Part 6
La question sexuelle est particulièrement grave dans l’Inde, riche d’une sensualité débordante, accablante, et mal réglée. Les mariages d’enfants épuisent prématurément les énergies physiques et morales de la nation. L’obsession charnelle pèse sur la pensée; et la dignité de la femme en est humiliée. Gandhi publie les plaintes de femmes hindoues contre la façon dégradante dont la femme est considérée par les nationalistes hindous[103]. Il donne raison à ces blâmes. C’est là, dit-il, une plaie de l’Inde, aussi grave que l’intouchabilité. Mais il ajoute que le monde entier en souffre. Le problème est universel. De même que pour les parias, il attend le progrès beaucoup plus des opprimés que des oppresseurs. C’est aux femmes qu’il s’adresse, pour que d’abord elles imposent le respect, en cessant de se regarder comme l’objet des appétits de l’homme. Qu’elles prennent part résolument à la vie publique, qu’elles en revendiquent les risques et les dangers! Que non seulement elles renoncent à leur luxe, en rejetant et brûlant les tissus étrangers, mais qu’elles partagent toutes les peines des hommes! Déjà, des femmes distinguées ont été emprisonnées à Calcutta. C’est bien. Que loin de réclamer un traitement de faveur, elles fassent assaut d’endurance et de privations avec les hommes! Sur ce terrain, la femme peut toujours dépasser l’homme. Qu’elles ne redoutent rien! La plus faible peut préserver son honneur. Il suffit de savoir mourir[104].
[103] 21 juillet 1921, 6 octobre 1920.
[104] 21 juillet, 11 août, 15 décembre 1921.
Il n’oublia point _nos sœurs tombées_[105]. Il raconte les conversations qu’il eut avec des assemblées de plusieurs centaines d’entre elles, dans la province Andhra, et à Barisal. Avec quelle simple noblesse il leur parle, elles lui parlent, elles se confient à lui, elles lui demandent conseil! Il leur cherche un métier honorable, il leur propose le rouet, elles promettent de s’y mettre dès le lendemain, si on les aide.--Et, s’adressant aux hommes de l’Inde, Gandhi les rappelle au respect de la femme:
[105] C’est le titre d’un de ses articles: _Our fallen sister_ (15 septembre 1921).
«Cette façon de jouer au vice n’a pas sa place dans notre Révolution. Le _Swarâj_ veut dire que nous considérons tous les habitants de l’Inde comme nos frères et nos sœurs... Respect à tous!... Le sexe féminin n’est pas le sexe faible, il est le plus noble des deux, par son pouvoir de sacrifice, de souffrance silencieuse, d’humilité, de foi et de connaissance. L’intuition de la femme a souvent surpassé l’arrogante prétention de l’homme à un savoir supérieur...»
Il trouva en les femmes de l’Inde--à commencer par la sienne--des aides intelligentes et de ses meilleures disciples.
III
L’année 1921 marque l’apogée de l’ascendant de Gandhi. Il dispose d’un immense pouvoir moral; et, sans qu’il l’ait cherché, on lui met dans les mains un pouvoir politique presque illimité. Le peuple le croit saint; on fait de lui des peintures en Shri-Krishna[106]. Et, en décembre 1921, le Congrès National de toute l’Inde l’investit de la pleine autorité, lui délègue ses pouvoirs, avec la faculté de choisir son successeur. Il est le maître incontesté de la nation indienne. Il dépend de lui de déchaîner la Révolution politique, ou même, s’il l’eût voulu, d’instaurer une Réforme religieuse.
[106] Gandhi proteste, dans _Young India_ (juin 1921).
Il ne le fit pas. Il ne le voulut pas. Grandeur morale? Timidité morale? L’une et l’autre peut-être. Il est difficile à tout homme (particulièrement à un homme d’une civilisation différente), de pénétrer une conscience, surtout quand elle est aussi profonde et délicate que celle d’un Gandhi. Il est difficile d’apprécier, dans le tourbillon des faits qui, en cette année tumultueuse, remuèrent l’Inde en tous sens, si la main du pilote a toujours été sûre et gouverna le colossal navire, sans dévier ni trembler. Mais je tâcherai de dire ce que j’ai cru déchiffrer dans cette énigme vivante, avec le religieux respect que j’ai pour ce grand homme, et la sincérité que je dois à sa sincérité.
