Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 26

Chapter 263,438 wordsPublic domain

LOUIS LÉGER. _Histoire de l’Autriche-Hongrie_, Hachette, 1879.

LA JONQUIÈRE. _Histoire de l’empire ottoman_, Hachette, 1881.

LEMONTEY. _Histoire de la Régence._

BRUCKNER. _Peter der Grosse_, collection Oncken, Berlin, 1880.

HERMANN. _Russland unter Peter dem Grossen_, Leipzig, 1872.

POSSELT. _Der General und Admiral Franz Lefort_, 2 vol., 1866.

ARNETH. _Prinz Eugen von Savoyen_, 3 vol., 1857-1858.

ZINKEISEN. _Geschichte des Osmanischen Reichs_, Gotha, 1857, tome V.

GEYER und CARLSON. _Geschichte Schwedens_, Gotha, tomes V et VI.

SOLOVIEF. _Histoire de Russie_, Moscou, 1851-1878.

OUSTREÉLOF. _Histoire du règne de Pierre le Grand_, 1858-1863.

GROTE. _Pierre le Grand, civilisateur de la Russie_, Saint-Pétersbourg, 1872.

XI

LA FONDATION DE L’EMPIRE ANGLAIS AU XVIIIe SIÈCLE

RIVALITÉ DES PUISSANCES COLONIALES ET MARITIMES

«Dans l’histoire de l’expansion de l’Angleterre, le traité d’Utrecht, dit un historien anglais contemporain, marque une des plus grandes époques. Cette date a un relief presque égal à celle de l’Armada espagnol, car elle marque le commencement de la suprématie anglaise. Au temps de l’Armada, nous avons vu l’Angleterre entrant pour la première fois dans la carrière: à Utrecht, elle gagne le prix.»

La Réforme avait eu l’avantage de dégager l’Angleterre de tout lien avec le continent, et les guerres religieuses de la vieille Europe lui procurèrent en même temps le moyen d’intervenir entre les combattants, pour le seul profit de son commerce et de sa marine. Dès la fin du seizième siècle, isolée dans son île, mêlée aux affaires du continent, quand et comment elle le voulait, l’Angleterre commença à ne considérer que les intérêts de sa marine, de ses marchands. Elle jeta, avec Élisabeth, les fondements de son empire colonial et revendiqua l’empire de la mer. La mer, ses routes, les pays anciens et nouveaux situés aux carrefours ou aux débouchés de ces routes, tout cela dut être le domaine de la nation anglaise, consciente désormais d’elle-même, de ses intérêts et bientôt de ses droits. Comme partout en Europe, le mouvement religieux du seizième siècle aboutit, en Angleterre, à la naissance d’une politique et de traditions nationales.

La contre-réformation catholique des Stuarts, leurs luttes avec la nation anglaise, leurs alliances avec les vieilles monarchies absolues du continent, entravèrent, pendant un siècle encore, la grandeur de l’Angleterre.

En 1713, cette éclipse prit fin: l’Angleterre reparut en Europe, maîtresse d’elle-même, puissante et forte. L’établissement d’une dynastie protestante la rattacha désormais à la Réforme, qui était, depuis le seizième siècle, la condition de ses progrès. La pratique du régime parlementaire assura ses libertés. L’union législative des trois royaumes des îles fit son unité. Il y a pour les peuples peut-être, comme pour les individus, une époque de maturité, où, sortis des crises morales et physiques de la jeunesse, sûrs d’eux-mêmes, de leur constitution, de leur conscience et de leurs forces, ils sont aptes à se répandre et à se reproduire.

Le début du dix-huitième siècle fut pour l’Angleterre cette époque décisive: elle prit, par les traités d’Utrecht, position dans le monde, où elle avait ses intérêts. Elle fonda une «nouvelle et plus grande Bretagne». Elle eut désormais un empire maritime et des colonies.

Dans le vieux monde, elle s’établit à Gibraltar, qui lui assurait l’accès de la Méditerranée. Elle prit encore l’île de Minorque à l’Espagne, pour lui fermer la Méditerranée occidentale qui était jusqu’alors un lac espagnol. Dans le même dessein, elle fit donner la Sardaigne à l’Autriche, la Sicile à la Savoie, certaine que ces puissances continentales et éloignées n’y pourraient lui faire de concurrence. Dunkerque était pour les Anglais, sur l’autre côte de la mer du Nord, une menace: son port fut comblé, ses forteresses rasées. Enfin Georges Ier, électeur de Hanovre et roi d’Angleterre, en acquérant Brême sur la Suède, l’ouvrit à ses nouveaux sujets, en fit un port anglais. La Méditerranée, la Manche, la mer du Nord et même la Baltique devenaient ainsi, peu à peu, des chasses réservées de l’Angleterre: elle en excluait ses rivaux. Elle y mettait des gardes.

Dans les nouveaux continents, qui semblaient des annexes de l’Océan, elle s’établissait avec le même succès. Un instant, les colonies anglaises de l’Amérique du Nord avaient failli étouffer entre les mains des Français, maîtres du Saint-Laurent et du Mississipi, explorateurs hardis de la grande plaine centrale où se porte aujourd’hui la civilisation américaine. Grâce au traité d’Utrecht, récompense de leurs efforts, les colons anglais respirèrent. Avec Terre-Neuve et l’Acadie, île ou presqu’île, ils avaient rompu ce cercle dangereux et atteint les embouchures du Saint-Laurent. C’était la terre française, le Canada, qui, à son tour, manquait d’air. L’Angleterre la menaçait, en avant dans les territoires mal limités des tribus indiennes, en face de Québec, en arrière dans les vastes domaines de la baie d’Hudson.

Elle avait enfin, et sans frais, au service de ses prétentions futures, une armée véritable, la nation armée de ses colons, animée d’un patriotisme viril. Rien n’était plus varié, plus distinct, plus opposé même que les éléments dont se composait la nouvelle Angleterre: une compagnie de commerce avait fondé la Virginie (1607-1619); des grands seigneurs, avec l’aide des rois, avaient organisé, lord Baltimore, le Maryland (1632); le duc d’York, l’État de la Nouvelle-York (1664); lord Carteret, la Nouvelle-Jersey (1676); Penn, le Delaware (1681); lord Clarendon, Monk et Shaftesbury, les deux Carolines (1663). Ailleurs c’étaient des ennemis de la royauté catholique, simples citoyens, exilés par les persécutions, qui avaient peuplé New-Plymouth (1620), Massachusets (1629). Puis la persécution puritaine, à son tour, avait engendré Rhode-Island (1636-1663), Connecticut (1636-1662) et New-Haven, et même, la royauté aidant, le Maine et le New-Hampshire (1638-1679). Enfin un propriétaire, qui se trouvait être un quaker et un philosophe, Guillaume Penn, avait, sur ses biens, constitué un État libre, la Pensylvanie (1682-1702).

Si différentes par leurs origines, ces colonies différaient encore plus par leur organisation politique, sociale, religieuse, par leurs intérêts mêmes. Les unes étaient de simples provinces royales, administrées par des gouverneurs et des assemblées; les autres étaient des domaines privés; d’autres, enfin, de véritables États constitutionnels garantis par des chartes. Au Maryland, des catholiques; des puritains farouches à Boston; des dissidents tolérants à New-Haven; des quakers à Philadelphie. Des marchands, surtout dans les colonies du nord, et des hommes libres; des planteurs et des esclaves dans celles du sud.

Et pourtant cette complexité d’origines, de nature et d’intérêts n’avait pas été un obstacle à la naissance d’une véritable nation. Le besoin de vivre, de se protéger avait imposé à ces éléments primitifs une vie commune. Ils se groupèrent de bonne heure contre les Indiens et contre les autres colonies européennes. En 1613, c’était contre les Hollandais; plus tard, surtout contre les Français. De leurs forces diverses, les États américains formèrent, dès 1695, un corps vigoureux, prêt à la défense et même à l’attaque. Le sentiment d’un danger toujours prochain, la conscience de leur dignité et de leurs droits leur fit une âme: dès 1698, un gouverneur de Virginie, Nicholson, ennemi acharné des Français, demandait la reconnaissance officielle de cet être nouveau et fort, le baptême de la nation américaine. L’Angleterre ne la reconnut pas, mais se servit d’elle, en 1711, pour ruiner le Canada. Elle pouvait compter, en 1713, sur sa vitalité et ses ambitions pour occuper toute l’Amérique du Nord.

