Part 4
De ce sentiment d’une lutte impuissante à soutenir, le loyalisme peut même surgir par un détour à la fois singulier et logique. Le romancier Maurice Le Glay, qui a profondément pénétré la psychologie marocaine, place dans la bouche d’un chef berbère ces paroles vraisemblables, tout au moins dans leur fond: «Soyez certains, dit le caïd Driss, des Beni-Mtir, que si je croyais notre peuple capable de vivre seul et de se guider, je ne serais pas avec vous. Je sais que, pour être en état de gouverner, il lui faudrait d’abord dominer l’anarchie, unir ses forces et vaincre. S’il possédait ces qualités, vous me verriez à sa tête, vous combattre avec acharnement, vous repousser à la côte, vous jeter à la mer dont vous êtes sortis. Mais j’ai perdu tout espoir que notre peuple puisse l’emporter. Vous êtes trop forts, trop disciplinés, et d’ailleurs vous n’êtes pas les seuls de ce genre. Si ce n’était vous, une autre nation européenne nous subjuguerait tôt ou tard. C’est écrit pour toujours dans ma pensée. La lutte sera longue, sanglante; inutile et douloureuse la résistance de nos malheureux frères[14].»
[14] Maurice Le Glay.--La mort de Mohand, p. 224, dans _Badda, fille berbère_. Plon, édit.
Lucidité fréquente dont nous sûmes user en la récompensant. La pensée des profits à obtenir d’un ralliement pas trop tardif, qui seul permet d’avoir un pouvoir consolidé et même agrandi sous l’égide du conquérant, a toujours, en pays musulman, apaisé beaucoup de répugnances. Mais quelle dualité subsiste toujours entre ce calcul de l’intelligence qui admet l’étranger et l’appel puissant du sentiment et de l’atavisme qui voudrait l’anéantir!
On se figure volontiers en France que le loyalisme indigène, berbère ou musulman offre à son origine une allure théâtrale et lyrique; on semble croire qu’un beau jour, en contemplant l’uniforme d’un colonel ou en entendant la _Marseillaise_, les autochtones ont été touchés de la grâce et que cette conversion brusquée les a aussitôt saisis d’une indéfectible admiration pour nos vertus civilisatrices et républicaines. Conception brillante, sommaire, peu nuancée, à ce titre utile à développer à la fin des banquets! La réalité est plus complexe, plus humaine et, par là, davantage attachante.
Il existe, en effet, chez le primitif vaincu ou qui va bientôt l’être, l’attraction mystérieuse vers le conquérant qui représente la force et la puissance; de ce prestige, qui exerce une suggestion véritable, naît la fidélité, attachement instinctif et presque animal.
Nous n’avons pas de tribus plus fidèles que celles où nous dûmes vaincre la plus courageuse opposition; les anciens dissidents font les meilleurs partisans. Le dévouement aveugle et comme forcené, c’est celui qu’on trouve chez les Mokhraznis qui hier nous tiraient des balles et maintenant se font casser la tête pour nous. Ils ont subi le magnétisme du vainqueur.
Il faut l’étourdissement du coup de poing. Le conquérant, le vainqueur sont des instruments de Dieu ou du destin devant lesquels on est bien contraint de s’incliner. Le conquérant ne sera admis, puis respecté et obéi qu’autant qu’il aura mieux témoigné de cette force mêlée d’équité et que l’indigène en aura davantage senti les effets et les aura jugés irrésistibles. On peut même aller plus loin et dire que toute occupation est éphémère si elle n’a pu débuter par des actes de force mesurée et dénuée d’inutiles violences.
Le conquérant, en dépit de toutes concessions bienveillantes ultérieures, devra toujours garder l’attitude du chef, de celui qui prévoit, ordonne, dirige et, au besoin, après avoir prévenu, réprime tous les écarts. Avec toutes les nuances que le tact et le sens des circonstances, un long usage des musulmans et l’instinct de leur psychologie peuvent permettre de déployer afin de ménager les amours-propres légitimes et les susceptibilités, il ne se départira, dans aucune occasion, de son privilège d’autorité souveraine.
