Manuel de politique musulmane

Part 5

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Il était temps de réagir contre un état de choses aussi fâcheux. La loi du 4 août 1920 apporta une restriction sérieuse à la détention des armes; néanmoins le mal était fait, car des milliers d’armes étant en circulation, il fut bien difficile d’en récupérer beaucoup. D’autre part, le rétablissement des pouvoirs disciplinaires, demandé non seulement par les colons mais par la partie saine de la population autochtone, fut vite chose faite. En somme, la légèreté du législateur avait institué une sorte d’essai en matière sociale; on en vit les fruits: ébranlement du prestige français, augmentation de la criminalité et, par suite, exode de nombreux colons fuyant le bled et vendant à des indigènes leurs propriétés insuffisamment protégées[19]; d’où recul dangereux de la colonisation française dans un pays de peuplement, à la fois dommage politique et économique, régression.

[19] Dans le département de Constantine, pour l’année 1919, les ventes d’immeubles ruraux consenties par les indigènes aux Européens s’élèvent à 13.516.000 francs; celles consenties par les Européens aux indigènes dépassent 30.500.000 francs. Les colons ont eu l’impression que leur sécurité était en péril et tout un ensemble de faits venait justifier leurs appréhensions. _Officiel_, 1920. Discours Thomson, p. 4072.

Tels sont les résultats d’une idéologie politicienne contre laquelle le Parlement semble, heureusement, et pour un temps tout au moins, prémuni.

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La souveraineté appartenant de droit à la race conquérante, c’est à elle de prouver, par la valeur de ses agents, qu’elle est digne de l’exercer. Le prestige est l’élément le plus sûr de toute domination. La métropole doit envoyer dans les pays musulmans soumis à son empire une élite de fonctionnaires. Le musulman, très sensible aux dons extérieurs, au maintien, à l’_habitus corporis_, l’est aussi très vivement aux qualités morales et à la dignité de la vie, au désintéressement et à l’équité surtout, qu’il prise d’autant plus fort qu’il les rencontre plus rarement autour de lui.

C’est donc une sorte de contre-sens que d’aliéner une part de cette souveraineté, en admettant même dans de faibles proportions, aux fonctions d’autorité et de contrôle des représentants de la race conquise. Dans l’Inde, un act de 1833, voté par le Parlement, édictait qu’«aucun natif ne pouvait être écarté de n’importe quel poste». La volonté de la métropole, bien que confirmée avec des modifications par une loi de 1853, une proclamation de la reine Victoria de 1858, enfin une autre loi de 1870, se heurta toujours à la résistance du Gouverneur, lequel, vivant au contact de la réalité, sentait tous les dangers qui pouvaient surgir de cette porte entre-bâillée. Le fonctionnaire européen d’autorité est avant tout l’interprète de la politique de son pays, ce que ne sera jamais le fonctionnaire d’origine indigène, théoriquement muni des mêmes pouvoirs; il est aussi l’intermédiaire entre le peuple conquérant et le peuple conquis, l’éminent départiteur entre les exigences de l’un et les aspirations de l’autre. Il doit donc posséder le don impérial par l’effet d’une tradition devenue instinct. Les Anglais sont tellement imbus de ce principe essentiel, nonobstant la concession platonique et sans effet pratique qu’on vient de signaler, qu’ils vont plus loin: une règle non écrite, mais fidèlement suivie, de leur politique--analogue à celle qui a écarté jusqu’à ce jour chez nous les Israélites de la carrière diplomatique--veut que les postes d’autorité du _Civil Service_ ne soient dévolus qu’aux Anglais, sinon nés, tout au moins élevés en Angleterre. Des Anglais, nés dans l’Inde de parents anglais et ayant reçu leur éducation dans la colonie, seront toujours écartés des hautes fonctions de contrôle et de direction[20].

[20] J. Chailley. _L’Inde britannique_, p. 469. L’auteur, après avoir signalé le fait, ajoute: «Il leur aura manqué de vivre dans le vieux pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la direction des masses et remet le sort du pays; elle se défiera de leur conscience et de leur caractère.»

En un mot, la métropole redoute la déformation morale et intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous, éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur adolescence et une partie de leur jeunesse en France.

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«Le souverain, remarquait Ibn-Khaldoun, est un modérateur.» Il est aussi un redresseur de torts. C’est une autre sérieuse erreur que de laisser aux chefs indigènes un pouvoir et une autorité tels que notre contrôle en devienne illusoire.

En 1918 et 1919, les Italiens trouvèrent opportun de combler de faveurs les grands chefs bédouins qui les avaient contraints en 1915 à se réfugier sur la côte. Ils en furent mal récompensés: les grands chefs en usèrent à leur guise dans nombre de points et, sans qu’aucune sanction ultérieure n’intervienne, forcèrent à décamper les résidents locaux avec leurs garnisons.

C’est un art délicat que celui d’utiliser les grands chefs, en leur lâchant la bride, sans diminuer pour cela son prestige.

Ce qu’on a appelé politique «des grands caïds» en Afrique du Nord, et plus particulièrement au Maroc, dans un passé récent, ne correspond heureusement pas à un plan d’ensemble et durable, établi sur des données logiques et visant au définitif. Cette politique est une politique d’expédient, ayant sa source dans les nécessités immédiates du moment, qui seules la justifient (pénurie d’effectifs, insuffisante préparation en vue d’une occupation territoriale). Elle se résume ainsi: la nation conquérante demande aux chefs indigènes locaux, à qui elle suppose de l’influence et sait des moyens d’action matériels, une activité très étendue dans leur rôle militaire et de haute police; en échange des efforts consentis par ces chefs, et qui les déchargent d’autant des leurs, les représentants de la nation conquérante restreignent leurs pouvoirs de contrôle, se contentent d’une occupation de fait et consentent à fermer les yeux sur les abus et exactions inhérents, en Islam, à l’exercice de tout pouvoir fort non modéré par la crainte.

Une sorte de contrat tacite--_do ut des_--lie le chef indigène au gouvernement protecteur; celui-ci se relâche de son rôle de surveillance administrative en proportion du concours qu’il exige par ailleurs du caïd; le caïd s’appuie sur le pouvoir du conquérant, qui consolide et étend ses privilèges et avantages, et au besoin les défend.

Cette politique est un pis-aller dont l’emploi, suivant le temps et le lieu,--pendant une guerre européenne, par exemple, dans des régions vidées de troupes,--rend de précieux services. Simple mesure d’opportunité, elle ne saurait être érigée en méthode suivie.

Elle rompt le contact entre le peuple conquérant et la masse indigène, devenue sans recours effectif la proie de la clientèle avide qui entoure les chefs locaux. Elle ne justifie pas moralement la conquête. Au malaise que provoque la venue du chrétien s’ajoute le ressentiment venu de l’oppression qu’il tolère et fortifie. Une telle politique hypothèque l’avenir en préparant les ferments de haine et de désordre.

On a essayé de légitimer la politique des grands caïds, non pas en arguant de la nécessité où l’on se trouvait dans certains cas de ne pouvoir en pratiquer de meilleure, mais par des considérations assez aventureuses sur le caractère féodal de ces chefs indigènes.

Si ce n’est que ces «seigneurs» parfois chassent au faucon et logent dans des demeures fortifiées,--ce qui n’est qu’une analogie de surface,--aucun parallèle possible n’est à intervenir entre l’état social où ils vivent et celui de la féodalité.

Il manque à l’Afrique du Nord l’essentiel de la structure du moyen âge: une hiérarchie à degrés nombreux et complexes, les liens de suzerain à vassal avec obligations réciproques très strictes et sanctionnées par l’Église, organisation spirituelle puissante à côté du pouvoir temporel et souvent s’opposant à lui; la chevalerie, la naissance des institutions communales, bref tout un échafaudage social dont l’équivalent ne s’est jamais présenté en Berbérie.