Dans l’Amérique du Sud, les Anglais s’introduisirent par surprise. Ils n’y avaient pas encore, au dix-huitième siècle, d’établissements. L’empire portugais du Brésil, par le traité de Méthuen qui leur avait ouvert les marchés du Portugal, leur faisait, il est vrai, une sorte de colonie. Ils obtinrent, en 1713, l’agrandissement de cet empire au nord, dans le pays qui s’étendait de l’Amazone à l’Oyapock. C’était une conquête indirecte. Restait l’immense domaine colonial de l’Espagne: il eût fallu à l’Angleterre, pour le lui enlever, trop de forces. A défaut de forces, elle employa la ruse. Elle acquit, en 1713, d’abord le privilège exclusif d’introduire les nègres nécessaires aux plantations et aux mines. Ce lui fut alors un prétexte pour réclamer le droit d’avoir des comptoirs et des terres à la Plata, et ailleurs: l’Espagne le lui accorda et défendit à ses fonctionnaires d’exercer la moindre surveillance sur ces territoires anglais. Enfin, quoique les Espagnols se fussent toujours montrés très jaloux de réserver à leurs galions le trafic avec leurs colonies d’Amérique, ils permirent aux Anglais une fois par an ce commerce, au moyen d’un vaisseau unique: «Laissez-leur prendre un pied chez vous!» L’Angleterre mit le proverbe en pratique: à l’aide du vaisseau de permission, par toutes sortes de détours ingénieux, elle fit une concurrence déloyale et heureuse au commerce royal espagnol. «Elle prit, dit un contemporain, la place de l’Espagne elle-même dans l’Amérique du Sud.»

Telle était la situation de l’Angleterre aux traités d’Utrecht. Elle avait, pendant treize années, poursuivi avec une rare obstination une guerre qui paraissait importer surtout aux puissances continentales, aux Habsbourg et aux Bourbons. Pour elle, en réalité, c’était une lutte décisive, commerciale surtout, et coloniale. Les Anglais avaient soutenu les Habsbourg pour empêcher que la France ne recueillît la succession de Philippe II, aux colonies et sur mer. Puis ils s’étaient ralliés aux Bourbons, pour enlever cet héritage à l’Autriche, quand ils eurent la promesse certaine de Louis XIV et de sa famille qu’ils y renonceraient. Par cette politique de bascule, exploitant les rivalités des puissances continentales, ils avaient acquis, sur mer et dans le nouveau monde, une supériorité incontestable. La Hollande, leur ancienne rivale, s’était épuisée à la conquête stérile des provinces belges; l’Espagne, à la défense du roi qu’elle s’était choisi; la France, enfin, à la poursuite inutile d’une royauté au delà des Pyrénées. Ces puissances avaient tant souffert de la guerre, qu’elles avaient même accepté les conditions de l’Angleterre comme des bienfaits, reconnaissantes d’une paix nécessaire qu’elles payaient pourtant assez cher. Si bien qu’en définitive, l’Angleterre parut la Providence de l’Europe: elle eut, avec tous les profits, tout l’honneur, et ses voisins firent les frais du culte dont elle devint l’objet.

Sur ces bases, par une alternative de moyens différents, mais par des progrès continus, la puissance coloniale et commerciale de l’Angleterre se développa pendant le dix-huitième siècle. On n’a pas toujours compris la continuité de ce développement: l’attention des historiens a été distraite par les guerres continentales, la défense héroïque de Marie-Thérèse, les progrès de l’État prussien ou de la puissance russe. Les historiens anglais eux-mêmes ont plus volontiers regardé le développement de la liberté constitutionnelle dans leur pays, à cette époque, que celui de l’expansion extérieure, les luttes des torys et des whigs que les guerres coloniales. Cependant, les grandes querelles des puissances continentales, les petites querelles des partis politiques, dans les Iles-Britanniques, n’ont été que des moyens, pour l’Angleterre, d’accroître au dehors son influence et son empire.

Ainsi, lorsque les torys arrivèrent au pouvoir (1710), avec le programme des traités d’Utrecht, ils furent appuyés par la nation, qui désirait la paix pour fixer les résultats et recueillir les profits d’une guerre poursuivie à outrance par les whigs. Les whigs revinrent au pouvoir en 1714, avec Georges Ier, parce que, dans les derniers jours de la reine Anne, la nation désavoua les intrigues de Bolingbroke avec les Stuarts, et craignit un instant le retour d’une royauté catholique. La rentrée des whigs, Townsend, Walpole, Cadogan, Sunderland, créatures, amis ou même parents de Marlborough, ennemis acharnés de la paix d’Utrecht, parut le signal d’une nouvelle prise d’armes: leur ambassadeur à Paris, Stairs, whig forcené, ne ménagea pas à la France les provocations de toute sorte. Louis XIV relevait Mardyck pour remplacer Dunkerque, songeait à se rapprocher de l’Autriche pour se venger des Anglais, entretenait les espérances des Stuarts; le roi d’Espagne fournissait des subsides au Prétendant et songeait à reprendre l’Italie aux Autrichiens.

Alors les ministres de l’Angleterre en Hollande, Walpole et Cadogan, s’efforçaient de reconstituer la grande alliance offensive et défensive de l’Angleterre, de l’Autriche et des Provinces-Unies, qui avait, pendant douze ans, soutenu la guerre contre la France. L’année 1716 assura le succès de ces négociations. Par les traités du 6 février et du 5 juin, avec la Hollande et l’Empereur, l’Angleterre reforma la triple alliance, instrument nécessaire d’une politique belliqueuse. Elle se procura la neutralité de l’Espagne, par la promesse vague et lointaine de concessions à la reine Élisabeth Farnèse en Italie. La France était isolée: les whigs furent en mesure de menacer le régent et d’exiger de lui la démolition de Mardyck, l’abandon des plans de revanche qu’avait formés Louis XIV à la fin de son règne.

La nation anglaise, pourtant, ne voulut pas leur permettre de pousser jusqu’à la guerre ces menaces et ces exigences. Elle tenait à la paix, pour en jouir. C’est alors que, pour répondre à cet état de l’opinion publique, un schisme se produisit dans le parti whig en 1717. Les torys auraient donné satisfaction aux Anglais par leur politique extérieure; ils leur déplaisaient par leur secret attachement à la royauté catholique. Les whigs, soutiens de la dynastie protestante, champions des libertés constitutionnelles, inquiétaient la nation par leurs menées et leurs provocations au dehors. Ni les uns ni les autres ne la satisfaisaient complètement. Un homme se détacha du parti whig, qui comprit et exploita ces besoins pour passer au premier rang. Ce fut Stanhope: général de l’armée anglaise en Espagne, pendant la guerre de Succession, accusateur du ministère tory après Utrecht, il semblait désigné pour être le chef d’une politique agressive. On le vit, au contraire, au mois de juillet 1716, accueillir à La Haye, puis à Hanovre, l’ami du régent, l’abbé Dubois, qui venait, au nom de son maître, offrir au roi Georges Ier l’alliance de la France et une paix avantageuse.

C’était sage autant qu’habile: les propositions du duc d’Orléans étaient de nature à rapporter à l’Angleterre peut-être plus qu’une guerre douteuse, toujours onéreuse, désagréable à la nation: la démolition de Mardyck, le maintien de la succession protestante, et même des profits particuliers pour le roi Georges, l’extension de son électorat de Hanovre aux dépens de la Suède. Le régent ne demandait en échange que la confirmation des traités d’Utrecht, comme une garantie de ses droits éventuels à la succession de France. Stanhope décida le roi Georges à Hanovre (octobre 1716) à cette concession: il ne lui en coûta point de confirmer ces traités, après avoir fait condamner leurs auteurs, parce que, pacifiquement et sans frais, l’Angleterre y trouvait de nouveaux avantages. Le roi l’en récompensa en le créant premier ministre et lord; la nation approuva sa conduite par des votes du Parlement, qui entraînèrent la démission de ses collègues whigs, Townsend, Walpole.

Les anciens alliés de l’Angleterre, la Hollande, l’Empereur, auraient pu être mécontents de cette évolution subite, l’empereur Charles VI surtout, qui ne désespérait pas de reprendre l’Espagne aux Bourbons. Pour ménager la transition, Stanhope décida le régent à de nouveaux sacrifices: Dubois désintéressa les marchands hollandais par des réductions de tarif. A ce prix ils confirmèrent les traités d’Utrecht et les droits du régent (triple alliance de La Haye, janvier 1717). Pour l’Empereur, Stanhope obtint mieux encore, l’échange de la pauvre Sardaigne contre la Sicile, riche et voisine de ses possessions napolitaines (quadruple alliance, juillet 1718). Ainsi, le roi anglais renonçait à être, comme en 1701, le chef et aussi le banquier d’une coalition européenne: conseillé par Stanhope, il avait préféré l’emploi lucratif et honorable d’arbitre entre les puissances et les souverains. Au lieu de payer une guerre nouvelle, il se faisait payer son office de médiateur pacifique.

Dans le nord de l’Europe, où brûlaient encore les restes de l’incendie qu’avait allumé Charles XII, il prenait la même attitude et trouvait les mêmes avantages. Un moment, la guerre avait paru prochaine entre les ennemis de la Suède, unis d’abord par leurs convoitises, désunis quand vint, en 1716, l’heure de les satisfaire. Le czar Pierre le Grand et le roi de Prusse s’entendaient pour dominer l’Allemagne du Nord et la Baltique: l’électeur de Hanovre, l’Angleterre et le Danemark, prétendaient les leur disputer. Le ministre de Charles XII, le baron de Goerz, intriguait avec le czar et la Prusse pour sauver ce qui restait de la Suède; Charles XII faisait, en Norvège, la guerre au Danemark, négociait contre l’Angleterre avec les Jacobites à La Haye, à Paris, à Londres même (1716). Déjà le ministère whig expédiait des flottes dans la Baltique, arrêtait les ambassadeurs suédois; le ministère hanovrien fulminait contre le roi de Prusse.

Stanhope, partisan déclaré de la paix, eut recours encore à l’intervention du régent: il l’empêcha, en 1717, de se rapprocher de la Russie et de la Prusse, malgré les désirs de Pierre le Grand et ses négociations à Paris. Il le pria ensuite d’offrir sa médiation aux nations belligérantes. La France détermina la Suède à de grands sacrifices: Charles XII était mort le 11 décembre 1718; Goerz, quelque temps après, payait de sa tête ses projets belliqueux. Les Suédois se résignèrent: ils donnèrent à la Russie l’Esthonie, la Carélie, l’Ingrie (traité de Nystadt, 1720); à la Prusse, Stettin et les îles d’Usedom et de Wollin (traité de Stockholm, 1720). Ils ne donnèrent rien au Danemark, mais la France lui versa, à titre d’indemnité, cinq millions et demi, par les mains de l’Angleterre qui en eut tout l’honneur. Enfin, l’électeur de Hanovre eut sa part, Brême et Verden, qui s’ouvrirent au commerce anglais, comme les passages de la Baltique où les douanes furent désormais abolies. Cette paix ne coûtait qu’à la France et à la Suède. Elle rapportait plus à l’Angleterre et à son roi qu’une guerre: lorsque Stanhope offrait sa médiation aux puissances du Sud, il en fixait le prix. Il s’arrangeait, d’autre part, s’il chargeait la France de la paix du Nord, pour qu’elle lui fût à la fois inutile et onéreuse. Partout et toujours, le profit et l’honneur étaient pour l’Angleterre.

Un seul instant, l’Espagne, gouvernée par Élisabeth Farnèse, et Élisabeth gouvernée par Albéroni, avaient paru troubler l’ordre de ces combinaisons ingénieuses, la paix de l’Europe, qui en était l’objet ou le prétexte. Stanhope avait vainement essayé de gagner la reine d’Espagne par la promesse lointaine d’un établissement à Parme et en Toscane, comme il avait gagné le régent par la garantie d’un établissement éventuel en France. Les conseils d’Albéroni avaient éclairé la reine sur la mauvaise foi des Anglais; pour traiter avec eux sur un meilleur pied, à la faveur du fait accompli, Philippe V avait imaginé de s’emparer de la Sardaigne (juillet 1717), puis de la Sicile (août 1718). Aussitôt, alors, la quadruple alliance, instrument de paix, était devenue une arme aux mains de l’Empereur et de l’Angleterre, si forte qu’en peu de mois l’Espagne avait été réduite à merci. Ses folies avaient été ruinées à Palerme, ou dans les chantiers maritimes qu’Albéroni avait animés d’une activité inconnue depuis un siècle. Le vainqueur d’Almanza, Berwick, s’était joint à l’amiral Byng pour achever cette triste besogne: la France avait fait aux Anglais ce dernier sacrifice de combattre un Bourbon, de détruire la marine espagnole, objet de leur jalousie. Elle dépensa, pour cette œuvre impolitique, 82 millions. Si bien que l’Angleterre seule profita du mal que se firent ses ennemis et ses amis: c’était, avec les mêmes avantages, la même politique qu’elle avait pratiquée dans la guerre de Succession d’Espagne.

Guerre ou médiation, tous les moyens lui étaient bons d’accroître sa puissance aux dépens de ses rivales. En ces années qui suivirent la paix d’Utrecht, la politique anglaise se dessina d’une manière définitive, pour des siècles, au-dessus des querelles de partis. Jusque-là, chacun des deux partis qui se disputaient le pouvoir avait eu son procédé de servir la nation, les whigs par les coalitions et la guerre, les torys par d’habiles négociations de paix. Avec Stanhope, les procédés différents des torys et des whigs s’amalgamèrent en une politique nationale anglaise, que l’intérêt seul du pays détermina. Lorsque les puissances maritimes consentirent à accepter l’arbitrage onéreux de l’Angleterre, ce fut la paix, une paix lucrative. La guerre, au contraire, avec de bons et complaisants alliés qui en firent les frais, contre les puissances récalcitrantes. Le plus de profit, le moins de dépenses possible, c’était bien la politique qui convenait à une nation commerçante, avide de gains à bon marché (1719).

Stanhope ne survécut guère à ses succès, au triomphe de la politique qu’il avait créée: il mourut, en 1720, du chagrin que lui fit l’effondrement de la _Compagnie des mers du Sud_, système d’agiotage analogue à celui de Law. Mais son œuvre lui survécut.

Elle fut justement reprise par les whigs qui avaient refusé de s’y associer en 1716, Townsend et Walpole. C’était la meilleure preuve de sa nécessité, de la toute-puissance de l’opinion publique qui l’imposait, à trois ans d’intervalle, à un parti d’abord très hostile. Pour atténuer cette contradiction, il fut convenu seulement que Walpole, simple secrétaire d’État dans le ministère précédent, serait dans celui-ci le ministre principal, que le nouveau cabinet prendrait pour raison sociale «Walpole et Townsend», non «Townsend et Walpole».

«Rien de plus funeste à l’Angleterre, dit Walpole en prenant le pouvoir, que l’état de guerre. Nous ne pouvons qu’y perdre tant qu’elle dure, et, lorsqu’elle prend fin, nous ne pouvons guère y gagner.» Pendant vingt ans, Walpole soutint cette politique pacifique, mais, comme Stanhope, avec la volonté très formelle et très ferme qu’elle profitât à l’Angleterre. S’il préféra la paix à la guerre, ce fut par calcul, non par faiblesse. Sa diplomatie remporta des avantages que des victoires ne lui eussent peut-être pas donnés, ou plus chèrement.