Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 27

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La rivale la plus redoutable de l’Angleterre, alors, ce n’était pas la France affaiblie par une minorité et des intrigues de cour, c’était l’Espagne régénérée par le gouvernement des Bourbons, rappelée par eux à ses destinées. L’Angleterre suivait avec inquiétude les progrès de cette renaissance. Elle avait armé toute l’Europe, en 1718, pour les arrêter, et croyait y avoir réussi par le renvoi d’Albéroni et la destruction de la marine espagnole en 1719. Mais, avec une incroyable rapidité, Philippe V avait réparé ses défaites: il portait une attention particulière à la reconstitution de sa marine, parce qu’elle était la condition de ses entreprises sur l’Italie. Il gardait rancune à l’Angleterre de l’opposition qu’elle faisait à ses projets, des affronts qu’elle lui avait infligés. Brouillé d’abord avec le régent, il s’était rapproché de lui en 1720 pour le détacher des Anglais, et avait donné sa fille à Louis XV. Mais, en 1723, le duc de Bourbon, qui succéda au régent, renvoya l’infante et se lia plus encore que son prédécesseur avec l’Angleterre. Philippe V n’avait plus rien à espérer ni de Georges Ier, ni du duc de Bourbon.

Il s’adressa à l’Autriche: depuis vingt-cinq ans, les Bourbons de Madrid, les Habsbourg de Vienne se faisaient la guerre sans résultat. Le profit était pour l’Angleterre. Éclairé par un aventurier qui venait de Hollande et avait connu Albéroni, Riperda, Philippe V le comprit enfin: au même moment, l’empereur Charles VI avait l’occasion d’apprécier la politique égoïste et jalouse de ses anciens alliés, les Anglais. Il avait accordé à un Français de Saint-Malo, le capitaine Mervielle, le droit d’établir une Compagnie des Indes orientales à Ostende (19 décembre 1722). Il se réjouissait de ses succès rapides et escomptait déjà ses bénéfices. Aussitôt, Walpole et la Hollande, inquiets d’une concurrence nouvelle, avaient protesté contre cette renaissance commerciale de la Belgique. Leurs protestations éclairèrent Charles VI sur les motifs secrets de l’alliance que, depuis vingt-cinq ans, les puissances maritimes avaient formée avec l’Autriche. Il la dénonça subitement, le 30 avril 1725 et, pour soutenir la Compagnie d’Ostende, il signa la paix de Vienne avec l’Espagne. Riperda, à Madrid, remplaça Albéroni: le commerce des deux nations fut l’objet et le gage de leur réconciliation.

C’est alors qu’apparut au grand jour la politique de l’Angleterre et de Walpole. S’ils n’avaient souhaité, comme ils le prétendaient, que la paix de l’Europe, ils eussent été servis à souhait. La paix de Vienne était le complément longtemps attendu, souvent réclamé des traités d’Utrecht. Mais Walpole, ses collègues et le Parlement, n’entendaient pas que la paix du continent fût la préface d’une renaissance commerciale, maritime de l’Autriche et de l’Espagne. On vit alors ces prétendus partisans de la tranquillité publique négocier une ligue contre des traités dont ils avaient tant de fois demandé la confirmation. La paix, sans doute, pourvu qu’ils en fussent les médiateurs intéressés: plutôt la guerre qu’une paix défavorable à leurs intérêts commerciaux, pourvu, toutefois, que la lutte ne leur coûtât guère.

Les motifs de guerre ne manquaient jamais en Europe. Mais, particulièrement alors, il y en avait un qui pouvait déterminer une crise générale, analogue à celui qui avait provoqué le grand conflit des puissances européennes au début du siècle. Faute de mâles, la dynastie des Habsbourg était menacée de disparaître en Autriche, comme elle avait disparu en Espagne. Les empereurs Joseph Ier et Charles VI n’avaient eu que des filles: le droit des filles au gouvernement et surtout à l’Empire était douteux. En fait, des femmes paraissaient incapables de recueillir et de garder une succession aussi lourde que celle de Charles-Quint. Déjà l’Autriche était désignée comme une proie aux convoitises des États voisins: la Prusse, la Bavière, guettaient leur part de l’héritage; les Français, l’occasion de ruiner l’ennemi héréditaire. Le roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, et son ministre Walpole, excitèrent à leurs profits ces convoitises et formèrent un complot, en 1725, à Hanovre: le contraste était piquant et instructif. C’était là qu’en 1716 la France et l’Angleterre s’étaient entendues une première fois pour la réconciliation de l’Autriche et de l’Espagne: elles y revenaient maintenant pour l’empêcher.

