Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley
Chapter 8
«Je dois rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.
--Vous direz à Feuerbach que je le remercie; c'est toute la réponse.»
Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager 89 que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l'auberge du _Cruchon-d'Or_. Nous vîmes aussi l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.
«Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle.»
Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de long en large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir l'idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.
Il faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre; moi, je m'assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.
Je me rappelle bien que l'oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu'à se[1] nuire; qu'il s'assit à l'intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu'il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse l'écoutait debout à gauche, droite et calme.
La lettre étant écrite en allemand de Saxe,[2] tout ce que je pus y comprendre, c'est qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution;--que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence[3] avec les autres prisonniers.
90 Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.
Mais ce qui me parut inconcevable, c'est la façon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s'indigna contre l'avis et les conseils de son vieux camarade. L'oncle accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat[1] et le Hundsrück en[2] pays conquis; il s'écriait qu'il existait des lois à Mayence, à Trèves,[3] à Spire, aussi bien qu'en France; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées; qu'elle était libre; qu'il ne souffrirait pas qu'on mît la main sur elle; qu'il protesterait; qu'il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg; qu'il écrirait, qu'il se défendrait, qu'il remuerait le ciel et la terre; qu'on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte; qu'on serait étonné de ce qu'un homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit.
Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse. Ce n'est qu'au bout d'une grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, et qu'il s'assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement:
91 «N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile: avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin.»
L'oncle la regardait alors tout pâle.
«Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.
--Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.
--Vous voulez partir! répéta l'oncle d'un ton désespéré.
--Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre: vous ne voyez que la justice! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m'emmèneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne: la loi, la vie, l'honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout.»
L'oncle, renversé[1] dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il le voyait maintenant. Il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les 92 joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait:
«Partons... allons-nous-en... vous serez très bien chez le vieux Ganglof.... C'est un homme qui m'est tout dévoué ... Je les ai sauvés, lui et son fils... ils vous cacheront.... Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz!»
Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.
Elle dit cela d'une voix très ferme, mais l'oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s'écriait:
«Vous êtes faible... vous êtes encore malade.... Ces Prussiens ne respectent rien... c'est une race pleine de jactance et de brutalité.... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l'ai vu, moi... c'est une honte pour mon pays.... J'aurais voulu cacher, mais il faut que je l'avoue maintenant: c'est affreux!
--Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d'anciens[1] prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l'escorte. Mais les gens de la campagne 93 sont bons chez vous, ce sont de braves gens... ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur...il n'y aura que la route de pénible,[2] et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français ont des égards pour les femmes.»
Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu'elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon coeur se fendait. Oh! c'est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant:
«Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi.... Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais!»
Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.
Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme.
Alors l'oncle, se mouchant avec force, dit:
«Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village.
94 Si l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais... car maintenant ma patience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous?
--Oh! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection? dit-elle tout attendrie. J'accepte avec reconnaissance.
--Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble.»
Il vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:
«Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent coeur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour: c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment!»
XIV
Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions 95 passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.
Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume,[1] c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles.[2] Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.
L'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l'armoire du vieux linge, et se[3] taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route.
Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta et lui dit:
96 «Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse part.»
Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:
«Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir.»
Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit:
«Madame Thérèse part... ça n'est pas possible... je ne croirai jamais cela.
--Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.
--Les Prussiens?
--Oui, les Prussiens.»
Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit:
«J'ai toujours pensé que ces Prussiens n'étaient pas grand'chose: des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme! Si les hommes avaient pour deux liards[1] de coeur, est-ce qu'ils souffriraient ça?
-- Et que ferais-tu? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.
--Moi, je chargerais mes _kougelreiter_,[2] s'écria Lisbeth je leur dirais par la fenêtre: «Passez votre chemin, bandits! n'entrez pas, ou gare!» Et le premier qui dépasserait la porte, je l'étendrais raide. Oh! les gueux!
--Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils; mais nous ne sommes pas les plus forts.»
97 Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.
Madame Thérèse ne disait rien.
La table mise, nous dînâmes tout rêveurs.
Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d'Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien et lui promit de modérer sa langue. Puis l'oncle sortit pour aller voir le mauser.
Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ.
Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi; mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.
La nuit était venue, lorsque l'oncle ouvrit la porte, en demandant:
«Êtes-vous là, madame Thérèse?
--Oui, monsieur le docteur.
--Bon... bon.... J'ai vu mes malades... j'ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux.»
Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.
«Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en 98 français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances.[1] Je compte là-dessus.»
Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail; elle souriait, et l'oncle disait:
«Quel heureux caractère ont ces Français! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous.»
Mais de cette journée,--dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais;--de tout ce jour, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire:
«Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.
--Quoi donc, madame Thérèse?
--C'est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi.... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière.»
Comme elle disait cela, je crus sentir mon coeur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des entrailles.[2] J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable 99 déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.
L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement:
«J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de petit Jean, votre frère; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi.»
Puis, s'adressant à moi:
«Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?»
Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d'elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.
Il fallut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en m'embrassant, disait: «Cet enfant a bon coeur, il s'attache facilement, c'est bien!» ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.
Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit:
«Il se fait tard... il faudra partir avant le jour.... Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos.»
100 L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son coeur:
«Fritzel... travaille... travaille... et conduis-toi bien, cher enfant!»
Il entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit;[1] il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n'aurais pas changé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.
Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.
XV
Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.
L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon coeur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards. L'officier, un petit blond très 101 maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d'un air effrayé.
Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.
«Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l'officier.
--Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.
--A quelle heure?
--Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.
--Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée?» dit l'officier en lui lançant un coup d'oeil perçant.
Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne.
«Sauf votre respect,[1] j'ai vu le docteur Jacob hier soir; c'est un de mes amis.... Cette pauvre vieille ne sait rien.... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment.
--Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.
102 --Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautern.»
L'officier, sans répondre, sauta de son cheval; il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche; puis il ressortit et dit en se remettant en selle:
«Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus.»
Il se dirigea vers le _Cruchon-d'Or_, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un oeil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.
Les hussards se rafraîchirent au _Cruchon-d'Or_, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.
Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut s'imaginer notre inquiétude.
Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.
Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait: