Mahatma Gandhi

Part 7

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Mais le blâme de Tagore porte au delà du fanatisme des foules. Par-dessus les masses d’hommes ivres d’obéissance, il atteint le Mahâtmâ. Si grand que soit Gandhi, l’autorité qu’il assume ne dépasse-t-elle pas les forces d’un seul homme? Une cause comme celle de l’Inde ne peut être remise aux mains d’un maître. Le Mahâtmâ est le Maître de la vérité et de l’amour. Et certes, «la verge d’or qui peut éveiller notre pays à la vérité et à l’amour n’est pas de ces objets qui puissent être fabriqués par l’orfèvre d’à côté... Mais la science et l’art d’édifier le _Swarâj_ (Home Rule) est un vaste sujet. Ses sentiers sont difficiles et demandent du temps. Pour une tâche pareille, l’élan et l’émotion sont indispensables, mais non moins l’étude et la pensée. Pour elle, l’économiste doit méditer, l’ouvrier œuvrer, l’éducateur enseigner, l’homme d’État s’ingénier. En un mot, la force morale du pays doit s’exercer dans toutes les directions. Il faut conserver partout l’esprit de recherche, intact et sans entraves. L’intelligence ne doit pas être rendue timide, par une pression ouverte ou cachée.»

Tagore fait donc appel à la coopération de toutes les forces libres de l’Inde.

«Dans nos antiques forêts, nos _gurus_ (sages), dans la plénitude de leur vision, lançaient l’Appel à tous les chercheurs de la vérité... Pourquoi notre _guru_, qui veut nous conduire sur les chemins de l’action, ne lance-t-il pas aussi l’Appel?»

Mais le guru Gandhi n’a lancé que cet unique appel, à chacun et à tous: «Filez et tissez!»

«Est-ce là cet Appel de l’âge nouveau à la création nouvelle? Si les grandes machines sont un danger pour l’esprit d’Occident, les _petites machines_ ne sont-elles pas pour nous un danger pire?»

Ce ne serait même pas assez que toutes les forces de la nation coopérassent entre elles, il faut qu’elles coopèrent avec celles de l’univers. «Le réveil de l’Inde est lié au réveil du monde... Dorénavant, toute nation qui s’enfermera en soi ira contre l’esprit de l’âge nouveau.» Et Tagore, qui vient de passer plusieurs années en Europe, évoque le souvenir des hommes qu’il a rencontrés là-bas, de ces bons Européens qui ont libéré leur cœur des chaînes du nationalisme pour le vouer au service de toute l’humanité,--cette minorité persécutée des citoyens de l’univers,--_cives totius orbis_,--qu’il classe parmi les _Sannyasins_[123] «ceux qui ont dans leur âme réalisé l’Unité humaine...»

[123] C’est-à-dire, ceux qui en ont fini avec leur vie personnelle, afin d’apporter l’Unité à l’Homme.

«Et nous, nous resterions seuls à nous contenter de réciter le chapelet de la Négation, de revenir sans cesse sur les fautes d’autrui, de poursuivre l’édification du _Swarâj_ sur des fondations de haines!... Quand l’oiseau est ranimé par l’aube, tout son réveil n’est pas absorbé par la recherche de la nourriture. Ses ailes répondent inlassablement à l’appel des cieux. Son gosier verse des chants de joie à la lumière nouvelle. L’humanité nouvelle nous a envoyé son appel. Que notre esprit réponde en son propre langage!... Notre premier devoir, à l’aube, est de nous rappeler _Celui qui est Un, qui est sans distinction de classes et de couleurs, et qui, par ses forces variées, pourvoit, comme il est nécessaire, aux besoins de chaque classe et de toutes les classes. Prions Celui qui donne la sagesse de nous unir tous, en une juste compréhension!_»[124]

[124] Paraphrase de la première stance des Upanishads.

Cette royale parole, une des plus hautes qu’un peuple ait entendues, ce poème ensoleillé domine toutes les mêlées humaines. Et la seule critique qu’on puisse en faire, c’est qu’il les domine trop. Il a raison, du haut des siècles. L’oiseau-poète, _l’alouette de grandeur d’aigle_, (comme disait Heine d’un géant de notre musique), chante sur les ruines du Temps. Il vit dans l’éternel. Mais le présent est pressant. L’heure qui passe veut à ses âpres souffrances un soulagement immédiat, imparfait--mais coûte que coûte! Et sur ce point, Gandhi, qui manque des envolées de Tagore (ou, qui peut-être, Bôdhisattva de la Pitié, y a renoncé pour vivre avec les déshérités), a beau jeu pour répondre.

Il le fait, cette fois, avec plus de passion qu’il n’en avait montré dans cette noble joûte. Sa réponse ne tarde point; elle paraît, le 13 octobre, dans _Young India_, et elle est pathétique. Gandhi remercie _la grande sentinelle_[125] de mettre l’Inde en garde contre certains dangers. Il est d’accord avec lui sur la nécessité du libre jugement:

[125] _The great sentinel_, titre de l’article du 13 octobre 1921.

«On ne doit donner sa raison à garder à personne. L’abandon aveugle est souvent plus nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran. Il y a encore de l’espoir pour l’esclave de la brute; il n’y en pas pour celui de l’amour.»

Tagore est un bon veilleur qui avertit de l’approche d’ennemis qui se nomment: bigoterie, léthargie, intolérance, ignorance, inertie. Mais Gandhi n’admet point que les reproches de Tagore soient justifiés. Le Mahâtmâ s’adresse toujours à la raison. Et il n’est point vrai qu’il y ait dans l’Inde une obéissance aveugle. Si le pays s’est décidé pour l’emploi du rouet, ç’a été après une lente et laborieuse réflexion. Tagore parle de patience et se satisfait de beaux chants. C’est la guerre! Que le poète pose sa lyre! Il chantera, après. «Quand une maison est en feu, chacun prend un seau pour éteindre l’incendie...»

«Quand ceux qui m’entourent meurent, faute d’aliments, la seule occupation qui me soit permise est de nourrir les affamés... L’Inde est une maison en feu... L’Inde meurt de faim, parce qu’elle n’a pas de travail qui lui permette de trouver la nourriture. Khulna meurt de faim... Les _Ceded Districts_ passent par une quatrième famine. Orissa souffre de famine chronique... L’Inde devient chaque jour plus exténuée. Dans ses membres, le sang ne circule presque plus. Si nous n’y avisons, elle va s’écrouler... Pour un peuple affamé et inactif, la seule forme sous laquelle Dieu puisse oser apparaître, c’est le Travail et la promesse de manger, en paiement. Dieu a créé l’homme pour qu’il gagnât sa nourriture par son travail, et il a dit que ceux qui mangent sans travailler sont des voleurs... Pensons aux millions d’êtres humains qui sont aujourd’hui moins que des animaux, qui sont presque à la mort! Le rouet est la vie pour les millions de moribonds. C’est la faim qui pousse l’Inde au rouet... Le Poète vit pour le lendemain et voudrait que nous fissions de même. Il présente à nos regards extasiés la belle peinture des oiseaux, de bon matin chantant des hymnes de louanges, ou prenant leur essor. Ces oiseaux sont nourris. Ils ont leur aliment quotidien, et ils prennent leur essor avec des ailes reposées, dont le sang s’est renouvelé pendant la nuit. Mais j’ai eu la douleur d’observer des oiseaux qui, faute de forces, n’avaient même plus le désir d’agiter faiblement leurs ailes. L’oiseau humain, sous le ciel indien, se lève plus faible que lorsqu’il a fait semblant de se reposer. Pour des millions d’êtres, la vie est une veille éternelle, ou une catalepsie éternelle... J’ai trouvé impossible d’adoucir la souffrance des affamés avec un chant de Kabir... Donnez-leur du travail, afin qu’ils puissent manger!... Mais pourquoi, demande-t-on, moi qui n’ai pas besoin de travailler pour manger, filerais-je? Parce que je mange ce qui ne m’appartient pas. Je vis de la spoliation de mes compatriotes. Suivez à la trace toutes les pièces de monnaie qui arrivent dans votre poche, et vous verrez la vérité de ce que je dis... Il faut filer. Que chacun file! Que Tagore file, comme les autres! Et qu’il brûle ses vêtements étrangers!... C’est le devoir d’aujourd’hui. Dieu s’occupera de demain. Comme dit la _Gîtâ_: _Accomplis l’action juste!_»

