Part 1
UN AFRICAIN
MANUEL DE POLITIQUE MUSULMANE
ÉDITIONS BOSSARD 43, RUE MADAME, 43 PARIS
1925
Copyright by Éditions Bossard, Paris, 1926.
AVANT-PROPOS
Ce petit ouvrage est un livre de bonne foi; il résume une expérience de dix années en terre musulmane vécues au cœur des grandes villes maures du Maghreb ou à travers le rude bled berbère. Son seul prix réside dans son effort de clarté pour être véridique. On connaît mal l’Islam chez nous, et l’on déploie bien peu de soins afin de l’ignorer moins.
Il y a bientôt quatre-vingts ans qu’Alexis de Tocqueville, dans un magistral rapport présenté à la Chambre des députés, au nom de la Commission des affaires d’Algérie, écrivait ces lignes: «Jusqu’à présent, l’affaire de l’Afrique n’a pas pris, dans l’attention des Chambres et surtout dans les conseils du Gouvernement, le rang que son importance lui assigne. Nous croyons qu’il peut être permis de l’affirmer, sans que personne en particulier ait le droit de se plaindre. La domination paisible et la colonisation rapide de l’Algérie _[nous dirions, aujourd’hui, de l’Afrique du Nord]_ sont assurément les deux plus grands intérêts que la France ait actuellement dans le monde; ils sont grands en eux-mêmes et par le rapport direct et nécessaire qu’ils ont avec tous les autres. Notre prépondérance en Europe, l’ordre de nos finances, la vie d’une partie de nos concitoyens, notre honneur national, sont ici engagés de la manière la plus formidable. On n’a pas vu jusqu’ici que les grands pouvoirs de l’État se livrassent à l’étude de cette immense question avec une préoccupation constante, ni qu’aucun en parût visiblement et directement responsable devant le pays. Nul n’a semblé apporter, dans la conduite des affaires d’Afrique, cette sollicitude ardente, prévoyante et soutenue qu’un gouvernement accorde d’ordinaire aux principaux intérêts du pays ou au soin de sa propre existence. Rien n’y a révélé jusqu’à présent une pensée unique et puissante, un plan arrêté et suivi. La volonté éclairée et énergique qui dirige toujours et contraint quelquefois les pouvoirs secondaires ne s’y est pas rencontrée.»
Le temps écoulé n’a fait que donner plus de force à ces justes remarques. Puissent les quelques chapitres de mise au point qu’on va lire contribuer pour leur faible part à la formation d’un état d’esprit propre à favoriser dans la métropole l’établissement d’une politique musulmane réaliste, née de l’expérience des faits, pratiquée avec continuité, et qui, seule, pourrait permettre à notre pays de maintenir, au milieu d’un monde bouleversé, son rang de grande puissance africaine et méditerranéenne.
MANUEL DE POLITIQUE MUSULMANE
CHAPITRE I
L’ISLAM ET NOUS
La fermentation générale des esprits due à une guerre qui a détruit nombre de dogmes et d’habitudes politiques en les remplaçant souvent fort mal, et développé, de façon parfois subite et démesurée, certaines tendances latentes ou en germe, a été particulièrement sensible dans les pays de l’Islam, dont plusieurs s’agitaient, dès avant 1914, vers des évolutions contradictoires ou confuses.
Les étapes de la transformation du monde musulman ont été si rapides qu’on croit assister depuis quelque dix ans aux changements à vue, semés de péripéties, d’un assez singulier film politique.
Rappelons sommairement, pour fixer les idées, les épisodes principaux de ce spectacle.
Le dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vécu en matière de politique islamique sur la formule de l’«homme malade». Il y a encore quinze ans, quatre groupements islamiques faisaient encore figure, aux yeux du monde, d’États indépendants. C’étaient le Maroc, la Turquie, la Perse et l’Afghanistan. Balkans, Russie et Angleterre guettaient les premiers symptômes, chez les trois derniers, d’une agonie qu’on espérait prochaine. En 1911, la Tripolitaine était annexée à l’Italie; trois ans plus tard, le traité d’Andrinople amputait gravement la Turquie. 1912 vit l’inauguration du Protectorat français au Maroc. Survint la grande guerre. Durant qu’elle se poursuivait, des projets d’accords ou de traités instituaient le dépècement méthodique de l’empire turc, consacré plus tard par le traité de Sèvres, aussi délicatement fragile que la pâte de ce nom. Le Protectorat de l’Égypte, proclamé au début de la guerre, était solennellement ratifié. Sitôt signée la paix de Versailles, le pacte anglo-persan du 9 août 1919 remettait à l’Angleterre le contrôle de l’organisation de l’armée et des finances de la Perse, ce qui était un Protectorat déguisé.
L’Afghanistan, où le Foreign Office comptait sur l’attitude anglophile de l’émir Habibullah, semblait virtuellement voué, dans un avenir proche, au même sort que la Perse.
La chute définitive de la puissance politique de l’Islam semblait donc révolue. Mais ce n’était que sur le papier, et les surprises aussitôt commencèrent.
Sous l’influence du malheur, des idées wilsoniennes et aussi grâce à l’action d’une tenace et adroite infiltration bolcheviste, habile à exploiter les fautes des Alliés, il se manifesta un immense ébranlement de l’Islam qu’on put suivre dans sa marche de l’est vers l’ouest, comme une lente secousse sismique. Ce fut d’abord l’éclosion, dans le réduit d’Anatolie, d’un nationalisme turc, patient et fort, durci par les épreuves. «Une nation, disait Renan, ne prend d’ordinaire la parfaite connaissance d’elle-même que sous la pression de l’étranger.» Ce fut le cas pour la Prusse en 1813 et pour la Turquie de 1919. Alors que Constantinople vivait paralysée sous les canons braqués des flottes alliées, Angora résista et triompha. Le résultat en fut une exaltation littéralement extraordinaire du nationalisme ottoman dont les péripéties de Lausanne ont pu fournir une idée, une transformation et un rajeunissement singulier du vieil empire d’Abdul-Hamid et dont le moindre signe n’est pas cette mesure révolutionnaire de politique intérieure portant suppression pure et simple du Califat.
En Perse, le mouvement contre l’impérialisme anglais, exploité par les bolchevistes qui envahirent le pays, amena le retrait des troupes britanniques, et, en août 1921, deux ans à peine après le traité qui autorisait un espoir de mainmise absolue, lord Curzon dut reconnaître à la Chambre des lords l’échec complet de la politique anglaise.
En Afghanistan, l’émir Amunallah, qui avait succédé à son père, assassiné, déclara la guerre à l’Angleterre et causa de vives inquiétudes au gouvernement de l’Inde; une paix fut signée à Kaboul qui affirma l’autonomie de l’Afghanistan, en déliant l’émir de son ancienne obligation de ne pas entretenir de relations diplomatiques avec d’autres pays que l’Inde anglaise[1].
[1] En conséquence, une légation française a été créée en Afghanistan. En dépit de ses attaches avec Moscou, l’émir actuel semble très favorable à la France et désireux d’entretenir avec elle des relations cordiales. Saurons-nous profiter de l’occasion qui nous est offerte de nous créer un puissant centre de renseignements en même temps qu’une amitié solide en Asie Centrale?
L’Égypte, après des efforts douloureux, a secoué sa tutelle. En Tripolitaine, grâce au gouvernement des «grands féodaux», en qui l’Italie avait placé une bien imprudente confiance, en même temps qu’elle promulguait, mue par un libéralisme ingénu et de façade, une constitution inapplicable, l’occupation effective, se trouva bientôt réduite à la seule ville et aux alentours immédiats de Tripoli.
