les conflits provoqués par la Réforme et le flot de l’invasion musulmane s’arrêtèrent, il avait déchaîné une croisade nouvelle pour une religion que l’Europe ne connaissait plus, et l’avait servie par les moyens que la civilisation moderne procurait depuis trois siècles aux États de l’Occident. Rien n’avait pu contenir cette force imprévue, ni la résistance, ni la complicité des peuples menacés. Et, depuis les partages de la Pologne et le traité de Kainardji (1772-1774) surtout, l’Europe était désormais forcée de compter avec elle. La question d’Orient se trouva posée au moment où les peuples de l’ancien monde politique, jusque-là préoccupés de leur vie intérieure, virent se fermer, par l’expansion d’une puissance et d’une religion nouvelles, les routes continentales du Levant.
Ce fut alors une autre question, nouvelle aussi et non moins redoutable pour l’Europe, que de savoir si le développement et les prétentions de l’Angleterre ne lui fermeraient pas aussi les routes des mers et des mondes lointains baignés par elles. Ces prétentions étaient anciennes, formulées par les Anglais depuis le début du dix-septième siècle. Mais elles n’étaient pas menaçantes pour leurs voisins, au temps de Richelieu ni de Louis XIV, dans l’impuissance où ils se trouvaient de les réaliser. La violence, la durée de leurs discordes civiles les obligèrent au sacrifice provisoire de leurs ambitions. Elles se réveillèrent aussitôt que l’Angleterre eut retrouvé, dans la Révolution de 1688, un régime de liberté et d’ordre et, dans ce régime, la disposition de ses forces et la conscience de ses destinées. Elles s’imposèrent victorieusement à l’Europe, aux traités d’Utrecht. La guerre de Sept ans donna le monde des mers aux Anglais. La guerre d’Amérique, avec la neutralité armée, leur en reprit une partie, mais doubla de leurs rancunes l’ardeur de leurs convoitises. Les puissances du continent avaient laissé s’accomplir ces progrès et se poser cette question redoutable, comme les progrès de la Russie et la question d’Orient, par mépris et par indifférence.
On eût bien étonné les Français du grand siècle, et les Allemands aussi, en leur disant qu’au siècle suivant l’Angleterre leur ferait la loi. Elle-même ne semblait plus connaître ni la loi, ni d’autres intérêts que ceux des factions. On la traitait comme une puissance anarchique, isolée et négligeable. Et cette opinion était si enracinée qu’elle se maintint à travers tout le dix-huitième siècle, malgré la prodigieuse expansion de l’Angleterre, et se fortifia même, à l’approche de 1789, par ses revers dans la guerre d’Amérique. On la croyait aussi divisée, aussi impuissante qu’au temps de Charles Ier où s’étaient formées ces colonies qu’elle venait de perdre. Et c’était alors l’Angleterre de Cromwell qui revivait dans le gouvernement du second Pitt, par une dictature qui, fondée cette fois non sur la violence, mais sur la loi, la persuasion et les services rendus, fortifiait la royauté et honorait le Parlement, dictature plus durable que celle du Protecteur, et aussi capable de conduire la nation au terme de ses ambitions.
Cette ambition et cette puissance de l’Angleterre, celles de la Russie et celles de l’Allemagne réservaient, en 1789, à l’Europe et à la France, qui n’en soupçonnaient pas l’étendue, des dangers au moins aussi grands et plus nombreux que l’unique péril espagnol conjuré par la politique de Richelieu. C’était un problème de frontières encore, analogue à celui qu’avait résolu, au dix-septième siècle, la politique française, mais avec des données autrement vastes et compliquées. Car il s’agissait, à la fois, des frontières du Rhin et des Alpes, des frontières orientales de l’Europe et des frontières de toutes les puissances européennes dans le monde colonial. Jadis, la sécurité et l’influence respective des nations dépendaient de leurs possessions dans l’Europe même. Leur avenir, en 1789, et leur repos étaient attachés à leur situation dans le vieux continent, en Orient, sur les mers et dans tous les pays nouveaux ouverts, depuis trois siècles, à leur activité: lourde tâche pour les politiques à qui elles confiaient leurs destinées, dans un monde que la Réforme avait troublé et la colonisation étendu à l’infini, dont les limites étaient aussi incertaines qu’étendues, et les destinées obscures.
Et la difficulté la plus grande était qu’ils n’avaient plus à compter que sur eux-mêmes. Lorsque Richelieu défendait contre les Habsbourg les frontières françaises, il avait trouvé autant de ressources dans l’alliance des peuples menacés par leur politique que dans le royaume réorganisé par la sienne. Pendant dix ans même, ces alliances lui avaient suffi: il put n’engager la France directement qu’après les avoir épuisées.
Sa méthode eût été inapplicable à la fin du dix-huitième siècle. La Réforme avait réveillé et créé des nations que la politique française avait pu grouper encore. Mais, au même moment, la Renaissance et les souvenirs de l’antiquité classique fondaient des États qui se développèrent à mesure que s’affaiblit la Réforme. Et, dès lors, la raison d’État devint la règle des rapports entre les puissances, avec l’intrigue pour moyen et la force pour loi. Chaque puissance dut la pratiquer avec rigueur et n’eut plus qu’à compter sur ses propres forces, plus isolée que jamais dans un monde plus vaste. Les nations elles-mêmes ne connurent plus d’autres maximes et se gouvernèrent comme des États. Au dix-huitième siècle, l’Angleterre, en effet, qui considérait pourtant la Réforme comme la pierre angulaire de sa constitution nationale, se mit à pratiquer, avec les nations de l’Europe et du nouveau monde, une politique tout inspirée de la raison d’État, égoïste et réglée sur ses seuls intérêts. A son exemple, la Hollande, qui, sans la Réforme, n’eût pas même été une nation, ne permettait pas aux Belges d’en former une. C’était une désertion générale des principes sur lesquels s’était établi, au dix-septième siècle, une sorte d’équilibre européen.
Enfin, en Orient, une nation nouvelle avait paru qui s’était constituée, comme ses autres sœurs d’Europe, par la résistance aux croisades catholiques du moyen âge et sur les fondements d’une religion populaire: la Russie orthodoxe. Mais, pour s’accroître, après s’être défendue, elle avait abdiqué aussitôt entre les mains des czars, et ceux-ci lui avaient superposé un État européen, armé des mêmes moyens, animé des mêmes intentions égoïstes que les autres États qui lui avaient donné des leçons et des exemples.
C’était donc en vain que, séduits par les souvenirs d’un passé glorieux, les Français s’obstinaient à restaurer un vieux système d’alliances que l’Europe ne pouvait plus comprendre. Tout système semblait impossible dans un monde d’États égoïstes, entre lesquels les rapprochements se faisaient au jour le jour, par la communauté des convoitises, sans souci du lendemain et pour le profit immédiat.