Chapter 2
Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions. Elle y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre ce qui pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui appartiennent à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son mari, connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan, parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine. Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion sera satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait pas eu la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait jamais songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans; mais ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle qui prépare le meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff. Elle n'a pas vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant dans la chambre de Duncan égorgé, l'effet que produirait sur elle un pareil spectacle. Elle en sort troublée, ne dédaignant plus les terreurs de son mari, mais l'engageant seulement à ne se pas trop arrêter sur des images, dont on voit qu'elle commence à se sentir elle-même obsédée. Le coup est porté et se révélera dans l'admirable et terrible scène du somnambulisme: c'est là que nous apprendrons ce que devient, lorsqu'il n'est plus soutenu par l'aveugle emportement de la passion, ce caractère en apparence si inébranlable. Macbeth s'est affermi dans le crime, après avoir hésité à le commettre, parce qu'il le comprenait; nous verrons sa femme, succombant sous la connaissance qu'elle en a trop tard acquise, substituer une idée fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et punir par la folie du désespoir le crime que lui a fait commettre la folie de l'ambition.
Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce grand tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre couleur que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières sont bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est d'usage de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation de Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de la vie, de la mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de l'humanité, et qui en disposent d'après les plus méprisables caprices de leur odieuse nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint l'effroi que fait naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel spectacle en augmente l'effet.
Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage, par une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à tort on regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au naturel: la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté des moeurs et des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps et aux situations où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne peut demeurer oisif, s'attache alors aux plus petits rapports, s'y complaît et s'en fait une habitude que nous retrouvons dans toutes les situations analogues. Rien n'est plus alambiqué que l'esprit de la littérature du moyen âge. Ce que nous connaissons des discours des sauvages contient beaucoup d'idées recherchées; la recherche est le caractère des beaux esprits de la classe inférieure; les injures mêmes des gens du peuple sont composées quelquefois avec une recherche tout à fait singulière, comme si, dans ces moments où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait avec plus de facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls où il soit capable d'atteindre.
On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée à Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en 1605, des étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en anglais devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les étudiants étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour à tour; leurs discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et par une allusion au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent Jacques roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent même roi de France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu du nombre _trois_.
MACBETH
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
DUNCAN, roi d'Écosse. MALCOLM, | fils du roi. DONALBAIN, |
MACBETH, | généraux de l'armée du roi. BANQUO, |
MACDUFF, | LENOX, | ROSSE, | seigneurs écossais. MENTEITH,| ANGUS, | CAITHNESS. FLEANCE, fils de Banquo. SIWARD, comte de Northumberland, général de l'armée anglaise. LE FILS DE SIWARD. SEYTON, officier attaché à Macbeth. LE FILS DE MACDUFF. UN MÉDECIN ANGLAIS. UN MÉDECIN ÉCOSSAIS. LADY MACBETH. LADY MACDUFF. DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH. LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET MESSAGERS. HECATE ET TROIS SORCIÈRES. L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.
La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth, excepté à la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Un lieu découvert.--Tonnerre, éclairs.
_Entrent_ LES TROIS SORCIÈRES.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Quand nous réunirons-nous maintenant toutes trois? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie?
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Quand le bacchanal aura cessé, quand la bataille sera gagnée et perdue.
TROISIÈME SORCIÈRE.--Ce sera avant le coucher du soleil.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--En quel lieu?
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Sur la bruyère.
TROISIÈME SORCIÈRE.--Pour y rencontrer Macbeth.
(Une voix les appelle.)
PREMIÈRE SORCIÈRE.--J'y vais, Grimalkin[3]!
LES TROIS SORCIÈRES, _à la fois_.--Paddock[4] appelle.--Tout à l'heure!--Horrible est le beau, beau est l'horrible. Volons à travers le brouillard et l'air impur.
(Elles disparaissent.)
[Note 3: _Grimalkin_, nom d'un vieux chat. Grimalkin est très-souvent, en Angleterre, le nom propre d'un chat.]
[Note 4: _Paddock_, espèce de gros crapaud. Les chats et les crapauds jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la sorcellerie.]
SCÈNE II
Un camp près de Fores.
_Entrent_ LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX, _et leur suite. Ils vont à la rencontre d'un soldat blessé et sanglant_.
DUNCAN.--Quel est cet homme tout couvert de sang? Il me semble, d'après son état, qu'il pourra nous dire où en est actuellement la révolte.
MALCOLM.--C'est le sergent qui a combattu en brave et intrépide soldat pour me sauver de la captivité.--Salut, mon brave ami; apprends au roi ce que tu sais de la mêlée: en quel état l'as-tu laissée?
LE SERGENT.--Elle demeurait incertaine, comme deux nageurs épuisés qui s'accrochent l'un à l'autre et paralysent tous leurs efforts. L'impitoyable Macdowald (bien fait pour être un rebelle, car tout l'essaim[5] des vices de la nature s'est abattu sur lui pour l'amener là) avait reçu des îles de l'ouest un renfort de Kernes[6] et de Gallow-Glasses; et la Fortune, souriant à sa cause maudite, semblait se faire la prostituée d'un rebelle. Mais tout cela n'a pas suffi. Le brave Macbeth (il a bien mérité ce nom) dédaignant la Fortune, comme le favori de la Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute fumante d'une sanglante exécution, s'est ouvert un passage, jusqu'à ce qu'il se soit trouvé en face du traître, à qui il n'a pas donné de poignée de mains ni dit adieu, qu'il ne l'eût décousu du nombril à la mâchoire, et qu'il n'eût placé sa tête sur nos remparts.
DUNCAN.--O mon brave cousin! digne gentilhomme!
LE SERGENT.--De même que le point où le soleil commence à luire est celui d'où viennent éclater les tempêtes qui brisent nos vaisseaux, et les effroyables tonnerres, ainsi de la source d'où semblait devoir arriver le secours ont surgi de nouvelles détresses.--Écoute, roi d'Écosse, écoute.--A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que le chef des Norwégiens, saisissant son avantage avec des bataillons tout frais et des armes bien fourbies, a commencé une seconde attaque.
DUNCAN.--Cela n'a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth et Banquo?
LE SERGENT.--Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le lièvre le lion. Pour dire vrai, je ne les puis comparer qu'à deux canons chargés jusqu'à la gueule de doubles charges, tant ils redoublaient leurs coups redoublés sur les ennemis. À moins qu'ils n'eussent résolu de se baigner dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire le souvenir d'un autre Golgotha, je n'en sais rien.--Mais je me sens faible; mes plaies crient au secours.
DUNCAN.--Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures: elles ont un parfum d'honneur.--Allez avec lui, amenez-lui les chirurgiens.--(_Le sergent sort accompagné_.) Qui s'avance vers nous?
(Entre Rosse.)
MALCOLM.--C'est le digne thane de Rosse.
LENOX.--Quel empressement peint dans ses regards! A le voir, il aurait l'air de nous annoncer d'étranges choses.
ROSSE.--Dieu sauve le roi!
DUNCAN.--D'où viens-tu, digne thane?
ROSSE.--De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens insultent les cieux et glacent nos gens du vent qu'elles agitent. Le roi de Norwége en personne, à la tête d'une armée terrible, et secondé par ce traitre déloyal, le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste, lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d'une armure éprouvée, s'est mesuré avec lui à forces égales, et son fer opposé contre un fer rebelle, bras contre bras, a dompté son farouche courage.--Pour conclure, la victoire nous est restée.
DUNCAN.--Quel bonheur!
ROSSE.--Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande à entrer en composition: nous n'avons pas daigné lui permettre d'enterrer ses morts, qu'il n'eût déposé d'avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour notre usage général.
DUNCAN.--Le thane de Cawdor ne trahira plus nos intérêts confidentiels. Allez, ordonnez sa mort, et saluez Macbeth du titre qui lui a appartenu.
