Part 3
Je m’étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.
Tout à coup un soldat parut au détour de la rue; il courait, son fusil sur l’épaule.
«Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates! L’avant-poste est enlevé... ils arrivent!...»
A peine le commandant eut-il entendu cela qu’il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre et criant:
«Formez le carré!»
Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes; en moins d’une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs, les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable; les Croates arrivaient; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu’on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes.
Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J’avais bien peur, c’est vrai, mais la curiosité l’emportait encore.
Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J’entendis à la même seconde le commandant crier: «Feu!» Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l’odeur de la poudre remplissait l’air.
Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d’une voix sauvage: «_Forvertz! forvertz!_[2]
[2] En avant! en avant!
«Feu du second rang!» cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.
Il avait l’air de parler dans notre chambre tant sa voix était calme.
Un nouveau coup de tonnerre suivit; et comme le crépi tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel et la terre semblaient se confondre, Lisbeth, derrière, dans la cuisine, poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte, on les entendait comme un coup de sifflet.
Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s’abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la baïonnette, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.
Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l’homme. Un des ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu’il franchit les trois rangs et tomba dans le carré; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d’un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu’à la garde; cette vue me donna froid; j’allais fuir; mais j’étais à peine levé, que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d’hommes et de chevaux sur la place.
Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes; d’autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes, levant la main et criant d’une voix lamentable: _Pardône, Françôse!_[3] dans la crainte d’être massacrés; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu’ils souffraient, demandaient en grâce qu’on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.
[3] Pardon, Français!
Pour la première fois je compris bien la mort: ces hommes que j’avais vus deux minutes avant, pleins de vie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés pêle-mêle, insensibles comme les pierres du chemin.
Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.
Le commandant, à cheval près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de l’auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l’angle de la maison commune: on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.
«Cessez le feu!» cria le commandant.
Et tout se tut; on n’entendit plus que la trompette au loin.
La cantinière fit alors le tour des rangs à l’intérieur pour verser de l’eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l’eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d’une voix pitoyable.
Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant: «Le maître de la maison?
--Il est sorti.
--Eh bien... toi... conduis-moi dans votre grenier... vite!»
Je laissai là mes sabots, et me mis à grimper l’escalier au fond de l’allée comme un écureuil.
Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d’œil l’échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde: de la cavalerie, de l’infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes, des habits blancs, des casques, des cuirasses, des files de lances et des baïonnettes, des lignes de chevaux, et tout cela s’avançait vers le village.
«C’est une armée!» murmurait le capitaine à voix basse.
Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s’arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s’enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.
«Tu vois ces manteaux rouges? dit-il.
--Oui.
--Est-ce qu’un chemin de voiture passe là?
--Non, c’est un sentier.
--Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu’il est profond?
--Oh! oui.
--On n’y passe jamais avec les voitures et les charrues?
--Non, on ne peut pas.»
Alors, sans m’en demander davantage, il redescendit l’échelle à reculons, aussi vite que possible, et se jeta dans l’escalier. Je le suivais; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n’étions pas encore au bout de l’allée, que l’approche d’une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.
Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d’une nuée de corbeaux: «Hourrah! hourrah!» remplissaient alors la rue d’un bout à l’autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.
Moi, tout fier d’avoir conduit le capitaine dans le colombier, j’eus l’imprudence de m’avancer sur la porte. Les uhlans, car cette fois c’étaient des uhlans, arrivaient comme le vent, la lance en arrêt, le dolman en peau de mouton flottant sur le dos, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poils, les yeux écarquillés, le nez comme enfoui dans les moustaches, et le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision, je n’eus que le temps de me jeter en arrière; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce n’est qu’au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d’un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.
L’air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine; on l’aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d’où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les uhlans, comme d’immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient; d’autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.
Il me semblait que le carré pliait; c’était vrai.
«Serrez les rangs! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.
--Serrez les rangs! serrez!» répétaient les officiers de distance en distance.
Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu; le centre touchait presque la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l’éclair, mais quelquefois l’homme s’affaissait. Les Républicains n’avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus, et les uhlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.
Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l’action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre se mit à chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.
En un clin d’œil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.
On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux; c’est tout ce que j’ai vu de plus terrible! Et depuis j’ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages.
Mais ce qu’il y avait encore de plus affreux, c’est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l’entrée de la place, avançaient toujours criant: «Hourrah! hourrah!» de sorte que ceux des premiers rangs poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s’agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient, la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux uhlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.
Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables, enfermés dans la place. Ils n’avaient pas vu la retraite et semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir; mais ce fut bientôt fini: une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s’enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d’hommes morts; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole jusqu’au guévoir.
«Cessez le feu! cria le commandant pour la seconde fois; chargez!»
Dans le même instant neuf heures sonnaient à l’église. Le village en ce moment n’est pas à dépeindre; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour, et ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant: on ne peut se le figurer.
Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l’air dur et terrible, attendaient l’arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l’entendais très bien:
«Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement; il s’agit de tirer notre peau d’ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras, ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire?
--Non, c’est bien vu», répondirent les autres.
Alors ils s’éloignèrent, et deux minutes après, je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin; d’autres amenaient les charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l’entrée de la rue une barrière haute comme les maisons; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu’au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s’entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de l’autre côté; mais on ne voyait rien, et le commandant donna l’ordre de la retraite.
Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d’un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre; le petit que j’avais vu dormir sous notre hangar s’y trouvait; il avait sa caisse sur l’épaule et le dos plié pour marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait: «Allons, petit Jean, du courage!» Mais il n’avait pas l’air d’entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu’au détour de la rue.
Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au loin on entendait des voix mélancoliques crier: «Au feu! au feu!»
Je regardai vers la barricade des Républicains; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel; de l’autre côté, un frémissement d’armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l’échafaudage de l’incendie.
CHAPITRE IV
Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d’heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l’autre côté de la barricade, le tumulte augmentait; les cris des gens: «Au feu! au feu!» se prolongeaient d’une façon lugubre.
J’étais sorti sous le hangar, épouvanté de l’incendie. Rien ne bougeait; on n’entendait que le pétillement du feu et les soupirs d’un blessé assis contre le mur de notre étable; il avait une balle dans les reins, et s’appuyait sur les deux mains pour se tenir droit: c’était un Croate; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.
Et comme j’étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et je vis dans l’ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entrouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l’oreille; puis, s’étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s’élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant:
«Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous!
--Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village.»
Alors il me regarda d’un œil louche, et, voyant que j’étais sans malice, il courut au feu.
D’autres portes s’ouvraient au même instant; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant: «Qu’ils soient maudits! qu’ils soient maudits!» Et chacun se dépêchait d’aller prendre son baquet pour éteindre le feu.
La fontaine fut bientôt encombrée de monde; il n’y avait plus assez de place autour; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l’eau dans la flamme; mais tout ce qu’on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu’au ciel: dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière; ses deux tonnes d’eau-de-vie venaient d’éclater.
L’oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l’autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes; il parvint cependant à s’échapper en traversant une cour et rentra chez nous par les jardins.
«Seigneur Dieu! s’écria-t-il, Fritzel est sauvé!»
Je vis en cette circonstance qu’il m’aimait beaucoup, car il m’embrassa en me demandant:
«Où donc étais-tu, pauvre enfant?
--A la fenêtre», lui dis-je.
Alors il devint tout pâle et s’écria:
«Lisbeth! Lisbeth!»
Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu’elle s’était sauvée chez quelque voisine.
Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors: «Place... place... En arrière!»
En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s’élançaient à la poursuite des Républicains; mais nous apprîmes le lendemain qu’ils étaient arrivés trop tard; l’ennemi avait gagné les bois de Rothalps, qui s’étendent jusque derrière Pirmasens. C’est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons: ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre.
Depuis ce moment jusqu’à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres: des uhlans, des dragons, des houzards; puis des canons, des fourgons, des caissons; puis vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard coiffé d’un tricorne et vêtu d’une longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de broderies d’or, qu’à côté de lui le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n’aurait eu l’air que d’un simple caporal.
Le bourgmestre et les conseillers d’Anstatt, en habit de bure à larges manches, la tête découverte, l’attendaient sur la place. Il s’y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda:
«Combien d’hommes les Français étaient-ils?
--Un bataillon, Excellence», répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.
Le général ne dit rien. Il leva son tricorne et poursuivit sa route.
Alors arriva la seconde brigade: des chasseurs tyroliens en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bord retroussés, et leurs petites carabines d’Insprück à balles forcées; puis d’autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guêtres remontant jusqu’au genou; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque; puis enfin les grandes voitures de l’ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux, et derrière, les éclopés, les traînards et les poltrons.
Les chirurgiens de l’armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l’un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste:
«Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.
--Pour vous rendre mes devoirs», répondit le bourgmestre gravement.
Enfin les dernières voitures partirent; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L’oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l’air et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.
Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l’épaule, le bourgmestre leur dit:
«Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous m’entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c’est un service public.»
Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu’il avait choisis.
«Il faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth», me dit alors l’oncle.
Nous recommençâmes nos recherches, du grenier à la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrière notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans l’ombre, que l’oncle se mit à secouer.
Aussitôt Lisbeth, d’une voix plaintive, s’écria:
«Ne me tuez pas! Au nom du ciel, ayez pitié de moi!
--Lève-toi, dit l’oncle avec bonté; tout est fini!»
Mais Lisbeth était encore si troublée, qu’elle avait de la peine à mettre un pied devant l’autre, et qu’il me fallut la conduire en haut par la main, comme une enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s’assit au coin de l’âtre et fondit en larmes, priant et remerciant le Seigneur de l’avoir sauvée; ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent à la vie autant que les jeunes.
Les heures de désolation qui suivirent, et le mouvement que dut se donner l’oncle pour se rendre à l’appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. Il ne se passait pas d’instant qu’une femme ou bien un enfant n’entrât chez nous en s’écriant:
«Monsieur le docteur... bien vite... qu’il vienne! mon mari... mon frère... ma sœur sont malades!»
L’un avait été blessé, l’autre était devenu comme fou de peur; l’autre, étendu tout de son long, ne donnait plus signe de vie.
L’oncle ne pouvait être partout.
«Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux; dépêchez-vous.»
Et ils partaient.
Ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il revint enfin. Lisbeth s’était un peu remise; elle avait fait du feu sur l’âtre et dressé la table comme à l’ordinaire; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C’est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence.
De temps en temps, l’oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue:
«Voilà la guerre, Fritzel! Regarde, et souviens-toi!... Oui, voilà la guerre: la mort et la destruction, la fureur et la haine, l’oubli de tous sentiments humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse; mais ici, c’est l’homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c’est lui qui porte au loin ses ravages sans pitié.