L’indulgence, en cas de manquement grave, est considérée comme faiblesse et n’est pas appréciée; l’important n’est point de frapper aveuglément et fort, mais bien de frapper juste et au moment opportun. Ainsi naît le respect et ainsi se maintient-il. Comme tous les gouvernements faibles, l’ex-beylik algérien, le vieux makhzen au Maroc, avaient la main très dure et même cruelle; un gouvernement mieux organisé peut être moins sévère, mieux graduer l’échelle des peines, mais il ne doit jamais abdiquer la fermeté.
Un historien arabe, qui passa trois années en Égypte pendant l’expédition de Bonaparte, raconte que lorsque les Français entrèrent au Caire ils demandèrent d’abord que toute la population livrât les armes; mais comme le peuple s’effrayait en murmurant que c’était là prétexte pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs magnanimes y renoncèrent. Peu de temps après, ces armes ainsi imprudemment laissées étaient employées contre eux.
La révolte du Caire n’entraîna, du reste, qu’une répression très faible. «Les habitants se complimentèrent, dit le même historien, mais personne ne croyait que cela pût se terminer ainsi.»
Les gens de Fez durent éprouver la même impression après les Vêpres marocaines de 1912, lesquelles, suivant certains, furent médiocrement châtiées; il y eut de sommaires exécutions de pillards ou de passants miséreux; mais nul obus tiré comme par inadvertance sur le sanctuaire le plus vénéré, et y éclatant, ne vint suggérer à la cité scélérate ce sentiment que la protection divine ne couvre pas le crime, même celui dont est victime l’infidèle exécré.
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La force ayant consacré par son triomphe les droits du vainqueur, le problème du gouvernement des masses musulmanes peut être résolu de deux manières: administration directe ou protectorat.
L’idée d’administration directe, qui va de pair avec celle d’assimilation, surgit tout naturellement à l’esprit du conquérant européen entrant en contact, sans préparation, avec une société musulmane en décadence.
Pour Bugeaud et les officiers de bureau arabe formés à son école, il n’y a rien à tirer des chefs indigènes, prévaricateurs, fourbes, qui trompent les foules crédules sur nos intentions et nos buts véritables, les grugent et les abusent. Prenons nous-mêmes en main les destinées du peuple et administrons-le à notre manière, celle-ci est la bonne, puisqu’elle est honnête et désintéressée, tournée vers le bien public. Les indigènes ne pourront que reconnaître qu’ils gagnent au change; ils se rapprocheront de nous et peu à peu leur mentalité se transformera, deviendra pareille à la nôtre.
Bugeaud est là-dessus très explicite: «Nous pourrons espérer de faire d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus tard et, à la longue, de les identifier à nous, de manière à ne former qu’un seul peuple sous le gouvernement paternel du roi des Français[15].»
[15] Circulaire du 17 septembre 1844.
Il écrit nettement dans un autre document: «Nous ne pouvons pas plus longtemps livrer les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs administrés[16].
[16] Circulaire de février 1844.
«Le nombre des officiers français connaissant la langue, les mœurs, les affaires des Arabes sera trop longtemps restreint pour que nous puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds français... Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes.»
Conception généreuse, révolutionnaire d’origine, très française, puisque c’est la même qu’on retrouve dans toutes les mesures tendant à répandre l’instruction européenne chez l’indigène, à le munir d’un droit de vote, enfin à éclairer sa conscience et à lui apprendre à s’en servir.
Le tort du régime de l’administration directe et de l’assimilation est de croire qu’on peut réaliser facilement un accord intellectuel et moral que le seul fait de la dissemblance des mentalités, des croyances et des mœurs indique comme fort malaisé. Bonaparte l’avait clairement vu, qui écrivait à Kléber: «Il nous est impossible de prétendre à une influence immédiate sur des peuples pour qui nous sommes des étrangers. Nous avons besoin, pour les diriger, d’avoir des intermédiaires.»