Cependant, dans la Régence, la publication bruyante du pamphlet antifrançais _La Tunisie martyre_, les promenades à Paris d’une délégation de jeunes intellectuels agités, soutenus en sous main par de «vieux turbans» aigris, les intrigues du palais beylical, furent l’indice d’une agitation autonomiste assez sérieuse, qui atteignit son comble peu de temps avant le voyage de M. Millerand, et contre laquelle il fallut promptement réagir. En Algérie, l’application inopportune de la loi de 1919 sur l’électorat permit aux fauteurs de troubles de semer du désordre. Enfin, au Maroc, si la zone française de l’Empire restait calme, la révolte du Riff contre les Espagnols et la proclamation toute nominale d’une république riffaine, signala, en même temps, qu’une adaptation un peu hâtive chez les frustes Berbères au formulaire politique, un singulier désir de se rendre indépendants d’un joug aussi maladroit que pesant.
Ces mouvements divers, et tous à peu près concomitants, peuvent-ils être considérés comme le fruit passager du bouleversement que la guerre a mis dans les consciences? Ne manifestent-ils enfin qu’un de ces brefs sursauts d’énergie comme l’Islam, au cours de sa carrière, en a présenté quelquefois pour mieux retomber ensuite dans son apathie coutumière? Ou bien s’agit-il, sous le double choc des tribulations subies et de l’exemple fourni par l’Europe, d’une véritable renaissance, analogue à celles qui firent sortir en Occident les temps modernes du moyen âge, un immense _risorgimento_ dont on ne peut prévoir encore ni calculer le développement futur et les conséquences infinies pour l’avenir du monde?
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Une opinion longtemps soutenue, et qui paraissait déduite des faits, tend à démontrer que l’Islam est une puissance d’inertie, hostile à la civilisation occidentale, qu’elle repousse d’instinct. En dépit des apparences et de certains travestissements qui trompent les profanes non rompus à la pratique de ses hommes et de ses choses, l’Islam est intransformable et incapable dans sa substance même d’une évolution normale et profitable. Il constitue un bloc à tout jamais impuissant à se mettre de pair--d’énergie et d’âme--avec les nations occidentales. Le meilleur sort qui puisse advenir aux pays islamiques est qu’ils se placent, de gré ou de force, sous la tutelle de dominations étrangères dont la ferme direction leur accordera le bienfait de l’ordre qu’ils sont bien empêchés d’instituer par eux-mêmes. Renan avait proclamé cette thèse, qui semblait confirmée par presque tous les hommes d’action ou de pensée ayant vécu en terre d’Islam. Il y a une vingtaine d’années, colons, administrateurs ou officiers d’Algérie ou de Tunisie, vieillis sous le harnais, se trouvaient là d’accord. Lord Cromer fut aussi un interprète particulièrement autorisé de cette manière de voir lorsqu’il disait: «On ne peut pas réformer l’Islam, c’est-à-dire que l’Islam réformé n’est plus l’Islam, c’est autre chose.» (_Modern Egypt_, II, 229).
Et, à l’appui de cette constatation, les exemples semblent affluer. L’histoire montre le pitoyable état de l’Afrique du Nord durant le long interrègne entre les empires romain et byzantin et la domination française, où l’autochtone et l’Arabe, livrés à eux-mêmes, ne firent que piller et épuiser le pays, au milieu d’une anarchie irréductible. L’observation la plus élémentaire établissait encore naguère comme un triste privilège des pays orientaux le mépris des longs desseins, l’absence d’idéal et de vertus civiques, la concussion admise et élevée à la hauteur d’une institution, l’immense apathie traversée de courtes crises violentes et sans grande portée. Dans quel état de décrépitude et de décomposition interne n’avons-nous pas trouvé le Maroc, qui, actuellement soumis à notre obédience et plié à nos disciplines, sort presque trop vite de sa torpeur, et dont demain, peut-être, il faudra refréner l’essor inquiet et vite frondeur.
