Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 35

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Comme son mari, Catherine Ire sentait la nécessité d’une alliance avec la France. Menzikoff la lui dictait, et proposait à Louis XV, pour assurer l’union des deux couronnes, la main d’Élisabeth Petrowna. Les dédains du roi de France, son refus d’alliance en tout genre ne dégoûtèrent pas les Russes pourtant de l’Europe: les Allemands étaient toujours là, les mains pleines de promesses, et de présents pour les ministres.

Ils s’étaient effrayés de voir Pierre le Grand s’installer en Allemagne, au cœur de la Pologne. Mais s’ils voulaient fermer aux Moscovites les pays qu’ils leur avaient ouverts au nord, après s’y être taillé leur part, dans la même pensée ils étaient prêts à satisfaire leur ambition au sud, aux dépens de la Turquie. L’ambassadeur d’Autriche Rabutin, à Saint-Pétersbourg, de 1725 à 1727, ne cessa de le répéter à Menzikoff, qui à la fin l’entendit. Le 25 août 1726, les deux cours s’accordèrent pour former contre les Turcs une alliance offensive. Et cela n’empêchait pas d’ailleurs Menzikoff de s’établir en Courlande, de démembrer et de prendre à revers la république polonaise. Tout ainsi paraissait instable en Russie, sauf la politique extérieure, qui continuait sur la Baltique et le Bosphore, avec le concours des Allemands, ce que Pierre le Grand avait commencé de la même manière.

Les révolutions de palais qui se produisirent pendant et après le règne de Pierre II n’y changèrent rien: unis aux Autrichiens, les Moscovites établissaient leur influence à Constantinople, et s’ouvraient sans bruit les portes qu’ils voulaient détruire. En Pologne, ils étaient assez forts pour que leurs voisins de Prusse et d’Autriche, Charles VI et le roi Sergent, renonçassent jamais à les en chasser. Et déjà naissait à Berlin un de ces projets que les hommes ne forment qu’en présence des grandes forces naturelles déchaînées, l’idée d’opposer au torrent qui pouvait engloutir l’Allemagne des digues construites aux dépens de la Pologne, de faire la part du feu sur la Vistule pour n’en être pas atteints au delà. Le partage de la Pologne parut alors aux Allemands le seul moyen de conjurer l’orage qu’ils avaient déchaîné. Cet orage grossissait en effet sur la Néva, loin de se dissiper, comme on eût pu le croire, par les héritiers indignes et les serviteurs cupides du grand czar qui l’avait formé.

Ainsi qu’en 1702, c’était sur les frontières de la Pologne qu’il allait éclater en 1733. Non pas que l’impératrice Anna Iwanowna fût un foudre de guerre. Loin de là: après avoir pris le pouvoir par un acte d’énergie, elle se contentait d’en jouir. Tout lui était prétexte à réjouissances, occasion de dépenses folles et de fêtes grossières, au milieu d’une cour qui sentait, par ses costumes et son esprit, la caserne, ou tout au moins beaucoup la barbarie. Mais les courtisans que la czarine s’était donnés, étrangers à la place des Russes qui l’eussent trahie, les Allemands Ostermann, Munich surtout, son favori le Courlandais Biren, avaient les yeux toujours tournés sur l’Europe d’où ils venaient, dont ils apportaient les mœurs à la Russie: ils accueillaient les envoyés des cours d’Allemagne, et, pour s’en rapprocher, s’efforçaient de porter le peuple russe vers l’occident. Il semblait enfin que ce fût pour eux un moyen de se faire pardonner par le peuple leur domination que de le conduire à la conquête des pays latins et turcs, des foyers de l’hérésie, des boulevards du paganisme. Ainsi se posait de plus en plus la question d’Orient, dans la forme que lui avait donnée le génie de Pierre le Grand, d’une conquête russe guidée par les étrangers, inspirée par un double élan de foi et de civilisation, servie par les ressources d’un État nouveau et fort, et par la décadence des États voisins.

