Madame Thérèse

Part 4

Chapter 43,981 wordsPublic domain

«Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n’avions pas fait de mal, et tout à coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. Ah! qu’ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d’ambition; qu’ils soient l’exécration des siècles!

«Fritzel, souviens-toi de cela; c’est tout ce qu’il y a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, et qui tout à coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer! Cela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités.»

Ainsi parla l’oncle gravement; il était très ému; et moi, la tête baissée, j’écoutais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire.

Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s’éleva dehors, sur la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick dire d’un air irrité:

«Attends... attends... gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c’est encore un animal de la même espèce que ses maîtres: ça vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal!»

Le chien grondait plus fort.

Et d’autres voix disaient au milieu du silence de la nuit:

«C’est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter cette femme... Peut-être qu’elle n’est pas tout à fait morte.»

Alors l’oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.

Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.

«Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l’armée? Non... non... elle a reçu son compte... et c’est bien fait! c’est cette femme qui m’a payé mon eau-de-vie avec du papier. Allons, ôtez-vous de là que j’assomme le chien et que ça finisse!»

«Qu’est-ce qui se passe donc?» dit alors l’oncle d’une voix forte.

Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.

Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s’écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite tonne encore sur la hanche, et les mains pâles jetées à droite et à gauche sur la pierre humide où coulait l’eau. Plusieurs autres cadavres l’entouraient, et le chien caniche que j’avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.

Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n’osait approcher, car il était facile de voir que s’il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.

«Qu’est-ce que c’est, répéta l’oncle.

--Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n’est pas morte.

--Ils ont raison, dit l’oncle d’un ton brusque, certains animaux ont plus de cœur et d’esprit que certains hommes. Ote-toi de là.»

Il l’écarta du coude et s’avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s’apaiser et le laissa faire. Tout le monde s’était approché; l’oncle s’agenouilla, découvrit le sein de la femme et lui mit la main sur le cœur. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d’une minute, lorsque Spick dit:

«Hé! hé! hé! qu’on l’enterre, n’est-ce pas, monsieur le docteur?»

L’oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas:

«Malheureux! lui dit-il, pour quelques mesures d’eau-de-vie que cette pauvre femme t’a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!

--Monsieur le docteur, s’écria le cabaretier en se redressant d’un air d’arrogance, savez-vous qu’il y a des lois, et que...

--Tais-toi, interrompit l’oncle, ton action est infâme!»

Et, se tournant vers les autres:

«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore.»

Il lança sur Spick un dernier regard d’indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l’oncle, serré contre sa jambe.

Quant au cabaretier, nous l’entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d’un ton moqueur:

«La femme est morte; ce médecin en sait autant que ma pioche! La femme est finie... qu’on l’enterre aujourd’hui ou demain, cela ne fait rien à la chose... On verra lequel de nous deux avait raison.»

Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœur, car depuis la nuit, une sorte de frayeur s’était emparée de moi, surtout en face des morts, et j’étais content d’être avec beaucoup de monde.

Le mauser marchait devant le brancard, une grosse torche à la main; Koffel, près de l’oncle, semblait grave.

«Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant.

--Ah! c’est vous, Koffel! fit l’oncle. Oui, oui, le génie du mal est dans l’air, les esprits des ténèbres sont déchaînés!»

Nous entrions alors dans la petite allée remplie de plâtras; le mauser, s’arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s’avançaient d’un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s’écria d’un ton solennel:

«Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur le docteur?

--Ah! ils se sont envolés par toutes les ouvertures.»

Alors seulement je vis bien l’air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.

«Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l’oncle avec tristesse; il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d’autres sont encore plus malheureux que nous.»

Et se tournant vers le taupier:

«Vous resterez pour m’éclairer, dit-il, et Koffel m’aidera.»

Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l’alcôve. Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait. L’oncle remit quelques kreutzers à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.

La vieille Lisbeth était venue voir; son menton tremblotait, elle n’osait approcher, et je l’entendais qui récitait l’_Ave Maria_ tout bas. Sa frayeur me gagnait lorsque l’oncle s’écria:

«Lisbeth, à quoi penses-tu donc? Au nom du ciel, es-tu folle? Cette femme n’est-elle pas comme toutes les femmes, et ne m’as-tu pas aidé cent fois dans mes opérations? Allons, allons... maintenant la folie reprend le dessus. Va... chauffe de l’eau; c’est tout ce que je puis espérer de toi.»

