Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley
Chapter 7
Environ une demi-heure après, j'entendis l'oncle qui rentrait en disant:
«Eh bien! me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse; j'ai fait ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m'oblige plus à sortir.»
Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris, et nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle regardait madame Thérèse encore à la même place et toute mélancolique.
«A quoi pensez-vous donc, madame Thérèse? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l'heure.
--Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d'une voix émue.
--Pour quelque temps? s'écria l'oncle, dites donc pour bien des années, car, Dieu merci, vous êtes d'une bonne constitution; d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.
75 --Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle; mais quand un homme bon, un homme de coeur vous a relevée d'entre les morts à la dernière minute, c'est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire: «Sans lui, je ne serais plus là!»
L'oncle alors comprit qu'elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne; que toute la place étroite et sombre lui rappelaient les incidents de la lutte, et qu'elle savait aussi le sort qui l'attendait, si par bonheur il n'était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d'un instant il demanda:
«Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse?
--Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m'a dit ce que je vous dois de reconnaissance.[1]
--Lisbeth vous a dit cela! s'écria l'oncle désolé; j'avais pourtant bien défendu....
--Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur, dit-elle, je l'ai bien aidée un peu.... Elle aime tant à causer!»
Madame Thérèse souriait alors à l'oncle, qui, s'apaisant aussitôt, dit:
«Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n'en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau.[2] Je voudrais que cette fontaine fût à l'autre bout du village; mais puisqu'elle est là, et que nous ne pouvons l'ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.
76 --Je veux bien,» répondit madame Thérèse en se levant.
Elle s'appuya sur le bras de l'oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait.
Madame Thérèse dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l'oncle fumait sa grosse pipe de faïence[1] avec une gravité pleine de satisfaction.
«Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir découpé votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve.
--Nous l'avons recousue hier, Lisbeth et moi, monsieur Jacob, répondit-elle.
-- Ah! bon, bon.... Alors vous savez coudre!... Cette idée ne m'était pas encore venue.... Je vous voyais toujours à la tête d'un pont, ou quelque part ailleurs, le long d'une rivière, éclairée par les coups de fusil.»
Madame Thérèse sourit.
«Je suis la fille d'un pauvre maître d'école, dit-elle, et la première chose à faire en ce monde, quand on est pauvre, c'est d'apprendre à gagner sa vie. Mon père le[2] savait, tous ses enfants connaissaient un état. Il n'y a qu'un an que nous sommes partis, et non seulement notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville et des villages d'alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation[3] de Brunswick avait soulevé tous les pays frontières; on apprenait l'exercice en route.
77 Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d'abord capitaine à l'élection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il devint chef de bataillon. Jusqu'à notre départ je l'avais aidé dans ses classes, je faisais l'école des jeunes filles;[1] je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.
«Ah! monsieur Jacob, si l'on m'avait dit dans ce temps-là qu'un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu'à la lueur des coups de feu, je n'aurais pu le croire, car je n'aimais que les simples devoirs de la famille; j'étais même très timide; un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l'obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le coeur s'élève, on n'est plus le même, on marche, la peur s'oublie, et longtemps après, on est étonné d'être si changé, d'avoir fait tant de choses que l'on aurait crues tout à fait impossibles!
--Oui, oui, faisait l'oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais... je vois les choses clairement.... Ah! c'est ainsi qu'on s'est levé... c'est ainsi que les gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée!»
Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante:
78 «Allons, madame Thérèse, s'écria l'oncle tout joyeux, en se levant et l'aidant à marcher, mettons-nous à table.»
Quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l'ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu'à ce jour il nous avait manqué quelqu'un de la famille dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s'arrêtait chaque fois à nous contempler d'un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu'auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.
L'oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant:
«Encore ce petit morceau! Ce qu'il vous faut maintenant, ce sont des forces; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure.»
La porte s'ouvrit et le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que l'oncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Thérèse dans les armées de la République, car ils n'étaient plus du tout les mêmes. Tous deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d'un air digne et dirent:
«Salut bien[1] à la compagnie, salut!
--Bon, vous voilà, dit l'oncle, venez vous asseoir.»
79 Puis se tournant vers la cuisine, il s'écria:
«Lisbeth, tu peux apporter le café.»
Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant:
«Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse; vous serez heureuse de faire sa connaissance; c'est un brave homme.»
Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur le docteur l'appelait, et l'oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit:
«Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café avec nous; j'ai toujours[1] de ce vieux cognac, vous savez?
--Hé! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers.»
Puis il parut sur le seuil, la main retournée[2] contre l'oreille, disant:
«Pour vous rendre mes devoirs.»
Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de cognac et de kirschenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent.[3] Lisbeth apporta la cafetière, et l'oncle dit:
«Asseyons-nous.»
Alors tout le monde s'assit, et madame Thérèse, souriant à tous ces braves gens:
«Permettez que je vous serve, messieurs,» dit-elle.
Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit:
«A vous les honneurs militaires!»
80 Koffel et le mauser se lancèrent un regard d'admiration, et chacun pensa: «Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine d'à-propos et de bon sens!»
Madame Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu'on buvait en silence, l'oncle, plaçant la main sur l'épaule du père Schmitt, dit:
«Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n'est devenu que simple sergent, mais que tous les braves gens du village estiment autant qu'un _hauptmann_.»
Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt qui s'était redressé sur sa chaise plein d'un sentiment de dignité naturelle.
«Dans les armées de la République, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l'Europe, c'est qu'elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré leurs vices, et toutes les misères, toutes les humiliations sur la tête des autres, malgré leur mérite et leurs vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu, et c'est pour en obtenir le changement que nous mourrons tous s'il le faut.»
D'abord personne ne répondit; Schmitt regardait cette femme gravement; il semblait réfléchir; le mauser et Koffel, l'un en face de l'autre, s'observaient, madame Thérèse paraissait un peu animée et l'oncle restait calme.
Au bout d'un instant, l'oncle Jacob dit à Schmitt:
«Madame était cantinière au 2e[1] bataillon de la 1re[2] brigade de l'armée de la Moselle.
81 --Je le sais déjà, monsieur le docteur, répondit le vieux soldat, et je sais aussi ce qu'elle a fait.»
Puis, élevant la voix, il s'écria:
«Oui, Madame, si j'avais eu le bonheur de servir dans les armées de la République, je serais devenu capitaine, peut-être même commandant, ou je serais mort!»
Et s'appuyant la main sur la poitrine:
«J'avais de l'amour-propre, dit-il; sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de courage, et si j'avais pu monter, j'aurais eu honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m'avait remarqué, chose bien rare pour un simple soldat, et qui me fait honneur. A Rosbach, pendant que le _hauptmann_ derrière nous criait: «_Forvertz!_»[1] c'est Adam Schmitt qui commandait la compagnie. Eh bien! tout cela n'a servi à rien; et maintenant, quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Républicains ont raison. Voilà mon opinion.»
Alors il vida brusquement son petit verre, et clignant de l'oeil d'un air bizarre, il ajouta:
«Et ils se battent bien... j'ai vu ça... oui, ils se battent bien. Ils n'ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats; mais ils soutiennent bien une charge, et c'est à cela qu'on reconnaît les hommes solides dans les rangs.»
Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles; Koffel, qui se plaignait toujours de n'avoir pas reçu d'instruction, dit que tous les enfants devraient aller à l'école aux frais du pays.
Madame Thérèse répondit que la Convention nationale[2] avait voté 82 cinquante-quatre millions de francs pour l'instruction publique,--avec le regret de ne pouvoir faire plus,--dans un moment où toute l'Europe se levait contre elle et, où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied.
Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu'il dit d'une voix tremblante:
«Eh bien! qu'elle soit bénie! Tant pis pour nous; mais, quand je devrais tout y perdre,[1] c'est pour elle que sont mes voeux.»
Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu'il eut commencé, il n'en finit plus; ce n'est pas seulement l'instruction des enfants qu'il demandait, lui, c'était le bouleversement de tout de fond en comble. On n'aurait jamais cru qu'un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.
