Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 34
Ce même amour de la paix dicta à Marie-Thérèse les termes du désaveu formel qu’elle donna, six ans plus tard, à la politique de Joseph II dans l’affaire de la succession de Bavière. Elle voyait, elle disait à son fils impatient la désorganisation de l’Autriche et les dangers pour elle d’une guerre nouvelle: «Je vois le troupeau en danger. Vous parlez d’une guerre à outrance. Je n’en vois pas la possibilité. Que serait-ce s’il fallait faire face à une coalition? Gare alors à nos frontières.» Et, comme il s’obstinait, elle n’hésita pas à implorer elle-même la paix de son vainqueur. Ainsi à tout prix, pendant dix-sept ans, elle conserva le repos à l’Autriche, à l’exemple de Frédéric II et par les mêmes moyens.
Mais elle ne sut pas, aussi bien que lui, l’employer à la réorganisation de son État. Malgré un sincère désir de réformes, elle subissait l’influence des habitudes anciennes de sa maison. Elle n’avait pas assez de volonté pour faire de l’Autriche une puissance moderne. Elle prodiguait ses grâces sans discernement, tenait aux considérations de familles et au respect de la naissance, hésitait à bouleverser les conditions et les traditions du gouvernement impérial. Et surtout, elle manqua plus d’esprit de suite encore que de vigueur: en 1748, elle avait introduit en Autriche les formes et les noms de l’administration prussienne, elle les supprima en 1762 et se mit à imiter la France, par la création d’un conseil d’État et de nombreux ministères. On étudiait à Vienne toutes sortes de réformes sans être capables de les réaliser, si bien qu’à la fin de son règne Marie-Thérèse constatait avec tristesse l’indiscipline de ses sujets, leur pauvreté et leur paresse, le développement du brigandage, l’épuisement du trésor par les rapines et l’inertie des fonctionnaires, la faiblesse enfin de l’armée.
En matière de politique intérieure, son fils voyait plus clairement qu’elle la tâche à remplir. Ce n’était pas la vigueur, ni la logique qui manquaient à Joseph II: jamais prince ne fut plus absolu que lui dans sa conduite et ses idées. Grand, beau et bien fait, le visage ouvert qu’éclairaient deux yeux bleus très vifs, les lèvres serrées, il n’admettait ni réplique, ni délai. Les lenteurs, les obscurités de l’administration autrichienne, le formalisme surtout et le cérémonial l’exaspéraient. Il voulait, comme les Hohenzollern, faire de son patrimoine un véritable État concentré, et assez fort pour ne compter que sur lui-même. Actif, consciencieux, tout entier à sa tâche, il était prêt à y consacrer les ressources d’un esprit et d’une volonté qu’aucun détail ni obstacle n’effrayaient. Il déplorait l’inertie, l’ignorance de ses sujets et de ses agents: monarque éclairé et philosophe, il prétendit les instruire et les délivrer de leurs préjugés, au mépris de leurs croyances et de leurs coutumes.
Le clergé autrichien fut rattaché plus étroitement à l’État et formé par ses soins (1781-1783). On lui retira le droit de persécuter les sujets des autres cultes, protestants ou juifs, dont le travail, les lumières et le commerce servaient l’Autriche (édit de tolérance, 17 octobre 1781). Une révolution plus violente encore, analogue à la Réforme d’Henri VIII et inspirée par les mêmes motifs, bouleversa les couvents où s’entassaient des richesses et des hommes perdus pour l’État (1782-1784).
Il eût mieux valu pour l’Autriche une évolution lente que ces soubresauts. Quand il s’agit de modifier la forme d’un État, les meilleurs procédés sont ceux de la nature elle-même, qui, dans ses œuvres, ne fait pas de sauts brusques. Joseph II en fit l’expérience. Son système était bon: il le gâta dans la pratique par son impatience. Par ses réformes religieuses, il inquiéta la foi de ses sujets, sans avoir le temps de les éclairer sur leurs devoirs. Il se heurta, dans ses réformes politiques, aux usages compliqués et divers des pays de la monarchie. Les Hohenzollern qu’il imitait avaient mis plus d’un siècle à réduire les États de leurs différentes provinces: Joseph II les attaqua tous de front de 1781 à 1789. Il supprima d’un coup, en 1781, les privilèges sociaux et politiques de la noblesse, qui en formait le corps le plus compact et le plus résistant: puis il prétendit les réunir sous une administration commune qui leur imposerait des lois nouvelles (1781), des impôts égaux, communs et nouveaux (1782-1788), et des charges militaires.
La conséquence de cette révolution venue d’en haut fut, au lieu du bien qu’il espérait, et par une logique des choses qui triompha de sa logique trop absolue, deux révolutions populaires aux Pays-Bas en 1787, et en Hongrie en 1788. Et l’on vit les rebelles faire alliance avec la Prusse, trop heureuse d’amoindrir sa rivale par la constitution d’une république belge et d’une monarchie hongroise indépendantes. En voulant sauver l’Autriche et la protéger d’un démembrement, Joseph II la démembrait lui-même et la perdait. C’est alors que Marie-Thérèse aurait pu lui jeter cet avertissement: «Gare à nos frontières.»
Et, pourtant, peut-être eût-il réussi mieux qu’elle à les défendre du dedans, s’il n’eût été en même temps préoccupé de les étendre au dehors par tous les moyens. Ce fut surtout la politique extérieure de Joseph II qui fit tort à ses essais de réforme. Ce réformateur avait les ambitions d’un conquérant. S’il organisa l’Autriche trop hâtivement, ce fut pour la préparer plus tôt à l’attaque: «Il est dévoré d’ambition, disait de lui Frédéric II après l’avoir rencontré la première fois. Je ne puis pas dire en ce moment s’il tourne ses vues sur Venise, en Bavière ou en Lorraine, mais ce qui est sûr, c’est que l’Europe sera en feu dès qu’il sera le maître.»
Grâce au roi de Prusse, l’Europe et l’Allemagne échappèrent pendant vingt ans à ces prévisions, mais le jeune souverain de l’Autriche fit tout pour les réaliser. Il s’essaya en Bavière en 1778, quand sa mère vivait encore. Quand Marie-Thérèse fut morte, en 1780, il donna toute carrière à ses rêves de gloire. Il les confia à Catherine II dès 1782: il voulait l’Italie tout entière, Venise et ses annexes, Parme, où il avait marié sa sœur en 1768, Modène, dont l’un de ses frères, depuis 1771, attendait la succession, Florence, gouvernée par un autre archiduc, et une partie de la péninsule des Balkans, Serbie, Bosnie, Herzégovine, Dalmatie, Istrie, le cours du Danube jusqu’à l’Aluta, de nouvelles conquêtes en Pologne, en Allemagne, et, en outre, le retour de toutes les provinces qu’avaient enlevées les Français et les Prussiens. Il consentait à laisser aux Russes Constantinople et l’empire d’Orient, s’ils l’aidaient à reconstruire en Occident, à Rome, un empire aussi redoutable que celui de ses ancêtres.
La Prusse, qui avait appris si rudement à l’Autriche la stérilité et le danger de ce rêve, lui paraissait une quantité négligeable, un obstacle facile à détruire: «Je la guette, écrivait-il en 1783, et à la première occasion je veux l’avoir engloutie avant qu’on sache seulement l’entreprise.» Ce fut pourtant Frédéric II qui l’empêcha de réaliser toutes ces chimères, d’allumer en Europe, en Allemagne, un incendie qui eût ouvert à la Russie les portes de l’Occident et de l’Orient toutes grandes. Ces beaux plans s’effondrèrent, en 1788, dans la guerre de l’Autriche contre les Turcs, dont tout le profit fut pour Catherine II, où s’épuisèrent les ressources d’une monarchie que Joseph II sacrifiait, comme son grand-père Charles VI, à des projets excessifs et condamnés d’avance.
Le souverain idéal de l’Autriche eût été celui qui, pratiquant au dehors la politique pacifique de Marie-Thérèse, eût à l’intérieur, et dans les loisirs d’une longue paix, appliqué avec modération les réformes de Joseph II. L’un après l’autre, Marie-Thérèse et Joseph II gâtèrent ce qu’il pouvait y avoir dans leur politique d’utile à leur État: la mère par son goût pour les formes d’un gouvernement suranné, le fils par son goût de conquêtes et d’aventures. S’ils se fussent fait, de 1762 à 1780, dans le temps où ils s’associèrent, le sacrifice de leurs idées et de leurs goûts opposés, se corrigeant pour ainsi dire mutuellement des erreurs héréditaires de leur maison, leur entente eût donné à l’Autriche les avantages que procurait alors à la Prusse le génie de son roi.
Heureusement pour l’Autriche, ils eurent le successeur que n’avait pas Frédéric II: Léopold II réunit en lui leurs qualités opposées, tandis que Frédéric-Guillaume II n’avait aucune des qualités de son oncle. Il répara leurs erreurs: son voisin en fit qui compromirent l’œuvre de Frédéric II, et cela rétablit, pour un siècle, entre les Hohenzollern et les Habsbourg, l’équilibre. Esprit subtile, ferme, profond même, Léopold se préoccupait, bien avant qu’il ne succédât à son frère, de «concentrer l’Autriche dans sa force», de la débarrasser de ses provinces éloignées, plutôt que de lui en ajouter de nouvelles, «d’en faire par la paix une monarchie moins étendue, inattaquable et respectée». Il n’eut que deux ans pour réaliser ce plan excellent, de 1790 à 1792. Mais le plan était si bon qu’à peine esquissé il sauva la monarchie des Habsbourg, tandis que celle des Hohenzollern faillit être ruinée.
Comme à Berlin, il suffisait, en effet, à Vienne d’un changement de règne et de personne pour soutenir ou ébranler l’édifice de l’État. L’esprit national manquait plus encore à l’Autriche qu’à la Prusse. Les jésuites y étaient les maîtres des âmes, par une éducation formaliste et générale qui ne pouvait créer des hommes et un peuple. Le peuple autrichien restait ainsi, autour d’eux, indifférent au souffle d’émancipation, de passion, d’indépendance qui animait alors l’Allemagne. Des jésuites pourtant, le poète Michel Denis, l’ami de Klopstock et de Gessner (1729-1800), des canonistes, comme Joseph Riegger, ou des juristes tels que Martini et Sonnenfels, s’efforçaient, par la poésie et la science, d’associer l’Autriche au mouvement littéraire et patriotique qui réveillait les Allemands de leur torpeur séculaire. C’était un beau rêve, mais un rêve, disait l’un d’eux, découragé. Le sol était trop soigneusement sarclé par les jésuites pour se prêter à cette végétation féconde. L’Académie de Vienne, qu’on essaya de fonder (1774), ne dura pas. Lessing n’y trouva ni auditeurs, ni disciples.
L’Autriche laissait, à côté d’elle, se former la nation allemande, et chez elle faire ses princes. Sa fidélité à la dynastie qui la gouvernait depuis des siècles lui servait de patriotisme: elle partageait avec elle les épreuves et les espérances, resserrait par ce lien ses domaines composites, confiante en sa propre durée, tant que ce lien ne se briserait pas. Elle n’avait pas besoin d’être une nation, ni une nation allemande: il lui suffisait de demeurer, sous la main de ses princes, l’image vivante, quoique réduite, de ce qu’avait été l’Allemagne, de ce qu’eût été l’Europe, si le rêve de ses princes n’avait été condamné par la Réforme et l’émancipation des nations modernes. Elle était encore de force à conserver la moitié de l’Europe centrale, si les Habsbourg la conservaient en cet état.
Ainsi, la fin du dix-huitième siècle marque une étape décisive dans la marche de l’Allemagne vers une forme et une vie nouvelles. Les traités de Westphalie, confirmés par ceux d’Utrecht, avaient été le terme de sa constitution féodale et religieuse. Sur les ruines de la féodalité allemande, ils avaient constitué, autour des princes souverains, des États modernes et centralisés, ils avaient séparé l’Empire de l’Autriche. Par les circonstances, les aptitudes de la Prusse et le génie de Frédéric II, par les fautes aussi de ses voisins, la grande guerre allemande du dix-huitième siècle diminua encore l’Autriche, la menaça de la perte de l’Empire, mais du même coup prépara la ruine des électorats allemands.
La Réforme d’autre part avait divisé l’Allemagne profondément en sectes nombreuses, aussi hostiles les unes aux autres qu’aux catholiques. Puis la paix de Westphalie avait, sinon rétabli l’unité des croyances, du moins limité leurs querelles et leur importance. Et voilà qu’au dix-huitième siècle, à côté des temples que l’on ne renversait pas, mais qui n’étaient plus les sanctuaires d’une religion commune, se construisit un autre temple, à l’appel de Lessing et des écrivains, un édifice national, où, dans la pratique d’une langue et d’une littérature propres, les Allemands se réunirent et retrouvèrent une âme, une foi et une patrie. Ce ne fut ni à Berlin, ni à Vienne qu’il s’éleva, mais au cœur même de l’antique Germanie, aux confins de la Thuringe et de la Saxe.
L’Allemagne, en résumé, politiquement et moralement, se trouvait partagée en deux par la rivalité de la Prusse et de l’Autriche, par la séparation des puissances politiques et des grandes puissances philosophiques et littéraires. Mais ce dualisme était un progrès. Il rapprochait le peuple allemand de l’unité plus que la féodalité de l’ancien empire, la réforme du seizième siècle, ou la constitution plus récente des électorats souverains. Il donnait à cette nation les moyens de l’achever, ceux mêmes qui l’avaient préparée, des forces militaires redoutables quand elles seraient réunies, la haine des Français et la crainte des Russes. La volonté seule lui manquait encore: mais elle s’éveillait au souffle d’une littérature nouvelle et patriotique. Au souffle de la liberté, elle allait agir.
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(Pour la polémique qu’a soulevée ce livre en ces dernières années, voir les articles de BAILLEU, KOSER, dans l’_Historische Zeitschrift_, t. 38, 1895, de DELBRÜCK, LÜCKWALD, dans les _Preussische Jahrbuecher_, 1895-1896.)
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XIII
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIIIe SIÈCLE
PROGRÈS DE LA RUSSIE: PARTAGES DE LA POLOGNE ET DE LA TURQUIE
Les grandes œuvres politiques, ébauchées au début du dix-huitième siècle, à l’occident, au centre, à l’orient de l’Europe, l’empire maritime des Anglais, le royaume de Prusse, en Allemagne, et l’empire de Russie, se sont, en ce siècle, développées et formées avec une continuité qui parut l’effet de forces presque fatales, traditions, besoins ou intérêts. Ces traditions, ces intérêts eurent des serviteurs de génie qui doublèrent leur puissance, mais ils n’en eurent pas toujours, et, pourtant, on ne remarqua point d’arrêt dans les progrès qui donnèrent les mers d’Europe à l’Angleterre, la prépondérance en Allemagne à la Prusse, l’Orient aux czars. Ce fut comme une poussée ininterrompue, instinctive, plus forte que les accidents et les obstacles, de ces nations vers les conquêtes qui devaient modifier les formes politiques de la vieille Europe.
Nulle part, ces changements ne furent plus profonds, ni plus complets que de la Baltique à la Vistule, et des Carpathes à la mer Noire. La question d’Orient se développa, se précisa. Nulle part aussi on ne sentit mieux qu’en Russie, alors, l’action presque aveugle des forces qui déterminèrent, après Pierre le Grand, les progrès de cette puissance.
La femme qui lui succéda en 1725, Catherine Ire, n’était destinée ni par sa naissance, ni par ses mérites à recueillir un pareil héritage. Paysanne ignorante, et pas même russe, captive livonienne, elle avait conquis les faveurs des généraux qui conquéraient son pays, Chérémetieff, Menzikoff et peut-être, par sa qualité d’étrangère, celles du czar tout-puissant qui l’avait épousée en 1712. Ce fut à son premier amant qu’elle dut le trône, après la mort de son mari: de cette ancienne esclave, Menzikoff fit une impératrice, pour avoir avec elle les profits du pouvoir. La pensée de continuer l’œuvre de Pierre le Grand inspira moins alors cet ancien pâtissier, devenu général et premier ministre, que l’envie de sa succession.
L’entourage du czar était formé d’un certain nombre de grands seigneurs russes, ralliés à ses réformes, le grand amiral Apraxin et son frère, les Dolgorouki, et de parvenus recrutés dans ses armées, Menzikoff, Chérémetieff, Jagusinski, Tolstoï. Il lui avait plu de prendre très haut et très bas ses serviteurs: leur jalousie mutuelle lui répondait de leur fidélité. Les seigneurs surveillaient les rivaux que le nouveau régime leur avait donnés, leur fortune alimentée par les dilapidations, et ceux-ci, en retour, avec l’espoir de l’augmenter encore, étaient toujours prêts à dénoncer au czar les défaillances de leurs adversaires.
Pierre le Grand disparu, ces rivalités, qu’il avait à dessein entretenues, éclatèrent violemment. Les nobles et les parvenus avaient été obligés de se partager sa faveur. Ils ne purent s’entendre pour partager sa succession. Vieux Russes et nouveaux Russes, disait-on: tous persuadés en réalité qu’ils n’avaient pas intérêt à diminuer, par un aveugle retour au passé, la grandeur de l’héritage en litige. Les Dolgorouki s’appuyaient sur le peuple et les prêtres attachés plus qu’eux aux anciens usages, mais aussi sur les étrangers, Anglais ou Allemands de Saxe. Ils perdirent leur procès: l’armée donna gain de cause à leurs adversaires, Menzikoff, Jagusinski, Tolstoï, Bassewitz.