Sombres et tragiques paroles! C’est la misère du monde qui se dresse devant le rêve de l’art, et lui crie: «Ose me nier!» Qui ne comprend l’émotion passionnée de Gandhi et ne la partagerait!

Et pourtant, il y a dans cette réponse, si fière et si poignante, de quoi légitimer certaines craintes de Tagore: un _Sileat poeta_, rappel impérieux à la discipline du combat. Obéir sans discussion à la loi du _Swadeshi_, dont la première obligation quotidienne pour tous est l’emploi du rouet.

Dans la bataille humaine, sans doute, la discipline est un devoir. Mais le malheur est que ceux qui sont chargés de l’appliquer--les lieutenants du maître--soient le plus souvent des esprits étriqués: ils se font et font aux autres un idéal de ce qui n’est qu’un moyen pour l’atteindre; la règle les fascine, par son étroitesse même, car ils ne se trouvent bien que dans la voie étroite. Pour eux, le _Swadeshi_ devient un impératif. Il prend un caractère sacré. Un des principaux disciples de Gandhi, professeur à cette école la plus chère à son cœur: le Satyâgrahâshram de Sabarmati, à Ahmedabad, D. B. Kalelkar, publie _L’Évangile du Swadeshi_[126], en tête duquel Gandhi met son Approbation. Cette brochure s’adresse au public populaire. Voyons donc le _Credo_ qui est appris au peuple par un de ceux qui sont à la source de la pure doctrine:

[126] _The Gospel of Swadeshi_. 1922, Madras.

«Dieu s’incarne, d’âge en âge, pour la rédemption du monde... Mais ce n’est pas une règle invariable qu’il apparaisse sous la forme d’un être humain... Il le peut aussi bien sous la forme d’un principe abstrait ou d’une grande idée qui pénètre le monde... Le nouvel avatar est l’Évangile du Swadeshi.»

L’Évangéliste convient qu’on peut sourire de cette affirmation, si l’on ne voit dans le Swadeshi qu’une question de boycott de tissus étrangers. Mais cette question n’est qu’une minuscule application pratique d’un vaste «principe religieux, destiné à débarrasser le monde entier de ses dissensions haineuses et à émanciper l’humanité.» Son essence est contenue dans les Saintes Écritures hindoues. La voici:

«_Ton propre Dharma[127], quoique vide de mérites, est le meilleur. L’accomplissement d’un Dharma qui ne serait pas le tien est toujours entouré de dangers. Seul atteint au bonheur, qui se concentre sur son propre devoir._»

[127] Destin religieux.

Cette loi fondamentale du _Swadeshi_ s’appuie sur la foi en «un Dieu qui a pourvu pour l’éternité au bonheur de l’univers. Ce Dieu a donné à chacun des êtres humains le milieu qui lui convient, pour accomplir sa tâche spéciale. Toutes les actions de l’homme doivent se conformer à sa situation propre dans sa vie... Pas plus que notre naissance, ou notre famille, ou notre pays, notre culture ne peut être choisie par nous; nous n’avons qu’à accepter ce qui nous a été donné par Dieu, nous sommes tenus d’accepter nos traditions, comme venant de Dieu, et notre strict devoir est de nous y conformer. Les renier serait péché.»