Si nous enlevons aux indigènes leurs cadres naturels, si vermoulus soient-ils,--et leurs chefs reconnus, si médiocres qu’on les trouve,--ce à quoi tend fatalement et par définition tout régime d’administration directe (et quelques atténuations qu’on lui suppose dans la pratique), on arrive à n’avoir en face de soi qu’une poussière d’hommes sur laquelle toute action est souvent inopérante.
On réalise une économie plus grande d’efforts, de temps et d’argent en laissant subsister les cadres naturels d’une société, qui sont son armature, par le maintien judicieux des chefs indigènes et des institutions qui ont fait leur preuve, sous réserve de les contrôler et les éduquer.
A l’expérience, la «formule du Protectorat», qui est de faire vivre une souveraineté indigène sous une suzeraineté étrangère, a paru bien préférable; elle utilise les forces existantes; elle est plus souple, plus diverse, davantage adroite; elle se prête à toutes les transformations, suivant les circonstances de lieu et de temps. Voyons cette formule en action.
Voici au Maroc un contrôleur nouvellement nommé dans le bled, où il succède à un officier du Service des renseignements. Son poste est au milieu de tribus peuplées de 100.000 indigènes que régissent quatre ou cinq caïds assistés de khalifats et de cheikhs; il y a aussi un cadi pour la justice civile. Le contrôleur a, pour le seconder dans sa tâche, un adjoint, un commis aux écritures, un interprète algérien, une vingtaine de mokhaznis, sorte de gendarmes--plus exactement d’hommes d’armes--indigènes. Quel personnel français plus considérable ne faudrait-il pas pour administrer directement une telle population!
Le rôle du contrôleur est de faire donner le maximum de rendement aux organismes locaux chargés de l’administration, de la justice, de la police, du recensement et de la perception de l’impôt, et ce, en les surveillant et en les stimulant sans cesse.
Des affaires importantes assaillent le contrôle: litiges immobiliers, crimes, successions compliquées, contestations avec des colons. Tout semble d’autant plus embrouillé, que maintes fois le caïd est de parti pris, tels cheikhs ont été circonvenus; les faux témoins abondent, les pots-de-vin ont circulé.
L’agent français, s’il est novice, n’y comprend goutte. Alors il a recours à son entourage: chaouch et mokhaznis; là il est également trompé. Les uns ont été achetés par le caïd, les autres, enfants du pays, ont des accointances ou des intérêts lointains dans l’affaire; les troisièmes font les imbéciles pour ne point se compromettre. C’est à qui s’efforcera, de gré ou de consentement, de mettre sur la mauvaise piste l’agent français et d’égarer ses recherches ou ses investigations; c’est la conspiration des ténèbres.
Qu’il ne se décourage pas cependant, et surtout qu’il se garde des décisions précipitées. Il ira faire des tournées dans le bled, interrogera les gens; les langues se délieront, la confiance de certains ira vers lui, surtout si, connaissant l’arabe, il peut s’exprimer sans interprète.
S’il acquiert la conviction d’avoir été mal averti ou mal renseigné par les caïds, il leur exprimera son mécontentement, écrira au makhzen pour obtenir des sanctions; il exigera la cassation des chioukhs, l’emprisonnement des faux témoins, licenciera et punira les mokhaznis menteurs et vénaux.
Grâce à un arbitraire modéré, quoique inflexible, par quelques exemples bien appliqués, il fera renaître la crainte, qui est le commencement de la sagesse, laquelle est à la base de l’ordre. Sous l’aiguillon de cette attention toujours tendue, la vieille et très simple administration indigène fonctionnera sans trop d’abus (sauf ceux, véniels, qui ne gênent personne et sont monnaie courante en Islam), puis elle s’améliorera peu à peu et finira, avec parfois quelques à-coups, par aller à peu près bien. Il n’était à cette machine que d’avoir un animateur et un bon surveillant.