Le chien s’était assis devant l’alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.

«Fritzel, me dit l’oncle, ferme les volets, nous aurons moins d’air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d’obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n’y faut pas penser. Ah! si parmi tant de misères nous avions encore le bon esprit de rester un peu calmes! Mais il faut que tout s’en mêle: quand le diable est en route, on ne sait plus où il s’arrêtera.»

Ainsi parla l’oncle d’un air désolé. Je courus fermer les volets, et j’entendis qu’il les accrochait à l’intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.

Koffel venait d’allumer le feu, qui pétillait dans le poêle; l’oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.

L’oncle prit une sonde et s’approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j’allai voir: la lumière de la chandelle remplissait toute l’alcôve; la femme était nue jusqu’à la ceinture, l’oncle venait de lui découper ses vêtements; Koffel, avec une grosse éponge, lui lavait la poitrine et les seins couverts d’un sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. Lisbeth était aussi revenue dans la chambre; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans l’alcôve, personne ne parlait, et l’oncle, entendant la vieille servante, lui cria, vraiment fâché:

«Veux-tu bien te taire, vieille folle! Allons, mauser, allons, relevez le bras.

--Une belle créature, dit le mauser, et bien jeune encore.

--Comme elle est pâle!» fit Koffel.

Je me rapprochai davantage, et je vis la femme blanche comme la neige, les seins droits, la tête rejetée en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en l’air, et au-dessous, entre le sein et l’aisselle, apparaissait une ouverture bleuâtre d’où coulaient quelques gouttes de sang. L’oncle Jacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment je devins tellement attentif, n’ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon âme était au fond de cette alcôve, et j’entendis l’oncle murmurer: «C’est étrange!»

Au même instant la femme exhala un long soupir, et le chien, qui s’était tu jusqu’alors, se prit à pleurer d’une voix si lamentable et si douce, qu’on aurait dit un être humain; les cheveux m’en dressaient sur la tête. Le mauser s’écria:

«Tais-toi!»

Le chien se tut, et l’oncle dit:

«Relevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le corps.»

Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.

La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.

«Allons, s’écria l’oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l’épaule; la sentez-vous?

--Très bien.»

L’oncle sortit, et me voyant sous le rideau, il s’écria:

«Que fais-tu là?

--Je regarde.

--Bon, maintenant, il regarde! Il est dit que tout doit aller de travers.»

Il prit un couteau sur la table et rentra.

Le chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m’inquiétait.

Tout à coup la femme jeta un cri, et l’oncle dit d’un ton joyeux:

«La voici! c’est une balle de pistolet. La malheureuse a perdu beaucoup de sang, mais elle en reviendra.

--C’est pendant la grande charge des uhlans qu’elle aura reçu cela, dit Koffel; j’étais chez le vieux Kraëmer, au premier; je nettoyais son horloge, et j’ai vu qu’ils tiraient en arrivant.

--C’est possible», répondit l’oncle, qui seulement alors eut l’idée de regarder la femme.

Il prit le chandelier de la main du mauser, et, debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d’un air rêveur.

«Oui, fit-il, c’est une belle femme et une noble tête! Quel malheur que de pareilles créatures suivent les armées! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d’une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d’un brave homme, dont elles feraient le bonheur! Quel dommage! Enfin... puisque c’est la volonté du Seigneur.»

Il sortit, appelant Lisbeth.

«Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même.--Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous.»

Il descendit lui-même à la cave, et en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n’était pas morte, avait repris courage; elle entra dans l’alcôve et tira les rideaux, pendant que l’oncle débouchait la bouteille et ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et Koffel paraissaient contents. Je m’étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper.

Le chien nous regardait de loin; l’oncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu’il ne voulut pas prendre.

En ce moment, une heure sonnait à l’église.

«C’est la demie, dit Koffel.

--Non, c’est une heure; je crois qu’il serait temps de nous coucher», répondit le mauser.

Lisbeth sortait de l’alcôve; tout le monde alla voir la femme vêtue de sa chemise; elle semblait dormir. Le chien s’était posé sur les pattes de devant, au bord du lit, et regardait aussi. L’oncle lui passa la main sur la tête en disant:

«Va, ne crains plus rien; elle en reviendra... je t’en réponds!»