De ces articles de foi, il suit que l’homme d’un pays n’a pas à s’occuper des autres pays.

«Le dévot du _Swadeshi_ ne prend jamais sur lui la tâche vaine d’essayer de réformer le monde, car il croit que le monde s’est mû et se mouvra toujours selon les plans fixés par Dieu... On ne doit pas s’attendre à ce que le peuple d’un pays pourvoie aux besoins d’un autre pays, même pour des motifs philanthropiques; et si c’était possible, ce ne serait pas désirable... Le vrai dévot du Swadeshi n’oublie pas que tout être humain est son frère, mais il est tenu de faire la tâche qui lui est dévolue par sa naissance... De même que nous sommes tenus de servir le siècle où nous sommes nés, de même nous devons servir à tout prix la terre natale... L’émancipation de notre âme doit être cherchée par le moyen de notre propre religion et de notre propre culture.»

Est-il permis du moins à un peuple de développer tous les moyens qu’il a de s’accroître, son commerce, ses industries? Nullement. Désir indigne, de vouloir doter l’Inde de grandes manufactures! Ce serait faire violer à d’autres hommes leur Dharma. Et il est aussi criminel d’exporter ses produits que d’importer ceux des autres. Car «le prosélytisme répugne au principe du _Swadeshi_». Et la conséquence logique (bien qu’inattendue pour un Européen) de cette loi est qu’il ne faut pas plus exporter ses produits que ses idées. Si l’Inde a été durement abaissée dans l’histoire, c’est en expiation du crime lointain des ancêtres qui commercèrent avec l’Égypte et avec Rome, crime répété par toutes les générations qui suivirent ces errements, sans s’amender. Que chaque pays, chaque classe s’en tienne à sa propre tâche, vive de ses propres ressources et de ses traditions!

«Évitons d’être intimes avec ceux dont les usages sociaux sont différents des nôtres. On ne doit pas entrelacer sa vie avec celle des hommes ou des peuples, dont l’idéal est en désaccord avec le nôtre... Chaque homme est un ruisseau. Chaque peuple est un fleuve. Ils doivent suivre leur lit, limpides et sans souillure, jusqu’à ce qu’ils aient atteint la mer du Salut, où ils se mêleront tous.»

C’est le triomphe du Nationalisme. Le plus pur. Le plus étroit. Rester chez soi. Fermer toutes les portes. Ne rien changer. Tout conserver. Ne rien vendre au dehors. Ne rien acheter. Se purifier. Un Évangile médiéval de moines cloîtrés[128]. Et Gandhi, au cœur large, y laisse attacher son nom!

[128] Ça et là d’ailleurs, d’admirables prescriptions morales: Point de vengeances! «Ce qui est passé est passé. Le passé est irrévocable, il est devenu une partie de l’éternité, et l’homme n’a plus aucun recours contre lui. Ne songe pas à des représailles pour les injustices et les offenses passées! Que le passé mort enterre ses morts! Dans le présent qui vit, agissons en prenant pour guides notre cœur et Dieu!»--D’un bout à l’autre du livre une pureté de glacier.

On comprend le saisissement de Tagore, devant ces illuminés du nationalisme réactionnaire, qui prétendent arrêter le cours des siècles, mettre en cage l’essor de l’esprit, et couper tous les ponts avec l’Occident[129]. A la vérité, ce n’est point la vraie pensée de Gandhi. Il écrit en propres termes à Tagore: «_Le Swadeshi est un message au monde._» (Donc il tient compte du monde, et il ne répudie pas le «prosélytisme»). «_La Non-coopération n’est pas dirigée contre l’Occident. Elle est contre la civilisation matérielle et contre l’exploitation des faibles qui en résulte._» (Donc, elle ne combat que les erreurs de l’Occident et travaille pour le bien même de l’Occident). «_C’est une retraite en nous-mêmes_», (mais une retraite provisoire, pour rassembler nos forces, avant de les mettre au service de l’humanité). «_L’Inde doit apprendre à vivre, avant d’apprendre à mourir pour l’humanité..._» Et Gandhi ne refuse nullement la coopération des Européens, à condition qu’ils se conforment à l’idéal salutaire qu’il offre à tous les hommes.