Que ferait, en effet, seul, le contrôleur au milieu d’une multitude de gens méfiants, hostiles par esprit de race et qui seraient menés sourdement par les anciens chefs dépossédés, mais ayant conservé leur prestige moral, accru par une sourde et passive opposition?
Le caïd, seul, connaît bien sa tribu; il y est né; il y a passé son enfance et sa jeunesse; il est au courant de tous les tenants et aboutissants des intrigues particulières et des conflits d’intérêts; par ses familiers, qui composent sa clientèle et nouent ses relations, il est tenu au courant des plus petits délits comme des moindres courants d’opinion. Il est inadmissible qu’un incident prémédité survienne et qu’il n’en soit pas averti. Il faut donc le tenir responsable de tout désordre survenant à l’improviste; il est caution de tout événement qui peut surgir en sa tribu.
Le caïd, ainsi, lie son sort au nôtre; nous consolidons son pouvoir, nous soutenons son action, à condition qu’il agisse en conformité de nos désirs pour l’établissement de l’ordre et de la sécurité, qu’il se plie à nos méthodes dont il lui appartient d’atténuer la rigueur quand elles s’appliquent à ses administrés encore trop frustes pour les bien saisir.
En un mot, il est le pont jeté entre nous et la masse inculte et impressionnable des gens des tribus. Je ne sais plus dans quel rapport d’un agent britannique on trouve ces mots qui traduisent une des faces les plus vives de l’application d’un régime de Protectorat: «Le _cheikh_ nous aime parce que nous avons soutenu son autorité sur sa tribu, et le _fellah_ parce que nous le protégeons contre son cheikh.»
La suzeraineté nous demeure tout entière; elle s’avère par les faits.
Chez les primitifs, les détails ont une grande importance, car les détails, éléments concrets pour des esprits rebelles à l’abstraction, sont seuls retenus par eux, dont le raisonnement procède par analogie. C’est par les détails qu’ils peuvent nous admirer, c’est par les détails que nous les choquons. Nous avons laissé aux caïds du Maroc un très grand pouvoir, puisque ces fonctionnaires ont le droit de condamner sans appel à un an de prison et à 1.000 francs d’amende au maximum. Le contrôle civil suit de près les jugements, les réforme ou les casse s’il les estime exagérés ou insuffisants. En fait, dans beaucoup de territoires où les caïds sont inexpérimentés, l’administration directe est déguisée et c’est le contrôleur qui administre et condamne, sous le couvert du caïd; les apparences, auxquelles un peuple traditionnaliste est toujours sensible, sont donc sauvegardées. De toutes manières, le pouvoir éminent de l’agent français apparaît aux yeux du populaire par cette particularité que, dans tous les cas, la geôle est au siège du contrôle; c’est le contrôleur qui emprisonne et fait travailler les prisonniers aux corvées qu’il juge utiles; pour le peuple, c’est donc lui le «surcaïd». Et si quelque injustice est commise, la victime n’en rend pas responsable le contrôleur; elle dit, quant à elle: «Il ne savait pas, c’est le caïd qui l’a trompé. S’il m’a puni à tort, c’est sans le savoir.» L’énorme avantage de tout régime du Protectorat, fort élastique puisqu’il peut aller du contrôle proprement dit à l’administration semi-directe ou même directe, c’est qu’il laisse aux autorités indigènes locales toute leur responsabilité.
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La main qui ordonne doit être en même temps, si l’ordre n’est pas suivi d’exécution, celle qui va saisir et corriger.
C’est pour avoir méconnu ces remarques élémentaires sur la mentalité arabo-berbère que le législateur français d’avant guerre commit la lourde erreur, en détruisant le pouvoir disciplinaire des administrateurs d’Algérie, de saper complètement leur autorité.