ROSSE.--Je vais faire exécuter vos ordres.
DUNCAN.--Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.
(Ils sortent.)
[Note 5:
_For to that The multiplying villainies of nature, Do swarm upon him_.
M. Steevens explique _to that_ par _in addition to that_ (outre cela); je crois qu'il se trompe et que _to that_ signifie ici _pour cela_. Le sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et comme l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la chronique d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.]
[Note 6: Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère, les autres plus pesamment.]
SCÈNE III
Une bruyère.--Tonnerre.
_Entrent_ LES TROIS SORCIÈRES.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Où as-tu été, ma soeur.
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Tuer les cochons.[7]
TROISIÈME SORCIÈRE.--Et toi, ma soeur?
PREMIÈRE SORCIÈRE.--La femme d'un matelot avait des châtaignes dans son tablier; elle mâchonnait, mâchonnait, mâchonnait.--Donne-m'en, lui ai-je dit.--Arrière, sorcière! m'a répondu cette maigrichonne[8] nourrie de croupions.--Son mari est parti pour Alep, comme patron du _Tigre_; mais je m'embarquerai avec lui dans un tamis, et sous la forme d'un rat sans queue,[9] je ferai, je ferai, je ferai.
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Je te donnerai un vent.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Tu es bien bonne.
TROISIÈME SORCIÈRE.--Et moi un autre.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--J'ai déjà tous les autres, les ports vers lesquels ils soufflent, et tous les endroits marqués sur la carte des marins. Je le rendrai sec comme du foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit sur sa paupière enfoncée; il vivra comme un maudit, pendant neuf fois neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira; et si sa barque ne peut périr, du moins sera-t-elle battue par la tempête.--Voyez ce que j'ai là.
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Montre-moi, montre-moi.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--C'est le ponce d'un pilote qui a fait naufrage en revenant dans son pays.
(Tambour derrière le théâtre.)
TROISIÈME SORCIÈRE.--Le tambour! le tambour! Macbeth arrive.
TOUTES TROIS ENSEMBLE.--Les soeurs du Destin[10] se tenant par la main, parcourant les terres et les mers, ainsi tournent, tournent, trois fois pour le tien, trois fois pour le mien, et trois fois encore pour faire neuf. Paix! le charme est accompli.
(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de bruyères; ils sont suivis d'officiers et de soldats.)
MACBETH.--Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si beau.
BANQUO.--Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores?--Quelles sont ces créatures si décharnées et vêtues d'une manière si bizarre? Elles ne ressemblent point aux habitants de la terre, et pourtant elles y sont.--Êtes-vous des êtres que l'homme puisse questionner? Vous semblez me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois votre doigt décharné sur vos lèvres de parchemin. Je vous prendrais pour des femmes si votre barbe ne me défendait de le supposer.
MACBETH.--Parlez, si vous pouvez; qui êtes-vous?
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Glamis!
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Cawdor!
TROISIÈME SORCIÈRE.--Salut, Macbeth, qui seras roi un jour!
BANQUO.--Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous craindre des choses dont le son vous doit être si doux?--Au nom de la vérité, êtes-vous des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous paraissez être? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau, de la haute prédiction d'une illustre fortune et de royales espérances, tellement qu'il en est comme hors de lui-même; et moi, vous ne me parlez pas: si vos regards peuvent pénétrer dans les germes du temps, et démêler les semences qui doivent pousser et celles qui avorteront, parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou votre haine.
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Salut!
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Salut!
TROISIÈME SORCIÈRE.--Salut!
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Moindre que Macbeth et plus grand.
DEUXIÈME SORCIÈRE.--Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.
TROISIÈME SORCIÈRE.--Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas. Ainsi salut, Macbeth et Banquo!
PREMIÈRE SORCIÈRE.--Banquo et Macbeth, salut!
MACBETH.--Demeurez; vous dont les discours demeurent imparfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je sais que je suis thane de Glamis; mais comment le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est vivant, est un seigneur prospère; et devenir roi n'entre pas dans la perspective de ma croyance, pas plus que d'être thane de Cawdor. Parlez, d'où tenez-vous ces étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas sur ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts?--Je vous somme de parler.
(Les sorcières disparaissent.)
BANQUO.--De la terre comme de l'eau s'élèvent des bulles d'air; c'est là ce que nous avons vu.--Où se sont-elles évanouies?
MACBETH.--Dans l'air; et ce qui paraissait un corps s'est dissipé comme l'haleine dans les vents.--Plût à Dieu qu'elles eussent demeuré plus longtemps!
BANQUO.--Étaient-elles réellement ici ces choses dont nous parlons, ou bien aurions-nous mangé de cette racine de folie[11] qui rend la raison captive?
MACBETH.--Vos enfants seront rois.
BANQUO.--Vous serez roi.
MACBETH.--Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il pas dit ainsi?
BANQUO.--Air et paroles.--Mais qui vient à nous?
(Entrent Rosse et Angus.)
ROSSE.--Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle de tes succès; et à la lecture de tes exploits dans le combat contre les rebelles, son étonnement et son admiration se disputaient en lui pour savoir ce qui devait lui rester ou t'appartenir[12]. Réduit par là au silence, en parcourant le reste des événements du même jour, il t'a trouvé au milieu des solides bataillons norwégiens, sans effroi au milieu de ces étranges spectacles de mort, ouvrage de ta main. Aussi pressés que la parole, les courriers succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant devant lui les éloges que tu mérites pour cette étonnante défense de son royaume.
ANGUS.--Nous avons été envoyés pour te porter les remerciements de notre royal maître, pour te conduire en sa présence, non pour te récompenser.
ROSSE.--Et pour gage de plus grands honneurs, il m'a ordonné de te saluer de sa part _thane de Cawdor_. Ainsi, digne thane, salut sous ce nouveau titre, car il t'appartient.
BANQUO.--Quoi! le diable peut-il dire vrai?
MACBETH.--Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi venez-vous me revêtir de vêtements empruntés?
ANGUS.--Celui qui fut thane de Cawdor vit encore; mais sous le poids d'un jugement auquel est soumise cette vie qu'il a mérité de perdre. S'il était d'intelligence avec le roi de Norwége, ou s'il prêtait aux rebelles une aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c'est ce que j'ignore; mais des trahisons capitales, avouées et prouvées, l'ont perdu sans ressource.
MACBETH.--Thane de Glamis et thane de Cawdor! le plus grand est encore à venir.--Merci de votre peine.--N'espérez-vous pas à présent que vos enfants seront rois, puisque celles qui m'ont salué thane de Cawdor ne leur ont rien moins promis?
BANQUO.--Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait bien aussi vous faire aspirer à obtenir la couronne, outre le titre de thane de Cawdor; mais c'est étrange; et souvent, pour nous attirer à notre perte, les ministres des ténèbres nous disent la vérité: ils nous amorcent par des bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite dans les conséquences les plus funestes.--Mes cousins, un mot, je vous prie.
MACBETH.--Deux vérités m'ont été dites[13], favorables prologues de la grande scène de ce royal sujet.--Je vous remercie, messieurs.--Cette instigation surnaturelle ne peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si elle est mauvaise, pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en commençant ainsi par une vérité? Je suis thane de Cawdor. Si elle est bonne, pourquoi est-ce que je cède à cette suggestion, dont l'horrible image agite mes cheveux et fait que mon coeur, retenu à sa place, va frapper mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la nature? Les craintes présentes sont moins terribles que d'horribles pensées. Mon esprit, où le meurtre n'est encore qu'un fantôme, ébranle tellement mon individu que toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures; et rien n'y existe que ce qui n'est pas.
BANQUO.--Voyez dans quelles réflexions est plongé notre compagnon.
MACBETH.--Si le hasard veut me faire roi, eh bien! le hasard peut me couronner sans que je m'en mêlé.
BANQUO.--Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de nos habits neufs: ils ne collent au corps qu'avec un peu d'usage.