Elles essayèrent de gagner l’Europe à leur complot, la Hollande par la crainte de la concurrence autrichienne à Ostende, la Russie et la Prusse par des ouvertures sur la Pologne, la Suède et le Danemark par des subsides. La diplomatie de Riperda et de Charles VI tint tête, il est vrai, à la diplomatie anglaise. A Berlin, le roi Frédéric-Guillaume n’était pas de ces souverains que l’on peut payer de vagues promesses. «Il ne voulait pas donner dans les panneaux, ni commencer la danse, pour que l’Angleterre, à l’abri dans son île, le laissât le dos libre, exposé aux coups de l’Empereur.» Le général autrichien Seckendorf, exploitant ses défiances, réussit à le détacher de l’alliance de Hanovre. A Pétersbourg, les ministres de la czarine Catherine Ire étaient aussi des gens qui voulaient des avantages immédiats: l’Autriche les leur procura en espèces sonnantes (1726).

L’Angleterre, la France et l’Espagne se préparèrent à la guerre: Philippe V mit le siège devant Gibraltar, fit saisir les vaisseaux anglais en Amérique. Walpole envoya des flottes dans la Baltique, sur les côtes d’Espagne, dans l’Atlantique. «La guerre, la guerre», répétait Élisabeth Farnèse, animée par Riperda. Elle eût certainement éclaté, si l’Empereur, effrayé, n’eût souscrit aux conditions des Anglais. Il consentit, au début de l’année 1727, à suspendre pendant sept ans le privilège de la Compagnie d’Ostende: ce furent les préliminaires de Paris (31 mai 1727). Abandonnée, comme en 1718, l’Espagne ne voulut pas encore courir les chances d’une dangereuse aventure: Fleury acheva de ramener Philippe V à des sentiments pacifiques par l’espoir d’une succession prochaine au trône de France, et la promesse formelle de son concours (janvier-février 1727). Le roi d’Espagne adhéra aux préliminaires de Paris (13 juin 1727), retira ses troupes de Gibraltar et promit aux Anglais des privilèges commerciaux.

Comme l’indique le nom même de cette trêve, la France y avait eu une grande part. L’Angleterre en eut encore le principal profit: suspendre la Compagnie d’Ostende pendant sept ans, c’était la ruiner. Et, sa ruine, c’était celle de la Belgique, dont les marchands anglais avaient craint un instant la renaissance commerciale. Il ne restait plus à Walpole qu’à transformer cette trêve en une paix définitive: si l’Espagne donnait tant de soins à sa marine, c’était pour appuyer les revendications d’Élisabeth Farnèse sur l’Italie. L’Angleterre lui offrit le concours de sa propre marine pour débarquer des troupes espagnoles dans les États de Toscane et de Parme, qu’elle convoitait (traités du Pardo et de Séville, mars 1728--novembre 1729). Elle y trouva un second avantage: elle brouilla de nouveau les Habsbourg de Vienne et les Bourbons de Madrid, qui avaient failli s’entendre à ses dépens: et l’Empereur, impuissant, se décida, pour ne pas tout perdre, à faire la part du feu. Il s’engagea, par le deuxième traité de _Vienne_, à supprimer définitivement la Compagnie d’Ostende, à la condition que l’Angleterre, et avec elle l’Espagne, garantiraient à ses filles la totalité de son héritage (6 juin-22 juillet 1731).