Ajoutons qu’en fait ces grands «feudataires» ont accédé à un pouvoir de date récente uniquement grâce à l’ensemble des circonstances qui ont favorisé l’anarchie du Maroc à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Ils sont donc des parvenus, sinon des chefs de bande qui ont réussi[21]. Dans la Berbérie, plutôt démocratique, leur élévation est le résultat d’un accident. Il serait donc tout à fait regrettable de transformer un simple état de fait en un état de droit.

[21] Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le fameux château-fort de Telouet, ce «Coucy» de l’Atlas, bâti en pisé, a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au plus; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt ans.

La politique dite des grands caïds, qui a donné de bons résultats pendant la guerre, doit marquer une simple période de transition; il serait dangereux et au demeurant parfaitement inutile de la prolonger. Un gouvernement avisé lui substituera, pour le plus grand bien de notre établissement, ces habitudes d’ordre, de régularité et d’honnêteté qui ont consacré jusqu’à ce jour les Protectorats de la France.

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Nous avons vu quel était le premier stade de la conquête: la manifestation de la force et son emploi dosé et judicieux, puis l’acclimatation. L’indigène s’attendait au pire; il a réagi; la situation lui apparaissant sous un jour supportable, il se soumet et s’accoutume. Le fellah cultive dans des conditions plus favorables; point n’est besoin pour lui de laisser la charrue afin de poursuivre un djich ou de le fuir; les tribus voisines ne viendront pas, sous le moindre prétexte, brûler ses récoltes ou abattre ses arbres; les voleurs sont châtiés; il n’y a plus de coupeurs de route. L’homme des villes commerce plus aisément, ses terrains et maisons ont décuplé leur valeur. Tous jouissent, après l’alerte première, des avantages de l’occupation.

Cependant, au fur et à mesure que l’indigène est plus à son aise, son respect pour le conquérant diminue. Il le voit de trop près. Derrière le vainqueur et le prestige de ses canons ont suivi des nouveaux venus: mercantis qui exploitent, petits fonctionnaires qui tracassent. Délivré de sa crainte primitive et les sachant inoffensifs, l’indigène décèle rapidement leurs ridicules, leurs tares, et il tâche souvent d’en tirer parti. Le génie observateur et critique du Berbère est aigu et direct; le musulman des villes, plus retors, n’est pas moins fin; le juif qui le guide en dessous lui commente nos travers et nos défauts et lui enseigne le moyen d’en jouer à son profit.

Les premiers chefs militaires à qui s’est soumis l’indigène sont déjà partis; la peur des sanctions a faibli; les sanctions elles-mêmes, en pays pacifié et du fait de la séparation des pouvoirs, se relâchent en tardant; en devenant moins rapides et plus bénignes, elles perdent de leur efficacité. Il est plus facile de s’y soustraire, car elles échappent au caractère sommaire qu’elles offraient sous le makhzen ou la domination militaire et elles exigent tout l’attirail d’une procédure importée. L’indigène, habitué à un pouvoir autoritaire et fort, s’étonne de cette dispersion des attributions en diverses mains et l’interprète comme une faiblesse[22].

[22] Voir note III à la fin du volume.