«Je dis qu'il est honteux de vendre des régiments[2] comme des troupeaux de boeufs, s'écriait-il d'un ton grave:--je dis qu'il est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice;--je dis que les Républicains ont bien fait d'abolir les couvents, où s'entretiennent la paresse et tous les vices,--et je dis que chacun doit être libre d'aller, de venir, de commercer, de travailler, d'avancer dans tous les grades sans que personne s'y oppose. Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s'en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s'en débarrassent, ce qu'on verra toujours jusqu'à la fin des siècles.»
Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu'il avait les 83 mêmes idées que le mauser et Koffel; et l'oncle, qui jusqu'alors avait gardé son calme, ne put s'empêcher d'approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.
«Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et progressivement; il faudrait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l'a fait le Christ; ce serait plus sage; et l'on obtiendrait les mêmes résultats.»
Madame Thérèse souriant alors, lui dit:
«Ah! monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde vous ressemblait; mais depuis combien de centaines d'années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes? Et pourtant, voyez si vos nobles l'écoutent; voyez s'ils traitent les paysans[1] comme des frères... non ... non! C'est malheureux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l'homme que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l'audace aux gueux et ne produit rien de bon.»
Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse.
«Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c'est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j'ai vus, j'ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée.»
Le mauser se baissa près du fourneau pour ramasser
une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux 84 Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l'oncle Jacob et saluant madame Thérèse.
XII
Le lendemain, madame Thérèse s'occupait déjà des soins du ménage; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand'mère Lehnel; elle mettait à part ce qu'on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau[1] plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir de l'eau jusqu'à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants, ce fut bien autre chose encore, lorsqu'il s'agit de[2] blanchir, de repasser et de raccommoder tout cela.
Madame Thérèse n'avait pas son égale pour les travaux de l'aiguille; cette femme, qu'on n'avait crue propre qu'à verser des verres d'eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes,[3] en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d'Anstatt. Elle apporta même chez nous l'art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu'alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent la lumière.
De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu'on dérange leurs affaires.
«Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelque fois la vieille servante, comme les idées changent; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre 85 République, et maintenant si vous partiez,[4] je croirais que toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.
--Hé! lui répondait-elle en souriant, c'est tout simple, chacun tient à ses habitudes; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eût été de même.»
Puis elle ajoutait tristement:
«Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth, ma place n'est pas ici, d'autres soins m'appellent ailleurs.»
Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s'écriait:
«Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu'on vous considère beaucoup[1] dans le village, et que les gens de bien[2] vous respectent. Laissez là vos sans-culottes; ce n'est pas la vie d'une honnête personne d'attraper des balles ou d'autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir.»
Alors elle hochait la tête, et l'on voyait bien qu'un jour ou l'autre elle dirait: «Aujourd'hui, je pars!» et que rien ne pourrait la retenir.
D'un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c'était l'oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame Thérèse, mais elle trouvait toujours de bonnes réponses.
Chaque fois que l'oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il 86 revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Égyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques de l'oncle par le bon sens.
Malgré tout cela, l'oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s'écriait d'un air d'admiration:
«Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout!»
Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait:
«Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c'est la seule voix qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent.»
L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'étonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.
Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s'asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de 87 tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait:
«A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil! Tu ne sauras cela que plus tard.»[1]
Il m'embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimait plus que pour lui-même.
Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m'ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d'actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer[2] jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l'oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.
XIII
Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait prés de la fenêtre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.
Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s'entendait au village.
88 La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup; de temps en temps il levait sur nous un regard en disant:
«Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand[1]... leurs principes élèvent l'âme... C'est vraiment beau! Quel dommage que de pareilles gens[2] recourent sans cesse à la violence!...»
Alors madame Thérèse souriait, et l'on se remettait à lire. Cela durait depuis environ une demi-heure, lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte.
L'oncle venait de déposer son livre; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres.
«On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur,» dit madame Thérèse.
L'oncle ne répondit pas.
L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l'allée.
«Monsieur le docteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.
--C'est moi, monsieur.
--Voici une lettre de la part de[3] M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.
-- Veuillez vous asseoir, monsieur,» dit l'oncle.
L'homme resta debout.
L'oncle, en relisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d'un oeil vague.