On a souvent reproché à Walpole sa diplomatie pacifique et des négociations qui, en dix ans, donnèrent à l’Europe une paix plus complète que n’avait fait, en treize ans, la guerre de Succession d’Espagne. Des victoires diplomatiques font toujours moins d’effet que des succès militaires. Les historiens anglais, trop exclusivement attentifs aux querelles des partis parlementaires, ont été aussi égarés par les critiques des ennemis de Walpole. Il est incontestable, pourtant, que le deuxième traité de Vienne était le règlement définitif de la succession d’Espagne: ni à Utrecht, ni à Rastadt, les principaux intéressés n’avaient pu se mettre d’accord. En 1725, Philippe V et Charles VI s’étaient sans doute réconciliés, mais pour déclarer la guerre à l’Angleterre et à la Hollande: à Utrecht, chacun d’eux, séparément, avait conclu la paix avec les puissances maritimes: à Vienne, douze ans après (1725), ils se rapprochaient pour les combattre. En 1731 seulement, tout le monde finit par s’entendre, la Hollande, l’Angleterre, la France, l’Empereur, le roi d’Espagne: ce fut une pacification générale.

Si l’on compare ce dernier traité au premier traité de Vienne, on saisit surtout les avantages que l’Angleterre isolée, menacée même par l’un, retirait de l’autre. En 1725, l’Espagne lui disputait Gibraltar, lui fermait ses ports et ses marchés par des exigences douanières; l’Autriche lui suscitait une concurrence redoutable dans ses provinces belges. En 1731, Gibraltar restait à l’Angleterre, le marché espagnol était rendu à son négoce, la compagnie d’Ostende abolie pour jamais. Que lui en coûtait-il, pour s’être débarrassée des entraves qui auraient gêné son expansion, sa supériorité commerciales? Rien. Elle avait désarmé, affaibli ses rivaux les uns par les autres: l’Empereur avait satisfait Philippe V en lui laissant Parme et la Toscane; Philippe V avait accordé à l’Empereur la garantie de sa succession, et renoncé pour toujours à reprendre les autres provinces italiennes de l’Autriche. Enfin, ce partage de l’Italie qui mettait les deux rivaux d’accord, sans aucun dommage pour l’Angleterre, leur était imposé par la volonté supérieure de la France et de la Hollande, résolument attachées à la politique de Walpole: tous les peuples semblaient avoir travaillé pour lui, en faveur de ses projets, à l’avantage de ses concitoyens, à la gloire de son ministère. Il était l’arbitre de l’Europe au dehors, du Parlement et du roi au dedans. Sans la moindre crise dans les îles, sans la moindre guerre sur le continent, il avait, comme ses amis du parti whig, vaincu les torys, assuré la dynastie protestante et maintenu la suprématie morale et commerciale de l’Angleterre, établie par Bolingbroke et les torys à Utrecht.

Le gouvernement de Walpole est une des époques les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre au dix-huitième siècle. La nation, unie par un vif amour de la liberté et de la paix, recueillit les fruits de l’une et de l’autre. Elle vit doubler le chiffre de ses exportations, en Europe et dans les colonies. Sa population s’accrut. La valeur de ses terrains tripla. Les grandes villes manufacturières ou commerciales, Birmingham, Manchester, Bristol, Liverpool, prirent alors l’importance qu’elles ont conservée depuis. Les impôts, la dette diminuèrent: la prospérité publique augmenta. Dans la paix, l’Angleterre formait ainsi des réserves pour de nouvelles guerres. Elle se concentrait, ramassait ses forces pour les répandre en de nouvelles conquêtes.

Le seul inconvénient de cette longue paix fut qu’elle procura bientôt aux Espagnols et aux Français les mêmes avantages qu’aux Anglais.

Jamais la renaissance de l’Espagne ne s’accentua mieux, jamais sa prospérité ne fut plus grande que dans l’intervalle des sept années qui séparent le deuxième et le troisième traité de Vienne (1731-1738). Par l’acquisition des Deux-Siciles, les Espagnols reprirent une position de premier ordre dans la Méditerranée. Maîtres de Ceuta, ils s’emparèrent d’Oran en 1732, pour avoir au moins en Afrique les clefs de cette mer. Mais la paix leur rapporta plus encore que ces entreprises heureuses. En 1731, un élève d’Alberoni et d’Orry, José Patino, qu’on a surnommé le Colbert espagnol, ministre de la marine depuis 1726, reprit l’œuvre inachevée de réorganisation intérieure et économique qu’avaient préparée ses prédécesseurs. L’industrie nationale fut encouragée par des lois somptuaires, des créations de manufactures royales, l’introduction d’ouvriers étrangers, la réduction de taxes onéreuses. Des compagnies de commerce se formèrent en Gurpuzcoa, à Cadix, pour rendre aux Espagnols le trafic avec leurs colonies d’Amérique et d’Océanie.

Le principal défaut de leur administration coloniale était ce système des galions qui revenaient d’Amérique chargés de numéraires, mais n’emportaient pas, à leur départ de Cadix, les produits manufacturés nécessaires aux colonies: Patino supprima les galions et les remplaça par des bâtiments royaux, partant à dates fixes et plus rapprochées. La contrebande anglaise n’eut plus, dès lors, de raison d’être: Patino la poursuivit avec d’autant plus de rigueur que l’Espagne était désormais capable d’approvisionner ses colonies. Il voulut organiser une marine puissante, pour surveiller les contrebandiers anglais et protéger les marchands de la nation: il y réussit, en réorganisant les finances. Grâce à lui et à la paix, l’Espagne trouva en elle-même et dans ses colonies des sources de richesse qu’elle n’avait jamais connues au temps de sa plus grande prospérité.

Par la paix aussi, tandis que l’Espagne avait son Colbert, la France reprenait la tradition du ministre qui lui avait donné son industrie, son commerce et ses colonies. L’industrie de la soie se perfectionnait à Lyon, par l’invention de la mécanique; des industries nouvelles se créaient à Rouen, Tarare, Mulhouse, Vincennes, par l’emploi du coton et du kaolin. Le commerce était l’âme et la substance de ces progrès: les armateurs français avaient une flotte de trois cents vaisseaux. La prospérité de Bordeaux, Nantes, Marseille, Lorient était comparable à celle des plus grands ports anglais. Elle s’alimentait aux mêmes sources, dans un domaine colonial qui, malgré les clauses rigoureuses des traités d’Utrecht, se reconstituait, s’étendait chaque jour davantage.

Le Canada, riche et peuplé, enfermé au nord et au sud entre les colonies anglaises, s’assurait des débouchés sur la mer par le poste du cap Breton, des routes dans l’intérieur du continent par des forts sur les grands lacs. Varenne de la Verendrye achevait l’œuvre de Cavelier de la Salle, occupait le haut bassin du Mississipi, tandis que la Louisiane se développait librement. Par leurs établissements de l’Ohio (1730), les Français prenaient position au cœur de l’Amérique septentrionale et rejetaient les colons anglais au delà des Alleghanis, sur les côtes.

Aux Indes, de hardis pionniers, diplomates, soldats, administrateurs et marchands, Dumas, Dupleix, recueillaient pour la France, avec le consentement des indigènes, les débris de l’empire mogol. Ils occupaient, avec Pondichéry et Karikal, la vallée du Cavery, la grande route du Dekkan (1735-1740); avec Chandernagor et Patna, la vallée du Gange, le plateau central et la grande plaine septentrionale de l’Hindoustan. Et, de cet empire colonial, comparable aux possessions hollandaises de la Sonde, le commerce français rayonnait à l’ouest jusque dans la Perse, à l’est jusque dans l’Annam (1737-1740). C’était le rêve de Colbert réalisé: l’Orient ouvert à la France, autant et plus qu’aux Hollandais.

Menacés de nouveau dans l’Amérique du Nord, exclus par Patino de l’Amérique du Sud, jaloux des succès de la France en Orient, les Anglais, en 1740, se prirent à regretter leur politique pacifique; ils avaient souhaité la paix, pourvu qu’elle leur profitât. Elle leur avait profité: mais ils ne voulaient pas qu’elle servît leurs rivaux également. Ils avaient réparé leurs forces; mais la France et l’Espagne avaient aussi refait les leurs. C’était entre elles un état d’équilibre: l’Angleterre, pour rester la première puissance coloniale et commerçante du monde, ne pouvait l’accepter. Il fallait que l’un des plateaux de la balance penchât de son côté. Il lui parut qu’il y allait de son avenir, de ses destinées.

On vit alors se former dans le Parlement un parti «patriotique». Partisans de la guerre, les membres de ce groupe reprochèrent à Walpole d’avoir sacrifié la patrie à la paix. Ils n’étaient _patriotes_ que parce qu’ils accusaient le ministre tout-puissant de ne l’être point. Leur chef était Pulteney, l’un des hommes les plus en vue du parti whig, qui s’était séparé de Stanhope en 1717, et de Walpole ensuite, lorsqu’il continua la politique pacifique de Stanhope. En vain, Walpole avait essayé de le gagner: il avait trouvé en lui toujours un adversaire irréconciliable, un champion énergique de l’ancienne politique des whigs. Ce qui fit alors la force de Pulteney et de ses amis, ce fut l’adhésion de tout ce que les torys comptaient d’hommes éminents: Bolingbroke, Wyndham, Bathurst. On pouvait être étonné de voir les torys réclamer la guerre, d’entendre Bolingbroke, le négociateur des traités d’Utrecht, proclamer la nécessité d’une lutte nouvelle pour les colonies, pour la patrie. C’était, en réalité, une évolution analogue à celle qu’avait subie le parti whig en 1717, déterminée par les variations de l’opinion publique. Pour plaire à la nation, les whigs, avec Stanhope, avaient abandonné leur programme de combat; pour reconquérir l’opinion et le pouvoir, les torys, avec Bolingbroke, reniaient leur passé. «Les anciens partis n’existent plus, disait Bolingbroke, en 1735, à Walpole.» Il n’y avait plus que des citoyens attachés à une même forme de gouvernement, divisés sur les moyens de préserver la grandeur de l’Angleterre; deux partis constitutionnels: l’un belliqueux, se croyant, se disant patriote; l’autre pacifique et, au fond, aussi dévoué à la patrie.

Ce fut la nation et l’opinion qui décidèrent entre eux, et l’état de l’Europe détermina les tendances de l’opinion, les volontés de la nation. Les luttes, les intrigues des partis, pour l’Angleterre, n’étaient que des moyens de marquer ses intentions, conformément à ses intérêts, mais des moyens efficaces. Elles ne méritent ni l’attention exclusive que les Anglais leur ont accordée, ni le mépris que professaient pour elles les politiques du dix-huitième siècle, persuadés, à tort, de la faiblesse et de la décadence du gouvernement anglais. Elles servirent au moment opportun la grandeur de l’Angleterre: elles n’en furent pas l’élément nécessaire. Le peuple anglais était le facteur principal de sa puissance; il dictait aux publicistes leurs pamphlets, aux orateurs de l’opposition leurs discours, à la royauté le choix de ses ministres, et leur conduite aux ministres.

En 1738, le peuple dicta la guerre à Walpole, avec énergie, presque avec brutalité, dans des termes qui n’admettaient pas de réplique. Un corsaire anglais, Jenkins, fut son porte-parole. Il vint se plaindre au Parlement des traitements que lui avaient fait subir les douaniers espagnols, chargés de réprimer la contrebande de ses pareils. «J’ai recommandé mon âme à Dieu et ma vengeance à mon pays.» Ses plaintes furent entendues et répétées par toute l’Angleterre: ce fut un cri de guerre unanime contre l’Espagne (1740).

Walpole essaya d’abord de remonter le courant de l’opinion; il louvoya, obtint de l’Espagne la convention du Pardo (14 janvier 1739), qui indemnisait l’Angleterre des pertes essuyées par ses corsaires. En d’autres temps, c’eût été une assez belle victoire diplomatique. Le public la considéra comme une défaite. Pitt vint à la tribune la dénoncer comme une trahison: «Les plaintes de nos marchands, la voix de l’Angleterre l’ont condamnée.» Walpole fut entraîné malgré lui à la guerre. Elle fut déclarée le 19 octobre 1739.

