Manuel de politique musulmane

Part 2

Chapter 23,561 wordsPublic domain

Yahya Seddik considère le monde occidental comme dégénéré. «Cela signifie-t-il que l’Europe, notre guide éclairé, ait déjà atteint le sommet de son évolution? se demande-t-il. A-t-elle déjà épuisé sa force vitale en deux ou trois siècles de surmenage? En d’autres termes, est-elle déjà frappée de sénilité et sera-t-elle bientôt réduite à abandonner son rôle civilisateur à d’autres peuples moins dégénérés, moins neurasthéniques, c’est-à-dire plus jeunes, plus robustes, plus sains qu’elle? A mon avis, l’Europe a atteint actuellement son apogée, et son expansion coloniale immodérée est un signe non de force, mais de faiblesse. En dépit de l’auréole de tant de grandeur, de puissance et de gloire, l’Europe est aujourd’hui plus divisée et plus fragile que jamais et elle masque mal son malaise, ses souffrances et son angoisse. Sa destinée s’accomplit inexorablement.

«Le contact entre l’Europe et l’Orient nous a fait beaucoup de bien et beaucoup de mal: beaucoup de bien au point de vue matériel et intellectuel, beaucoup de mal au point de vue moral et politique. Épuisés par de longues luttes, énervés par une civilisation brillante, les peuples musulmans n’ont pu que ressentir un malaise; mais ils ne sont pas frappés au cœur, ils ne sont pas morts! Ces peuples vaincus par la force du canon n’ont en rien perdu leur unité, même sous les régimes d’oppression auxquels les Européens les ont longtemps assujettis...

«J’ai dit que le contact de l’Europe nous a été salutaire et au point de vue matériel et au point de vue intellectuel. Ce que les princes musulmans partisans de réformes désiraient imposer de force à leurs sujets est réalisé cent fois aujourd’hui. Au cours des vingt-cinq dernières années, nos progrès dans les sciences, les lettres et les arts ont été si considérables que nous pouvons parfaitement espérer être, dans tous ces domaines, égaux de l’Europe en moins d’un demi-siècle...

«Une ère nouvelle s’ouvre pour nous avec le quatorzième siècle de l’Hégire, et ce siècle heureux doit marquer notre renaissance et notre grand avenir! Un nouvel esprit anime les peuples musulmans de toutes races; tous les mahométans se pénètrent de la nécessité du travail et de l’instruction. Nous désirons tous voyager, faire des affaires, tenter la fortune, braver des périls. On voit chez les mahométans, en Orient, une activité surprenante, une animation inconnue il y a vingt-cinq ans. Il existe aujourd’hui une véritable opinion publique en Islam.»

L’auteur conclut ainsi: «Tenons bon! Chacun pour tous, et espérons, espérons, espérons! Nous sommes lancés sur le chemin du progrès; profitons-en! C’est la tyrannie même de l’Europe qui a opéré notre transformation! C’est notre contact avec l’Europe qui favorise notre évolution et hâte l’heure inéluctable de notre réveil. Ce n’est qu’une répétition de l’histoire, la volonté de Dieu qui s’accomplit en dépit de toute opposition et de toute résistance... La tutelle de l’Europe sur les Asiatiques devient de plus en plus nominale. Les portes de l’Asie se ferment aux Européens! Nous entrevoyons certainement devant nous une révolution sans parallèle dans les annales du monde. Un nouvel âge est proche![5]»

[5] Cité par Lothrop Stoddard. _Le Nouveau monde de l’Islam_, p. 79 à 81. Payot 1923.