D’ailleurs, chaque fois que l’Islam a brillé dans le monde d’un vif éclat, n’était-ce point seulement lorsque le contact d’une civilisation voisine lui infusait ses vertus actives et l’élevait en quelque sorte au-dessus de lui-même. La prospérité et les grâces charmantes des royaumes andalous au moyen âge, l’affinement et le goût de la spéculation joints à celui des affaires chez la population de Fez, ne sont-ils pas dus à l’abondante influence du génie juif, qui fit germer là des qualités qui sans lui ne seraient jamais venues à jour? L’exceptionnel rayonnement des dynasties saadiennes au Maroc, au début du dix-septième siècle, ne provient-il pas de ce que le Maghreb d’alors était en contact étroit et permanent avec l’Europe. Le Maroc était infiniment plus ouvert, il y a trois siècles, à tout ce qui venait d’Europe qu’au début du vingtième. L’époque des Sultans saadiens fut incomparablement brillante par l’étendue et l’activité des relations entretenues avec les nations chrétiennes: celles-ci fournissaient alors aux Sultans une garde prétorienne de renégats, des instructeurs pour les troupes, voire de hauts fonctionnaires, sans compter les ingénieurs, les architectes et les artistes.
La fameuse bataille des Trois-Rois à El Ksar, où périt Don Sébastian, roi de Portugal, marque l’apogée de la puissance militaire marocaine à la fin du seizième siècle. Au point de vue maritime, il y eut des pirates et corsaires salétins tant que la Hollande et l’Angleterre voulurent bien fournir les navires et leurs agrès, et très probablement aussi capitaines et subrécargues, pour instruire les équipages et les mener, aiguillonnés par le goût du pillage, vers les chemins de l’aventure. La dynastie actuelle, née précisément de la réaction de puritains sahariens, bornés et barbares, contre cette infiltration chrétienne, pourtant si bénéfique, s’opposa radicalement à toute influence étrangère dans les destinées du Maghreb. Il s’ensuivit cette décadence profonde ou plutôt cette stagnation dans laquelle sommeillait encore le Maroc il y a quelque vingt ans. Si le Maroc avait évolué dans le sens où l’avaient engagé les princes saadiens, il serait rapidement devenu une Turquie occidentale.
La Turquie et l’Égypte dominent incontestablement le monde musulman par leur facilité d’adaptation aux mœurs européennes; la cause n’en doit-elle pas être recherchée dans le mélange extrême de races, au cœur des grandes villes du Levant, qui a peuplé au dix-neuvième siècle les harems de nombreuses femmes d’origine chrétienne et assuré ainsi un apport non négligeable de sang occidental?
Sans se laisser convaincre par tout cet étalage de raisons, les amis de l’Islam répondent que le monde musulman n’est pas cet organisme figé que seule une vue superficielle permet d’entrevoir. La civilisation sarrazine était, il y a huit ou neuf siècles, la plus florissante du monde, et Charlemagne un reître grossier auprès d’Haroun. L’Islam a pu présenter une longue période d’éclipse et de vie ralentie. Qui peut démentir que, sortant de son stade médiéval, il ne s’élance pas vers une période nouvelle où, tout en gardant son originalité propre, il vivra d’une existence régénérée et désormais sans lisière? L’Islam se trouvait hier au même point que la chrétienté au quinzième siècle, au début de la Réforme. «Il y a la même suprématie du dogme sur la raison, la même adhésion aveugle aux préceptes et à l’autorité, la même suspicion et la même hostilité à l’égard de la liberté de penser et de la science.» Cette attitude des Vieux-Croyants n’est-elle pas celle de l’Église catholique avant le grand mouvement de la Renaissance? Au demeurant, la pure doctrine islamique est peut-être moins fermée qu’on ne le croit au progrès, aux transformations nécessaires. En vertu du principe traditionnel de l’Idjmâ, le consentement de la majorité des musulmans à toute proposition nouvelle a force de loi. «Le principe de l’Idjmâ, a dit Goldziher, contient en germe la faculté pour l’Islam de se mouvoir librement et d’évoluer. Il offre un correctif opportun à la tyrannie de la lettre morte et de l’autorité personnelle. Il s’est affirmé, au moins dans le passé, comme le facteur primordial de la capacité d’adaptation de l’Islam.» Dans l’Inde, toute une école de libéraux musulmans, qui s’intitulèrent les néo-motazélites, en vint à préconiser une modernisation générale de l’Islam. «Rien n’est plus éloigné de la pensée du prophète, écrit un de ses principaux représentants, Si Kudda Bukhsh, que d’enchaîner l’esprit ou d’imposer des lois fixes et immuables à ses partisans. Le Coran est un livre qui doit servir de guide aux fidèles, mais non d’obstacle dans la voie de leur développement social, moral, légal et intellectuel.» Et il ajoute: «L’Islam moderne, avec sa hiérarchie sacerdotale, son fanatisme grossier, son ignorance effroyable et ses pratiques superstitieuses, est incontestablement une honte pour l’Islam du prophète Mahomet.» Et il conclut par la profession de foi libérale suivante: «L’Islam est-il hostile au progrès? Je répondrai délibérément non. Dépouillé de sa théologie, l’islamisme est une religion parfaitement simple. Son principe cardinal est la croyance en un Dieu unique et la croyance que Mahomet est son prophète. Le reste n’est qu’addition superflue[2].»