Tandis que l’État russe survivait ainsi au prince qui l’avait formé, les circonstances extérieures qui avaient favorisé ses progrès et les desseins de son créateur se développèrent, de 1701 à 1730, dans un sens plus favorable encore aux entreprises de ceux qui voudraient les poursuivre. La Pologne, la Turquie, la Suède paraissaient atteintes d’un mal incurable, à crises périodiques qui chaque jour leur faisaient des plaies plus profondes.

Avec un fatalisme oriental, les Turcs semblaient se résigner au sort qui les attendait: le sultan Achmed III, le vaincu de Passarowitz, s’étourdissait par le plaisir, embellissait sa vie par des fêtes coûteuses et sa capitale par des constructions. Entre temps, il s’efforçait de procurer à son empire les avantages de la civilisation moderne, l’imprimerie par exemple: après l’effort, il retombait épuisé. Le jour où, las de payer un gouvernement qui les humiliait, les Turcs firent une révolution pour lui signifier son congé (1730), Achmed, très simplement, ouvrit à son neveu Mahmoud, dont il avait détrôné le père en 1703, la prison où il alla prendre sa place. Les ministres d’Achmed III, par goût et par flatterie, le grand vizir Ibrahim s’étaient contentés d’ordonner ses plaisirs, et, «livrant tout à la crainte, caressaient les ennemis de l’empire, Autrichiens et Russes», plutôt que de se mettre contre eux en état de défense. Du grand au petit, c’était partout en Turquie le même abandon: les janissaires faisaient du négoce et désapprenaient la guerre.

La révolution de 1730, provoquée par les victoires de la Perse, parut un réveil: ce ne fut qu’une secousse sanglante. Tiré d’une prison où il avait langui vingt-trois ans, Mahmoud était trop faible de corps et d’esprit pour entreprendre la cure d’un vaste empire. Pendant un an cependant le mal parut enrayé par la volonté éclairée d’un grand vizir, Topal Osman (1731-1732): intègre et avisé, il rêvait le relèvement de son pays par les armes. Il demandait des conseils à l’ambassadeur de France, Villeneuve, pour reconstituer la Turquie, et chargeait Bonneval, un de ces aventuriers qu’on trouvait partout en Orient, les vrais maîtres de la Russie, de refaire à sa rivale une armée. Mais cela ne dura que le temps d’un rêve: la faiblesse de la Turquie venait d’un mal plus profond, de ce despotisme à la fois débile et tyrannique qui liait au sultan les mains pour le bien, et, pour le mal, les lui laissait souverainement libres. La jalousie et la cupidité d’un chef d’eunuques eurent raison auprès de Mahmoud, en un an, d’un bon serviteur qui lui préparait une gloire durable. Avec un pouvoir, le plus absolu qu’il y eût au monde, la Turquie demeura la pire des républiques, anarchique et capricieuse, violente et désarmée: «Notre gouvernement, disait un grand vizir, est plus républicain que l’on ne pense.»

La Suède, que ses malheurs auraient dû instruire, se livrait alors aveuglément à un gouvernement analogue. Elle n’avait plus qu’une royauté nominale. Pour garder les apparences et les honneurs du pouvoir, les souverains de la Suède, Ulrique Éléonore et son mari, le prince de Hesse-Cassel, en avaient abandonné la réalité à l’aristocratie (1720). Le principe funeste de l’élection s’était alors introduit et faisait de la Suède une république dont le Sénat était, comme les diètes en Pologne, le seul arbitre. La couronne, et la Suède avec elle, devenait un objet de trafic entre les princes allemands, le prince de Hesse-Cassel, le duc de Holstein en quête d’établissements royaux, et les factions aristocratiques qui vendaient, avec la royauté, leur pays à l’étranger. Ainsi s’épuisaient les ressources de la Suède, se perdaient les moyens qu’elle aurait eus de reprendre aux Russes leurs conquêtes, et se préparait pour ceux-ci l’occasion d’en faire de nouvelles.