Il y a plus de quinze ans que ces lignes ont été écrites. L’état d’esprit qu’elles dénotent n’a fait, au lendemain de la guerre, que se préciser davantage et s’étendre en cercles de plus en plus agrandis. Il s’est manifesté très nettement dans le mouvement égyptien en vue de l’indépendance et plus dernièrement à la Conférence de Lausanne. «Les Turcs vivent dans un rêve de gloire militaire et d’omnipotence absolue, écrivait un journaliste accrédité près de cette réunion diplomatique; ils méprisent l’Occident, ses coutumes, ses lois et ses mœurs, et se croient capables, avec leurs 200.000 hommes, d’aller cette fois beaucoup plus loin que sous les murs de Vienne. Un d’eux disait hier à un Européen: «Me trouvez-vous très différent d’un Français ou d’un Anglais quand je vous parle? Croyez-vous pourtant que j’ai reçu une éducation européenne? Tout ce que je sais, je l’ai appris chez moi; je suis soumis à des lois turques, à une morale turque, et vous devez convenir que je suis quand même votre semblable.» Qu’il s’agisse du plus humble fonctionnaire de la délégation ou de ses chefs, c’est la même exaspération de l’individualisme, le même orgueil déçu, la même crainte d’être traités en inférieurs, la même méfiance envers l’Occident[6].»

[6] P. de Lacretelle. _Journal des Débats_, édit. hebd., 5 janvier 1923.

Le grand mouvement de diffusion islamique inauguré par Djemal-el-Din-el-Afghani se poursuit, de plus en plus vivace. Les circonstances l’ont aidé puissamment. L’extrême commodité et le bon marché des communications, le télégraphe, la presse[7] facilitent étrangement cette interpénétration de toutes les parties de l’Islam. Notre Afrique du Nord est à cet égard un champ d’observation fort intéressant. L’évolution s’y accomplit sous nos yeux avec une singulière rapidité. On sait les turbulentes manifestations qui ont éclaté dans la Régence de Tunis, sitôt après la guerre, ainsi que les incidents qui ont marqué en 1919 la campagne électorale en Algérie. Le Maroc était, avant la guerre, profondément indifférent au reste de l’Islam, avec lequel il ne communiquait guère qu’à l’occasion des pèlerinages de la Mecque. L’opinion de Stamboul le laissait froid. Le vieux Maghreb vivait comme isolé dans son empire du Soleil-Couchant, sis entre l’Atlas et la mer des Ténèbres, et les bruits du dehors ne troublaient ni même ne sollicitaient sa curiosité. Or, le voilà qui sort de son séculaire dédain pour l’Orient méditerranéen, s’intéresse aux affaires ottomanes, se réjouit, avec nous d’ailleurs, du triomphe de Moustapha-Kémal; et les jeunes habitants de Fez circulent autour de Karaouyne avec sous leurs tapis de prières les journaux de Tunis ou du Caire que laisse filtrer la censure, et les autres, plus subversifs, venus parfois de fort loin par les mains des moqaddems ou quêteurs des confréries religieuses.

[7] En 1900, il n’y avait pas plus de 200 journaux de propagande dans tout le monde musulman. En 1906, il y en avait 500, et en 1914 il y en avait plus de 1.000. Cf. Servier. _Le Nationalisme musulman_, p. 182. Le chiffre actuel doit être encore plus considérable.

Beaucoup plus récent que le panislamisme, mais davantage fécond en résultats positifs, le nationalisme est venu donner des directives plus concrètes aux aspirations des peuples islamiques.

