Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 23
Peu à peu aussi, avant même que leurs armées eussent été arrêtées à Vienne et à Zeuta, les Turcs commencèrent à s’établir. L’enthousiasme religieux diminuait. Le désir de garder et de transmettre les terres conquises l’emporta sur les lois qui prescrivaient la conquête à outrance. Les fiefs militaires ne furent plus viagers; un vizir, au début du dix-septième siècle, essaya de leur rendre leur premier caractère et paya cet essai de sa tête. Les janissaires se marièrent: ce fut une autre façon pour les soldats turcs de s’établir. Ils gardaient leurs enfants auprès d’eux et ne prirent plus d’enfants chrétiens. Ils ne firent plus la guerre, mais le commerce. Ils devinrent une famille, une caste privilégiée et redoutable. C’était le passage insensible de la vie nomade à une existence sédentaire, de la croisade à l’égoïsme et à la paix. Il arriva sans doute que les Turcs prirent les vices du milieu où ils se fixèrent: les intrigues du sérail furent dignes de la décadence byzantine. Les grands seigneurs grecs, qui avaient abjuré pour garder leurs richesses et leur influence, donnaient à leurs nouveaux frères en Mahomet les habitudes d’une société gâtée.
Les sultans ressemblaient à s’y méprendre à des empereurs de la décadence, «tous tyrans ou fous», dira un de leurs vizirs. Les femmes les gouvernent, comme autrefois les impératrices. Les intrigues sanglantes font et défont les sultans: c’était aussi l’usage de Byzance. Toute la différence est que les ulémas ont remplacé les moines, et les janissaires, les prétoriens. En succédant à la conquête turque, l’État musulman, à peine né, s’est modelé sur un État vieilli, gouverné par le caprice et l’intrigue. Et pourtant les Français lui ont apporté un autre modèle: l’ambassadeur du Roi Très Chrétien, qui réside à Péra comme dans sa capitale, est le chef d’un véritable gouvernement, éclairé, fort et respecté, que les Turcs admirent. Auprès de lui, les sultans qui passent, les vizirs qui administrent pour eux ont trouvé des conseils et pris des leçons d’administration. Les Kupruli, au dix-septième siècle, ont réformé la justice, les finances, encouragé le commerce, traité les chrétiens avec équité et impartialité, «sans égard à la différence de religion».
A la fin du dix-septième siècle, en résumé, les Turcs étaient en voie de transformation. Trop faibles pour poursuivre leur invasion, assez forts encore pour garder leurs positions, ils s’installaient sur les rives du Bosphore, à demeure. Ils fondaient un État; ils l’ouvraient au commerce, à la civilisation européenne, sous la protection et par les conseils de la France. Agents, missionnaires, marchands surtout, circulaient librement au milieu de populations chrétiennes favorables, de musulmans indifférents: ils avaient triomphé d’obstacles réputés insurmontables, étendu à l’envi vers l’Orient le champ de leur activité. C’était une solution lente, mais pacifique, de la question d’Orient; inconsciemment peut-être, les Turcs avaient rouvert aux occidentaux les chemins de l’Asie.
Tout à coup, leur défaite à Vienne (1683) inspira aux puissances européennes l’idée de se l’ouvrir autrement, plus tôt, par la violence et la guerre: il leur sembla que le colosse ottoman avait des pieds d’argile et qu’une fois frappé il allait tomber, que ses débris seraient facilement rejetés en Asie. «Le moment est venu, s’écria le vainqueur de Vienne, Sobieski, de chasser les Turcs d’Europe.» Alors tous les chrétiens étaient partis en guerre, Vénitiens, Allemands d’Autriche, Slaves de Pologne et de Russie, unis à Andrussowo (1684) par cette commune pensée, et la guerre avait justifié leurs prévisions: la Hongrie et la Crimée, la Morée, tous les boulevards de l’islamisme, sur terre et sur mer, lui avaient été enlevés. La paix de Carlowitz confirma ces résultats, encouragea de nouvelles espérances: l’expulsion des Turcs parut dès lors une œuvre à la fois nécessaire et réalisable.
Nulle puissance n’était plus clairement appelée et plus fermement résolue à la réaliser que la Russie. Expulser les Turcs, c’était du même coup délivrer les chrétiens. La majorité des chrétiens, dans l’empire ottoman, était de religion grecque, comme les Russes. Depuis la ruine de l’empire d’Orient, la Russie était demeurée, aux yeux des grecs, la citadelle de leur religion. Les églises de Moscou élevaient au-dessus de leurs coupoles byzantines le même emblème cent fois répété, la croix grecque debout sur le croissant renversé. C’était une tradition, à Constantinople, que les chrétiens seraient délivrés par des hommes blonds venus du Nord: on s’y défiait des Latins de l’ouest. Les patriarches, jaloux des missionnaires de France ou de Rome, entretenaient cette défiance: en 1691, celui de Constantinople, Dosithée, se plaignait au czar que les Francs, profitant de leurs relations avec les Turcs, se fussent fait céder la plus grande partie des lieux saints et l’église de Bethléem. Être délivrés des infidèles, mais par la Russie seulement, pour ne point retomber sous le joug des Latins hérétiques, tel était le vœu formel des Grecs sujets du sultan à la fin du dix-septième siècle. Ils demandaient la guerre à outrance contre les Turcs; ils appelaient le czar surtout.
Tout le passé religieux de la nation russe l’avait disposée à entendre cet appel: aux yeux des Russes le czar était le successeur des empereurs d’Orient, dépouillé de ses anciens domaines par l’invasion des infidèles; Constantinople, sa vraie capitale, qu’il devait reprendre (tsargrad). La religion grecque avait fait le peuple russe: elle l’avait sauvé, au dix-septième siècle, de la domination religieuse et politique des Polonais. Le moment venait pour les Russes de payer à leur foi la dette de reconnaissance qu’ils avaient contractée envers elle sous le gouvernement des Romanoff. C’était, pour le czar et ses sujets, une tradition et un devoir sacrés.
Mais, à l’avènement de Pierre le Grand, la Russie avait-elle les forces matérielles suffisantes pour entreprendre, sans l’Europe, une pareille œuvre avec succès?
Sans doute, à cette époque, les Moscovites ne se trouvaient pas dans l’état misérable où Voltaire et ses contemporains les croyaient, pour avoir longtemps ignoré leur existence. Ils étaient «plus civilisés que les Mexicains quand ils furent découverts par Cortès».
Ils avaient d’abord sur leurs voisins, Turcs, Polonais ou Suédois, cette supériorité d’être établis dans une région destinée par la nature à devenir le berceau d’une grande puissance, dans un lieu de concentration et d’expansion. Le pays qui s’étend du confluent de la Volga, de l’Oka et de la Kama, à celui de l’Obi, de l’Irtysch et de la Tobol, est le cœur de la grande plaine sarmate. Au sud et au nord, l’Obi et la Volga aboutissent à des mers fermées; mais l’Irtysch, d’une part à l’est la Kama, de l’autre, à l’ouest, unissent l’Europe à l’Asie centrale. Entre les steppes infinies de la Sibérie ou du Turkestan, parcourues par les nomades, il y avait place, de Moscou à Khazan et de Khazan à Tobolsk, pour un État solide et prospère. Cette place, les Russes l’avaient occupée dès le quinzième siècle; cet État, ils l’avaient fondé avec les Ivans, les «rassembleurs de la terre Russe».
La Moscovie tirait, outre ces avantages qu’elle devait à la nature, de ses origines d’autres avantages. Elle était un mélange harmonieux de toutes les races qui avaient fait l’Europe, Finnois du Nord, Germains de la Baltique, Slaves de l’Europe centrale, Grecs et Romains du Sud: tous avaient contribué à sa formation de leur sang, de leur chair, ou de leur esprit et de leur âme. Dans aucun des enfants qu’avait produits l’union du monde romain et du monde barbare, l’Europe ne se retrouvait plus complètement qu’en elle.
Mais ce qui avait fait sa force, en même temps avait fait sa faiblesse. Depuis l’antiquité, la civilisation européenne est restée une civilisation péninsulaire: Grèce, Italie, Espagne, Angleterre, Danemark, Suède. Dans l’Europe centrale même, la France et l’Allemagne ne sont que des isthmes. Concentrée dans les plaines de l’Est, la Russie y avait trouvé sa force et sa raison d’être, mais aussi la solitude. Il ne fait pas bon vivre trop longtemps sur soi-même: avec le temps, les Moscovites demeurèrent étrangers aux progrès qui s’accomplissaient en Occident, dans les idées, dans les connaissances, dans les arts, dans les États. A force de ne voir qu’eux-mêmes, ils prirent des habitudes d’orgueil et de mélancolie, dont ils ne sont point encore corrigés. Le pessimisme est un excès d’orgueil, ou un aveu résigné d’impuissance.--Enfin, confiants dans leurs origines, les Russes n’avaient pas vu que, dans l’empire gréco-romain, les idées étaient encore puissantes, mais l’État très faible. Les peuples d’Occident ne s’y étaient pas trompés: ils avaient conservé, développé les idées et réorganisé l’État. La Russie, à ce point de vue, demeurait au même point que la Turquie. Intrigues de palais, complots de prétoriens ou de prêtres, tous les défauts du bas empire se retrouvaient à Moscou comme à Constantinople. L’analogie a frappé Voltaire: il appelle les strelitz des janissaires moscovites. Les serviteurs du czar, comme les gardiens du sérail, étaient les seuls serviteurs de l’État. Les grands fonctionnaires, les boiars, avaient la toute-puissance des pachas dans les provinces. A la cour, les familles des czars et des czarines se disputaient, par l’assassinat, le pouvoir, ainsi que celles des sultanes, dans le Divan.
Si la Russie voulait chasser les Turcs des Balkans, il fallait qu’elle fût mieux organisée qu’eux. Si elle prétendait se charger seule de cette œuvre et achever ce que l’Europe avait poursuivi à travers tout le moyen âge, elle devait se montrer digne de la représenter en Orient pour s’approprier les biens que la civilisation européenne avait ajoutés à l’héritage du monde romain, et les répandre en de nouveaux bienfaits, justifier en un mot ses ambitions par ses propres progrès et ses services.
Ce fut le mérite de Pierre le Grand de reconnaître cette nécessité, de savoir s’y plier et d’y lier son peuple avec lui. Il s’était formé à Moscou, depuis le seizième siècle, une colonie de pasteurs, de médecins, d’ouvriers et de marchands, la _Sloboda_, où tous les peuples et toutes les religions d’Europe étaient représentés: le clergé et la nation russes la méprisaient. Mais le gouvernement la tolérait. Toujours en relation avec l’Europe, elle exerçait, à la fin du dix-septième siècle, sur les grands seigneurs moscovites, une sorte de fascination. Le grand-oncle de Pierre le Grand, le beau-père du czar Alexis, y fréquentait assidûment. Pierre, dans sa jeunesse, par sa mère, y avait été en quelque sorte élevé. Il apprit de bonne heure, au contact des étrangers, à apprécier les ressources des nations occidentales: l’Écossais Gordon lui formait une armée; le Hollandais Brandt, une marine; le Suisse Lefort, une intelligence ouverte à tous les progrès de la civilisation moderne.
Mais, entre toutes, les meilleures leçons que Pierre le Grand reçut furent celles de l’expérience. Le jour où il avait vu l’empire ottoman menacé par une ligue des puissances catholiques, il avait donné le signal, en Crimée, de la croisade grecque (1696). Ce fut le premier acte de sa politique extérieure. Le siège d’Azoff lui demanda deux ans et lui révéla les défauts de son État. La Russie n’avait ni ingénieur pour assiéger les forteresses turques, ni flottes pour bloquer les ports des Ottomans. Le czar dut s’adresser aux étrangers, s’improviser charpentier, matelot, ingénieur. Il s’obstina, vainquit les Turcs, s’empara d’Azoff: mais il comprit en même temps tout ce qui lui manquait pour atteindre Constantinople, sans appeler l’Europe à son secours. Et, brusquement, il tourna le dos à ses projets, qui lui semblèrent de pures chimères, jusqu’au jour où, par une étude attentive et obstinée des ressources de l’Europe, il pourrait en faire une réalité. «Son voyage en Hollande et en Angleterre (1697-1698), a dit Macaulay avec raison, fit époque non seulement dans l’histoire de Russie, mais dans l’histoire du monde.»
«Il allait travailler, se mettre à l’école des nations maritimes, pour conquérir solidement l’art de la mer, afin d’être à son retour victorieux des ennemis du Christ, et, par sa grâce, le libérateur des chrétiens qui étaient là-bas.» On ne sait jamais au début d’un voyage, si précis qu’en soit l’objet, ce qu’on en rapportera. La vue des choses nouvelles que l’on rencontre, la comparaison avec ce que l’on connaît peut suggérer à des esprits attentifs tout un monde de pensées. A mesure que l’horizon s’étend devant les yeux, l’horizon de l’esprit s’élargit. Pierre le Grand quitta Moscou, uniquement préoccupé d’avoir des flottes sur la mer Noire: il visita la Pologne, l’Allemagne du Nord, la Hollande, l’Angleterre. Il revint, animé d’un esprit nouveau, formé à des desseins plus vastes. Son génie avait mesuré toute la distance qui séparait la vieille Russie de l’Europe moderne. Sa volonté avait résolu de les rapprocher sans retard. Son intelligence et sa puissance y réussirent.
Il créa de toutes pièces une Russie moderne, européenne, une sorte de pont hardiment jeté entre la civilisation et la barbarie; construction factice, si l’on veut, restreinte, provisoire, mais capable de servir immédiatement à un commerce régulier, jusqu’au jour où le fer remplacerait le bois et les culées en pierre les pilotis. Pierre le Grand engagea pour cette œuvre deux sortes d’ouvriers, des Occidentaux de tous métiers, qui vinrent fortifier et agrandir la Sloboda primitive, des grands seigneurs russes, qu’il fit instruire en Europe. La transformation du peuple russe ne pouvait être l’œuvre d’un jour. Celle de la noblesse était plus facile; il suffit de quelques lois pour faire d’une caste riche, oisive et intrigante, une classe de fonctionnaires, honorés en proportion des services qu’ils rendraient à l’œuvre nouvelle. Les matériaux employés furent, sans réserve, tous ceux qui avaient servi à la construction des États modernes.
Au centre, un despotisme politique qui réunissait tous les pouvoirs, toutes les ressources «pour assurer aux sujets le plus grand bien-être et à l’État la plus grande force possible». Plus d’assemblée de contrôle, comme l’antique conseil des boiars: mais un conseil suprême de fonctionnaires nommés par le czar, docile à ses volontés et chargé de les transmettre aux gouverneurs et woïéwodes des provinces, substitués, eux aussi, avec la délégation de l’autorité impériale, aux anciens collèges provinciaux. Au lieu d’une armée qui ressemblait à une horde rappelée momentanément à la vie nomade, comme les armées turques, Pierre le Grand voulut des troupes recrutées régulièrement, à l’image de ses régiments Preobrajenski, et des officiers qui fissent leur métier de la guerre. Il eut des flottes sur la Baltique et la mer Noire, des arsenaux pour les armer, des ports militaires pour les abriter.
La difficulté était de faire face aux dépenses d’une pareille œuvre: le czar ne disposait guère de plus de 9 à 10 millions de revenus. Il multiplia les impôts et prit aussi ses mesures pour qu’avec le temps l’entreprise payât elle-même ses frais: l’État réorganisé creusa des canaux entre la Volga et la Neva, d’Astrakhan à Pétersbourg, des routes nouvelles, encouragea le commerce et les marchands, encouragea le travail de la terre par l’introduction de cultures ou d’espèces animales nouvelles, fit exploiter les mines, ouvrit des manufactures.
Pendant la construction, l’œuvre fut souvent menacée. Des courants terribles d’opinion se formaient dans les consciences populaires, resserrées par des habitudes et des superstitions anciennes, qui jetaient brusquement contre les premières assises et les ouvriers étrangers du nouvel État, tantôt la milice des strélitz (1698) ou les Cosaques de l’Ukraine (1706), tantôt même la propre femme et l’héritier présomptif du czar, Alexis (1718). Le czar défendait la civilisation nouvelle avec la brutalité d’un barbare: il détruisait les strélitz, déportait les Cosaques, frappait son propre fils. Il voulut ensuite remonter jusqu’à la source du mal et prendre la direction du courant religieux qui, à la longue et après lui, aurait emporté son œuvre. Il supprima, en 1708, le patriarcat et devint, comme les anciens empereurs de Byzance, le chef spirituel de la communauté grecque. Alors, il travailla sans relâche à élargir par des lois, par une instruction meilleure, par la réforme des couvents, les idées du clergé et du peuple russes. Devenu moins étroit et, par conséquent, moins violent, le sentiment religieux, qui avait fait dans le passé la force de la nation, continua à circuler librement sous les institutions nouvelles et servit, ainsi réglé, à l’extension future de la Russie.
En vingt années, Pierre le Grand superposa à la Russie qu’il avait reçue de ses pères, Russie à demi asiatique, patriarcale, immobile et repliée sur elle-même, un État moderne, doté de tous ses organes indispensables, très supérieur désormais à l’État ottoman, très digne de le remplacer et d’être, en Orient, la voie unique de la civilisation européenne.
On s’est souvent mépris sur l’œuvre de Pierre le Grand. Les politiques français du dix-huitième siècle la jugeaient éphémère, extravagante même. N’était-ce pas, en effet, pure folie et simple chimère que d’espérer, en quelques années, la transformation d’un grand peuple façonné par les siècles d’une autre manière? Le génie est une longue patience. L’impatience du czar, les procédés qui lui étaient familiers pour forcer les événements et les hommes, ressemblaient à des caprices de barbare plutôt qu’aux efforts méthodiques d’un politique de génie. Du czar oriental et des politiques de l’Occident, qui se jugeaient alors mutuellement, ce fut le premier qui eut pourtant le coup d’œil le plus sûr, le plus de sagacité et de prévoyance.
Lorsqu’il avait visité l’Europe en 1698, Pierre le Grand l’avait mieux comprise que l’Europe ne le comprit quand il y revint, même au temps de sa plus grande puissance. Il l’avait trouvée divisée par la rivalité d’États fortement constitués, unie pourtant dans une même civilisation qui avait pénétré, à des degrés divers, tous les peuples occidentaux. La Russie, qu’il venait de quitter, n’était pas un État moderne. Son peuple, enfermé dans les plaines de l’Est, n’avait pas pris part au mouvement d’idées qui se faisait, depuis sept siècles, dans les péninsules et les îles de l’Ouest, à travers les détroits et les isthmes. Et pourtant elle aspirait à représenter l’Europe en Orient. Il fallait l’en rendre à la fois capable et digne.
Pour y parvenir, le plus aisé était d’abord de constituer l’État russe. La constitution des États modernes pouvait servir de modèle: ce que les Capétiens avaient fait en France, les Tudors en Angleterre, les Hohenzollern en Prusse, les Romanoff n’auraient pas de peine à le faire en Russie. Ils disposaient de l’autorité souveraine: la Russie, récemment, à l’heure du danger, s’était retrouvée en eux et par eux. Elle s’étonnerait peut-être de les voir faire; mais, au temps d’Ivan le Terrible, elle avait appris la résignation et la docilité. Pierre le Grand entreprit cette tâche résolument, avec la fièvre de l’homme qui a conscience de la brièveté de la vie humaine et de la grandeur de son œuvre.
Mais, au-dessus de celle-là qui était limitée et possible immédiatement, et plus loin dans l’avenir, il en voyait une autre, plus haute, plus lente: la transformation du peuple russe. C’est une grande affaire que de changer les conditions sociales, les mœurs, les idées et, pour ainsi dire, l’âme et le cerveau d’une nation: il y faut la collaboration du temps, des milieux et de la nation elle-même. Pierre le Grand résolut du moins de placer la Russie dans un milieu plus favorable, où, avec les années, elle pourrait se modifier. A l’Europe, découpée en longues péninsules, creusée de golfes profonds, flanquée d’îles, morcelée en apparence, réunie, en réalité, par des isthmes et des détroits, il comparait la Russie, massive, une mais uniforme, corps sans membres, sans articulations, sans souplesse. Pour qu’elle eût une âme européenne, elle avait besoin d’une configuration analogue à celle de l’Europe, où les mers, par leurs détroits, le continent, par ses isthmes, feraient pénétrer un nouveau sang et circuler des idées modernes. L’isthme était indiqué, entre Odessa et Kœnigsberg, occupé par le royaume de Pologne qui s’étendait de la Vistule au Dniéper. Les détroits ne se voyaient pas moins clairement: le Sund, gardé par les Scandinaves, le Bosphore et les Dardanelles, fermés par les Turcs. Adjoindre ces bras de terre et de mer au corps de la puissance russe, c’était lui donner la variété harmonieuse qui lui manquait, sans rien lui enlever de sa forte unité. Ainsi complétée, l’Europe orientale ressemblerait, à s’y méprendre, à l’Europe centrale qui, jusque-là, avait seule représenté et dirigé la civilisation européenne. Baignée par deux mers intérieures, la Baltique et la mer Noire, comme l’Allemagne par la mer du Nord et l’Adriatique, appuyée au sud aux Balkans, au nord à la presqu’île scandinave, comme la France aux Pyrénées et aux Iles-Britanniques, la Russie serait une image autrement agrandie du vieux monde occidental. C’est cette image que Pierre le Grand rapporta de ses premiers voyages en Occident; il n’en détourna plus les yeux; il travailla sans relâche, par sa politique extérieure, à en faire une réalité; il la proposa comme un idéal à son peuple et à ses successeurs.
Justement cet idéal était conforme à l’idéal traditionnel que, depuis des siècles, la religion grecque offrait à la nation russe. La mer Baltique, les détroits scandinaves appartenaient à des hérétiques qui s’étaient séparés de la communauté latine, mais pour y ranimer la foi par la Réforme. Les Suédois faisaient, depuis deux siècles, une vigoureuse propagande luthérienne. Comme d’une forteresse avancée, les Polonais, entre Kœnigsberg et Odessa, dirigeaient une croisade catholique dont la Russie avait failli devenir victime. Enfin, sur la mer Noire, les Turcs menaçaient sans cesse de leurs avant-gardes tartares la religion grecque, qu’ils opprimaient dans leur empire. Chasser les Turcs infidèles, les catholiques de Pologne, les luthériens de Suède, c’était, aux yeux des Russes, combattre le bon combat. La religion populaire servait les desseins politiques du czar: ce fut sur ce fondement des croyances antiques de la nation que Pierre le Grand construisit l’édifice durable et grandiose, dont les fenêtres devaient largement s’ouvrir sur l’Occident, le couronnement former une Russie plus moderne, et les dépendances s’étendre jusqu’au fond de l’Asie.
L’État qu’il fit, d’abord, en quelques années, à la hâte, n’était qu’une construction provisoire, une agence de travaux. Mais, par derrière, se préparait une œuvre immense, et pour des siècles. Les contemporains s’y sont trompés: la distance les empêchait bien de voir. Les Russes ont cru tout simplement à l’exécution d’un dessein qui était conforme et cher à leurs vieilles croyances, ils se sont faits les collaborateurs inconscients de ces nouveautés. Pierre le Grand seul, et quelques initiés ont eu le secret du véritable plan. Ce plan, c’est toute la question d’Orient, telle qu’elle s’est posée au début du dix-huitième siècle.