Part 8
--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay.
--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules.
Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là.
Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement, soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:
--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves.
--Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à Vaudelnay....
--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la comparaison!
--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les avons vus s'envoler.
--C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient.
En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.
Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche.
Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:
« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront, expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup, m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. »
Du moment où _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les amener avec moi. J'expliquais cette idée--non sans un peu d'hypocrisie--par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y avait de quoi mourir.
Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon escorte.
Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa petite-fille était au Louvre.
--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes lettres de créance.
Je lui remis l'invitation de ma mère. L'épître lue avec quelques froncements de sourcil que j'interprétai sans trop de peine:
--Ta mère est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais ce qu'elle demande est bien difficile.
--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire, prononçai-je gravement. Rosie tombera malade si son été se passe à Paris.
J'avais touché juste. Le grand-père de ma cousine bondit comme il aurait fait, cinquante ans plus tôt, à une parole malsonnante.
--Rosie malade! s'écria-t-il. Qu'en sais-tu?
--Elle change, répondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux s'agrandissent; l'abus du travail lui voûte les épaules. Il y a trois jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a toussé plusieurs fois...d'une mauvaise toux.
--Elle ne se plaint jamais.
--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout déplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte à se sacrifier!
--Oui, très prompte à se sacrifier, répéta mon oncle dans un écho qui ressemblait à un grognement.
Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'étais responsable de l'esprit d'abnégation de ma cousine.
--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientôt entre ses dents. Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.
--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons dans l'express de Poitiers, ne vous déplaise.
--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.
Quelle singulière lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment expliquer cette résistance? Par la rancune du passé? Comme je me posais ces questions, nous entendîmes la voix de Rosie qui chantait dans l'antichambre.
--Tiens, écoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.
Mes plans s'en allaient à vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.
--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je avant que mon oncle eût le temps de dire un mot. Ton grand-père en meurt d'envie; mais il a peur de te contrarier.
Le rossignol s'était tu subitement. Les jolies joues roses devinrent blanches comme des lis.
--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.
--Animal! me cria mon oncle. Voilà une enfant qui va s'évanouir!
--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! répondis-je tout bas.
Déjà les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptômes, cette maladie n'était qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui aurait fait retourner mon oncle aux Indes:
--Grand-père! c'est vrai que nous partons?
Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.
--Va vite commencer tes paquets, décidai-je audacieusement. Nous devons être à la gare sur le coup de huit heures demain matin.
Nous y étions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas qu'aucune journée de voyage ait passé pour moi plus vite que celle-là. Ma bonne action recevait déjà sa récompense.
XVII
Plus vite encore que notre express, ma dépêche avait couru sur son fil. Le château nous attendait avec un air de fête, mais avec cet air discret des gens qui sont heureux pour eux-mêmes, et non pas pour leurs voisins.
En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous n'entendîmes plus le son de sa voix jusqu'au moment où le landau s'arrêta dans la cour. Quant à Rosie, elle parlait pour deux, poussant des exclamations de joie à chaque tournant du chemin, appelant par son nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer, s'extasiant sur les embellissements du village.
Mon père et ma mère semblaient si heureux de l'arrivée des voyageurs, qu'il aurait été difficile de décider lequel de nous trois était accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dîner, l'attention se détourna des autres à mon profit, et la conversation ne roula guère que sur mon expédition dans le Levant. Mon père l'approuvait fort; il disait que ce désir de voir le monde et de s'instruire était recommandable chez un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversées d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, était peu de chose. Quant à la seule personne qui fût fixée sur la cause véritable de mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur d'éclater de rire, je pense.
L'oncle Jean et Rosie, fatigués de leur journée, regagnèrent de bonne heure l'appartement de la petite tour, accompagnés par la châtelaine. Mon père me dit, quand nous fûmes seuls:
--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu jamais parlé?
--Mon Dieu, répondis-je, ma cousine est à peine une femme pour moi. Je la vois toujours telle qu'elle était quand son grand-père l'a déposée sur ce canapé, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.
--Tiens, fit mon père, c'est étonnant! Elle n'en a pas l'air. Après tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point facile à marier.
--Je doute qu'elle se marie jamais, répliquai-je d'un air profond. Je m'attends à la voir nous donner une nouvelle édition de tante Alexandrine.
--A son aise! conclut mon père. Seulement toi, ne nous donne pas une nouvelle édition de l'oncle Jean.
--Pauvre père! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guère que votre fils est amoureux d'une fée inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay sera vraisemblablement le dernier de sa race!
Le lendemain matin, je flânais dans le parc à la fraîcheur. En approchant d'un gros platane sous lequel des sièges rustiques invitaient les promeneurs au repos, j'aperçus une forme blanche assise dans une attitude rêveuse.
--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes déjà ton musée, ton chevalet et tes madones?
Elle tourna vers moi la tête en tressaillant, et je vis qu'elle avait les yeux pleins de larmes.
--Non, dit-elle avec cette simplicité qu'elle conservait toujours. Mais je regrette l'âge que j'avais quand nous travaillions ensemble à notre petit jardin, à cette même place.
--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette époque-là tu étais une petite fille assez laide, et maintenant....
--Et maintenant? répéta-t-elle en me regardant comme si elle eût été à cent lieues de ce que j'allais dire.
--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie.
Elle avait l'air si étonné, si incrédule, que je me hâtai de citer mon auteur.
--Mais certainement; mon père me l'a dit pas plus tard qu'hier soir.
--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien bon.
Je dus convenir en moi-même qu'elle était fort jolie, en effet. Sous son peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre « confection » qui aurait fait pleurer de honte une élégante, sa taille trouvait moyen de laisser voir toute sa grâce. Son visage aux traits classiques rayonnait d'un éclat de jeunesse éblouissant. Les pieds et les mains étaient admirables.
--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains détails à tête reposée! J'aurais passé vingt ans auprès de cette charmante personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses avantages.
Notre première semaine de séjour à Vaudelnay fut délicieuse. Le voisinage ignorait encore que le château fût si bien habité, et j'avais conjuré ma mère de prolonger le plus possible cette ignorance. Après tant d'années qui me séparent de cette époque, il me serait malaisé de dire à quoi nous occupions nos journées, Rosie et moi. Je sais seulement que nous étions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois quarts du temps de la dame aux pensées. Chère créature! Où était-elle en ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examiné, nous avions décidé qu'elle était mère,--plus belle encore du combat livré par son devoir austère à sa tendresse mystérieuse. Encore trois jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre attendue!
--Oh! Rosie! comme je voudrais être à demain!
A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne répondit rien, et, pour la première fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier tant désiré l'intéressait moins que moi?
Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre. Il en fut de même le lendemain, le surlendemain, les jours suivants pendant une semaine. Ah! qu'il était loin, le calme des premières heures du séjour au château! Que m'importaient alors mes parents, le parc et ses promenades, mes chevaux morfondus à l'écurie! Seule, ma compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine limite, me consoler. D'après elle, ce retard qui me rendait fou d'angoisse était amené par une cause passagère, et je ne devais point en concevoir d'alarmes. Quelque voyage différé, quelque arrêt imprévu dans un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul empêcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidèlement gardée jusque-là.
--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'à cette heure, j'espérais, malgré tout, la connaître tôt ou tard. Faut-il donc renoncer pour toujours à cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien malheureux!
Je compris alors pour la première fois tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de bonté compatissante, même à l'âge où ce coeur semble fait pour porter des fleurs moins mélancoliques. Patiente comme une esclave d'Orient habituée aux caprices de son maître--les miens, il faut l'avouer, n'avaient rien qui rappelât, même de loin, ceux d'un pacha--ma cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec moi, c'est-à-dire pour écouter mes doléances. Parfois elle protestait doucement contre ma tristesse. Elle me répétait souvent:
--Un être humain n'a pas le droit de maudire sa destinée, quand il possède l'assurance d'être sincèrement, fidèlement aimé.
Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je prétendais qu'on me proclamât le plus malheureux des hommes, tout en reconnaissant que j'en étais aussi le plus tendrement consolé.
--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes, si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais l'oublier!
--Et moi je suis certaine qu'elle pense à toi plus que jamais, répondait ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le pressentiment.
Impossible de la faire démordre de cette belle assurance, qu'elle arrivait quelquefois à me faire partager pour une heure.
Quand je parvenais à faire trêve à mon chagrin, je trouvais en elle, aussitôt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des compagnes. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour, avec une envie secrète:
--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement heureuse?
--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au présent, aussi heureuse qu'une femme peut l'être. Grand-père en trois semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'éprouve à revoir ce cher vieux Vaudelnay.
--Eh bien, qui vous empêche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu seras pour moi ce que la tante Frédérique était pour notre aïeul. Et nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.
Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait médiocrement l'éblouir, car elle me répondit d'une voix un peu nerveuse:
--Mes moyens ne me permettent pas de songer à l'avenir. Laisse-moi profiter de ce présent, qui me repose.
De fait, il était facile de voir qu'elle jouissait en véritable sybarite de chacune des heures passées au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais moins, à coup sûr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de l'entendre compatir à leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les gastralgies de mon père, les embarras administratifs de ma mère toujours débordée par mille difficultés de domestiques, de pauvres, de salles d'asile et de curés besoigneux, enfin les déchirements secrets de mon propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'étonner ni l'abattre. Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur retour à Paris, il se faisait un grand silence comme à l'annonce effrayante de quelque catastrophe prochaine.
Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrément personnel, son bonheur était de s'installer sous le grand platane de notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre préféré ou de mettre à jour sa correspondance.
Un jour, vers le milieu d'un après-midi de chaleur accablante, je passais pas là, juste au moment où les premières rafales d'un orage en formation détachaient de l'arbre énorme et faisaient tourbillonner au loin une envolée de feuilles jaunies.
--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je à ma cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?
--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle était absorbée au point d'avoir ignoré mon approche.
--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en plaisantant. La voilà qui se donne le genre d'être rêveuse!
Avant qu'elle pût me répondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur le buvard où elle écrivait. En une seconde, vingt feuilles de papier s'éparpillèrent au loin, pêle-mêle avec les rameaux desséchés du platane. Et tous deux de courir à droite, à gauche, à la poursuite des fugitives.
Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir porté un défi à mon agilité. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arrêtant, reprenant sa course, au moment où j'allais l'atteindre, pour s'abattre plus loin comme une perdrix blessée.
Par tempérament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon pouvoir, et, de fait, je parvins à m'en saisir, grâce à la faute qu'il commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux enchevêtrés.
--C'était bien la peine de tant courir! m'écriai-je en constatant que ma prise était une vulgaire feuille de buvard.
Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'aperçus quelque chose qui me cloua sur place, en dépit du tonnerre qui grondait sur ma tête et des éclairs qui faisaient pousser, à cent pas de moi, des cris d'épouvanté à ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considérais ce papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arrêt de mon sort.
Bientôt l'averse déchaînée m'obligea de prendre ma course vers le château, non sans avoir plié soigneusement ma trouvaille pour l'abriter dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane; Rosie m'avait précédée. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissipé les derniers restes d'un doute, quand j'aurais écouté, compris, ce qu'une voix inconnue murmurait à mon coeur éperdu de surprise.
L'enquête préliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma chambre, d'ouvrir mon secrétaire, d'y prendre la dernière lettre de la dame aux pensées, d'étaler en regard cette feuille que je venais de ramasser, de comparer au bouquet tracé sur le vélin anglais celui qui s'était imprimé sur la surface spongieuse.... Deux frères jumeaux n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite!
Idiot! aveugle! imbécile! égoïste! Ma Rosie bien-aimée! ma belle, mon aimante, ma fière Rosie! Trop fière, pauvre enfant! Défiante surtout, mais pouvais-je la blâmer d'être défiante!.... Hélas! moi-même j'avais pris soin de me faire voir à elle sous un jour peu propre à lui donner la foi.
Je riais, je pleurais en mêlant sans ordre toutes ces exclamations opposées. Je repassais l'un après l'autre cent souvenirs du temps jadis et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le coeur était à moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperçu au seuil de la vieille maison, si sévèrement hospitalière! Comme, dans ma stupide fatuité, je l'avais torturée!
Courageusement, obstinément, cette fille adorable dont je n'avais pas même su voir la beauté m'avait conservé sa tendresse méconnue. Sans une plainte, elle avait dévoré, en cachant sa jalousie, les affronts de mes confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poésie, d'idéale passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu d'élévation de son esprit. C'était moi,--moi! qui l'avais baptisée d'un surnom ridicule!....
Le froid de mes vêtements traversés par la pluie me rappela dans un monde plus réel.
A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer à la maladie. Ma vie appartenait à une autre.
--Mon Dieu! m'écriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours de bonheur perdus, déjà!
XVIII
Au dîner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait dû changer de costume et, comme sa garde-robe était peu fournie, la chère petite était en grande toilette. Jolie à tourner la tête d'un roi, elle m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre d'amoureuse ignorée, pour voir si le maître de son coeur était content.
Je détournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La première rougeur de ma fiancée, la première joie de son doux triomphe, devaient être pour moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chère bien-aimée, depuis si longtemps elle attendait--sans espoir!