Les princes allemands étaient venus à Stockholm achever la même œuvre qu’à Varsovie. Le prince de Hesse-Cassel avait allumé et satisfait les convoitises des seigneurs: puis, lorsqu’il avait essayé de leur reprendre ce qu’il leur avait donné, le duc de Holstein s’était posé en champion de leurs prétendus droits méconnus, pour occuper la place que son rival avait obtenue d’eux par les mêmes moyens (1723-1724).

Le duc Charles-Frédéric de Holstein, neveu de Charles XII, tandis qu’il intriguait ainsi en Suède, était allé demander un asile aux Russes. Il se maria, en 1725, à Anna-Petrovna, fille de Pierre le Grand. Ce fut aux pires ennemis des Suédois qu’il s’adressa pour appuyer le parti qu’il avait formé parmi eux. Cela seul aurait dû le condamner à leurs yeux: l’exemple de la Pologne eût dû les avertir des conséquences fatales de ces marchés passés entre les princes allemands et les souverains de Moscou. Leur cupidité les aveuglait; on les vit, en 1723, effacer eux-mêmes la clause du traité de Nystadt qui obligeait les Russes à ne point intervenir dans leurs affaires, et les solliciter même par un autre traité (1723) de soutenir chez eux le duc de Holstein, à l’occasion. Le jour, ainsi, paraissait prochain où la Suède serait réduite par l’ambition des czars, la complicité des Allemands et les fautes de sa constitution, à n’être plus qu’un protectorat russe.

La Pologne, de 1717 à 1724, ne fut plus guère que cela, et pour les mêmes motifs. Les Turcs lui avaient, en 1711, rendu le grand service de fermer par le traité du Pruth ses frontières aux Russes. D’eux-mêmes, les Polonais et leur roi les ouvrirent, déchirèrent le traité, les uns parce qu’ils préféraient les troupes moscovites aux gardes saxonnes, l’autre par vengeance, à défaut de mieux. Après l’anarchie, la servitude, toutes deux également volontaires. On eût dit qu’une fatalité poussait ce peuple à sa perte, et cette maison de Saxe à la poursuite d’une couronne plus lourde que précieuse. Fatalité, en effet, d’habitudes invétérées qui, leur créant une seconde nature, ne leur avait laissé que des instincts. L’attachement des princes saxons à la royauté leur faisait accepter des compromis qui ne leur en procuraient que le titre. L’attachement de l’aristocratie polonaise à ses privilèges lui fermait les yeux aux dangers du dehors. L’attachement de la nation tout entière au catholicisme la rendait intolérante: elle persécutait les luthériens à Thorn, les grecs en Podolie et les jetait dans les bras de ses ennemis. En vain les Polonais avaient-ils des voisins qui prétendaient, malgré eux, les sauver, et justement ceux qu’ils avaient le plus combattus, les Turcs; en 1724 encore, le sultan exigea du czar qu’il rendît à la Pologne ses libertés, et l’obligea à rétablir le traité du Pruth. Les Polonais avaient fait la faute, en 1717, d’appeler les Russes, «comme garants de leur gouvernement et de leurs lois». Ils avaient d’eux-mêmes abdiqué leur liberté en renonçant au traité du Pruth. L’occasion seule et la force devaient désormais décider entre ces deux clauses contraires, dont l’une était pour la république son ancre de salut, l’autre sa charte de servitude.

La question se posa, en 1733, par la mort d’Auguste II; la force la résolut en faveur des Russes. Après le démembrement de la Suède, l’occupation de la Pologne: c’était le deuxième épisode de la question d’Orient au dix-huitième siècle, réglée encore, comme au temps de Pierre le Grand, par la violence, au gré des ambitions de son peuple. A l’approche de la crise finale, les victimes, en Pologne, semblèrent reculer devant le sacrifice qu’ils s’étaient eux-mêmes préparé. Appelés à se choisir un roi, les nobles polonais ne voulurent plus de ces princes allemands qui les livraient aux Russes. Ils élurent un des leurs, Stanislas Leczinski, et, pour la première fois, on vit dans la diète d’élection un gentilhomme renoncer à son droit de veto par patriotisme, en faveur du candidat national. C’était un bon mouvement, mais tardif. Les Polonais étaient désarmés de toutes les manières; ils se mettaient soixante mille pour nommer leur roi: ils ne lui avaient laissé que quinze mille soldats pour se défendre. Et ils avaient donné, par le traité de 1717, aux étrangers une arme redoutable, le droit d’intervenir dans leurs affaires.

L’heure était venue pour les Russes de s’en servir: tout les y invitait, la faiblesse de leurs adversaires, la tradition religieuse de leur race, les souvenirs glorieux de Pierre le Grand, l’intérêt de ses successeurs, et, par-dessus tout, la complicité des Allemands. Fidèle à la politique de sa maison, le fils d’Auguste II aimait mieux régner par les Russes que de n’être pas roi. L’empereur d’Autriche, pour obtenir de ses voisins du nord la garantie de sa succession, avec l’espoir aussi d’entraîner les Moscovites à la conquête de l’empire turc, leur ouvrait la Pologne, la porte de l’Allemagne. Partout, sur la Baltique, la Vistule, dans la mer Noire, les Allemands, aveuglément, substituaient ces voisins redoutables à des voisins affaiblis dont ils convoitaient les dépouilles.

Plus défiant, sans doute, Frédéric-Guillaume Ier, décidé à ne travailler que pour le roi de Prusse, dans le bon sens du mot, réclamait sa part avant de se déclarer contre la Pologne. Il attendit vainement que l’électeur de Saxe démembrât le royaume où il voulait s’établir, que les Russes lui cédassent une partie de cette proie qu’ils voulaient pour eux seuls. Il n’eut rien. L’idée d’un partage en Orient n’était pas mûr, ni la Prusse encore de force à l’imposer. La solution qui se préparait, c’était la conquête déguisée de la Pologne par les Russes, sous le nom d’Auguste III.

Que pouvaient, contre cette coalition de trois puissances, les Polonais désarmés? Au mois de septembre 1733, les troupes d’Anna Iwanowna franchissaient leurs frontières, et, en vertu du traité de 1717, les obligeaient à élire Auguste III. La Pologne avait deux rois: mais celui qu’elle avait librement choisi, Stanislas Leczinski, était forcé de fuir à Dantzig devant les menaces de l’étranger. Et de l’étranger, nul secours prochain. La France où régnait le gendre de Stanislas était trop loin et trop peu engagée en Pologne. Le ministre de Louis XV, Fleury, après avoir essayé d’arrêter les Russes, ne pensait pas qu’il fût de l’intérêt de son maître d’entreprendre contre eux une guerre difficile et stérile. Pour faire plaisir à la reine de France, il envoya à son père trois bataillons à la tête desquels Plelo se fit tuer héroïquement (1734). Stanislas dut quitter, après la prise de Dantzig, le territoire polonais soumis définitivement aux Russes.

Il y aurait eu peut-être un autre moyen encore de sauver la république. Le moment était décisif: il s’agissait de faire comprendre aux Turcs et aux Suédois qu’un sort pareil les attendait. S’ils étaient plus clairvoyants que les Allemands, ils pouvaient encore prévenir la ruine de la Pologne et, du même coup, la leur. Les diplomates français, de Castera à Stockholm, Villeneuve à Constantinople, essayaient d’éclairer les victimes désignées de l’ambition des Russes et des Allemands.

Mais que pouvait la diplomatie française à Stockholm, dans ce pays dont elle traçait, en 1737, le triste tableau: «Un gouvernement dont les opérations sont lentes et tardives par sa présente constitution, une nation partagée entre différentes factions, l’autorité du prince nécessairement dirigée par les résolutions de la diète, ce prince étranger par rapport à la couronne qu’il porte, un ministère également occupé du soin de plaire à son maître et de ne se rendre responsable de rien aux yeux de la nation, un sénat composé de membres dont les uns sont attachés à l’Angleterre, les autres, par rapport à la situation de leurs biens, craignent de déplaire aux Moscovites.» Comment, d’un pareil assemblage, faire sortir une action décisive? La neutralité était tout ce qu’on pouvait espérer; encore ne l’eut-on point! Le parti du duc de Holstein fut assez fort pour livrer la Suède aux Russes (1735) et faire rappeler l’ambassadeur de France. La Suède eût-elle pu alors sauver la Pologne? Elle se livrait elle-même.

La Turquie était peut-être plus clairvoyante. Le sultan Mahmoud haïssait et craignait les Russes. N’était-il pas, d’ailleurs, garant de l’intégrité de la Pologne? Et, pour la défendre, n’avait-il pas sous la main, toujours prêtes, ces milices tartares nombreuses, hostiles à tous leurs voisins. Notre ambassadeur Villeneuve excita la haine des Turcs, dès 1733, leur rappela leur devoir et leur intérêt, gagna le khan de Crimée et lui envoya un jeune capitaine français, le baron de Tott, capable de donner à ses troupes, par une meilleure instruction, plus de résistance. Mais le vizir de Mahmoud était aussi hésitant que Villeneuve était décidé. Comme ceux de ses pareils qui voulaient durer dans une fonction instable, il évitait les engagements, une guerre surtout qu’il eût peut-être payée de sa tête. Enfin, au même instant, les Russes le payaient pour ne pas la faire. C’était la seconde fois depuis vingt ans que les hésitations, la corruption des ministres ottomans laissaient libre carrière aux entreprises des czars sur la Baltique ou la Vistule (1733). L’intervention des Turcs était la suprême ressource de Stanislas, comme, en 1712, elle l’était déjà de son protecteur Charles XII. La main de la Russie qui, guidée par les Allemands, avait dépecé la Suède, distribua de l’or à Constantinople et s’appesantit sur la Pologne pour jamais. La France aurait voulu l’écarter: elle n’en avait pas les moyens.

Elle fit même alors une dernière faute qui précipita l’affaire et favorisa les démarches de la czarine. Celle-ci, pour s’établir en Pologne, avait dû compter avec l’Autriche: elle se l’était associée. Mais les deux alliées, au moment du règlement définitif, pouvaient ne pas s’entendre. Les Allemands, après avoir appelé les Russes en Pologne, n’auraient pas été sans doute plus disposés à les laisser à Varsovie qu’autrefois à Wismar. La France déclara la guerre à l’Autriche, l’occupa sur le Rhin et le Pô. Les Russes eurent désormais, en Orient, les mains libres.

Fleury n’avait pas souhaité cette guerre; mais, autour de lui, toute la cour et Chauvelin saisissaient avec enthousiasme un prétexte d’attaquer la maison d’Autriche. Une attaque sur le Rhin n’était-elle pas justifiée au moment où la réunion de la Lorraine à la monarchie des Habsbourg se préparait par le mariage du duc François et de Marie-Thérèse? Ne pouvait-on trouver là, plus près que sur la Vistule, un établissement pour le beau-père du roi? Toutes ces raisons, l’influence de la reine et de la cour, et la perspective d’une guerre utile, avaient déterminé Fleury à risquer cette entreprise contre les Habsbourg. Pour diminuer les risques, Fleury la limita autant qu’il put, rassura les puissances maritimes par la promesse de ne pas attaquer les Flandres, chargea les Espagnols d’occuper l’Italie. De la sortie, l’Empereur, dépourvu d’alliés, subit tout le poids de la guerre et en fit tous les frais.

Ce fut une bonne fortune pour la France, mais un malheur pour la Pologne. Plus les Allemands étaient réduits à se défendre et occupés sur le Rhin, plus les Russes étaient libres de pousser sur la Vistule leurs entreprises. Les discordes de l’Europe occidentale leur donnaient l’Orient. Pierre le Grand le savait lorsqu’il appelait Louis XV à combattre l’Autriche, et Catherine II s’en souviendra lorsqu’elle engagera l’Allemagne contre la Révolution française. Ce qui frappe le plus dans ce développement de la question d’Orient, dans les progrès de l’empire russe, c’est, à travers les changements de décors et de personnes, le jeu régulier des mêmes actions, des mêmes idées: elles ont la simplicité, la permanence des grandes forces naturelles. Certes, il y avait loin de Pierre Ier à Anna Iwanowna et de celle-ci à Catherine, et ce fut pourtant sous son règne que s’acheva l’établissement des Russes en Pologne.

En présence et sous la pression de leurs armées Auguste III fut proclamé roi. Les Polonais eurent sans doute le courage de proclamer coupable de trahison et de lèse-patrie quiconque appellerait à l’avenir les armées étrangères. Proclamation stérile du droit contre la force! La république fut obligée d’abandonner au favori de la czarine, Biren, la Courlande. Elle n’en avait jamais eu que le protectorat. Comment l’eût-elle gardé au moment où son roi la plaçait elle-même sous le protectorat de la Russie. Auguste III, magnifique comme ses pères, grand chasseur, grand buveur, prodigue et toujours ruiné, son ministre, le comte Brühl, uniquement occupé de défrayer et de partager ses plaisirs, n’avaient qu’une politique: point d’affaires et beaucoup de profits. Ils firent de la Pologne une province russe pour l’exploiter sans responsabilité.

Toutes les faveurs, à Varsovie, allèrent à ceux que désignaient les bonnes grâces de la czarine, starosties, pensions et dignités, cordons royaux qui devinrent le premier degré des honneurs russes et d’un crédit naissant à Saint-Pétersbourg. Les prêtres russes, sans difficulté, établirent un évêque grec en Lithuanie. Point de gouvernement, en effet, sur la Vistule, des diètes inutiles presque aussitôt levées que convoquées, pas de diplomatie. Les jeunes Polonais qui voulaient faire fortune prirent l’habitude de solliciter la protection des Russes, le chemin de Pétersbourg, comme on allait ailleurs, dans un même État, d’une province à la cour, source de toute faveur. Ce fut une fusion imposée d’abord, puis presque volontaire entre les vainqueurs et les vaincus, qui précédait et préparait, au lieu de la suivre, la conquête définitive. Cette conquête, c’était le deuxième épisode de la question d’Orient: les pays de la Vistule s’ouvraient aux Moscovites après les provinces baltiques.

Au même moment, et par une conséquence presque fatale, dans les pays balkaniques, un troisième épisode allait se produire. Si les Autrichiens avaient, en 1733, introduit les troupes de la czarine en Pologne, c’était avec l’espoir de les conduire à l’attaque de la Turquie. Leurs démêlés avec la France avaient retardé leurs espérances. La paix, qu’ils achetèrent chèrement en 1735 en Occident, leur permit alors de chercher en Orient des compensations. Les Russes, encouragés par leurs succès en Pologne, avaient hâte de les poursuivre sur le Danube. Ils pouvaient compter, comme au nord, sur la complicité des Allemands; ils calculaient la faiblesse de l’empire turc, la misère de ses finances et de ses armées, l’insuffisance de ses généraux et de ses ministres. Enfin, ils se sentaient appelés par les chrétiens du Montenegro, de la Grèce et, par des émissaires, entretenaient leurs espérances. Ce serait une croisade, la grande croisade rêvée par Pierre le Grand, l’œuvre de délivrance réservée à la sainte Russie. Les Turcs avaient commis la faute de ne pas arrêter les croisés grecs en Pologne: la croisade allait se porter sur leurs frontières.

Pour des entreprises de ce genre un simple prétexte suffit. La czarine Anna et ses ministres en trouvèrent un dans l’attitude hostile qu’avait prise, en 1734, le khan des Tartares, vassal du sultan. Ils se plaignirent de ses incursions en Ukraine, puis dans le Caucase. Les plaintes étaient accompagnées de menaces, dont l’exécution fut immédiate. Au mois de mars 1736, une armée russe, sous les ordres de Munich, investit et prit Azoff, puis se dirigea sur la Bessarabie. «Voilà le moment, disait l’ambassadeur russe à Constantinople même, de détruire cette race sans loi.»