Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 24
Expulser les Turcs d’Europe, parce que décidément il paraissait impossible de transformer ces envahisseurs en agents de la civilisation européenne, et réserver la conquête commerciale et politique de l’Orient aux Russes, successeurs désignés, héritiers reconnus de l’empire romain de Byzance: ce fut la solution même de ce grand problème que la France comprenait autrement à la fin du dix-septième siècle, qu’elle voulait résoudre par la paix, sans violence. Cette solution exigeait deux conditions préalables; il fallait que l’État russe fût de force à vaincre seul les Ottomans, et la nation de nature à représenter complètement l’Europe en Orient. Pierre le Grand, par ses réformes intérieures, remplit de son mieux la première. Pour remplir la seconde, il s’employa sans relâche à porter le peuple russe hors des plaines du Volga, vers le Sund, la Vistule et le Bosphore, certain qu’enlevé en partie à son milieu primitif, placé dans le milieu européen, il aurait tous les caractères et tous les droits des peuples de l’Europe occidentale.
De 1700 à 1720, les circonstances se prêtèrent merveilleusement à ces desseins. La Pologne était en pleine décadence, et cette décadence tenait à des causes trop profondes pour qu’elle pût être rapidement arrêtée. Il eût fallu changer toute sa nature et toute son histoire. La nation polonaise s’était fixée au moyen âge dans une région qui n’était point favorable à la constitution d’une grande puissance. Ses deux capitales, Gnesen et Varsovie, se trouvaient au centre d’un grand couloir marécageux, qui s’étend de la Sprée à la Beresina, de Berlin à Mohilew, sur la longue route des invasions. Il ne fait pas bon s’arrêter sur les grands chemins, ni s’y établir à demeure: on risque d’y être dévalisé, à moins qu’on ne soit assuré d’être toujours le plus fort. Les Slaves polonais n’avaient pas pris le temps de faire toutes ces réflexions; refoulés par les Allemands de l’Ouest, ils s’étaient convertis au christianisme, puis bravement, sans relâche, ils avaient bataillé pour la foi catholique, contre les païens de Lithuanie, les schismatiques et les musulmans. Ils s’étaient campés tant bien que mal au bord de la Vistule et du Dniéper.
Les Polonais, à la fin du dix-septième siècle, faisaient songer à ces armées de croisés qui, au moyen âge, traversaient l’Europe, sous la conduite d’un chef librement élu, indisciplinés et enthousiastes. Ils discutaient au camp leurs affaires communes, en armes, et délibéraient par groupes dans leurs tentes dressées pour quelque temps au milieu des grandes plaines polonaises. Un orateur brillant les entraînait; mais il fallait, pour décider une expédition et une réforme, que tous eussent été bien convaincus. La résistance d’un homme sur cent mille empêchait toute décision, et, au point de vue où ils se plaçaient, ce droit était légitime: la croisade n’est-elle pas l’œuvre de toutes les bonnes volontés?
Comme chez les croisés aussi, l’enthousiasme n’était pas continu. Il y avait temps pour tout en Pologne. On se battait bien sur le Dniéper quand il le fallait, mais on s’amusait aussi: on aimait les fêtes, et l’on ne dédaignait pas la richesse qui les entretient. Peu importait à cette aristocratie le peuple, au milieu duquel elle était campée. Elle le traitait en étranger, comme les barons féodaux de Richard Cœur de lion considéraient les Siciliens. Puisqu’il ne travaillait pas au salut de la chrétienté, à quoi était-il bon, sinon à entretenir ceux qui lui rendaient le service de le sauver des infidèles. Pas plus que les féodaux croisés, les seigneurs polonais n’avaient le sentiment d’une patrie: la patrie pour eux, c’était le domaine où ils se reposaient des fatigues de la guerre, et, bien au-dessus, cette chrétienté, vestibule de la patrie céleste, que leur foi leur faisait entrevoir, que leur croisade leur méritait.
Ils prenaient pour chefs des rois étrangers: et il est remarquable qu’ils le firent davantage à mesure que l’invasion turque devint plus menaçante. C’étaient des chefs de croisade: peu importait leur origine pourvu qu’ils fussent très catholiques, très braves, assez riches «pour récompenser les bien méritants, toujours prêts à leur assurer des victoires sur les infidèles». Aussi la Pologne en demanda-t-elle souvent à la France, Henri de Valois (1575), le prince de Conti (1697), parce que la France de saint Louis, depuis le moyen âge, demeurait la terre des croisés et des chevaliers.
Comme la Pologne ne voulait à aucun prix devenir un État, elle prenait ses précautions pour que ces familles souveraines, appelées de l’étranger, ne fissent point chez elle ce qu’elles avaient fait ailleurs. Elle leur imposait des lois, et ne les appelait qu’en vertu d’un contrat bilatéral, _pacta conventa_. La couronne royale, depuis le seizième siècle, était à ce prix: point d’armée, que celle de la République; point de forteresses, que les châteaux forts des Palatins, point d’autre impôt que les subsides votés par la noblesse; le droit enfin pour les seigneurs, reconnu, sanctionné par les lois, de se confédérer contre le chef de guerre qui aurait voulu devenir un chef d’État, et peut-être un maître.
Au dix-septième siècle, enfin, les Polonais exagéraient jusqu’à l’absurde les principes de leur constitution. Toujours armés pour la défense de l’Église latine, ils ne toléraient plus au milieu d’eux d’hérésiarques, ni de dissidents, protestants ou grecs. Ils combattaient le luthéranisme en Suède, l’orthodoxie grecque en Russie: il leur eût paru illogique et dangereux de pactiser chez eux avec l’hérésie. Leur pays était ainsi devenu le siège d’une véritable croisade à l’intérieur, comme il était déjà, par le _droit aux confédérations_, le théâtre d’une guerre civile presque continuelle.
_Polonia confusione regnatur_: la Pologne est un royaume anarchique, disait un proverbe du dix-septième siècle. Elle s’offrait comme une proie aux convoitises de ses voisins: Suédois, Prussiens, Saxons, Moscovites.
Pendant tout le dix-septième siècle, la Pologne n’eut pas d’ennemi plus dangereux que les Suédois. Maîtres des provinces baltiques et de la Poméranie, les descendants de Gustave Wasa regardaient le bassin de la Vistule comme le complément nécessaire de leur empire. A deux reprises différentes, sans l’intervention de la France en 1629, en 1658, ils auraient détruit la Pologne pour faire de la Baltique un vrai lac suédois, occuper et satisfaire leur noblesse militaire, et fonder sur les ruines du catholicisme un grand royaume luthérien.
A la fin du dix-septième siècle, la Suède était moins redoutable: elle traversait une crise intérieure, dangereuse pour son propre avenir. Les victoires et les conquêtes de Gustave-Adolphe et de Charles X n’avaient pas laissé voir aux Suédois et à l’Europe les causes secrètes qui la préparaient depuis longtemps. Quoique le mal fût moins grave qu’en Pologne, il était profond cependant, et ancien. Il venait de la nature, qui avait mal défini l’État scandinave, et de l’histoire, qui lui avait légué le lourd héritage d’une guerre perpétuelle, nécessaire à une noblesse avide, batailleuse et indisciplinée, toujours agréable à un peuple jaloux d’étendre le domaine de la foi luthérienne. Les rois de Suède avaient fini, dans cette lutte à outrance, par épuiser leurs ressources et celles de leur peuple. La misère du royaume était extrême, la puissance du roi affaiblie. Les peuples voisins songeaient à prendre leur revanche, et l’aristocratie, les privilèges que Gustave-Adolphe lui avait retirés.
La longue minorité de Charles XI révéla, au milieu du dix-septième siècle, l’étendue du mal. La constitution de 1660 remit l’État entre les mains d’une noblesse égoïste, qui se vendait à l’étranger, trafiquait du pouvoir et des charges, engageait par intérêt de nouvelles guerres maladroitement. Le désastre de Fehrbellin (1675) ruina en un jour tout le prestige militaire de la Suède, épuisa les dernières ressources de l’État. Pendant ces vingt années la Suède en vint à ressembler à la Pologne; un fonctionnaire suédois put s’écrier: «Nous avons un exemple dans la République de Pologne. Si les nobles polonais avaient voulu payer avant, ils ne seraient pas dans l’état où ils sont.»
Dans cet état, la Suède avait pourtant une ressource suprême, qui faisait défaut à la Pologne, un peuple laborieux, relativement éclairé, depuis longtemps associé au gouvernement, très attaché à la royauté nationale, qui l’avait émancipé et formé. Le roi Charles XI trouva, chez les paysans suédois, un appui contre l’aristocratie qui menait la Suède à sa perte: il essaya de ruiner pour jamais le pouvoir politique des seigneurs, de reprendre les biens qu’ils avaient enlevés à la royauté (_réduction_), et de reconstituer à la fois la puissance du roi et les ressources de la nation. Sa gestion sévère des revenus publics, sa politique résolument pacifique, commencèrent à réparer les maux qu’avaient faits l’aristocratie et la guerre.
Mais ces réformes salutaires n’étaient point achevées quand il mourut. Il laissait un fils, Charles XII, en qui reparut, avec une violence soudaine, la passion démesurée des Wasas pour la guerre. L’extrême jeunesse de cet enfant fournissait aux nobles, qui n’avaient pas désarmé, une occasion de regagner le terrain perdu depuis 1680. Le chef de l’aristocratie livonienne, Patkul, poursuivi par Charles XI, poursuivant à tout prix sa vengeance, formait, avec les étrangers, un complot dont la minorité de Charles XII fut le signal. Il en était l’âme; les princes de Brandebourg et de Saxe, animés par ses intrigues, les deux principaux agents.
L’Allemagne a pris en effet, depuis cette époque, une grande part aux événements qui ont précipité la ruine de la Pologne et de la Suède. L’Autriche avait soutenu longtemps la Pologne comme la seule puissance catholique qu’elle pût opposer aux princes protestants du Nord, et lui procurait alors les secours de l’Empire. Mais, depuis les traités de Westphalie, la politique indépendante des princes allemands modifia considérablement les rapports de l’Allemagne et des États voisins. En principe, tous les électeurs souverains se mirent à chercher, au dix-huitième siècle, au dehors de l’Empire, des royautés, pour confirmer et achever leur puissance nouvelle. Les Hanovriens trouvèrent en Angleterre, les Hessois en Suède; les Bavarois cherchaient aux Pays-Bas ou en Espagne, le Palatin jusqu’en Arménie. La plus proche, la plus facile à saisir de toutes les couronnes royales, était celle de Pologne.
Elle tenta, bien des fois, les électeurs de Brandebourg: mais ils ne voulurent pas abjurer le protestantisme, et ils firent bien. L’avenir de leur maison était à ce prix. L’électeur de Saxe, Auguste le Fort, n’eut pas les mêmes scrupules: il changea de religion, si jamais il en avait eu une, pour avoir le trône de Pologne, et il l’obtint en 1697. L’avènement, puis la politique de la maison de Saxe, acheva la ruine des Polonais: ils avaient tant abusé de la liberté qu’ils perdirent, en 1697, le droit d’en user. L’élection d’Auguste II fut une conquête allemande déguisée: les armées saxonnes étaient entrées sur le territoire de la République pour assurer l’élection; l’élection faite, elles y demeurèrent. La Pologne ne parut plus qu’une province saxonne, gardée par des troupes, qu’Auguste de Saxe payait sur les revenus de son nouvel État. La cour fut transportée de Varsovie à Dresde: les intérêts, les traditions de la nation furent sacrifiés, sans retour, à des intérêts étrangers.
