Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley

Chapter 5

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L'oncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait aussi dans l'alcôve, le coude sur l'oreiller:

«Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?

--C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête d'un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l'amusement du bataillon; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio? Combien de fois notre père et les deux aînés ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon coeur!»

45 Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par[1] se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.

VIII

Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, la tête de Scipio entre les genoux.

Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre:

«De la neige, monsieur le docteur, de la neige! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit.»

Il paraît que l'oncle avait fini par s'assoupir, car, seulement[2] au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et répondre:

«Que voulez-vous,[3] mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant.»

Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.

Le mauser s'approchait dans l'ombre.

«Tiens! Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil?

L'oncle rentrait.

Je tournai la tête, et je vis que le mauser souriait, en plissant ses petits yeux, et qu'il tenait quelque chose sous le bras.

46 «Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas arrivée ce matin, le messager est en retard.

--Non, monsieur le docteur, non; je viens pour autre chose.»

Il déposa sur la table un vieux livre.

«Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre et je regarde.»

La porte s'ouvrit de nouveau. C'était notre ami Koffel qui venait nous voir.

«Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule; j'arrive tard; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la route, au _Boeuf-Rouge_[1] et au _Cruchon-d'Or_.[1]

--Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte de l'allée?

--Oui, docteur Jacob, ne craignez rien.»

Il entra, et souriant:

«La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.

--Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.

--Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire?» demanda Koffel en se rapprochant du fourneau.

L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.

«Quelle victoire? fit le mauser.

--Hé! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c'est Richter, M. Richter qui est 47 revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au _Cruchon-d'Or_, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens: les Républicains sont en pleine déroute!»

A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l'alcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.

«C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; j'ai tout entendu.

--Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.

--Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment[1] qu'une bataille s'est livrée[2] avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens: leur aile droite aurait traversé le village.»

Puis élevant la voix:

«Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez?»

Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence.

Madame Thérèse regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

48 «Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour deux liards[1] de confiance.

--C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?

--Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.

--Non... on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées; cela tourmente moins.»

Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; que les Français avaient tout abandonné; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick,[2] envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.

Madame Thérèse ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s'arrêter-- car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine--elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant: «On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas.»

Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait: «Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif.... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse;» elle se releva légèrement, et nous dit d'une voix très simple:

49 «Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne,[1] à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations[2] qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins,[3] jusqu'en Prusse. Mon père,--un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon;--mes frères,--de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage,--et moi derrière avec le petit Jean, dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite,[4] après les défilés de l'Argonne[5] et la bataille de Valmy[6]. Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille: nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes[7] le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous.

«Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme!--Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus 50 grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste.»

Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: «Cette femme a raison.»

Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit:

«Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.

--Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.

--Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.

--Je tâcherai, monsieur le docteur.»

Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit:

«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.»

Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.

51

IX

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob. Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps[1] pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.

L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.

«Tu pars, oncle? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.

--Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux; est-ce que tu veux m'accompagner?»

Mais voyant ces gros flocons tourbillonner et songeant qu'il ferait froid, je répondis:

«Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester.»

Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.

«Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain. Eh bien, madame Thérèse, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau!»

Madame Thérèse regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.

«Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.

--Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa _schlitte_;[2] c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.

52 --Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services!

--Eh! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent; mais que voulez-vous? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.

--Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien!»

Et levant les yeux avec expression:

«Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.

--Moi, madame Thérèse! que me dites-vous là? s'écria l'oncle en riant.

--Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir.

--Ah! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.

--Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir.»

L'oncle ne put s'empêcher de sourire:

«Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous!»

53 Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit:

«Je vais rester absent jusqu'au soir. Allons, madame Thérèse, au revoir et bon courage!

--Au revoir! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement; allez, et que le ciel vous conduise.»

Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit:

«Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux.»

Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle[1] du traîneau, et toucha son cheval Rappel du bout de son fouet, en me disant:

«Conduis-toi bien, Fritzel.»

Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, Lisbeth me demanda:

«Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?

--Non, je vais voir le petit Hans Aden.

--Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent.»

Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, 54 surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier.

A l'auberge du _Cruchon-d'Or_, on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi,[1] cela me parut extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.

Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai:

«Mauser! mauser!»

Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant:

«C'est toi, Fritzel?

--Oui, je vais chez vous chercher du miel.

--Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l'heure.»

Et se tournant vers la cuisine:

«Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel.»

Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.

Dans la salle on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern.

Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les 55 fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick et M. Richter buvaient du _gleiszeller_[1] au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient:

«A la santé de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!

--Hé! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un homme.»

Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait:

«A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.»

Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez,[2] d'un air de vieille connaissance.

«Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien;[3] tu me reconnais!»

Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.

Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur:

«Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote!»

Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel:

«L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa _schlitte_.»

Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire:

«Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit 56 du _gleiszeller_ en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa _schlitte_. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts,[1] mais ça prouve plus de coeur tout de même.»

Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit:

«Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Raison[2] et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage!

--Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre! c'est abominable!

--Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour. Vous criez bien haut... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire!»

Alors le mauser frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit:

«J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se 57 promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites.»

Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme:

«Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.

--Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau!

--Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser[1] et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans?»

Toute la salle était alors de l'avis de Richter, et plusieurs disaient:

«A la bonne heure,[2] voilà ce qui s'appelle parler; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses.»

58 Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit:

«Monsieur Richter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air. Finalement, ils se sont 59 tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource.[1] Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde[2] que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide.»