En Égypte, au Hedjaz, mais surtout en Turquie qui tient la tête de la renaissance islamique en cours, l’idée de patrie jusqu’alors diluée dans le concept vague d’une grande communauté islamique aux limites élastiques ou au contraire rétrécie aux limites de la tribu et du clan, s’est constituée au cœur des masses avec une vigueur insoupçonnée. L’Islam turc, menacé, a saisi d’instinct la valeur en quelque manière axiale de l’idée de patrie pour la sauvegarde de son indépendance. Elle seule permettait de réunir toutes les forces éparses, de les intégrer dans un même idéal, en un mot de faire front. Peut-être le Proche-Orient a-t-il eu la vision dans le passé de la tragique destinée du peuple juif, éternel opprimé parce que sans patrie, toujours brimé parce que destiné à camper chez les autres. La guerre, partout dans le monde, paraît avoir exaspéré chez les moindres groupes ethniques un désir d’individualisme et d’indépendance. Les réformateurs de 1908, proclament les nationalistes turcs d’à présent, étaient des idéologues, s’exaltant aux idées de liberté, d’égalité, d’un progrès théorique; nous nous inspirons, nous, de l’idée nationale[8]. Désir, avant tout, d’affranchissement: il faut libérer la Turquie de la tutelle politique de l’Europe, d’abord être maître chez soi. «Lorsqu’on interroge les Turcs à ce sujet, la réponse ne varie guère: «Qu’importe la grandeur de notre pays, pourvu que nous soyons maîtres chez nous! Les questions territoriales ont moins d’importance à nos yeux que celles qui visent ces garanties financières et économiques que vous nous demandez et qui vicient notre indépendance. Nous nous contenterions d’une seule province si nous étions sûrs d’être débarrassés complètement de toute capitulation.» Cette unanimité prouve jusqu’à quel point les clauses sur lesquelles la rupture s’est faite à la première Conférence de Lausanne constituaient pour les Turcs un point sensible presque affectif... «Pourquoi nous demander des garanties spéciales, ont-ils l’air de nous dire, alors qu’on n’en exige pas d’autres États?» N’est-ce pas considérer le peuple turc comme incapable et inférieur?[9]»

[8] Maurice Pernot. _La Question turque_, p. 42, Paris 1923.

[9] P. Gentizon. L’état d’esprit en Turquie; _Le Temps_, février 1923.

C’est bien par cet ardent désir de vivre libres et d’organiser leurs destinées nationales afin de continuer à faire figure dans le monde, désir traduit souvent par d’excessives et injustes susceptibilités, que se manifeste chez les Turcs le germe vivace et gros de promesses d’une renaissance qui entraînerait vraisemblablement tout l’Islam à sa suite.

La Turquie joue donc l’expérience entreprise par le Japon il y a soixante-dix ans. Figurant aujourd’hui par son développement et la valeur de ses élites au premier rang de l’Islam, elle peut créer chez elle, par la vertu de son exemple et le modèle de ses disciplines, une profonde transformation de ses conditions d’existence. Le sort moderne de l’Islam, de Mogador à Téhéran, est suspendu tout entier aux chances de cette réussite.

La première démarche de cette renaissance est déjà effectuée: elle est d’ordre politique et militaire. C’est beaucoup comme indice, c’est encore peu comme réalisation effective. La principale condition du relèvement d’un peuple est accomplie; l’assise est fondée; il reste à bâtir.

Le législateur primaire et léger de 1908 a cru à la vertu des réformes hâtives et «plaquées» pour transformer la nation. Elles ne vécurent que sur le papier. Il y a un mot d’Auguste Comte, que tous les réformateurs peuvent méditer, sur l’erreur de «confier aux lois le soin de solutions qui doivent être réservées aux mœurs». Les réformes ne valent qu’autant que le terrain social et moral a été aménagé suffisamment pour les rendre fécondes; si elles n’existent que dans leur lettre seule, leur vitalité est éphémère.

L’œuvre de volonté entreprise par le Gouvernement d’Angora, ayant triomphé à l’extérieur, doit maintenant s’atteler à la grande besogne de l’intérieur. Il ne s’agit ni plus ni moins que de construire une nation moderne; tout demeure à faire dans l’instruction publique, la législation, l’économie sociale. Ce n’est pas là travail d’un jour, d’autant qu’en adaptant la Turquie aux exigences de la vie internationale, il faut conserver intactes les aspirations du peuple turc et de l’Islam, ce qui constitue, pour l’un et l’autre, leur armature, leur ressort et leur raison d’être.

La tentative de la Turquie, sur laquelle est posée l’attention de l’Islam tout entier, offre pour l’avenir du monde un exceptionnel intérêt. Il serait vain de s’étendre sur des anticipations prématurées. Mais est-il permis cependant de décréter _a priori_ comme impossible le fait de voir jamais une Turquie fortement constituée, aux portes de l’Europe, devenir le noyau d’un esprit fédéraliste musulman s’étendant de l’Atlantique au golfe Persique? Et l’idéal de ce fédéralisme ne serait-il pas dans la formation d’États-Unis d’Islam libérés de toute attache avec les anciennes nations suzeraines? Le Congrès panislamique qui a eu lieu à Sivas au début de 1921 paraîtra peut-être alors comme l’indice précurseur de l’événement.

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Une pensée politique digne de ce nom se doit de suivre les aspirations et les courants qui traversent les groupes islamiques. En France, une telle préoccupation s’impose plus que partout ailleurs. Notre empire nord-africain nous tient par tant de liens, il constitue à un tel point l’assise de notre puissance méditerranéenne que tout ce qui touche à sa conservation ou à sa sauvegarde prend aujourd’hui une valeur inusitée. Gouverner, répète-t-on souvent, c’est prévoir, et prévoir, c’est d’abord être attentif. Il faut observer pour comprendre et agir en connaissance de cause. Devant les prétentions qu’élèvent certaines minorités, les excitations qu’elles subissent et répandent à leur tour, déformées, au sein de masses ignares, les propagandes dont elles sont sollicitées, on ne saurait trop voir clair et veiller; un feu qui couve, s’il se déclare brusquement, peut enflammer des foules impulsives qui confondent une émancipation dont elles ne peuvent saisir les termes ni les bornes avec une aveugle xénophobie ou un retour à l’anarchie trop naturelle à leurs penchants.

En cette matière, qui est sérieuse, une haute impartialité, qui n’est pas exclusive d’une sympathie et d’une sollicitude profondes, doit nous prémunir contre tout ce qui est étranger à son dessein; celui-ci consiste en l’adoption de points de vue et de solutions réalistes. Dans les chapitres de ce petit livre, il s’agit avant tout d’une mise au point permettant à tout lecteur sans parti pris d’embrasser les données du problème et d’en apprécier l’importance unie à la souveraine actualité.

Il nous est, en effet, plus que jamais nécessaire d’avoir ce qu’on est convenu d’appeler une «politique musulmane». Et pour qu’elle ne soit pas un mot vide, il est peut-être opportun de la préciser.

Tous les problèmes touchant la «politique musulmane» ont été obscurcis à la fois par des romanciers amateurs de turqueries, des publicistes peu avertis ou exploitant une veine alimentaire, des politiciens en mal de réclame. Il serait bon, une fois pour toutes, de réagir contre des courants d’idées aussi troubles au moyen de considérations qu’inspirent le seul examen du réel et l’élémentaire souci de la bonne foi.

«Politique musulmane» est le sésame des parlementaires et des journalistes qu’intéressent peu ou prou, et pour des raisons variées, les choses de l’Afrique du Nord, de la Syrie ou d’ailleurs. On le prodigue même un peu à tort et à travers. Toutefois les esprits évidemment lunatiques, que l’à peu près satisfait mal, s’étonneront peut-être du caractère étrangement vague de ce terme et de son épithète.

«Politique musulmane», cela sonne bien dans un discours, mais a-t-on jamais entendu parler d’une politique protestante ou bien bouddhiste, voire mormone? La France est une puissance musulmane, comme on dit, et il y a une solidarité entre tous les musulmans, du fait de leur religion identique; voilà qui est bien entendu. Mais il y a des Espagnols, des Allemands, des Autrichiens, des Français catholiques et protestants, comme il y a des Hindous, des Turcs, des Marocains, des Soudanais musulmans, et cette étiquette confessionnelle ne constitue encore à présent entre eux qu’un lien politique nul dans un cas, très faible dans l’autre. Nous avons, nous devons avoir, en tout cas, des politiques turque, algérienne, marocaine, syrienne aussi, si l’on veut bien. Nous n’usons pas partout de procédés identiques. Cela va sans dire, objectera-t-on; certes, mais, comme disait un homme d’esprit, cela irait encore bien mieux en le disant. Les formules toutes faites présentent un écueil. La politique est un mot dont le contenu doit être souple et non rigide; le seul critérium d’une bonne politique française, en pays musulman comme ailleurs, est le prestige moral et matériel de la France; et si les voies de cette politique sont quelquefois dissemblables, suivant le lieu et le moment, c’est afin d’être davantage précises et mieux adaptées à leur objet.

En vérité, ce terme, cette idée même de «politique musulmane» est à la fois concomitante et corollaire de celle qui a présidé à la conception d’un ministère ou sous-secrétariat de l’Afrique du Nord. Le projet d’un ministère de l’Afrique du Nord a eu du succès quelque temps. Il subit à présent une éclipse; soyez sûrs qu’il s’imposera à nouveau quelque jour avec force et insistance. Il correspond à un besoin de symétrie verbale. N’avons-nous pas l’Afrique Occidentale, l’Afrique Équatoriale? Il faut l’Afrique Septentrionale, troisième entité, pour faire pendant, même si le désir d’unification artificielle, dans le troisième cas, doit l’emporter sur toutes considérations d’opportunité. Toujours le même appétit de généralisation abusive autour d’une formule, fût-ce au mépris des réalités et des faits, qui seuls comptent[10].

[10] Voir note I à la fin du volume.

Cette réserve établie, il reste à déterminer les notions générales et effectives qui peuvent se grouper sous la formule un peu trop élastique, mais commode et qu’on adopte par suite, de «politique musulmane».

La politique musulmane, les gens qui en vivent ont intérêt à faire croire qu’elle est une chose très compliquée; ses arcanes ne seraient familières qu’aux initiés et le commun des mortels n’y entendrait rien.

Faisons descendre la politique musulmane du ciel sur la terre, comme un illustre le fit jadis de la philosophie. Développements oratoires, philosophiques et sociaux mis à part, ce qu’on nomme politique musulmane peut se résumer en quatre propositions:

1º Il faut d’abord connaître l’Islam et les musulmans avant d’en parler et surtout d’agir à leur endroit.

Ce sera là l’objet de notre chapitre _Les Dangers de l’islamomanie_.

2º Pour qu’une nation européenne puisse agir efficacement en Islam, il faut d’abord qu’elle s’impose par la force matérielle et l’éclat moral à la fois sur les peuples qui doivent être mis en tutelle ou le sont déjà, et sur ceux libres ou récemment affranchis dont elle veut acquérir des avantages ou simplement des égards. Le _Memento tu regere_ devient en l’occurrence un principe politique imprescriptible.

3º Il faut accorder aux musulmans que nous avons charge de régir ou de «protéger» ce qu’ils réclament raisonnablement et correspond à leurs besoins et à leur mentalité.

Le chapitre _Les Bienfaits nécessaires_ sera consacré à l’examen de cette simple vérité.

4º Il ne faut pas imposer à ces musulmans ce qu’ils ne demandent pas et ne correspond ni à leurs besoins ni à leur mentalité, c’est-à-dire des _bienfaits périlleux_.

Dans un chapitre de conclusion, nous tirerons de ce rapide examen une idée générale de ce que doit être _Le Rôle français en Islam_.

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La politique musulmane n’est ni ne doit être une somme de recettes mystérieusement élaborée dans des bureaux parisiens par de soi-disant spécialistes, d’après des données fournies par des informateurs parfois douteux; elle ne réside pas non plus dans un programme aveuglément libéral, conçu dans l’abstrait, dont le seul énoncé doit faire théoriquement bondir de joie les cœurs de tous les musulmans des colonies et protectorats; c’est à la fois plus et moins.

La politique musulmane n’a pas d’autres ressorts ni d’autres secrets que toute politique digne de ce nom, passée, présente et future. Elle demande une connaissance froide et raisonnée des problèmes, la compréhension de leur diversité, l’intelligence précise de leur portée et de leurs résultats. Elle veut par surcroît de l’attention et de la prudence, l’une et l’autre excluant toute sentimentalité, aussi inutile que dangereuse, tout emballement regrettable et tout jugement aventureux. Elle réclame en un mot ce qui est le fin mot de toute politique: une souple adaptation au réel.

Il y a plus de vingt-cinq ans, le meilleur Gouverneur général qu’ait peut-être eu l’Algérie, M. Jules Cambon, disait ces paroles que bien de ses successeurs auraient pu méditer: «Ne cherchez pas à doter ce pays d’institutions qui se heurtent aux traditions du passé; donnez-lui, au contraire, un administrateur capable de pénétrer la complexité de l’œuvre qui lui est confiée et muni de pouvoirs qui lui permettent de tenir compte d’intérêts en apparence opposés et d’approprier son action à la nature diverse des hommes et des choses.»

Le seul secret de la politique musulmane gît dans ce conseil d’attitude circonspecte et d’entreprise avisée que traduisent ces quelques lignes

CHAPITRE II

LES DANGERS DE L’ISLAMOMANIE

L’Orient, l’Orient, qu’y voyez-vous, poètes?

Victor Hugo.

Le sens commun enseigne qu’il est convenable, avant de parler d’un sujet, de le connaître. L’expérience montre, en outre, qu’à négliger cette précaution, on s’expose à donner dans l’erreur et à en subir de la confusion. Mais le domaine de la connaissance serait bien sévère si des licences n’y étaient permises dont le sens commun, au profit de l’imagination ou du sentiment, a fort à souffrir.

Nous avons, Français que nous sommes, l’habitude de parer la réalité de tous les nuages brillants nés de notre enthousiasme ou du goût du moment.

C’est là l’histoire de nos amitiés politiques. Nous avons chéri la Grèce de Canaris («_En Grèce, en Grèce, allons, poète, il faut partir_»), la Pologne de 1830 («_Nous vivons surtout en Pologne_», disait Louis Blanc), l’Italie de Garibaldi. Nous avons cultivé, plus tard, la Russie des emprunts, salué frénétiquement l’Amérique du Président Wilson.

Le temps, impeccable metteur au point, nous a guéris de beaucoup d’engouements passés; notre tempérament nous en réserve de futurs.

La France, devenue grande puissance en terre d’Islam, où elle sut acquérir, à la fois dans les territoires de son empire et hors de leurs limites, des amitiés anciennes et précieuses, doit à sa tradition, aux nécessités de sa politique, à son rôle de tutrice, enfin à sa loyauté nationale, de manifester à l’Islam une générosité de cœur sans réserve. Il en est bien ainsi. Toutefois notre sympathie, si vive, si justifiée qu’elle soit, ne doit pas faire tort à la clairvoyance de notre intelligence politique.

Notre bienveillance agissante pour l’Islam ne peut qu’avoir à gagner d’être lucide et de se débarrasser du brouillard fantasmagorique dans lequel le snobisme ignorant de la plupart et l’intérêt de quelques-uns semblent avoir à cœur de la noyer. En parlant ici d’islamomanie, nous voudrions essayer de dissiper les dernières nuées d’un malsain romantisme politique au profit d’une vision réaliste qui, seule, ne saurait donner de mécomptes et permettrait à une opinion avertie de s’établir, allégée de toutes scories d’ordre sentimental ou idéologique.

Il y a un Islam conventionnel en littérature d’imagination et en littérature politique, comme il y a, en peinture, un Orient conventionnel aux poncifs rebattus.

M. Louis Bertrand, dont le ferme esprit s’est le plus nettement élevé contre la tournure d’esprit déformante que nous dénonçons ici, raconte quelque part qu’à Constantinople l’ambassadeur Constans, Toulousain plein de malice, répondait un jour à un touriste naïf: «Vous croyez que la mosquée Y... vous intéressera? Allons donc, c’est parce que Z... a écrit un papier là-dessus. Oui, si Z... n’avait pas écrit son papier, personne n’irait voir la mosquée Y...» L’intonation, le nasillement goguenard à la Vincent Hyspa du fameux tombeur du boulangisme, devaient donner à cette réflexion empreinte de bon sens une saveur encore plus grande que celle qu’on en goûte à la simple lecture.