MACBETH.--Arrive ce qui pourra; le temps et les heures avancent à travers la plus mauvaise journée.
BANQUO.--Digne Macbeth, nous attendons votre bon plaisir.
MACBETH.--Pardonnez-moi: ma mauvaise tête se travaillait à retrouver des choses oubliées.--Nobles seigneurs, vos services sont consignés dans un registre dont chaque jour je tournerai la feuille pour les relire.--Allons trouver le roi. (_A Banquo._) Réfléchissez à ce qui est arrivé; et, plus à loisir, après avoir tout bien pesé, dans l'intervalle, nous en parlerons à coeur ouvert.
BANQUO.--Très-volontiers.
MACBETH.--Jusque-là c'est assez.--Allons, mes amis....
(Ils sortent.)
[Note 7: _Killing swine_. C'était une des grandes occupations des sorcières de faire mourir les cochons de ceux qui leur avaient déplu d'une façon quelconque.]
[Note 8: La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui vivait, disait-elle, des restes qu'on distribuait à la porte des couvents et des maisons opulentes.]
[Note 9: Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal, la queue lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le corps humain de partie correspondante dont on puisse façonner une queue, comme on fait du nez le museau, des pieds et des mains les pattes, etc.]
[Note 10: _The weird sisters_. La chronique d'Hollinshed, en rapportant l'apparition des trois figures étranges qui prédirent à Macbeth sa future grandeur, dit que, d'après l'accomplissement de leurs prophéties, on fut généralement d'opinion que c'étaient ou _the weird sisters_, «comme qui dirait les déesses de la destinée, ou quelques nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques douaient de la science de prophétie.» Warburton les prend pour les _walkyries_, nymphes du paradis d'Odin, chargées de conduire les âmes des morts et de verser à boire aux guerriers; et les fonctions que s'attribuent, dans leur chant magique, les sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon quelques auteurs, celles que la mythologie scandinave attribuait aux walkyries. Mais on oppose à cette opinion de Warburton, que les walkyries étaient très-belles, et ne peuvent être représentées par les sorcières de Shakspeare avec _leurs barbes_; que, d'ailleurs, les walkyries étaient plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des _weird sisters_. Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du rapport avec les Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas), qui a donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de _Parcæ_ par ceux _weird sisters_, et on trouve le mot _wierd_ ou _weird_ employé dans le même sens par d'autres auteurs. D'autres en ont fait un substantif, et l'ont employé dans le sens de _prophétie_, d'après la signification du mot anglo-saxon _wyrd_, d'où il est dérivé. Ce qui paraît clair, c'est que Shakspeare, de même que dans _la Tempête_, au lieu de s'astreindre à suivre exactement un système de mythologie, a réuni sur un même personnage les diverses attributions appartenant à des êtres d'ordres fort différents, et a présenté comme identiques les soeurs du destin (_weird sisters_) et les _sorcières (witches)_ que la chronique d'Hollinshed distingue positivement, attribuant la première prédiction faite à Macbeth et à Banquo aux _weird sisters_, tandis qu'elle attribue les prédictions subséquentes à _certains sorciers_ et _sorcières_ (_wizards_ et _witches_), en qui Macbeth avait grande confiance, et qu'il consultait habituellement. Les _weird sisters_ étaient des êtres surnaturels, de véritables déesses qui ne se communiquaient aux mortels que par des apparitions, tandis que les sorciers et les sorcières étaient simplement des hommes et des femmes initiés dans les mystères diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de plus subordonné ses sorcières à _Hécate_, divinité du paganisme.]
[Note 11: Probablement la ciguë; on lui attribuait autrefois la propriété de troubler la raison.]
[Note 12:
_His wonders and his praises do contend Which should be thine or his._
On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la rendre clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé les commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de sens qu'elle n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire autre chose, si ce n'est que Duncan ne savait s'il devait plus s'étonner des exploits de Macbeth ou l'en louer; en sorte que l'étonnement appartenant à Duncan, et les éloges à Macbeth, disputaient _which should be thine or his_.]