[129] Tagore devait être d’autant plus sensible à des écrits comme celui-ci qu’entre l’Ashram de Gandhi (d’où est issu cet Évangile) et Santiniketan de Tagore, s’était instituée une rivalité, que les deux chefs s’efforçaient d’éviter. On le voit par un article du 9 février 1922, dans _Young India_: Gandhi s’y plaint de paroles qu’un journaliste lui a attribuées au sujet de l’Ashram, et qui ont un caractère désobligeant pour Santiniketan. Il proteste de son respect pour la maison de Tagore,--non sans quelque humour voilé: «S’il me fallait décider de la supériorité de l’un ou de l’autre, dit-il, en dépit de la discipline et du lever matinal à l’Ashram, je vote pour Santiniketan. Il est le frère aîné, beaucoup plus vieux d’âge, et aussi de sagesse». Mais, ajoute-t-il malicieusement, «que les habitants de Santiniketan prennent garde à la course du petit Ashram!»

Cette vraie pensée de Gandhi est infiniment plus large, plus humaine, plus universaliste[130] que celle de l’_Évangile_ publié sous son égide. Pourquoi donc y a-t-il donné son nom? Pourquoi laisse-t-il enfermer son grandiose idéal, qui s’offre à toute la terre, dans les limites étroites d’une théocratie indienne? Redoutables disciples! Plus ils sont purs, et plus ils sont funestes. Dieu préserve un grand homme de ces amis qui ne saisissent qu’une partie de sa pensée! En la codifiant, ils détruisent l’harmonie, qui est le principal bienfait de son âme vivante!

[130] A mon sens, Gandhi est aussi universaliste que Tagore, d’une autre façon. Il l’est par la conscience morale, Tagore par l’intelligence. Gandhi n’exclut personne de la communion de la prière et du travail quotidien. Ainsi, l’apôtre des premiers temps ne distinguait pas entre juifs et gentils; mais à tous il imposait la même discipline morale. C’est ce que veut Gandhi. Mais là justement est son étroitesse: non dans le cœur, qui est aussi large que celui d’un Christ, mais dans l’esprit d’ascétisme intellectuel et de dépouillement. (Et cela aussi est du Christ!) Gandhi est un universaliste médiéval. Tout en le vénérant, nous sommes avec Tagore.

Ce n’est pas tout. Ceux-ci, du moins, qui vivent tout près du maître, ses disciples directs, restent encore teintés de sa noblesse morale. Mais ceux qui sont les disciples des disciples,--et les autres, les peuples à qui n’arrivent que des échos déformés, que retiendront-ils de sa doctrine de purification intérieure et d’abnégation créatrice? Le plus extérieur, le plus matériel: une attente messianique du _Swarâj_ (Home Rule) par le rouet! La négation du progrès. Le _fuori Barbari!_ Tagore s’alarme, non sans raison, de la violence que les apôtres de la Non-violence (et Gandhi lui-même n’en est pas exempt) témoignent à l’égard, non des hommes, mais des choses d’Occident. Gandhi a bien soin de dire qu’«il se retirerait de la lutte, s’il y sentait de la haine contre les Anglais», qu’on doit aimer ceux que l’on combat, qu’il faut haïr leurs injustices, «_haïr le Satanisme tout en aimant Satan_». Mais c’est un jeu bien subtil pour l’esprit populaire. Lorsqu’à chaque Congrès, les chefs du mouvement rappellent passionnément les crimes des Anglais et leur déloyauté, les massacres du Punjab et le Khilafat, les colères s’amassent derrière l’écluse, et malheur lorsque l’écluse craquera! Lorsque Gandhi préside au bûcher des étoffes précieuses à Bombay, en août 1921, et répond aux adjurations éplorées d’Andrews, l’ami de Tagore, par son _Éthique de la Destruction_[131], il croit qu’«il transfère la rancune du peuple des hommes sur les choses». Mais il ne s’aperçoit pas que la rancune du peuple se fait la main, et qu’elle pense: «Les choses, d’abord! Ensuite, les hommes!» Et il ne prévoit pas qu’en ce même Bombay, moins de trois mois après, le peuple tuera les hommes. Il est trop saint, trop pur, trop dénué des passions animales qui sont tapies dans l’homme. Il ne songe pas assez qu’elles sont là, qui l’écoutent et happent ses paroles. Tagore, plus clairvoyant, remarque l’imprudence des non-coopérateurs, qui, en toute innocence, rappelant sans relâche les torts commis par l’Europe, professent la non-violence, en inoculant à l’esprit populaire le virus de la fièvre qui amènera la violence. Ils ne s’en doutent pas, les apôtres qui ne sentent point la violence en leurs cœurs! Mais qui touche à l’action doit écouter les cœurs des autres, et non pas le sien. Gare au peuple! _Cave canem!_ Pour le tenir en laisse, les injonctions morales d’un Gandhi ne suffiront pas. Une seule chance peut-être, pour qu’ils obéissent sans broncher à l’austère discipline du maître: c’est que ce maître consente à être un Dieu, comme l’en sollicitent secrètement ceux qui le représentent déjà en Shri-Krishna. Mais la sincérité de Gandhi et son humilité s’y refusent.

[131] 1er septembre 1921.

Alors, il ne reste plus que la voix isolée du plus pur des hommes qui plane sur les grondements d’un océan humain. Combien de temps encore réussira-t-elle à s’en faire entendre? Grandiose et tragique attente!

IV

Toute l’année 1921, où l’action s’accélère, est pleine d’incertitudes et de cahots violents. Gandhi n’échappe pas à leurs oscillations.

La révolte fermentait, et les répressions brutales du gouvernement en précipitaient le rythme. Des émeutes sanglantes éclatent à Malegaon, dans le district de Nasik, des troubles à Giridih, en Behar. Au début de mai 1921, des scènes plus graves en Assam: douze mille coolies, abandonnant leur travail aux plantations de thé, sont attaqués dans leur exode par des Gourkhas, au service du gouvernement. Les employés des chemins de fer et des paquebots, au Bengale oriental, font une grève complète de deux mois, par protestation. Gandhi s’efforce encore de jouer un rôle de conciliateur; il a, au mois de mai, une longue entrevue avec le vice-roi, lord Reading; il lui offre sa médiation auprès des frères Ali, accusés de discours poussant à la violence; il obtient de ses amis musulmans la déclaration formelle qu’ils ne feront jamais appel à la violence.

Mais la vigueur du mouvement n’en est pas diminuée; et l’élément musulman de l’Inde continue de prendre les initiatives les plus hardies. Le 8 juillet, à Karachi, la Conférence du Khilafat de toute l’Inde réitère les réclamations de l’Islam, déclare «illégal pour un musulman de servir dans l’armée ou d’aider au recrutement», et menace le gouvernement anglais, s’il combat le gouvernement d’Angora, de proclamer, à la session de fin d’année du Congrès de toute l’Inde, la Désobéissance Civile et la République Indienne.--Le 28 juillet, le Comité du Congrès de toute l’Inde, réuni à Bombay, (premier Comité élu d’après la Constitution nouvelle), édicte que le devoir de tous est de boycotter le prince de Galles, dont la venue est prochaine,--décide le boycott complet de tous les tissus étrangers avant le 30 septembre,--encourage et réglemente le filage et le tissage nationaux, stimule la campagne contre les boissons, malgré le gouvernement qui protège les débitants. Mais, plus prudent que les musulmans du Khilafat, il blâme les troubles et déconseille, pour l’instant, la désobéissance civile, en même temps qu’il étend la propagande de non-violence.