Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley

Chapter 2

Chapter 23,591 wordsPublic domain

The stories of Erckmann and Chatrian are noteworthy by reason of the purity of their subject matter. There is nothing in any of them to offend the most fastidious, and their popularity in the family circle is permanent. In the matter of style the authors were not so fortunate. They began with the idea of purifying the French language, and while they may have been successful in fixing some of its forms, they have laid themselves open to criticism by monotonous repetition. But it cannot be said truthfully that their works exhibit any serious faults of style.

_Madame Thérèse_ is one of the _Romans Nationaux_ which lends itself readily to abridgment. It contains elaborate pictures and extensive descriptions of Anstatt life that interrupt the thread of the plot itself. Periodically the story is turned over to the "local color artist"--whichever of the two he may have been--who has carte blanche to paint for us beautiful idyllic pictures of life in the little Alsatian village. But as these pictures are apart from the growth of the cause of liberty--the main theme of the _Romans Nationaux_--they have frequently been omitted in this edition.

E. M.

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MADAME THÉRÈSE

I

Nous vivions dans une paix profonde au village d'Anstatt,[1] au milieu des Vosges allemandes,[2] mon oncle le docteur Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa soeur Christine,[3] l'oncle Jacob m'avait recueilli chez lui. J'approchais de mes dix ans; j'étais blond, rosé et frais comme un chérubin. On m'appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses,[4] l'oncle Jacob me faisait asseoir[5] sur ses genoux pour m'apprendre à lire en français dans l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon.[6]

Il me semble encore être[7] dans notre chambre basse. Je vois l'oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce,[8] le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes.

C'était un homme sentimental,[9] amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important.

Tout cela je le vois,[10] sans oublier notre Lisbeth, une bonne vieille, qui file dans un coin.

2 Tous les jours, vers la fin du souper un pas lourd traversait l'allée, la porte s'ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme qui disait:

«Bonsoir, monsieur le docteur.

--Asseyez-vous, _mauser_,[1] répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine.»

Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l'âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions.

Le mauser pouvait avoir cinquante ans; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre.

On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald.

En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave: il prédisait l'avenir moyennant le passage des oiseaux et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu'il avait hérité d'une vieille tante de Héming,[2] et qui l'éclairait sur les choses futures.

Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêtes, bref, le plus beau génie d'Anstatt et des environs.

Koffel faisait de tout:[3] il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer,[4] il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l'orgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés; l'oncle Jacob avait 3 même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l'admirait beaucoup et disait quelquefois: «Quel dommage que Koffel n'ait pas étudié!... quel dommage!»

Mais tout cela ne faisait pas bouillir sa marmite, et le plus clair de ses ressources était encore d'aller couper de la choucroute en automne, son tiroir à rabots[1] sur le dos en forme de hotte, criant de porte en porte: «Pas de choux?[2] pas de choux?»

Voilà[3] pourtant comment les grands esprits sont récompensés.

Koffel entrait quelques instants après le mauser, et, s'avançant à petits pas, il disait d'un air grave:

«Bon appétit, monsieur le[4] docteur.

--Si le coeur vous en dit?[5] répondait l'oncle.

--Bien des remerciements; nous avons mangé ce soir de la salade; c'est ce que j'aime le mieux.»

Après ces paroles, Koffel allait s'asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu'au moment où l'oncle disait:

«Allons, Lisbeth, allume la chandelle et lève la nappe.»

Alors, à son tour, l'oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps,[6] etc.; le taupier avait posé tant d'attrapes pendant la journée, ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches.

Koffel, lui,[7] ruminait toujours quelque invention; il parlait de son horloge sans poids, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.

4 L'oncle écoutait gravement; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.

Moi, je profitais d'un bon moment pour courir à la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau; nous sifflions[1] au bruit de l'enclume. Se présentait-il une vieille[2] rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe.

Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine; mais les lundis et les vendredis l'oncle recevait la _Gazette de Francfort_, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comte de Salm-Salm[3]. Ni l'un ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre la lecture pour rien.

Que de fois je me suis rappelé le grand Karolus, le plus grand usurier[4] du pays, qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, et qui s'imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac. Combien de fois je l'ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l'allumant à la chandelle en disant:

«Permettez!»

Oui, toutes ces choses, je les revois.

5 Pauvre oncle Jacob qu'il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde; il lisait avec tant d'attention les nouvelles du jour. Les Républicains[1] envahissaient le Palatinat,[2] ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs,[3] le roi[4] Wilhelm de Prusse et l'empereur Joseph.[5]

Tous les assistants s'étonnaient de leur audace.

M. Richter disait que cela ne pouvait[6] durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.

Sur cette réflexion, il s'acheminait vers la porte; les autres le suivaient.

«Bonne nuit! criait l'oncle.

--Bonsoir!» répondait le mauser en s'éloignant dans la rue sombre.

II

Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Enfin elle me dit:

«Maintenant, Fritzel, allons nous coucher; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte.»

Nous montâmes donc dans nos chambres. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m'endormir comme un bienheureux.

Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village était en l'air: les portes s'ouvraient et se refermaient au loin, 6 une foule de pas traversaient les mares boueuses de la rue. En même temps j'entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.

Qu'on se figure mon épouvante.

Après avoir écouté, je me levai doucement et j'ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs: rien que[1] de grands gaillards, coiffés d'immenses chapeaux à cornes,[2] et revêtus de longs habits bleus, la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes.

Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et, tout en m'habillant, j'invoquai le secours de l'empereur Joseph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.

Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins, car lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, qui retiraient le pain de notre four. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.

Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d'un air assez paisible; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s'écria:

«Fritzel, descends... ils ne te feront pas de mal!»

Alors je descendis. A droite, par la porte de la salle, je voyais l'oncle Jacob assis près de la table, tandis qu'un homme vigoureux, à gros favoris, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.

7 Tout en déchiquetant, l'homme aux gros favoris parlait d'une voix brusque:

«Ainsi, tu es médecin? disait-il à l'oncle.

--Oui, monsieur le commandant.

--Appelle-moi «commandant» tout court, ou «citoyen[1] commandant,» je te l'ai déjà dit; les «monsieur»[2] et les «madame»[3] sont passés de mode. Mais tu dois connaître le pays; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins.[4] A combien sommes-nous de Kaiserslautern?

--A sept lieues, commandant.

--Et de Pirmasens?

--A huit environ.

--Et de Landau?

--Je crois à cinq bonnes lieues.

--Je crois... à peu près... environ... est-ce ainsi qu'un homme du pays doit parler? Écoute, tu m'as l'air d'avoir peur; tu crains que, si les habits blancs[5] passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m'auras donnés. Ôte-toi cette idée de la tête: la République française te protège.»

Le jour grisâtre commençait à poindre dehors; on voyait l'ombre de la sentinelle se promener l'arme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s'était établi. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine.

Cela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s'éleva dans la rue; des vitres sautèrent, une porte s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier:

«Au secours! au feu!»

8 Mais personne ne bougeait dans le village; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant écoutait.

«Sergent Laflèche!» dit-il.

Le sergent était allé voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.

«Qu'est-ce qui se passe? lui demanda le commandant.

--C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d'un air grave.

--Eh bien! qu'on me l'amène.»

Le sergent sortit.

Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde; la porte se rouvrit, et Joseph Spick parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République.

Derrière, dans l'ombre, se voyait la tête d'une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d'un noir bleuâtre. Ses yeux étaient grands et noirs.

Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de tête:

«Eh bien, Thérèse, fit-il, qu'est-ce qui se passe?

