Ma Cousine Pot-Au-Feu

Part 7

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» Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites pas: « Bon, encore une! » Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis pas la première qui vous l'écrive. Mais ce qui me distingue des autres, c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je suis. Vous haussez les épaules? Vous dites que je joue un air connu? Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.

» D'ailleurs, si j'étais comme les autres, je n'aurais pas attendu que vous fussiez à sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que ma pensée ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle m'appartenait, pour embellir la vôtre, que vos yeux, quand ils rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me souvienne d'avoir connu.

» Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des êtres m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de vous le dire afin de voir si, désormais, je serai plus heureuse.

» Voilà tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrêter ici. Toutefois, il me serait agréable de savoir que vous avez reçu cette lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus précieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'était jamais donné. Vous m'apprendrez sincèrement ce que vous pensez de cette folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire n'empêcheront pas que ces lignes ne soient les dernières écrites pour vous par

» UNE AMIE DÉVOUÉE. »

Pour toute signature, cette missive étrange portait une pensée finement dessinée à la plume. Le post-scriptum invitait à répondre sous des initiales compliquées au bureau de poste de la Madeleine, à Paris.

Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne contenaient rien, à beaucoup près, d'aussi intéressant. Ma mère me donnait en détail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa quatrième page par des recommandations instantes de bien me soigner et « d'être prudent dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu de chose ». A coup sûr, en écrivant ces lignes, ma chère mère avait des visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergés dans le Bosphore avec deux victimes--de sexe différent--s'y débattant contre la mort.

Quant à ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'était la même affection simple, raisonnable, éloignée de toute exaltation de pensée et de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!

Malgré tout, sa prose aurait pu me paraître charmante, sans la rivale inconnue auprès de laquelle cette âme naïve semblait singulièrement terre à terre. Qui était-elle donc cette autre femme, romanesque et vertueuse tout à la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur parfumée qui effleure le front du voyageur traversant un bois d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Où l'avais-je rencontrée? Par quelle séduction involontaire avais-je pris sa tendresse?

Pendant une heure, je fouillai par la pensée quatre ou cinq des salons les plus haut cotés comme aristocratie que je fréquentais jadis, du temps où madame X*** ne m'entraînait pas à sa suite dans un monde moins blasonné. Quelques profils vagues, à demi perdus dans la pénombre d'un souvenir éloigné, se présentèrent à mes yeux. J'appelai mon imagination à mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une femme grande, blonde, mélancoliquement rêveuse, d'une beauté poétique, unie par un mariage de raison à quelque époux trop âgé pour elle, plein de mérite et très affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer. Pourquoi me donnait-elle cet amour idéal et profond, à moi qui me sentais si peu digne d'une offrande aussi précieuse, à moi dont les grâces moins qu'éthérées d'une coquette avaient tourné la tête et conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en était dans certaine phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette défiance à mon égard qu'elle manifestait sans ménagements.

O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma réputation naissante d'homme à succès paraissait à mes yeux comme une auréole de gloire, pittoresquement voilée par le crêpe funèbre d'une trahison. Et voilà qu'à cette heure je n'avais plus qu'un désir: convaincre cette douce amie que j'étais un chevalier fidèle et discret, digne d'être aimé, digne d'être admis à la voir, à m'agenouiller devant elle, à baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon enthousiasme était si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure, courir chercher cette tendre créature dans chaque rue, dans chaque maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet de la poste où elle devait venir prendre ma réponse.

La réflexion me fit voir qu'il fallait arriver à elle par d'autres moyens, si toutefois je devais être assez heureux pour percer un jour ce charmant mystère. Sans prendre le temps de redescendre au port et de regagner la _Galathée_, j'entrai dans un des hôtels de Péra et je demandai de quoi écrire. Je me souviens que ma lettre commençait ainsi:

« Madame, ce que vous appelez ironiquement « mon temple » n'est plus, à cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la chapelle « bien fermée » où vous voulez que je vous adore. La pauvre lampe de mon coeur est allumée devant l'autel. Une seule chose manque à ce culte nouveau et chéri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de mes erreurs grossières.

» Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachée derrière son voile de pureté, mon respect l'implore à genoux. Apôtre de l'amour chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renversé mes idoles. Ce n'est que la moitié de votre tâche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire: Ne mettrez-vous rien à la place de ce que vous avez détruit?.... »

Pendant de longues pages, mon zèle de néophyte s'épanchait avec ce lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans, l'âge que j'avais alors. Je reniais les erreurs du passé, particulièrement madame X***, ne la désignant, bien entendu, que par des allusions sagement voilées. Pour l'avenir, je m'engageais par les plus redoutables serments à devenir le modèle de ceux qui aiment. Mais je donnais à entendre que toutes ces belles résolutions dépendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une réponse courrier par courrier, je garantissais ma persévérance. Que si ma belle correspondante exécutait ses menaces de silence perpétuel, Dieu sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne promènerais-je pas mon égarement, pécheur endurci, de la Turquie aux Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'était possible? Mes parents s'éteindraient dans les larmes! A qui la faute? Une réponse, une réponse contenant ne fût-ce qu'une lueur d'espoir, et je rentrais en France à l'instant même, corrigé de toutes mes erreurs, portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'était à prendre ou à laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tête.

Ma lettre partie, je comptai les heures qui me séparaient du retour du courrier. Que dis-je, les heures? c'était bel et bien l'affaire de deux semaines, car, à cette époque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas encore entre Paris et Varna.

Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courûmes les ruines, les bazars, les mosquées, de Stamboul à Scutari. En outre la _Galathée_ chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux îles des Princes, soit dans le haut Bosphore, soit même sur les côtes les plus voisines de la mer Noire où, par parenthèse, un coup de vent d'est faillit me noyer, moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui est, pour les nouveaux convertis de mon espèce, la meilleure garantie de persévérance. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'avais fait mon stage de vertu dans un pays où les femmes sont moins cloîtrées!

Enfin le paquebot de la malle française fut signalé au sémaphore de Galata, dont j'avais appris les séries de pavillons par coeur. O joie! le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une enveloppe de cette même écriture renversée que mes yeux avaient relue si souvent. Ma divinité n'était point inexorable et m'épargnait le voyage du Japon qui, entre nous, me donnait à réfléchir.

« Monsieur, m'écrivait-on, j'aime trop vos parents--sans les connaître--pour les priver si longtemps de la présence de leur fils. Vous vouliez une réponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles pour argent comptant. Je me défie des conversions si faciles et si promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque épreuve de confrontation avec les bêtes de l'amphithéâtre.

» D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous félicite de l'avoir édifiée si aisément--contiendra quelque jour, si Dieu m'écoute, une statue fidèlement honorée. Mais ce ne sera pas la mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche où la retient le devoir. Je vous répète que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez tout le reste, cela me procure déjà des douceurs infinies. Depuis que j'ai cessé d'être une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu quelque chose qui touche au bonheur d'aussi près.

» Peut-être, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en loin, mais mon secret sera mieux gardé que jamais, car il doit l'être; je mourrais de honte s'il en était autrement. Mais je suivrai tendrement des yeux votre chemin dans la vie. Et même, si vous restez digne de moi, ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fière de vous et reconnaissante, jusqu'au jour où une autre, celle qui sera votre femme, vous le dira des lèvres. Je rougis de ma faiblesse, car je m'étais juré de vous écrire une seule fois. Mais cette faiblesse n'enlève rien à personne. Elle ne m'empêchera de remplir aucun des devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'à présent vous n'avez guère de devoirs. »

Une fleur de pensée, comme la première fois, remplaçait la signature absente. J'y posai mes lèvres.

--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lèvres n'ont pas donné rendez-vous aux miennes à cette place?

Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de dire, et une seconde, de la main de ma mère. Rien de ma cousine, ce jour-là, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss Pot-au-Feu attendait encore sa réponse. Aussi, que pouvais-je bien répondre à cette tranquille et prosaïque personne, si éloignée de la note actuelle de mon esprit que j'aurai dû me battre les flancs pendant une heure pour lui écrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune platonique et épistolaire? A quoi bon? La froide écriture pouvait-elle initier cette profane aux mystères du grand amour?

Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais dans cette atmosphère à la fois pure et troublante comme celle des hauts sommets. Parfois, étonné du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais peur d'être la proie d'une folie passagère, éclose dans mon cerveau sous l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-être, je subissais, malgré moi, l'influence d'une tendresse passionnée qui m'obsédait de loin. Peut-être mon coeur s'égarait à la poursuite d'une chimère, dont je me moquerais bientôt moi-même ainsi que d'un songe incohérent. Et si jamais le hasard ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance à l'aimer?

--Tu l'aimeras éperdument si tu peux la découvrir, me répondait mon coeur. Et, si elle t'échappe, le couronnement du bonheur manquera toujours à ta vie.

Désormais, chaque heure passée sur ce sol lointain me semblait perdue.... Je courus rejoindre mon ami.

--Écoute, lui dis-je; il faut que je rentre à Paris. Tu ne m'en voudras pas si je t'abandonne?

--J'allais te proposer de partir, me répondit le maître et seigneur de la _Galathée_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville où les femmes sont des fantômes. Les Parisiennes ressemblent à la lance d'Achille. Blessé par elles, c'est par elles qu'on doit être guéri. Demain, au soleil levant, nous verrons disparaître dans les flots d'or la pointe du Sérail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons qu'_elle_ t'écrit de revenir.

Je racontai discrètement mon histoire. Au reste, vu les circonstances, il m'eût été difficile de me montrer indiscret.

--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler, grommela cet affreux sceptique.

Je m'enfuis pour ne pas l'étrangler. A l'aube suivante, quand le bruit des anneaux de fer martelant l'écubier m'annonça que nous étions en train de lever l'ancre, je n'avais guère fermé l'oeil. Cinq jours après, mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte Marseille à six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais respirer le même air que la dame aux pensées!

XV

Ma première course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de la Madeleine, où j'eus à débourser les frais d'un affranchissement considérable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de traversée, et le paquet volumineux qui tomba dans la boîte avec un bruit sourd de colis, ressemblait moins à une lettre d'amour qu'au manuscrit déposé furtivement par un auteur ingénu dans l'orifice béant de l'officine d'un journal.

Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, détestation de mes erreurs passées, protestations pour l'avenir, essai d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour idéal qui, désormais, devait remplir ma vie, tout cela se trouvait mélangé dans ces nombreuses pages qui se terminaient par un appel à la clémence.

« Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur. Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie? Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous à craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sûr garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon malheureux destin nous sépare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais moins après vous avoir vue? Ah! c'est votre âme, c'est votre coeur que j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix de mes années que le reste est charmant. »

De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille Rosie n'était point, pour cette aventure d'un romanesque inédit, l'auditeur que j'aurais souhaité. Mais je n'avais pas le choix, et d'ailleurs, à défaut d'autres qualités, ma cousine avait celle d'une résignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait charmé Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tôt, assise à son chevalet, copiant la même Vierge, avec Lisbeth attelée au même tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.

--Comment! déjà de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais que dans un an pour le moins.

--Il se passe, répondis-je, que ton cousin est à la fois le plus heureux et le plus infortuné des hommes. Tiens, lis ces lettres.

--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme à l'approche d'un fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies à qui tu parles, et, l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop écouté tes confessions.

--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru ces pages adorables. Je te conseille même de les apprendre par coeur: tu ne pourrais qu'y gagner.

Avec un léger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu à peu et, quand elle fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues fleuries comme des roses pourpres, elle était, Dieu me pardonne, absolument jolie. Mais, en ce moment, il était bien question de savoir si Rosie était belle ou non!

--Qu'en dis-tu? demandai-je en replaçant sur mon coeur les précieux autographes.

Elle haussa doucement les épaules, des épaules d'un dessin parfait. Tout en se remettant à son travail, elle me répondit:

--Tu vas te fâcher; tant pis! Eh bien, vous êtes fous tous les deux: elle d'écrire de semblables fadaises à un monsieur qu'elle connaît à peine. La malheureuse! Que ne puis-je découvrir tout à l'heure son adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui crier: « Casse-cou! » Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant à toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et c'est pour cela que tu as coupé par le milieu ton beau voyage d'Orient!

--Rosie! vociférai-je en prenant mon chapeau, tu es née pot-au-feu et pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour où j'aurai découvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron!

--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre séparation sera un peu longue! Sois sûr que la dame est trop avisée pour se laisser voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin, mon pauvre ami, que comptes-tu faire?

--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la convaincre avec le temps, dussé-je y mettre dix ans de ma vie, que je suis digne d'elle et qu'elle peut se révéler à moi.

--Tu seras bien avancé quand tu te trouveras en face d'une personne mariée, mère de quatre enfants!

--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme. Je l'adore avec passion!

Je criais si fort, que Lisbeth, embarrassée par ce qu'elle entendait malgré elle, plongeait sa tête dans son tricot. Quant à ma cousine, elle partit d'un grand éclat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible d'une gaieté aussi bruyante.

--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tâcher le Misanthrope, je ne vois pas en quoi je suis si risible!

--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu étais à cette même place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Musée à certaine élégante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame Confiture-de-Roses?

Elle s'essuya les yeux où le rire avait mis quelques larmes brillantes, qui lui allaient fort bien.

--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle idée me vient? Si cette superbe personne était en train de se moquer de toi grâce à un déguisement d'écriture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient qu'une!

A première vue, l'imagination n'était pas tellement absurde, et je sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques secondes me rassura.

--Écoute, répondis-je tranquillement en désignant le Murillo du bout de mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre: « Cette toile qui est accrochée là sort du pinceau de mademoiselle Rosie », penses-tu qu'il s'y laisserait prendre?

--Hélas! soupira ma cousine.

--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent à ce que cette...coquine peut écrire et penser comme la peinture de Murillo ressemble à ta peinture. Tu admettras bien que je suis à même d'en juger.

Rosie baissa la tête sur sa toile, un peu mortifiée sans doute de ma franchise à l'égard de son talent. Je lui dis en prenant congé d'elle:

--Bientôt j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement après que la dame aux pensées m'aura répondu. J'aurai du plaisir à te montrer sa lettre, et cependant mes confidences t'ennuient peut-être.

--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y suis habituée. Au fond, elles m'amusent.

Nous nous quittâmes sans rancune après une cordiale poignée de mains. Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais:

--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle personne prosaïque!

XVI

--Je savais déjà ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense que tu viens m'annoncer ton départ pour Vaudelnay. Tes parents doivent t'attendre.

Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui présenter mes devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une lettre que j'avais prise le matin même à la poste restante.

Partir pour Vaudelnay! M'éloigner de l'adorable femme dont les lignes tendres, généreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma dernière inscription de droit avant les vacances devait être prise. Quant aux examens, je n'aurais pas été moins préparé à subir ceux du doctorat en médecine. Depuis quelques mois, je n'avais guère le temps de songer au Code et aux Institutes. Mais quel prétexte imaginer afin de ne point quitter la capitale?

--Pour le moment, répondis-je évasivement, mes projets sont encore très vagues.

Cette fois je n'osais plus parler à mon oncle de sa propre visite chez nous. Il était payé pour ne pas trop compter sur la fidélité de ma mémoire en certaines circonstances.

Dès que je pus être seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au coeur avant tous les autres.

--Je suis bien malheureux! m'écriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement que la femme qui l'a écrite était faite pour moi. C'est à peine si elle me connaît, et son coeur me devine avec une sorte de pénétration surnaturelle. Ce qu'elle me dit est précisément ce qu'il faut me dire. Elle m'aime sincèrement, d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, qui embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme sérieux et bon. Elle m'a rendu meilleur déjà. Est-il possible que ma destinée soit de ne jamais connaître même son nom!

Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eût déchiffré quelque passage écrit dans une langue peu familière, qu'il fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fût, on pouvait voir à certaines émotions fugitives de son visage qu'elle prenait du plaisir à la lecture.

--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence à croire que cette femme parle sincèrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement véritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matières,--qui sait si vous gagneriez l'un et l'autre à sortir du nuage qui plane sur vous? Je voyais, l'autre jour, une toile qui représente Psyché. Il me semble que son histoire a du rapport avec la vôtre. Fini le mystère, fini l'amour!

--Et il me semble à moi, dis-je en la menaçant, que miss Pot-au-Feu se moque de son cousin.

--Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux.

--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah! tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se cacher.

--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si mauvais.