* * * * *
Si le pouvoir de Gandhi était grand, les dangers d’en user n’étaient pas moindres. A mesure que l’action publique s’étendait et que son frisson remuait les centaines de millions d’hommes, il devenait plus difficile de la diriger et de garder soi-même l’équilibre sur cette mer en mouvement. Problème surhumain de concilier la modération de l’esprit et la largeur de vue avec ces masses déchaînées! Le pilote, doux et pieux, prie et s’appuie sur Dieu. Mais la voix qu’il entend lui arrive, mêlée à celle de la tempête. Arrivera-t-elle aux autres?...
Ce qu’il risque le moins, c’est le danger d’orgueil. Aucune adoration ne peut lui tourner la tête. Il en est blessé dans son humilité, autant que dans son bon sens. Cas unique peut-être dans l’histoire des prophètes et des grands mystiques, il n’a point de visions, point de révélations, et il ne cherche ni à le croire, ni à le faire croire. Sincérité immaculée! Son front reste sans ivresse, son cœur sans vanité. Il est, il demeure un homme pareil à tous les hommes... Non, qu’on ne l’appelle pas saint! Il ne le veut point. (Et, par cela même, il l’est...)
«Le mot _Saint_, écrit-il, doit être raturé de la vie actuelle... Je prie comme tout bon Hindou, je crois que nous pouvons tous être des messagers de Dieu; mais je n’ai eu aucune révélation particulière de Dieu. Ma croyance ferme est qu’il se révèle à tout être humain; mais nous fermons nos oreilles à la petite voix intérieure... Je prétends n’être qu’un humble ouvrier, un humble serviteur de l’Inde et de l’Humanité (_a humble servant of India and humanity..._) Je n’ai nul désir de fonder une secte. Je suis en vérité trop ambitieux. Je ne représente pas des vérités nouvelles. J’essaie de représenter et de suivre la Vérité, telle que je la connais. Je jette une lumière nouvelle sur maintes vieilles vérités.»[107]
[107] 12 mai 1920, 25 mai, 13 juillet, 25 août 1921.
Pour lui-même, il est donc toujours modeste, plein de scrupules, personnellement incapable de tout exclusivisme, aussi bien comme patriote indien que comme doctrinaire de la Non-coopération. Il n’admet aucune tyrannie, même pour la bonne cause. «On ne doit jamais remplacer l’esclavage du gouvernement par celui des Non-coopérateurs[108]». Il se refuse aussi à opposer sa patrie aux autres patries; et son patriotisme ne s’enferme pas dans les limites de l’Inde. «Pour moi, le patriotisme se confond avec l’humanité. Je suis patriote, parce que je suis homme et humain. Je ne suis pas exclusif. Je ne ferais pas de mal à l’Angleterre ou à l’Allemagne, pour servir l’Inde. L’impérialisme n’a pas de place dans mon plan de vie... Un patriote l’est d’autant moins qu’il est un tiède humanitaire[109]».
[108] 8 décembre 1920.
[109] 16 mars 1921.
Mais ses disciples ont-ils toujours été aussi réservés? Que devient sa doctrine, aux mains de certains d’entre eux? Et, par leur intermédiaire, qu’en parvient-il à la foule?
Quand Rabindranath Tagore, après un voyage de plusieurs années en Europe, rentre dans l’Inde, en août 1921, il est bouleversé du changement qu’il remarque dans les esprits. Son anxiété n’avait pas attendu son retour pour s’exprimer, en une suite de lettres, envoyées d’Europe à ses amis indiens, et dont plusieurs furent publiées dans sa _Modern Review_[110]. Il est nécessaire de s’arrêter sur ce dissentiment entre deux grands esprits, qui ont l’un pour l’autre estime et admiration, mais qui sont aussi fatalement séparés que peut l’être un sage d’un apôtre, d’un saint Paul un Platon. D’un côté, le génie de la foi et de la charité, qui veut être le levain d’une nouvelle humanité. De l’autre, celui de l’intelligence, libre, vaste et sereine, qui embrasse l’ensemble de toutes les existences.
[110] _Letters from Abroad_. Les trois lettres du 2, 5 et 13 mars 1921 ont été publiées dans la _Modern Review_ de mai 1921. L’_Appel de la vérité_, écrit après le retour de Tagore aux Indes, parut dans la _Modern Review_ du 1er octobre 1921.
En dehors de cette controverse écrite, nous savons que Tagore eut, après son retour, une entrevue personnelle avec Gandhi. Nul n’en a publié le récit. Mais C.-F. Andrews, qui en fut le seul témoin, a bien voulu nous faire part des sujets de discussion et des arguments opposés.
Tagore a toujours reconnu la sainteté de Gandhi; et je l’ai entendu m’en parler avec vénération: comme j’évoquais, au sujet du Mahatma, la figure de Tolstoï, Tagore montrait combien Gandhi lui était plus proche et lui semblait plus vêtu de lumière--(et j’en juge de même, aujourd’hui que je le connais mieux),--car tout chez Gandhi est nature, simple, modeste et pure; et la sérénité enveloppe ses combats. Au lieu que chez Tolstoï, tout est révolte orgueilleuse contre l’orgueil, colère contre la colère, passion contre les passions, tout est violence, jusqu’à la non-violence... Tagore écrivait de Londres, le 10 avril 1921: «Nous sommes reconnaissants à Gandhi de donner à l’Inde l’occasion de prouver que sa foi à l’esprit divin dans l’homme est encore vivante.» Et malgré les réserves qu’il formulait déjà sur le mouvement de Gandhi, quand il quitta la France pour son voyage de retour, il était disposé à y apporter son aide. Même l’éclatant manifeste d’octobre 1921, que je citerai plus loin, _l’Appel de la Vérité_, qui consacre la rupture, s’ouvre par le plus magnifique éloge qui ait jamais été écrit de Gandhi.
De son côté, Gandhi témoigne à Tagore un respect affectueux; et même dans leur désaccord, il s’applique à ne s’en point départir. On sent qu’il lui est pénible d’entrer en polémique avec lui; et lorsque de bons amis essaient d’attiser le débat, en colportant certains propos intimes, Gandhi leur impose silence, en affirmant tout ce qu’il doit à Tagore[111].
[111] Ainsi, dans un de ses derniers articles, qu’il intitule: _Trop sacré pour être publié_ (9 février 1922).--Tagore et Gandhi se connaissaient depuis longtemps. Gandhi avait séjourné plus d’une fois à Santiniketan, chez Tagore. Il avait la permission, dit-il, de considérer cette maison comme un lieu de retraite; et, pendant qu’il était en Angleterre, ses enfants y furent élevés.
Mais il était fatal que la différence de leurs esprits s’affirmât. Dès l’été de 1920, Tagore avait regretté que la force débordante d’amour et de foi qui était en Gandhi fût mise, depuis la mort de Tilak, au service de la politique. Ce n’était certes pas de gaieté de cœur que Gandhi lui-même s’y était déterminé; mais, Tilak mort, l’Inde était sans chef politique; il fallait le remplacer.
«Si je parais prendre part à la politique, dit-il expressément au moment où il s’y décide, c’est seulement parce que la politique nous enserre aujourd’hui, comme dans ses replis un serpent: on ne peut s’en dégager, quoi qu’on fasse. Je veux donc lutter avec le serpent... J’essaie d’introduire la religion dans la politique.»[112]
[112] 12 mai 1920.
Mais Tagore déplorait cette nécessité. Il écrivait, le 7 septembre 1920:
«Toute la ferveur morale que représente la vie de Mahâtmâ Gandhi, et que lui seul, entre tous les hommes du monde, peut représenter, nous est nécessaire. Qu’un trésor aussi précieux soit mis sur le frêle vaisseau de notre politique et lancé sur les flots sans fin des récriminations irritées est un grave malheur pour notre pays, dont la mission est de redonner la vie aux morts par le feu de l’âme... Le gaspillage de nos ressources spirituelles dans des aventures qui, du point de vue de la vérité morale, sont mauvaises, est navrant. Il est criminel de transformer la force morale en force aveugle.»[113]
[113] Et plus tard: «Tout honneur au Mahâtmâ! Mais nos politiciens ne peuvent se défaire de l’idée de l’utiliser pour une manœuvre secrète et ingénieuse dans leur jeu, sur l’échiquier.» (1er octobre 1921).
Ces lignes lui étaient dictées par les débuts retentissants de la campagne de Non-coopération, et par l’agitation soulevée dans l’Inde, au nom du Khilafat et des crimes du Punjab. Il en redoutait les conséquences sur une population faible et sujette à des accès de fureur hystérique. Il eût voulu qu’on la détournât des pensées de vengeance ou d’impossible réparation, qu’on oubliât l’irréparable, pour ne songer qu’à construire l’âme de la plus grande Patrie. Autant il admirait, dans la pensée et l’action de Gandhi, le brûlant rayonnement de l’esprit de sacrifice (et il le dit dans une lettre du 2 mars 1921, que je reproduis plus loin), autant lui était antipathique l’élément de négation que renfermait la foi nouvelle,--la Non-coopération. Il avait horreur de tout ce qui était: _non!_ Et ce lui est une occasion d’opposer[114] l’idéal positif du Brahmanisme, la purification des joies de la vie, à leur arrachement exigé par l’idéal négatif du Bouddhisme. A quoi Gandhi répondra[115] que l’acte de rejeter n’est pas moins nécessaire que celui d’accepter. L’effort humain est fait des deux. Le mot final des Upanishads est une négation. Et la définition de _Brahman_ par les auteurs des Upanishads est: _Neti_ (_Pas ceci!_) L’Inde avait trop perdu la faculté de dire: «Non!» Gandhi la lui a rendue. «Avant de semer, il faut sarcler... arracher le mal.»
[114] 5 mars 1921.
[115] 1er juin 1921.
Mais sans doute, Tagore ne désire-t-il rien arracher. Sa contemplation poétique s’accommode de tout ce qui est, et en goûte l’harmonie. Il l’exprime, en des pages qui sont d’une géniale beauté, mais d’un détachement extrême de l’action. C’est la danse de Nataraja, qui joue avec les illusions:
«Je m’efforce, de tout mon pouvoir, d’accorder mon mode de pensée au diapason du grand sentiment d’excitation exaltée qui passe sur ma patrie. Mais, dans mon être, pourquoi cet esprit de résistance, malgré mon violent désir de l’écarter? Je ne trouve pas de réponse claire; mais dans les ténèbres de mon abattement, voici poindre un sourire et une voix qui dit: «Votre place est avec les enfants, sur la plage des mondes: là est votre paix; et là, je suis avec vous.» Et c’est pourquoi je me suis joué récemment à inventer de nouveaux rythmes. Ce ne sont que des riens, joyeux d’être entraînés par le courant de l’heure, et dansant au soleil, et riant en disparaissant. Mais tandis que je me joue, la création entière se divertit: car les feuilles et les fleurs ne sont-elles pas des expériences de rythmes, qui ne finissent jamais? Mon Dieu n’est-il pas l’éternel gaspilleur des temps? Il jette étoiles et planètes dans le tourbillon des changements; sur le torrent de l’Apparence, il lance les bateaux en papier des Ages, remplis de ses fantaisies. Quand je le tourmente et le supplie de me permettre de rester son petit disciple et d’accepter quelques bagatelles de ma composition comme cargaison de sa barque de jeu, il sourit et je trotte derrière lui, saisissant le bord de sa robe... Mais où suis-je, au milieu de la foule, poussé par derrière, pressé de tous côtés? Et quel est ce bruit qui m’entoure? Si c’est un chant, alors ma _sitar_ peut en saisir la mélodie, et je me joins au chœur, car je suis un chanteur. Mais si c’est une clameur, alors ma voix est étouffée, et je suis étourdi. J’ai essayé, tous ces jours, tendant l’oreille, d’y découvrir une mélodie; mais l’idée de _Non-coopération_, avec son formidable volume sonore, sa menace agglomérée, ses clameurs de négation, ne me chante rien. Et je me dis: «Si vous ne pouvez marcher du même pas que vos compatriotes, en cette grande crise de leur histoire, gardez-vous de dire qu’ils ont tort et que vous avez raison; mais abandonnez votre rôle de soldat, retournez dans votre coin de poète, et soyez prêt à accepter la dérision et la disgrâce populaire!»[116]
[116] 5 mars 1921.
Ainsi parlerait un Gœthe--Gœthe Bacchus indien. Et il semble que, désormais, tout soit dit: le Poète prend congé de l’Action, qui nie; et il tisse autour de lui l’enchantement créateur.--Mais Tagore ne s’y tient point. Comme il l’écrit, «le sort l’avait élu, pour diriger sa barque précisément contre le courant!» Il n’était pas seulement le Poète; il était, à ce moment de sa vie, l’ambassadeur spirituel de l’Asie en Europe; et il venait demander à celle-ci son alliance pour l’Université mondiale qu’il voulait fonder à Santiniketan.
«Quelle ironie du destin que je vienne de prêcher, de ce côté des mers, la coopération des cultures entre l’Orient et l’Occident, juste à l’heure où la Non-coopération se prêche de l’autre côté!»[117]
[117] 5 mars 1921.
La Non-coopération le blessait directement, dans son action et dans sa foi intellectuelle: «Je crois en la vraie union de l’Orient et de l’Occident[118].»
[118] _Ibid._
Elle le blessait dans sa riche intelligence, nourrie de toutes les cultures du monde.
«Toutes les gloires de l’humanité sont miennes... _L’Infinie Personnalité de l’Homme_ (comme disent les Upanishads) ne peut être accomplie que dans une grandiose harmonie de toutes les races humaines... Ma prière est pour que l’Inde représente la coopération de tous les peuples du monde. Pour elle, l’Unité est la Vérité, et la division est Mâyâ. L’Unité est ce qui comprend tout, et par conséquent ne peut être atteinte par la voie de la négation... L’effort actuel pour séparer notre esprit de celui de l’Occident est une tentative de suicide spirituel... L’âge présent a été puissamment possédé par l’Occident. Ce n’a été possible que parce qu’à l’Occident est échue quelque grande mission pour l’homme. Nous, de l’Orient, nous avons à nous en instruire... C’est un mal sans doute que, depuis longtemps, nous n’ayons plus été en contact avec notre propre culture et que, par suite, la culture d’Occident ne soit pas placée à son véritable plan... Mais dire qu’il est mal de rester en rapports avec elle, c’est encourager la pire forme de provincialisme, qui ne produit que l’indigence intellectuelle... Le problème d’aujourd’hui est mondial. Aucun peuple ne peut faire son salut, en se détachant des autres. Ou se sauver ensemble, ou disparaître ensemble.»[119]
[119] 13 mars 1921.--Repris et développé dans l’article: _L’Union des cultures_ (_Modern Review_, novembre 1921).
Comme Gœthe en 1813 se refusant à haïr la civilisation française, Tagore ne peut donc admettre l’élimination de la civilisation d’Occident. Et bien que ce ne soit point le fond de la pensée de Gandhi, il sait que tel sera le sens que lui donneront les passions soulevées du nationalisme indien. Il redoute la venue de cette barbarie de l’esprit:
«Les étudiants apportent leur offrande de sacrifice, à quoi? Non pas à une éducation plus complète, mais à la Non-éducation... Je me souviens que, durant le premier mouvement _Swadeshi_[120], une foule de jeunes étudiants vinrent me voir; ils me dirent que, si je leur commandais de quitter leurs écoles et leurs collèges, ils m’obéiraient sur-le-champ. Je refusai énergiquement, et ils s’en allèrent irrités, doutant de la sincérité de mon amour pour ma mère-patrie.»[121]
[120] Le premier mouvement de _Home Rule_ indien, provoqué en 1907-1908 par la division du Bengale.
[121] 5 mars 1921.
Or, précisément en ces jours de printemps 1921 où Tagore apprenait avec déplaisir qu’on venait de boycotter dans l’Inde les études anglaises, il avait, à Londres même, un exemple agressif de ce nationalisme intellectuel; à la conférence d’un professeur anglais, qui était son ami, Pearson, des étudiants indiens se livrèrent à des manifestations inconvenantes. Tagore s’indigne. Dans une lettre au directeur de Santiniketan, il flétrit cet esprit d’intolérance mesquine. Il en rend responsable le mouvement de Non-coopération.--Gandhi répond à ces blâmes[122]. Tout en faisant ses réserves sur la valeur morale de l’éducation littéraire d’Europe, qui n’a rien de commun avec celle du caractère, et qu’il accuse d’avoir dévirilisé la jeunesse de l’Inde, il condamne les brutalités commises, et proteste de sa liberté d’esprit:
[122] _The Poet’s Anxiety_, 1er juin 1921.
«Je ne tiens pas à ce que ma maison soit bloquée de tous les côtés et à ce que mes fenêtres soient bouchées. Je tiens à ce que le souffle des cultures de tous les pays circule librement à travers ma demeure, mais je me refuse à me laisser emporter par lui. Ma religion n’est pas une religion de prison. Elle a une place pour la moindre créature de Dieu. Elle est fermée à l’insolent orgueil de race, de religion et de couleur.»
Ce sont de nobles paroles. Elles ne désarment pas l’inquiétude de Tagore. Il ne doute point de Gandhi. Mais il craint les Gandhistes. Et, dès ses premiers pas dans l’Inde, après son débarquement, en août 1921, il est suffoqué par leur croyance aveugle aux affirmations du maître. Il voit proche la menace d’un despotisme mental; et, dans sa _Modern Review_, il publie, le 1er octobre, un véritable manifeste: _L’Appel de la Vérité_, qui s’élève contre cette mentalité d’esclaves. La protestation est d’autant plus frappante qu’elle est précédée d’un splendide hommage à la personne du Mahâtmâ. Tagore, rappelant les débuts du mouvement d’émancipation de l’Inde, en 1907-1908, dit que la vision des chefs politiques indiens était restée livresque; elle s’inspirait des ombres de Burke, Gladstone, Mazzini, Garibaldi, et se montra incapable de dépasser l’élite, qui parlait anglais.
«A ce moment est venu Mahâtmâ Gandhi. Il s’est tenu sur le seuil de la chaumière des milliers de déshérités, vêtu comme un d’eux. Il leur parlait dans leur propre langue. Là enfin était la vérité, non une citation d’un livre. Aussi, le nom de Mahâtmâ qui lui a été donné est son vrai nom. Qui d’autre a senti que tous les hommes de l’Inde étaient sa chair et son sang? Au contact de la vérité, les forces comprimées de l’âme se sont révélées. Aussitôt que le vrai Amour s’est tenu à la porte de l’Inde, la porte s’est ouverte toute grande. Toute hésitation s’est évanouie. La vérité a éveillé la vérité... Honneur au Mahâtmâ qui a rendu visible la puissance de la vérité!... Ainsi, quand Buddha fit entendre la vérité de la Compassion pour tous les êtres vivants, qu’il avait obtenue comme fruit de sa discipline de soi, l’Inde s’est éveillée dans la fleur de sa virilité; sa force s’est répandue en sciences, en arts et en richesses; elle a débordé par delà océans et déserts... Nulle exploitation commerciale ou militaire n’a jamais rien fait de pareil... L’Amour seul est le vrai. Quand il donne la liberté, il l’installe au centre de nous-mêmes.»
Mais cette apothéose, brusquement, s’interrompt. La déception la suit.
«Quelques notes de la musique de ce merveilleux réveil de l’Inde par l’amour ont flotté jusqu’à moi à travers les mers... Dans l’attente de respirer la fluide brise de la liberté nouvelle, je suis revenu plein de joie. Mais ce que j’ai trouvé, en arrivant, m’a abattu. Une atmosphère oppressante pesait sur le pays. Je ne sais quelle pression extérieure semblait pousser chacun et tous à parler sur le même ton, à s’atteler à la même meule. Ce que j’ai entendu partout, c’était que la raison et la culture devaient être mises sous clef; il n’était plus nécessaire que de s’accrocher à l’obéissance aveugle. Tant il est aisé d’écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l’homme!»
Nous connaissons cette angoisse et cette protestation. Elles sont de tous les temps. Les derniers esprits libres du monde antique finissant les ont fait entendre, en face du monde chrétien qui venait. En face des marées humaines, que soulève aujourd’hui le flux aveugle d’une foi, sociale ou nationale, nous sentons monter en nous cette opposition. C’est l’éternelle révolte de l’âme libre contre les âges de foi, qu’elle-même a suscités: car la foi--pour une poignée d’élus, infinie liberté--est, pour les peuples qui l’acclament, un esclavage de plus.