Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley
Chapter 4
Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui. La femme semblait dormir; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas:
«Elle est revenue à elle.[1]
--Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir.»
Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté:
«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade... maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez des amis... chez de véritables amis.»
Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas:
Le tambour... le petit tambour...»
30 Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:
«Comprenez-vous?»
Et le mauser, portant la main à sa tête, dit:
«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera.»
Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta...
«Jean... le petit tambour!»
Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.
Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis:
«Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains.»
Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner[1].
«Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!
--Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.»
Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:
«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?
--Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle bien! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.
--Et ensuite, Fritzel?
31 --Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin,[1] quand on a mis le feu dans la rue, et que[2] les Républicains sont partis, je l'ai revu derrière.
--Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine l'entendre.
--Oh! non; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait: «Allons, courage, petit Jean, courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il avait les joues toutes mouillées.
--Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l'oncle.
--Oui, mon oncle: il me faisait de la peine;[3] je l'ai regardé jusqu'au bout du village.»
Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement.[4] Des larmes lui coulaient le long des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas:
«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.»
Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui demanda:
«Vous voulez embrasser l'enfant?
-- Oui,» fit-elle.
Il me pencha sur sa figure; elle m'embrassa en sanglotant toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.
«C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Vous reverrez votre jeune frère... Du courage!»
Il m'emmena dehors et referma les rideaux.
32 Le mauser se promenait de long en large[1] dans la salle; il avait la figure rouge et dit:
«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra[2]... celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.
--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent.»
Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.
Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que[3] je m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait[4] avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.
En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.
«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»
Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village.
33
VI
La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas[1] monde.
C'était le lendemain du jour ou la femme avait repris connaissance, que le bourgmestre Meyer entra.
«Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut,[2] il le faut!
--Un pauvre diable[3] monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat. Il se sera[4] retiré là pour mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure,[5] il faudrait[6] dresser l'acte mortuaire; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort.
--C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive.»[7]
Ils sortirent et je les suivais.
Enfin nous arrivâmes à la grange de Réebock et j'aperçus à droite, étendu contre le mur, un grand manteau rouge, puis, une tête noire avec de longues moustaches.
Je vois, fit l'oncle, je vois!»
Et il s'approcha en disant:
«C'est un Croate.»
L'oncle tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière.
Puis il ouvrit la boucle du manteau.
34 «Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre.»
Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.
«Enfin voilà le décès constaté,[1] fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir.»
Puis se ravisant.
«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»
Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers.
«Je garde ces papiers pour dresser l'acte, dit-il au bourgmestre. Maintenant nous pouvons partir.»
L'oncle m'apercevant alors, dit:
«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»
Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison.
Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.
«Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux?»
Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit:
«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre.»
Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion:
«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre!»
35 L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.
«C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils.»
La femme semblait émue et demanda tout bas:
«C'est un des nôtres?
--Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rosé et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant.»
La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.
«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient.»
Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très grave, lui demanda:
«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?
--Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»
36 La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.
Tout à coup la Française reprit:
«J'aurais quelque chose à vous demander[1] monsieur le docteur?
--Quoi, madame?
--Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore.»
Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit:
«Oui... oui, c'est une bonne pensée! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu! dire qu'on annonce des choses pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions! Ah! la guerre... la guerre.»
Il s'assit et se mit à écrire.
Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit:
«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi.
VII
En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie communale,[2] derrière l'église, Hans Aden, Frantz Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir.
Comme mon coeur galopait en les voyant! comme j'aurais voulu 37 pouvoir les rejoindre! Malheureusement l'oncle Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.
Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il me défendait toujours[1] de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.
J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue,[2] puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre.
Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés dîner; je ne vis, au tournant de l'église,[3] que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.
Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres débouchèrent d'entre les haies couvertes de givre.
«Tiens! c'est toi, Fritzel! me dit Hans Aden; tu t'en vas?
--Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse; j'aime mieux m'en aller.
--Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu.»[4]
Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria:
38 «Ça, ce n'est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt en traîneau; nous monterons sur l'Altenberg, et nous descendrons comme le vent.
--Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?
--Laissez-moi faire,» répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous.
Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.
«Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien français; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire.»
Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu l'année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand'mère Anne pensait que ce devait être un sorcier.
Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l'église, lorsque M. Richter passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée:
«Allez, Charlotte, allez!»
La pauvre bête allongeait ses hanches,[1] et M. Richter contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria:
«Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle!»
Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit:
«M. Richter est un peu gris; il aura[2] trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien.»
Alors toute la bande rit de bon coeur, car tout le village savait que Richter était un avare.
Nous étions arrivés au bout de la grand'rue,[3] devant la maison 39 du père[4] Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II,[1] qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du _schnaps_.[2]
Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans[3] et toutes les campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, et il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison n'ayant qu'une seule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes.
L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait: «Adam, entrez donc!»
Aussitôt l'autre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en offrir un petit verre.
Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel nous dit:
«Regardez-moi[4] ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, et qu'il dise: «Père Adam, prêtez-nous votre _schlitte_!» Oui je parie qu'il nous le prêtera, j'en suis sûr; seulement il faut du courage.»
J'étais devenu tout rouge. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l'épaule en disant:
«Entre, il te le prêtera!
--Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.
--Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.
--Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur.»
Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l'oeil, je vis le père Schmitt assis devant la pierre de 40 l'âtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté[1] sa joue creuse.
Tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas:
«Fritzel... Fritzel... il te le prêtera, bien sûr!
--Non!
--Si![2]
--Je ne veux pas.»
Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l'oreille.
Oh! comme j'aurais voulu m'échapper! Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.
Le vieux Schmitt s'était retourné:
«Tiens! c'est Fritzel![3] dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc?»
Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.
«Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel?» fit-il en prenant une braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe.
Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac.[4]
Moi, j'avais repris un peu d'assurance.
«Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau pour descendre de l'Altenberg.»
Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'oeil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l'oreille[6] en relevant son bonnet, et me demanda:
«C'est à vous, ce chien, Fritzel?
41 --Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez nous.»
--Ah! bon, ça doit être un chien de soldat; il doit connaître l'exercice.»[1]
Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit:
«C'est un chien de régiment; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie.»
Alors élevant la pipe, il s'écria: «Portez armes!» d'une voix si forte, que toute la baraque en retentit.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat!
«Ha! ha! ha!» s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien!»
Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit:
«Attention au commandement de marche!» Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier:
_«Arche!_ Pan... pan... rantanplan... Une... _deusse_... Une... _deusse!_»
Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.[2]
C'était merveilleux; mon coeur sautait.
Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.
«Halte!» s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.
Alors je ne pensais plus à la _schlitte_; j'étais tellement fier 42 des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle: «Nous avons un chien qui fait l'exercice!»
Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés.
«En place, repos!»[1] dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire: «Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n'ose pas se gratter sous les armes!»
Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.
«Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de soldat. Mais reste[2] à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique.»
En même temps, il prit un bâton derrière[3] la porte et le mit en travers,[4] en criant:
«Attention au mot d'ordre!»
Scipio se tenait déjà prêt.
«Saute pour la République!» cria le vieux soldat.
Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.
«Saute pour le général Hoche!»[5]
Scipio sauta.
«Saute pour le roi de Prusse!»
Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très ferme, et le vieux bonhomme[6] se mit à sourire tout bas,[7] les yeux plissés, en disant:
«Oui, il connaît la politique... hé! hé! hé! Allons... arrive!»[8]
Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content.
43 «Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d'or; c'est un vrai chien de soldat.»
Et nous regardant tous, il ajouta:
«Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma _schlitte_; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou.»[1]
Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.
Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre _schlitte_. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux,[2] je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.
Schmitt nous regardait de sa porte.
«Prenez garde de rouler!» nous dit-il encore.
Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.
Nous continuâmes à monter et à descendre jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte.[3] Il nous avait entendus rire et causer de loin.
«Vous voilà! s'écria-t-il; personne ne s'est fait de mal?
--Non, père Schmitt.
--A la bonne heure.»[4]
Il remit sa _schlitte_ sous le hangar, et moi, sans dire ni 44 bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir; Scipio était sur mes talons.
«Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l'exercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en disant: «Une... _deusse_!»
L'oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d'un air émerveillé:
«Est-ce bien possible, Fritzel? Comment!... comment!...
--Oui! m'écriai-je, et il sait aussi la politique: il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse.»