Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley
Chapter 3
Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'oeil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se 15 penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde: de la cavalerie, de l'infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes,[1] des habits blancs, et tout cela s'avançait vers le village.
«C'est une armée!» murmurait le capitaine à voix basse.
Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s'arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s'enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.
«Tu vois ces manteaux rouges? dit-il.
--Oui.
--Est-ce qu'un chemin de voiture passe là?
--Non, c'est un sentier.
--Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu'il est profond?
--Oh! oui.
--On n'y passe jamais avec les voitures et les charrues?
--Non, on ne peut pas.»
Alors, sans m'en demander davantage, il redescendit l'échelle et se jeta dans l'escalier. Je le suivais; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n'étions pas encore au bout de l'allée, que l'approche d'une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.
Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d'une nuée de corbeaux: «Hourrah! hourrah!» remplissaient alors la rue d'un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.
16 Moi, tout fier d'avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus l'imprudence de m'avancer sur la porte. Les houlans[1] arrivaient comme le vent. Ce fut comme une vision, et ce n'est qu'au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.
L'air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine; on l'aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les houlans, comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.[2]
Il me semblait que le carré pliait; c'était vrai.
«Serrez les rangs! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.
--Serrez les rangs! serrez!» répétaient les officiers de distance en distance.
Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu; le centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l'éclair, mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les Républicains n'avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus,[3] et les houlans arrivaient toujours, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.
Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous[4] donnait la chair de poule,[5] et tout le bataillon, comme un seul homme, se 17 mit à chanter avec lui.
En un clin d'oeil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.
On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux; c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible![1]
Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place, avançaient toujours criant: «Hourrah! hourrah!» de sorte que ceux des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux houlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.
Deux minutes après, la rue était vide.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole.
«Cessez le feu! cria le commandant pour la seconde fois; chargez!»
Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très bien:
18 «Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement; il s'agit de tirer notre peau[1] d'ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras;[2] ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite.[3] Quelqu'un a-t-il quelque chose à dire?
--Non, c'est bien vu,»[4] répondirent les autres.
Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin; d'autres amenaient des charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue[5] une barrière haute comme les maisons; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s'entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de l'autre côté; mais on ne voyait rien,[6] et le commandant donna l'ordre de la retraite.
Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait: «Allons, petit Jean, du courage!» Mais il n'avait pas l'air 19 d'entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.
IV
Après le départ des Républicains, il se passa bien encore[1] un quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre côté de la barricade, le tumulte augmentait; le cris des gens: «Au feu! au feu!» se prolongeaient d'une façon lugubre.
J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie.
Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être[2] de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et je vis dans l'ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entr'ouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l'oreille; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite,[3] il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant:
«Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous!
--Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant,[4] vous pouvez encore les rattraper au bout du village.»
Alors il me regarda d'un oeil louche, et, voyant que j'étais sans malice,[5] il courut au feu.
D'autres portes s'ouvraient au même instant; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, 20 en criant: «Qu'ils soient maudits![6] qu'ils soient maudits!» Et chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le feu.
L'oncle Jacob rentra chez nous par les jardins.
«Seigneur Dieu![1] s'écria-t-il, Fritzel est sauvé!»
Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il m'embrassa, me demandant:
«Où donc étais-tu, pauvre enfant?
--A la fenêtre,» lui dis-je.
Alors il devint tout pâle et s'écria:
«Lisbeth! Lisbeth!»
Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez quelque voisine.
Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu,[2] et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors: «Place[3]... place... En arrière!»
En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des Républicains; mais nous apprîmes, le lendemain, qu'ils étaient arrivés trop tard: l'ennemi avait gagné les bois de Rothalps. C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons: ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre.
Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village; puis vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard vêtu d'une longue polonaise blanche, tellement couverte 21 de torsades et de broderies d'or, qu'à côté de lui le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu l'air que d'un simple caporal.
Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatt, la tête découverte, l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda:
«Combien d'hommes les Français étaient-ils?
--Un bataillon, Excellence,» répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.
Le général ne dit rien. Il leva son tricorne[1] et poursuivit sa route.
Alors arriva la seconde brigade, puis les grandes voitures de l'ambulance, et derrière, les éclopés, les traînards et les poltrons.
Les chirurgiens de l'armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l'un de leurs chefs dit au bourgmestre en montrant le reste:
«Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.
--Pour vous rendre mes devoirs,»[2] répondit le bourgmestre gravement.
Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le bourgmestre leur dit:
«Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous m'entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service public.»
22 Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait choisis.
Vers dix heures du soir, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement,[1] et la voix de notre voisin Spick dire d'un air irrité:
«Attends... attends... gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c'est encore un animal de la même espèce que ses maîtres; ça[2] vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal!»[3]
Le chien grondait plus fort.
Et d'autres voix disaient au milieu du silence de la nuit:
«C'est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter cette femme... Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte.»
Alors l'oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.
Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.
«Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée? Non... elle a reçu son compte[4]... et c'est bien fait! C'est cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier.[5] Allons, ôtez-vous de là que j'assomme le chien et que ça finisse!»
«Qu'est-ce qui se passe donc?» dit alors l'oncle d'une voix forte.
Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.
23 Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses[1] pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.
Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait[2] approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.[3]
«Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.
--Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n'est pas morte.
--Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certains animaux ont plus de coeur et d'esprit que certains hommes. Ôte-toi de là.»
Il l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l'oncle s'agenouilla et mit la main sur le coeur de la femme. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une minute, lorsque Spick dit:
«Hé! hé! hé! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?»
L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas:[4]
«Malheureux! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais 24 maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!
Et, se tournant vers les autres:
«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore.»
Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe.
Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le coeur.
Nous entrions alors dans la petite allée. Le mauser, s'arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel:
«Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur le docteur?
--Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures.»
Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.
«Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec tristesse; il ne faut pas que[1] nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous.»
Et se tournant vers le taupier:
«Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera.»
25 Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le mauser les éclairait.
L'oncle remit quelques kreutzers[1] à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.
Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.
«Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau.
Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.
Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle; l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.
L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir: la lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas.
«Relevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le corps.»
Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.
La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.
«Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la sentez-vous?
26 --Très bien.»
L'oncle sortit, appelant Lisbeth.
«Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même.--Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous.»
V
Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait[1] difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.
Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République!» d'une façon terrible.
Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux passants:
«Hé! Nickel...Yokel... écoute... écoute, comme elle crie! N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans le pays?»
L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à[2] ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.
27 Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre.
Un jour l'oncle eut une grande discussion. M. Richter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, il l'écouta froidement, et finit par lui répondre:
«Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens: «De quel pays êtes-vous? Avez-vous les mêmes croyances que moi? Êtes-vous riches ou pauvres? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne? Je suis[1] les mouvements de mon coeur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française ou Allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu qu'elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste,[2] vous n'aimez pas vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de[3] votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi.»
Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.
Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs affaires pendant la journée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.
28 Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres.
Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l'escalier roulant comme une boule.
L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; il prenait un petit verre de kirschenwasser[1] avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.
«Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée?
--Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi: la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau.
--Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!
--A la vôtre, monsieur le docteur!»
Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.
«Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.»
Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:
«Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?
--Si,[2] mon oncle.
--Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon.
29 Comme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.
«Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire, c'est une voix faible, mais naturelle.»