L’intérêt du duché de Saxe était de conserver la Pologne: il étouffait entre l’Autriche et la Prusse. La République donnait à l’électorat l’accès de la Baltique, à l’électeur les moyens de soutenir son luxe éblouissant et ruineux. Pour s’y maintenir, Auguste II n’eut qu’à mettre en pratique une politique imaginée par son voisin, le grand électeur de Brandebourg, très simple et d’un effet sûr.
Le Brandebourg, comme la Saxe, étouffait entre la Suède, maîtresse de la Poméranie, et la Pologne, établie au centre des marécages, où les margraves avaient fondé l’électorat, suzeraine des plateaux prussiens colonisés autrefois par les Teutoniques. Pour briser ce cercle, le grand électeur avait mis à profit la rivalité séculaire de la Suède et de la Pologne; il soutint d’abord le roi de Suède, Charles-Gustave, contre Jean-Casimir de Pologne, puis abandonna le premier pour obtenir du second, par le traité de Wehlau (1657), la reconnaissance provisoire de sa souveraineté en Prusse.
L’exemple était utile: en 1700, Auguste II se résolut à le suivre. Il réveilla la vieille querelle de la Pologne contre la Suède et déclara la guerre à Charles XII (février 1700). Le prétexte était bon pour maintenir, sur le territoire de la République, des troupes étrangères. Si les Polonais étaient vaincus, il serait meilleur encore. S’ils étaient victorieux, Auguste II se trouverait tout à fait justifié: ses nouveaux sujets lui sauraient gré d’une belle conquête en Livonie.
Puisque cette politique était une invention des Hohenzollern, il parut tout naturel au roi de Pologne de les y associer. L’électeur de Brandebourg convoitait, comme lui, une province suédoise, la Poméranie, et la royauté: n’ayant pu devenir roi en Pologne, il voulait faire d’une ancienne province de cette République, la Prusse, une autre Pologne protestante. Les projets de la Saxe devaient lui plaire: une lutte entre Charles XII et Auguste II lui rapporterait quelque chose, ou la couronne royale en Prusse, ou la Poméranie (traité d’Oranienbaum, 23 janvier 1700).
Les deux électeurs se préparaient ainsi les couronnes qu’ils souhaitaient et de belles provinces: ils s’élèveraient et s’arrondiraient. Pour leur plus grande gloire et profit, leurs voisins de Pologne et de Suède continueraient à s’entre-détruire. Ce jour-là, les Polonais eurent un éclair de raison, une vue claire de leur avenir: ils refusèrent obstinément l’alliance de la Prusse et le prix qu’elle en voulait. Ils réclamèrent le renvoi des troupes saxonnes: «dans cette alternative, ou d’être esclaves du roi qu’ils avaient élu, ou ravagés par Charles XII justement outragé, ils ne formèrent qu’un cri contre la guerre, qu’ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu’à la Suède». Il était trop tard: la Pologne, en se donnant aux Allemands, avait signé son arrêt de mort. Charles XII voulait à tout prix l’exécuter, sans prévoir qu’il allait être, au profit des puissances nouvelles, le bourreau de son propre royaume.
Les Allemands, enfin, ne furent guère plus prévoyants. Quand on tient une bonne affaire, il est sage de n’en pas faire part à trop de gens. L’électeur de Saxe, roi de Pologne, imagina de communiquer ses projets au czar Pierre le Grand, l’engagea de bonne heure dans l’entreprise (août 1698): «ils mirent en commun le gain et le dommage». Le czar accepta avec empressement: il se réservait la part du lion. Quand tout le monde aurait travaillé pour lui, la Suède à ruiner la Pologne et la Pologne à détruire la Suède, les Allemands à entretenir les querelles de leurs voisines, il pourrait s’ouvrir aisément les portes de la Vistule et du Sund. Au moment où il fondait sur la ruine des puissances baltiques les desseins les plus propres à la transformation de la Russie, ces puissances se divisaient pour les servir. Les princes allemands eux-mêmes l’invitaient à profiter de ces divisions: ils introduisaient les Russes en Europe.