Ce devait être une nouvelle guerre de _Trente ans_ (1739-1763) entre les puissances européennes, mais sur un théâtre autrement vaste que l’Allemagne, les Pays-Bas et la Lorraine, depuis les côtes de l’Atlantique jusqu’aux parages lointains de l’océan Indien. Il ne s’agissait plus seulement de savoir qui dominerait en Europe, des Bourbons ou des Habsbourg, si les princes d’Empire et les nations secondaires conquerraient et garderaient leur indépendance.

Le problème était plus grand, redoutable même dans son étendue: de sa solution allaient dépendre non seulement la situation respective des États européens, mais leur avenir, leur place dans ces mondes nouveaux de l’Amérique ou de l’Asie, ouverts depuis deux siècles à leur activité, à leur commerce, et l’avenir même de ces mondes. Les Anglais prétendaient recueillir à eux seuls tout le fruit des efforts qu’avaient faits les peuples voisins, Portugais, Espagnols, Hollandais, Français, dans ces contrées naguère inconnues: y réussiraient-ils? C’était leur espérance, c’était la grande question qui se posait en 1739.

C’était aussi une question, une autre face du même problème, que le sort réservé par les espérances et les ambitions de l’Angleterre aux pays nouveaux et lointains qu’elle convoitait: cette grande lutte du dix-huitième siècle produirait-elle un grand et solide État, une union durable entre le nouveau monde et l’ancien, utile à tous les deux, ou seulement un empire commercial éphémère, semblable à celui de l’ancienne Espagne?

Les hommes sont assez souvent les ouvriers inconscients des plus grandes révolutions sociales, économiques et politiques. Léon X ne voyait dans la réforme de Luther qu’une querelle de moines. Les contemporains de Jenkins n’aperçurent dans la guerre de l’Angleterre et de l’Espagne qu’une rixe de contrebandiers et de douaniers. Les historiens l’ont négligée à leur tour: il n’y a pour eux que deux grandes guerres alors, celle de la succession d’Autriche et les terribles batailles de la guerre de Sept ans. Habitués à n’étudier au dix-septième siècle que la guerre de Trente ans, les traités de Westphalie, la lutte séculaire des Bourbons et des Habsbourg, ils ont poursuivi, trop exclusivement, dans l’étude du dix-huitième siècle, le même ordre de faits et d’idées. Ce qui ne s’y rapporte point leur a paru futile et négligeable, accidentel. Un des plus illustres, Macaulay, l’a écrit naïvement: «Afin que Frédéric II et la France pussent dépouiller un voisin qu’ils avaient promis de défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de Coromandel, et des hommes rouges se scalpèrent auprès des grands lacs de l’Amérique du Nord.» Et pourtant, devrait-on oublier que la guerre de Trente ans, une lutte où toute l’Europe fut engagée, a commencé parce que quelques commissaires impériaux furent jetés par les fenêtres du château de Prague?

La guerre ne fut pas plutôt engagée entre l’Espagne et l’Angleterre qu’elle prit immédiatement un caractère plus général. La France n’y pouvait demeurer étrangère. Sans parler des relations de famille qui rapprochaient naturellement l’Espagne et la France, c’était une trop belle occasion pour les deux pays de prendre sur leur commune ennemie une revanche des traités d’Utrecht. «Toute la cour travaille pour l’Espagne, écrit d’Argenson en 1740.» Les ministres, Fleury tout le premier, jugeaient la guerre inévitable, et opportune. Maurepas armait la flotte: «L’Angleterre se trouve seule et sans alliés, sans aucune espérance d’aucun côté. Ce serait le moment de réduire la nation anglaise qui en a voulu toujours à la France.» L’avocat Barbier traduisait ainsi les espérances et les pressentiments du public: il eut satisfaction. Dès que les flottes anglaises de Vernon et de l’amiral Anson parurent sur les rivages de l’Amérique du Sud, des flottes françaises allèrent les y combattre pour protéger les colonies espagnoles (15 octobre 1740).