--Vous savez, commandant, qu'à la dernière étape je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie,[1] dit-elle d'un ton ferme et net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement j'ai découvert[2] la branche[3] de sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, 9 le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l'eau-de-vie, n'importe quoi; mais le _kaiserlick_[1] n'avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd.[2] On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l'entrée de la cave au fond d'un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu'il avait mis devant.

«Nous aurions pu nous fâcher; au lieu de cela, nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l'eau-de-vie; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle,[3] et, au lieu d'accepter mes assignats,[4] il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant.»

Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres.

Et le commandant s'adressant en allemand à Joseph Spick, lui dit en fronçant les sourcils:

«Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l'or des tyrans? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance; mais s'il t'arrive encore de 10 cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais[1] fusiller sur la place du village, pour servir d'exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile!»

Puis se tournant vers la cantinière:

«C'est bien, Thérèse, dit-il.»

Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier.

Le commandant se leva, s'avança jusqu'à l'une des fenêtres et se mit à regarder le village. L'oncle et moi nous regardions à l'autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq heures du matin.

III

Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac.

A droite de notre grange, devant l'auberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière, couverte d'une grande toile.

La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d'oeil sous le hangar, où dormait un petit tambour d'une douzaine d'années, tout blond comme moi, et qui m'intéressait particulièrement. C'est lui que surveillait la cantinière, et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez rouge en l'air, la bouche entr'ouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse; ses baguettes étaient passées dans la buffleterie, et sur ses pieds, était étendu un grand caniche[2] tout crotté, qui le réchauffait. A chaque 11 instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire. «Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village!» Mais le petit ne bougeait pas; il dormait si bien! Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait; il aurait voulu se mettre de la partie.

Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria:

«Duchêne! Richer!

--Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.

--Les postes sont relevés?

--Oui, commandant.

--Rien de nouveau?

--Rien, commandant.

«Allons! s'écria le commandant d'un ton joyeux, en route!»

Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.

Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.

On entendait dehors les officiers commander: «En avant, marche!» Les tambours résonnaient; et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C'étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.

Les Républicains allaient entrer dans la rue.

«Halte!» cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l'oreille.[1]

12 Je m'étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.

Tout à coup un soldat parut au détour de la rue; il courait, son fusil sur l'épaule.

«Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates![1] L'avant-poste est enlevé... ils arrivent!...»

A peine le commandant eut-il entendu cela qu'il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre[2] et criant:

«Formez le carré!»

Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient[3] en même temps autour de la fontaine, en moins d'une minute, ils formèrent le carré sur trois rangs,[4] les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable; les Croates arrivaient; la terre en tremblait. Je les vois encore, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces brunes aux longues moustaches jaunes.

Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.[5]

Le temps de regarder[6] et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier: «Feu!» Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air.

13 Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d'une voix sauvage: «_Forvertz!_[1] _forvertz!_»

«Feu du second rang!» cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.

Il avait l'air de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.

Après les feux de peloton[2] commencèrent les feux de file.[2] Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l'homme. Un de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu'il franchit les trois rangs et tomba dans le carré; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe[3] le cloua pour ainsi dire[4] sur la croupe de son cheval; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu'à la garde; cette vue me donna froid; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.

Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient, demandaient en grâce qu'on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.

Pour la première fois je compris bien la mort.

Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang.

14 Le commandant, à cheval près de la fontaine, faisait serrer les rangs.[1] On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles[2] attendait là, derrière l'angle de la maison commune;[3] on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.

«Cessez le feu!» cria le commandant.

Et tout se tut; on n'entendit plus que la trompette au loin.

La cantinière fit alors le tour des rangs à l'intérieur, pour verser de l'eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l'eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d'une voix pitoyable.

Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges[4] oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé[5] sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant:

«Le maître de la maison?

--Il est sorti.

--Eh bien... toi... conduis-moi dans votre grenier...vite!»

Je laissai là mes sabots,[6] et me mis à grimper l'escalier au fond de l'allée comme un écureuil.