Et ce pauvre animal semblait comprendre; il gémissait avec douceur.

Enfin on ressortit.

L’oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit:

«Allez vous coucher maintenant, il est temps.

--Et vous, monsieur le docteur? demanda la vieille servante.

--Moi, je veille... cette femme est en danger, et l’on peut aussi m’appeler dans le village.»

Il alla remettre une bûche au fourneau, et s’étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe.

Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre; mais ce ne fut que bien tard qu’il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi-heure en demi-heure, le roulement d’une charrette et le reflet des torches sur les vitres m’avertissaient qu’il passait encore des morts.

Enfin, au petit jour, tous ces bruits cessèrent et, je m’endormis profondément.

CHAPITRE V

C’est le lendemain qu’il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu’on s’aperçut qu’un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par derrière dans les maisons, et qu’ils avaient tout vidé! C’est alors que l’indignation fut universelle, et que je compris combien le mauser avait eu raison de dire: «Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous!»

Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui criaient: «Ah! les gueux... Ah! les brigands... ils ont tout pris!»

L’un cherchait ses canards, l’autre ses poules; l’autre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes; l’autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille au matin des andouilles et des bandes de lard, la voyait vide, et entrait dans une fureur terrible; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées.

Et le beurre, et les œufs, et le tabac, et les pommes de terre, et jusqu’au linge, tout avait été pillé; plus on regardait, plus il vous manquait de choses.

La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates; car, après le passage du général, n’ayant plus rien à craindre des plaintes qu’on pourrait faire, ils s’étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés et Dieu sait ce qu’il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter ce qu’ils avaient pris.

C’est pourtant bien malheureux que la vieille Allemagne ait des soldats plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve d’avoir encore besoin de leur secours!

Nous autres enfants, Hans Aden, Frantz Sépel, Nikel Johann et moi, nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets brisés, les hangars défoncés, et ramassant les guenilles, les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs.

Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n’eut l’idée de rentrer avant la nuit close.

Vers deux heures, nous fîmes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que d’habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse; et comme nous lui demandions: «Qu’est-ce que tu as?» il nous fit voir la crosse d’un grand pistolet de uhlan.

Alors toute la bande le suivit.

Il marchait au milieu de nous comme un général, et à chaque nouvelle rencontre, nous disions: «Il a un pistolet!» Le nouveau venu se joignait à la troupe.

Nous n’aurions pas quitté Schmouck pour un empire; il nous semblait que la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous.

Voilà bien les enfants, et voilà bien les hommes!

Chacun de nous se vantait des dangers qu’il avait courus pendant la grande bataille:

«J’ai entendu siffler les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine.

--Moi, j’ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden; c’est bien plus terrible que d’entendre siffler les balles.»

Ce qui m’enorgueillissait le plus, c’était que le commandant républicain m’avait donné de la galette en disant: «Avale-moi ça hardiment!» Je me trouvais digne d’avoir un pistolet comme Zaphéri: mais personne ne voulait me croire.

Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s’écria:

«Venez voir!»

Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du conseil, percée d’une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit:

«Regardez... les habits des morts sont là... Le père Jeffer et M. le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette.»

Et nous restâmes plus d’une heure à contempler ces habits, nous grimpant l’un à l’autre sur les épaules et soupirant: «Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden... c’est mon tour!»

Ces habits étaient entassés au milieu de la grande salle déserte, sous la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il y avait des chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et des gibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres et des pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur à droite, et, plus loin, se trouvait une file de lances. Cela donnait froid à voir, et j’en ai gardé le souvenir.

Au bout d’une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l’un de nous eut peur, et se mit à descendre l’escalier en criant d’une voix terrible: «Les voici!»

Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l’air et se bousculant dans l’ombre. Ce qui m’étonne, c’est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant notre épouvante était grande. J’étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d’une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder; tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d’un rayon oblique; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au loin, dans la rue, les cris s’éloignaient. Je me pris à songer que l’oncle devait être inquiet de moi, et je partis seul, non sans me retourner encore, car il me semblait que des pas furtifs me suivaient, et je n’osais courir.