[2] Kudda Bukhsh. _Essays: Indian and Islamic_, p. 20, 24 (Londres, 1912), cité par Lothrop Stoddard. _Le Monde nouveau de l’Islam_, p. 41. Payot, 1923.
D’ailleurs, la rigidité primitive de l’Islam, faite pour se garantir des atteintes que le contact d’autres religions pouvait porter à sa pureté, n’est guère plus de mise aujourd’hui. Le temps des grandes luttes religieuses semble terminé dans le monde. Il n’y a plus de croisades[3]. La chrétienté est tolérante, et l’Islam également, qui vient de réaliser en Turquie une laïcisation assez radicale[4].
[3] Elles sont remplacées par les grandes luttes économiques et sociales, davantage sanglantes et dévastatrices.
[4] «En Égypte, on a vu des prêtres prêcher dans les mosquées sur le patriotisme, des cheikhs traiter le même sujet du haut de la chaire d’une église, et les fidèles de tous les cultes prononcer le même jour, à la même heure, la même prière pour demander la libération de leur pays. De telles manifestations auraient été naguère inconcevables.» (XX. L’Islam et son avenir. _Revue des Deux Mondes_, 1er août 1921).
Le 11 décembre 1921, le prince héritier de Turquie, entouré des membres de la famille impériale et des ministres, assisté du grand-rabbin et des patriarches grecs et arméniens, inaugurait sur une des places de la capitale un monument élevé à la gloire du pape. On lisait cette inscription sur le socle de la statue: «Au grand pontife, qui régna à une heure tragique du monde, à Benoît XV, bienfaiteur des peuples, sans distinction de nationalité et de religion, l’Orient.»
L’Islam est certes davantage qu’une religion; il est aussi une dogmatique et une législation; il est enfin une civilisation qui confère à tous ses adeptes dans le monde une attitude commune devant les problèmes humains et divins, d’identiques façons, aux nuances près, d’imaginer, de raisonner métaphysiquement et de sentir. Or, le Japon possède aussi une civilisation originale et qui lui est propre; cela ne l’a pas empêché d’évoluer d’une façon surprenante en un demi-siècle; il est un exemple merveilleux d’une assimilation extérieure produite dans un laps rapide, tout en conservant à peu près intact le patrimoine moral qui faisait sa force.
Rien ne fait donc obstacle, concluent les islamisants optimistes, à ce que l’Islam soit semblable à la chrétienté, qui a conservé sa religion en passant du moyen âge aux temps modernes et des temps modernes à la Révolution et à l’époque contemporaine; il peut se transformer complètement dans le domaine pratique sans que soit modifié en rien l’essentiel de ses croyances et de son idéologie. D’ailleurs, une religion qui compte 250 millions d’adeptes et recrute tous les ans des dizaines ou des centaines de milliers de néophytes, possède une telle vitalité et une telle puissance d’expansion que sa doctrine ne se peut altérer, en dépit de la modernisation des mœurs dans la masse des croyants. A la condition expresse, toutefois, que ses foyers primitifs ne soient pas soumis à un joug étranger et viciés pour ainsi dire dans leurs sources de rayonnement. La renaissance de l’Islam politique, dans le sens de son affranchissement, apparaît donc ainsi comme une nécessité vitale pour la conservation de l’Islam religieux et la continuation de son essor.
Comme le Japon au milieu du dix-neuvième siècle, les États musulmans, plus spécialement la Turquie qui est à leur tête, doivent s’adapter ou disparaître. C’est ce qu’avaient compris, au cours du dernier siècle, en copiant gauchement les institutions européennes, Mahmoud II et Méhémet Ali, puis les premiers Jeunes-Turcs de 1876, qui tentèrent l’essai éphémère d’un parlement. Comme celle de tous les précurseurs, l’œuvre des uns et des autres, trop prématurée, après avoir jeté un faible éclat, échoua; elle fut reprise en 1908 par la génération qui suivit et qui fit la révolution à la fois en Perse et en Turquie. Malheureusement l’entreprise manquait encore d’une base assez solide: les esprits et les cœurs n’étaient pas encore mûrs pour donner un soutien efficace aux institutions nouvellement implantées. Les minorités turques et persanes qui dirigeaient cet effort ne s’appuyaient pas sur une opinion publique puissante, n’étaient pas soutenues par la pression d’un grand mouvement populaire.
Il fallut l’éclosion d’un nationalisme, lui-même issu des malheurs de la guerre et des appétits non déguisés des nations européennes et se substituant au panislamisme de naguère, pour amener la renaissance actuelle de l’activité politique de l’Islam.
* * * * *
Le panislamisme est chronologiquement le premier grand mouvement de réaction qui se soit dessiné en Islam contre l’envahissement par les puissances européennes des pays orientaux tombés, à la fin du dix-huitième siècle, dans ce profond état d’anarchie et de caducité dont le Maroc d’il y a vingt ans nous donnait encore une assez exacte idée.
L’éphémère agitation wahabite, courte dans l’espace et la durée, mais profonde de conséquences par son caractère de renaissance religieuse et de rénovation de l’esprit public, la propagande senoussiste et la multiplication des confréries religieuses, l’action personnelle d’Abdul-Hamid et de son grand agent de publicité Djemal-ed-Din marquent, en un peu moins d’un siècle, les grandes étapes du panislamisme dans le Proche-Orient.
Le panislamisme, qu’il importe de bien définir, est en premier lieu l’affirmation posée comme principe et l’extension admise comme but de la solidarité morale qui lie entre eux tous les musulmans; c’est ensuite la conviction que l’Islam possède en lui des forces spirituelles assez puissantes pour assurer sa régénération matérielle et son prestige. L’Islam peut s’inspirer de toutes les transformations politiques, juridiques et sociales, ainsi que des méthodes qui font la vigueur constitutive des nations occidentales, mais il doit se les assimiler par une élaboration personnelle et non les copier servilement, les utiliser, mais en les pliant à la forme de son génie. C’est la notion du _fara da se_. Elle est parfaitement développée dans l’ouvrage _Le Réveil des peuples islamiques au quatorzième siècle de l’Hégire_, paru au Caire quelques années avant la guerre et dont l’auteur est un jeune Égyptien, Yahya Seddik, licencié en droit de l’Université de Toulouse, devenu juge dans son pays. Quoiqu’il ait écrit près de dix ans avant le cataclysme européen, Yahya Seddik avait prévu l’imminence de la guerre européenne. «Contemplez, écrit-il, ces grandes puissances qui se ruinent en armements effrayants, qui comparent leurs forces réciproques d’un œil de défiance, se menacent l’une l’autre, contractent des alliances qu’elles rompent continuellement et qui présagent ces chocs terribles qui mettent le monde sens dessus dessous et le couvrent de ruines, de feu et de sang! L’avenir est à Dieu, et rien ne dure que sa volonté.»