Ce jour-là, la question d’Orient fut complètement posée, dans toute l’étendue que les ambitions de la Russie et la complicité des princes allemands lui donnèrent, depuis le Sund jusqu’au Bosphore, sur toute la bordure orientale de la vieille Europe. La solution qui se préparait était celle des Russes: elle devait comprendre deux étapes et pour ainsi dire deux temps: la substitution de l’État russe à la Suède et à la Pologne, gardiennes séculaires de la Baltique et de l’Europe centrale, et, en dernier lieu, la destruction de l’empire ottoman par les soins et au profit de la Russie, mise à même et uniquement chargée de représenter l’Europe en Orient. De pareils changements ne vont point sans violence: en adoptant la solution russe du problème oriental, les vieilles puissances européennes se préparaient un avenir traversé de crises redoutables, qui ne sont point achevées.
Pour ne réaliser qu’une très faible partie de ce vaste programme, elles subirent d’abord, de 1700 à 1720, vingt années de guerres meurtrières et ruineuses. La première grande bataille fut celle de Narva (30 novembre 1700): une déroute complète des Moscovites. Il semblait qu’elle déciderait de l’avenir de la Russie. «Le czar, écrivait Leibniz, paiera la folle enchère, et Charles XII régnera jusqu’à Moscou, voire même jusqu’à l’Amour.» A Vienne, on croyait le czar vaincu une seconde fois à Pskow et détrôné. Pierre le Grand était battu certes, et bien battu, mais content. Sa défaite lui servit autant qu’une victoire: les Polonais et les Suédois s’arrangèrent pour en faire tous les frais. A l’entrevue de Birsen (février 1701), Auguste II promit au czar d’occuper les Suédois en Pologne. L’aristocratie polonaise appela Charles XII sur le territoire de la République, pour chasser les Saxons. Pendant cinq ans, la Russie n’eut rien à craindre de ses vainqueurs: Charles XI s’enliza dans les marécages et les intrigues de la Pologne, détrônant l’électeur de Saxe, perdant le fruit de ses victoires dans des négociations avec les diètes. Les Polonais, qui avaient cru se débarrasser des troupes saxonnes, furent à la merci des troupes suédoises qui s’établirent chez eux à demeure par le traité du 18 novembre. La République était conquise une seconde fois; elle devint une province suédoise; son nouveau roi, Stanislas Leczinski, la gouverna comme un simple lieutenant de Charles XII. L’invasion accrut sa misère, et acheva son abaissement.
L’Allemagne à son tour fut envahie. En vain l’électeur de Saxe, comprenant trop tard sa faute, offrit-il la paix à Charles XII: celui rejeta toutes ses propositions, fit entrer son armée en Saxe, fier de visiter les champs de bataille où s’était illustré Gustave-Adolphe. On se serait cru revenu au temps de la guerre de Trente ans; la diète impériale de Ratisbonne fulminait des décrets inutiles contre le conquérant suédois. Les provinces allemandes lui payaient de lourdes contributions. L’électeur de Saxe lui abandonnait, par le traité d’Altrandstadt, la couronne de Pologne (1707). Comme Charles-Gustave, Charles XII disposait de la Pologne; comme Gustave-Adolphe, il dictait la loi à l’Allemagne. En réalité, les temps étaient bien changés: vainqueurs et vaincus, Suédois, Polonais et Saxons, travaillaient pour Pierre le Grand.
La défaite de Narva l’avait instruit; les conquêtes de Charles XII lui donnèrent le temps de réparer ses forces militaires. L’invasion de la Saxe lui permit de prendre les provinces baltiques de la Suède. De 1702 à 1705, il s’empara de la Livonie et de l’Esthonie, de tout le golfe de Riga. Au fond du golfe de Finlande, dans l’Ingrie, sur la Néva, il fonda en 1703 Saint-Pétersbourg. C’était une trouée profonde à travers l’État suédois, mieux qu’une fenêtre sur l’Occident, une large porte sur la mer.
Le czar crut alors le moment venu de s’en ouvrir une sur le continent, en Pologne. La route naturelle était en Courlande, par Grodno: les Moscovites s’y établirent en 1708. Charles XII vint les en déloger: ils se retirèrent prudemment derrière la forêt marécageuse de Minsk, laissant les Suédois se frayer avec peine le chemin de Moscou. L’hiver approchait: Charles XII aurait dû se retirer en Pologne, et y prendre ses quartiers. Il avait sacrifié ses provinces baltiques à la conquête de la Vistule; au moins devait-il la conserver. Il l’abandonna, comme il avait fait de la Livonie, sans aucun plan, en quête d’aventures nouvelles, et descendit follement en Ukraine. Pierre le Grand lui coupa la retraite par une victoire sur son lieutenant Levenhaupt, et l’écrasa à Pultava (8 juillet 1709). La Suède était vaincue, ruinée. «Réjouis-toi, disait à Pierre le Grand un de ses familiers, tu peux espérer la réalisation de ton plus cher désir, la domination de la mer des Varègues.»
La victoire de Pultava était une grande date dans l’histoire de l’Europe orientale: à Narva, Charles XII avait consommé la perte de la Pologne; à Pultava, Pierre le Grand décida celle de la Suède. La Russie avait conquis sa place parmi les puissances européennes: le lendemain, les Allemands, toujours aveugles, se présentèrent comme d’honnêtes courtiers pour la lui assurer. Tandis que les seigneurs polonais venaient se mettre aux pieds du czar, l’électeur de Saxe, redevenu roi de Pologne, le rencontrait à Thorn (8 octobre 1709) et lui offrait les provinces baltiques, à l’exception de la Livonie, jusqu’à la Finlande. Le nouveau roi de Prusse, Frédéric Ier, lui proposait, à Marienwerder, le partage de la Pologne et le démembrement de la Suède. L’électeur de Hanovre, le duc de Mecklembourg, accoururent à la curée. Pierre le Grand n’écouta leurs propositions que contre la Suède: il jugeait la Pologne assez abattue pour avoir l’espérance de la cueillir comme un fruit mûr, sans le concours de personne. Sans perdre de temps, il profita de l’absence de Charles XII pour achever ses conquêtes en Livonie, en Carélie, en Finlande.
La France pratiqua alors une politique plus clairvoyante que celle des puissances allemandes. Elle pressentait les ambitions de la Russie: au lieu de les encourager, elle voulait leur opposer une ligue des États qui les favorisaient en se divisant, Pologne, Suède et Turquie. Elle réservait aux Russes le sort que les Russes préparaient aux Turcs, et prétendait les rejeter en Orient pour accomplir la transformation lente et pacifique de l’empire ottoman, commencée par ses marchands et ses consuls. Déjà, au début de la guerre, l’agent français en Suède avait agi auprès de Charles XII pour l’en détourner; il l’avait suivi jusqu’en 1701, pour lui persuader d’épargner la Pologne. Depuis longtemps Louis XIV avertissait les rois de Pologne, Sobieski, puis Leczinski, de «prendre garde aux desseins de Sa Majesté russique». Enfin à Constantinople (1707), l’envoyé français Desalleurs s’efforça de faire comprendre au sultan que la ruine de la Pologne et de la Suède était la préface des projets de Pierre le Grand sur le Bosphore: «Le czar n’attend que la fin des guerres du Nord pour couvrir de ses flottes la mer Noire, pour lancer ses armées en Crimée.»
Malgré ces avertissements, Charles XII et les Polonais servirent aveuglément par leurs querelles, les Turcs par leur neutralité, les projets de Pierre le Grand. Il fallut le désastre de Pultava pour leur dessiller les yeux: Charles XII, fugitif à Bender, n’eut plus d’espoir que dans l’intervention des Turcs. Un grand seigneur polonais, Poniatowski, la sollicita de son côté. L’ambassadeur de France joignit ses instances à leurs démarches, et, comme le grand vizir Kupruli-Nouman s’obstinait à la paix, tous s’accordèrent pour le renverser. Sa chute fut le signal, pour les Ottomans, d’une guerre qui faillit, en 1741, enlever aux Russes tout le fruit de leurs victoires.