On sait que, jusqu’à la loi du 15 juillet 1914, les administrateurs de commune mixte étaient habilités à condamner l’indigène, sur l’heure et sans appel, à des peines disciplinaires minimes: 1 à 15 francs d’amende, un à cinq jours de prison, s’il se rendait coupable d’infractions déterminées: propos tenus contre l’autorité, trouble sur les marchés, garde d’armes non déclarées, refus d’obtempérer aux réquisitions, mauvaise volonté manifeste dans le paiement de l’impôt, refus d’aide en cas de calamités publiques, etc. En somme, l’administrateur possédait, dans une faible proportion, les anciens pouvoirs de justice arbitraire et expéditive des caïds auxquels les indigènes étaient séculairement habitués. Pratique nécessaire: pour des populations rudes encore et qui ne peuvent comprendre ni même concevoir nos subtilités juridiques, «la réponse à une infraction doit avoir la soudaineté d’un réflexe». Cette justice immédiate, vraiment patriarcale d’origine, appliquée avec modération, gênait infiniment moins l’indigène, par sa simplicité, que sa comparution devant un tribunal souvent lointain, la perte de temps qu’elle entraîne, les obligations d’une procédure compliquée et, pour lui, inintelligible. D’ailleurs, l’intervalle entre la faute commise et la sanction encourue affaiblit l’efficacité de celle-ci. Enfin l’indigène ne respecte le chef que s’il sait qu’il a le droit de sévir, et de sévir sans intermédiaire ni formalités.
Pour les esprits qui saisissent seulement le concret, il existe ainsi une notion simple et forte de l’autorité. Le mot «hakem» (savant, en arabe) en est venu à exprimer par analogie l’idée d’habile à statuer, à gouverner.
Comme on l’a dit très justement, l’administration des masses musulmanes a toujours reposé sur le concept d’autorité arbitraire, dans de certaines limites, du chef, chef naturel de même religion ou de même race, ou chef européen imposé par la conquête.
Jules Ferry écrivait des Arabes, il y a plus de vingt-cinq ans, dans un rapport demeuré fameux: «Ils n’entendent rien à la séparation des pouvoirs, mais ils ont au plus haut degré l’instinct, le besoin, l’idéal d’un pouvoir fort et juste.» Ce fut cependant au nom du principe de la séparation des pouvoirs que les adversaires de ce régime de l’indigénat obtinrent la suppression de ces attributs disciplinaires décriés; ils avaient pu donner lieu à des abus autrefois, lorsque le recrutement des administrateurs offrait moins de garanties et qu’ils étaient moins contrôlés qu’aujourd’hui; mais, strictement réglementés, ils étaient nécessaires.
Il semblait que le législateur, devant la vague appréhension qu’il commettait une erreur, reculait au dernier moment devant son application, puisque, en votant la loi, il spécifiait qu’elle n’entrerait en vigueur que cinq ans après sa promulgation. L’échéance arrivée, sans que le Parlement ait eu le temps d’examiner à nouveau la question, les administrateurs furent désarmés au moment précis où leur pouvoir et leur prestige auraient dû, plus que naguère, être incontestés, c’est-à-dire au lendemain de la guerre, dans tout le trouble et la fermentation qui suivent les grands cataclysmes prolongés. Les mauvais éléments de la population eurent toute licence, au grand dam et mécontentement de la majorité honnête et paisible.
Pour comble, la loi du 4 février 1919, qui étendait le droit de vote à plus de 400.000 indigènes, les assimilant aux citoyens français, leur permettait l’acquisition des armes sans autorisation préalable ni contrôle. Ainsi, par le jeu convergent de ces textes, on armait les indigènes, dont les esprits s’agitaient à la suite des événements formidables de la guerre, et on supprimait, d’autre part, la seule barrière immédiate et efficace qui pouvait, en les surveillant de près, les contenir. Les conséquences d’une expérience sociale réalisée dans de telles conditions, vu le milieu, les hommes et les circonstances, ne pouvaient être que désastreuses.
Les indigènes, que les hauts prix d’achat des denrées agricoles et les salaires élevés pratiqués pendant la guerre avaient muni d’argent, se ruèrent littéralement sur les boutiques d’armuriers et se rendirent acquéreurs de fusils, carabines et revolvers--mirifique fruit défendu! D’autre part, leurs compatriotes, venus en France pour y travailler, ne rentraient en Algérie qu’avec des armes; les démobilisés n’oublièrent pas les couteaux de tranchée et les grenades. Enfin, les uns et les autres pratiquèrent presque ouvertement le commerce des armes, les cédant avec bénéfice à ceux, non électeurs, qui n’avaient pas le droit d’en posséder. Or, comme on l’a remarqué très bien, «l’indigène qui a des armes n’a qu’un désir: celui de s’en servir, et il s’en sert pour le plaisir, même quand rien ne l’y pousse, ni la haine, ni le désir de vengeance, ni la famine». En lui vit la vieille mentalité atavique berbère des gens pour qui le _baroud_ est à la fois la garantie la plus sûre et l’_ultima ratio_ même des particuliers. Aussi bien, désormais, les querelles privées ou les rivalités de çofs se liquidèrent-elles au milieu des coups de feu; l’on éteignit des rancunes ainsi de façon définitive. Enfin, le malaise général causé par la grande guerre, la faible organisation de la police rurale et la crise d’autorité généralisée et provoquée, donnèrent au brigandage une extension illimitée. On vit les trains dévalisés après une attaque à la grenade, des autobus pillés, des troupeaux razziés, des fermes enlevées de haute main par des bandits masqués. Depuis un demi-siècle on n’avait pas assisté à un tel déchaînement de crimes; en 1919, le nombre des attentats subit une augmentation de 3.390 sur le chiffre de 1918.
Les indigènes ne comprenaient rien à cette subite carence de l’autorité. A ce sujet, une anecdote, rapportée par M. Thomson, est, plus que tout commentaire, suggestive: «Quand les pouvoirs disciplinaires ont disparu dans la Haute-Kabylie, à Fort-National, les djemâas, le conseil des anciens des différentes communes, au bout de quelques mois, sont venues trouver l’administrateur et lui ont dit: «Tu n’a plus d’autorité; tes pouvoirs ont disparu. Les infractions et les délits augmentent tous les jours et d’une façon absolument inquiétante. Cela ne peut pas durer.
«--Mais il y a le juge de paix, répond l’administrateur.
«Le juge de paix, les témoins; non, ce n’est pas cela! Quand une faute est commise, il faut frapper tout de suite le délinquant. Il n’est pas nécessaire de frapper très fort, mais il faut que la répression soit immédiate. Nous te prévenons que, puisque tu n’as pas les pouvoirs disciplinaires, nous allons faire revivre les Kanouns, c’est-à-dire les vieux usages, les vieilles pénalités berbères dont les djemâas frappaient les délinquants.»
«Et malgré les observations et les protestations de l’administrateur disant qu’on n’avait pas le droit d’appliquer les Kanouns, on les a fait revivre, et cela avec l’assentiment de la population kabyle. Ceux qui sont ainsi frappés s’inclinent. Et cela a duré tant que les pouvoirs disciplinaires n’ont pas existé![17]»
[17] _Officiel_, 1920. Discours Thomson, p. 4074.
On ne s’étonnera pas que beaucoup d’indigènes, en présence de ces prétendues garanties qu’on leur fournissait et qui les obligeaient à faire parfois 50 ou 60 kilomètres pour aller devant le juge de paix,--au lieu de verser _de plano_ 10 francs d’amende ou de coucher deux nuits à la boîte,--aient cru, dans la candeur de leur âme, qu’une telle complication inusitée, loin de constituer une réforme en leur faveur, était bel et bien une pratique résultant de l’état de siège, une sévérité du Gouvernement[18].
[18] _Officiel_, 1920. Discours Morinaud, p. 4089. Ajoutons que sur 120 postes de juges, il y eut, en 1919, 64 vacances; d’où rôles encombrés, retards dans les jugements et autres inconvénients.