Cependant une nouvelle génération grandit. On l’a élevée dans des écoles ou des collèges dirigés ou contrôlés par nous, en mélangeant les anciennes disciplines islamiques à une sorte d’enseignement primaire supérieur. On s’efforce de la gagner par des mesures de libéralisme, excellentes en principe, nécessaires peut-être, mais dont l’emploi peut être dangereux. Dans la pensée de la nation conquérante, cette «jeunesse des écoles», recrutée d’ailleurs parmi les fils des notables, doit devenir une pépinière de fonctionnaires du gouvernement local ou d’agents subalternes de nos administrations. Ce dessein est certes excellent, et il est bien certain qu’on ne peut faire autrement. Faut-il cependant fermer les yeux de parti pris sur l’ombre qu’il présente? Dès qu’ils seront titulaires de petits emplois, les jeunes gens élevés dans nos collèges, qui s’estiment déjà supérieurs par leur qualité de musulmans, se figureront vite que la subordination où on les tient est abusive et injuste. Ils voudront se donner de l’air, acquérir de l’influence, car l’influence en Islam est un capital sérieux; si on les remet comme il convient à leur place, voilà des mécontents. Même observation pour ceux, plus favorisés, qui seront institués hauts fonctionnaires, caïds, pachas, etc. Empressés, obséquieux, habiles à flatter, par tous les moyens, même les moins avouables, les agents métropolitains chargés de les contrôler, ils ne négligeront pas de faire leur propre fortune. Que risquent-ils, en effet? On ne pratique plus les sanctions terribles d’autrefois contre les fonctionnaires musulmans qui ont cessé de plaire ou abusé: on ne les charge pas de chaînes, on ne les laisse pas mourir au fond d’un silo; surtout, on ne confisque plus, on révoque seulement; or, la révocation, après fortune faite, eu égard à la mentalité musulmane, c’est une retraite un peu anticipée. Ajoutons que pour faire excuser leur avidité près de leurs frères de race, ces jeunes fonctionnaires affecteront un grand rigorisme musulman, dauberont tout bas sur le chrétien et jetteront ainsi des ferments futurs d’opposition.

Insidieusement, encore qu’on ait laissé la complète liberté des mœurs, des coutumes et de la religion, une atmosphère nouvelle s’est créée dans les villes autour des masses musulmanes. D’autres conditions de vie, une ambiance transformée, des besoins nouveaux et grandissants, la dissolution lente d’infinis et ténus liens traditionnels, peu à peu, sans que l’indigène même s’en doute, ont changé le rythme de son existence.

Un malaise naît alors, d’autant plus aigu qu’il est moins défini et obscur. Faut-il s’en étonner? C’est la rançon d’une évolution trop rapide, une civilisation ne se juxtapose pas à une civilisation plus vieille de huit ou dix siècles sans que cette brusque différence de niveau moral et intellectuel n’entraîne avec elle une crise d’accommodation.

C’est le choc en retour de la conquête, souvent d’autant plus rapide que la conquête a été plus facile; des habitudes mentales ne se déploient plus qu’avec gêne dans leur cadre familier; en un mot, il s’est produit une sorte de déracinement sur place.

Par une sorte d’instinct de conservation, on voit alors les esprits se retenir à leurs anciens cadres idéologiques ou se jeter sur les plus accessibles: les musulmans exaltent leur foi, la pénètrent davantage; les Berbères s’islamisent. Le sentiment national, né dans les couches élevées de la population, peut se développer en un tel moment, car il trouve un terrain où croître.

Voyons, par l’exemple récent du Maroc, la manière dont il peut se dessiner par le jeu des circonstances. Le nationalisme marocain n’existe pas, mais tout concourt à le former. Pour le Marocain de naguère, le terme de Maroc, en tant qu’entité nationale, n’était même pas conçu. Il y avait un souverain et un gouvernement, un sultan et un makhzen, et l’un et l’autre régnaient ou étendaient leur administration sur un empire aux frontières imprécises et élastiques, rétrécies s’ils étaient faibles et sans prestige, dilatées, au contraire, s’ils étaient puissants et guerriers. Chacun ne connaissait que sa ville ou sa tribu, dont les rapports avec le makhzen, suivant le temps et les circonstances, étaient étroits ou relâchés. Le Maroc répondait très exactement au type de l’État musulman, qui rappelle, d’après Le Châtelier, «beaucoup plus celui d’un noyau organique, autour duquel s’étend un développement de plus en plus diffus, que celui d’une structure générale et complète[23]». Partant, nul patriotisme à proprement parler; la résistance à l’envahisseur est le fruit du fanatisme ou, beaucoup mieux, de la xénophobie.

[23] _Revue du Monde musulman_, septembre 1910.

Notre Protectorat a forcément changé tout cela. En pacifiant, en organisant, il a unifié et donné précisément au Maroc cette armature intérieure qui lui manquait. Le makhzen, reconstitué, a développé ses rouages; les limites du Maroc sont désormais assises et le sultan va d’Ouezzan à Marrakech. La route, l’automobile, le téléphone ont aboli les distances dans un pays où les voyages et les échanges étaient, il y a seulement une décade, longs, malaisés et périlleux; et Allah sait si le Marocain s’est mis furieusement à voyager! Pour ses 30 ou 40 francs, il prend l’autocar et fait 300 kilomètres comme nous montons en tramway. Les chefs et fonctionnaires indigènes, soit dans des cérémonies chérifiennes, soit dans les nôtres, c’est-à-dire plusieurs fois par an, ont de multiples occasions de se rencontrer et de s’entretenir; à l’ancien particularisme succède peu à peu une certaine fusion des esprits et des intérêts qui les animent. Enfin, la longue guerre a familiarisé la mentalité indigène, attentive à en suivre les phases, avec la notion de patrie. Alors que, naguère, la majeure partie des Marocains, sauf peut-être dans les villes de la côte où existaient des consuls, ne se représentait pas très clairement les différences nationales entre Européens, à l’heure actuelle, l’idée de nation tend à devenir plus claire. A la _eddoula_, collectivité imprécise, s’oppose maintenant la _gens_ ou nation; _gens_ est le mot latin importé par les Berbères et non déformé. L’intégration que nous avons fait subir à l’organisme marocain, la généralisation de nos méthodes, le fait aussi que le sultan, soutenu par nous, perd fatalement son caractère de monarque absolu et religieux et devient en pratique quasi constitutionnel; le principe d’hérédité dont nous préparons l’adoption pour l’accession au trône, la façade de prestige qu’on laisse à un makhzen, gouvernement sans vergogne d’ailleurs, tout cela et bien d’autres choses encore, font acquérir à l’ensemble du Maroc une physionomie une qu’il ne possédait pas autrefois aux yeux de ses habitants. L’idée nationale peut naître au Maroc beaucoup plus facilement et plus rationnellement qu’en Algérie. Le Maroc constituait un État incomplet et amorphe, mais tout de même il avait figure d’État. L’Algérie, où derrière les garnisons du beylik s’étendait un chaos de tribus divisées et anarchiques, ne fut jamais un État. La Tunisie, province turque, pas davantage.

Le nationalisme, qui s’avère actuellement en Turquie, en Égypte et dans l’Inde britannique, peut fort bien surgir au Maroc. La période de crise qui suit toute conquête, à échéance plus ou moins lointaine mais certaine, offrira sans doute à l’éclosion de ce sentiment national, d’abord confus et vague, un terrain favorable.

Prenons garde alors qu’il ne se fortifie, en effet, et ne s’enrichisse du sentiment, demeuré toujours vivace, quoique assoupi, dans les classes populaires, de la profanation que le chrétien, par sa présence, fait subir à la terre d’Islam. Le vieux mythe de son départ inéluctable reviendra sous mille formes, y compris celle de la légende du sabre de Sidna Ali qui, jaillissant du ciel, doit faire sauter, d’un seul coup de revers balayant le sol, les têtes des infidèles.

Le pays est alors mûr, si l’on n’y prend garde, pour des troubles, des soulèvements ou tout au moins de brusques sursauts.

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Le deuxième stade de la conquête, le moins brillant sans doute, mais le plus délicat, c’est de prévenir cette crise presque fatale et de l’apaiser avant qu’elle ne s’envenime.

Il ne faut pas concevoir la pacification en pays d’Islam sous la forme exclusive d’une ombre teintée ou hachurée qui s’avance peu à peu sur la carte, c’est-à-dire comme une simple occupation militaire après laquelle il n’y a plus qu’à administrer sans péril et sans gloire.

La conquête est une conception dynamique; plusieurs années après le silence imposé aux coups de fusil, elle doit se poursuivre encore et se maintenir en adaptant.

Il n’y a aucun inconvénient à ce que nous fassions une large publicité à notre libéralisme ingénu et souvent médiocrement heureux à l’égard de l’Islam. Il permet des discours et des manifestations; c’est merveille. Mais il importe aussi que le _Memento tu regere_ soit une formule toujours présente à l’esprit d’un peuple colonisateur. Le sens et comme l’instinct de l’_imperium_ ne doit jamais l’abandonner.

Une tutelle peut être souple, bienveillante et juste, mais ces qualités n’excluent pas la vigilance et la fermeté; elle doit aussi prévoir et diriger. Protéger et conduire vont de pair.

CHAPITRE IV

LES BIENFAITS NÉCESSAIRES

Il se peut que vous ayez de l’aversion pour ce qui vous est avantageux et que vous désiriez ce qui vous est nuisible. Dieu, seul, sait ce qu’il vous faut, et vous, vous l’ignorez.

_Coran_. Sourate de la Vache.

En gouvernant les races orientales, la première pensée doit être de faire ce qui est bon pour elles, mais non pas nécessairement ce qu’elles croient qui leur est bon.

Lord Cromer (_Political and Litterary Essays_, p. 25).

Un voyageur se promenait un jour--c’était avant la guerre--avec un vieux résident du Maroc sur le chemin de ronde entourant la citadelle de Mazagan, d’où l’on domine la mer, le bled et la ville. En considérant ces lourdes tours, ces murailles formidables, tout l’appareil puissant d’une construction féodale d’Occident, il les comparait à nos baraquements de la garnison, en planches et têtes ondulées, qu’on apercevait au loin, si mesquins, si fragiles, et il disait à son compagnon: «Vous me rappeliez tout à l’heure que la masse populaire du Maroc, ainsi d’ailleurs que tout groupement islamique encore fruste, envisage l’installation des chrétiens sur le sol moghrébin comme une épreuve envoyée par Dieu et, comme telle, ayant forcément son terme. Ne croyez-vous pas qu’elle ne fasse ici un rapprochement, guère à notre avantage, entre ce château fort énorme, bâti comme pour l’éternité par les Portugais, symbole, semble-t-il, d’un véritable établissement, et les faibles abris de nos soldats qu’un rien peut détruire? N’en tire-t-elle pas conjectures défavorables sur la précarité de notre occupation?

Les Portugais, au bout d’un siècle, songe-t-elle, durent abandonner ces orgueilleux Alcazars; toute autre entreprise des chrétiens n’est-elle pas vouée au même sort?

«--Il est possible, répondit l’interlocuteur, mais remarquez aussi les différences. Les Portugais s’accrochaient à ce rivage; ils ne pénétraient pas dans le pays, sinon pour piller et asservir; eux, ils campaient vraiment dans leur citadelle; nous sommes installés dans nos baraques; nous ne molestons pas les habitants et les laissons vivre à leur guise; en assurant la sécurité qui permet l’aisance, nous faisons qu’ils éprouvent dans leur pays même un mieux-être qu’ils ignoraient auparavant; les captant par les liens de l’accoutumance, nous forçons en tout cas à sommeiller, si nous ne parvenons à l’effacer, cette idée d’un exode futur de l’occupant. Ce qui importe avant tout, ce n’est pas l’allure extérieure de l’établissement, c’est la manière dont il est conçu et poursuivi...»