On vit bientôt, à la façon dont Menzikoff gouverna, que son triomphe n’était pas celui d’un parti politique, mais une victoire toute personnelle. Le lendemain, il frappa les parvenus, qui réclamaient leur part du butin, aussi bien que les nobles. Il attaquait Jagusinski, qui trafiquait trop à son gré du pouvoir, ou exilait Tolstoï. Il accaparait tout l’héritage, puisait dans le trésor, se faisait donner l’Ukraine, employait les armées à se tailler une principauté en Courlande, et plaçait ses enfants sur le trône impérial, sa fille auprès de l’héritier présomptif, Pierre Alexiewitch, son fils auprès de la sœur du czarewitch. Quand Catherine Ire mourut en 1727, Menzikoff fut, sous le nom du petit-fils de Pierre le Grand, comme sous celui de sa femme, le vrai maître de la Russie. Il avait fait une fortune plus que royale. Il croyait avoir partie gagnée: ce n’était en réalité que la première passe.
Les seigneurs, Galytsine et Dolgorouki eurent la seconde. L’un d’entre eux, le plus jeune, était resté auprès de Pierre II, camarade de jeu de cet enfant violent, rebelle à l’étude, qui n’aimait que la chasse. Menzikoff, trop avide vraiment, les avait dépouillés tous deux, au point que le czar était réduit à la pauvreté. Ivan Dolgorouki fit honte à son ami de sa misère et de sa patience: en septembre 1727, il fut assez fort pour renverser Menzikoff, et sa famille revint triomphante.
On eût pu croire, à voir la cour ramenée alors à Moscou et les étrangers écartés, que la vieille Russie allait se réveiller: c’était beaucoup moins en réalité. L’héritage et l’héritier de Pierre le Grand avaient seulement changé de maître. Les Dolgorouki accaparaient Pierre II, l’isolaient pour lui cacher, ainsi qu’à son entourage, l’usage qu’ils entendaient faire de son pouvoir. A leur tour, ils confisquaient, outre les biens de Menzikoff, la fortune même de l’empire. Ce n’était pas un gouvernement nouveau, mais une curée. La mort subite de Pierre II déconcerta leurs mesures, mais ne modéra pas leur appétit. L’un des Dolgorouki osa même demander le trône pour sa fille Catherine, qui n’était encore que la fiancée du prince défunt. La prétention était si audacieuse que les autres membres de la famille et l’aristocratie la rejetèrent, pour ne pas laisser à un seul d’entre eux toute la succession.
Ils s’en firent le partage comme d’un bien de famille. Places, honneurs, fortune, furent répartis entre les membres d’un haut conseil secret, tous Dolgorouki ou Galytsine: une nièce de Pierre Ier fut appelée de Courlande, Anna Iwanowna, qu’on jugeait docile ayant moins de droits, et reçut la couronne à condition d’en distribuer les joyaux à ses protecteurs. La curée devenait cette fois le principe même du gouvernement russe, formulée comme un droit par une constitution aristocratique. La czarine, à qui les nobles l’avaient imposée, devait en être la première victime. Mais Anna Iwanowna n’était pas une victime résignée: elle s’était d’abord sacrifiée pour parvenir au trône. Elle n’y fut pas plus tôt parvenue qu’elle reprit tout d’un seul coup, par un acte d’autorité qui envoya les grands seigneurs dans leurs terres, en prison, en Sibérie, ou à l’échafaud. «La table était préparée, disait tristement Galytsine; les invités ne s’en sont pas montrés dignes.» Ils y arrivèrent avec un trop bel appétit. L’impératrice y resta seule.
Ainsi se termina, en 1731, à la confusion des grands seigneurs et des parvenus russes, le combat qu’ils s’étaient livré autour de l’héritage de Pierre le Grand: lutte non de principes, mais de personnes; rivalité non de politiques, mais de courtisans avides, provoquée par la grandeur même des objets en litige, favorisée par l’absence d’une loi de succession et l’insuffisance des héritiers légitimes. Le caractère même de cette lutte explique comment l’œuvre de Pierre Ier n’en fut pas modifiée. La Russie, en se divisant, continua à se rapprocher de l’Europe.