Devant l’auberge des _Deux-Clefs_, dont les fenêtres brillaient au milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait; je regardai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaient un grand nombre de voix, et je vis Koffel, le mauser, M. Richter et bien d’autres, assis le long des tables de sapin, le dos courbé, le coude en avant, en face des cruches et des gobelets.

La figure anguleuse de M. Richter, avec sa veste de chasse et sa casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le quinquet, dans la fumée grisâtre:

«Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui devaient bouleverser le monde, et que l’ombre glorieuse du feld-maréchal Wurmser suffit pour disperser. Vous les avez vus plier les reins, et allonger les jambes! Combien de fois ne vous ai-je pas dit que toutes leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle? Mauser, Koffel, l’ai-je dit?

--Eh, oui, vous l’avez dit! répondit le mauser, mais ce n’est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous et faites venir une bouteille de vin; Koffel et moi nous avons payé chacun la nôtre. Voilà le principal.»

M. Richter s’assit, et moi je m’en allai chez nous. Il pouvait être alors sept heures; l’allée était balayée, les vitres remises. J’entrai d’abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant s’écria:

«Ah! le voici!»

Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas:

«Monsieur le docteur, l’enfant est là.

--C’est bon, dit l’oncle assis à table, qu’il entre.»

Et comme j’allais parler haut:

«Chut! fit-il en me montrant l’alcôve; assieds-toi, tu dois avoir bon appétit?

--Oui, mon oncle.

--D’où viens-tu?

--J’ai été voir le village.

--C’est bien, Fritzel; tu m’as donné de l’inquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères.»

Lisbeth vint alors m’apporter une bonne assiettée de soupe, et tandis que je mangeais, l’oncle ajouta:

«Tu connais la guerre, maintenant. Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. C’est une bonne instruction; ce qu’on a vu jeune nous reste toute la vie.»

Il se faisait ces réflexions à lui-même; moi, j’allais toujours mon train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes et de la viande; mais au moment où je prenais ma fourchette, voilà que j’aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Cela me saisit.

«Ne crains rien, Fritzel», me dit mon oncle en souriant.

Alors je regardai, et je reconnus que c’était le chien de la cantinière. Il se tenait là gravement, le nez en l’air, les oreilles pendantes, m’observant d’un œil attentif à travers ses poils frisés.

«Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis», dit l’oncle.

Il lui fit signe d’approcher; le chien vint s’asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes que l’oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d’un air grave.

Vers la fin du souper, j’allais me lever, quand des paroles confuses s’entendirent dans l’alcôve. L’oncle prêtait l’oreille; la femme parlait extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m’émurent plus que tout le reste; je me sentis pâlir. L’oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs: il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner.

Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes.

«Mon père... Jean... tués... tous... tous... la patrie!...»

En regardant l’oncle, je voyais qu’il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s’approcha du lit. Lisbeth entrait pour desservir; il se retourna et lui dit:

«Voici que la fièvre commence.»

Puis il écarta les rideaux; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise; je n’avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l’ombre de l’oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux; l’oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l’alcôve. Moi, seul dans la salle noire, j’avais peur. La femme se mit à parler plus haut; alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Mais au même instant, quelque chose parut se débattre; Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, et la femme toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant:

«Jean... Jean... défends-toi... j’arrive!»

Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri: «_Vive la République!..._» et retomba.

L’oncle ressortit, bouleversé, en disant:

«Lisbeth, vite, vite, monte là-haut... dans l’armoire... la fiole grise à bouchon de verre... Dépêche-toi!»

Et il rentra.

Lisbeth courait; moi je me tenais à la basque de l’oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.

La vieille servante revint avec la fiole; l’oncle regarda et dit d’une voix brève: «C’est cela, une cuiller.»

Je courus chercher ma cuiller; il l’essuya, versa quelques gouttes dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui fit prendre ce qu’il y avait mis, en disant avec une douceur extrême:

«Allons, allons, du courage, mon enfant... du courage...»

Je ne l’avais jamais entendu parler d’une voix si douce, si tendre; mon cœur en était serré.

La femme soupira doucement, et l’oncle l’étendit sur le lit en relevant l’oreiller. Après quoi, il ressortit tout pâle et nous dit: