Ma Cousine Pot-Au-Feu

Part 5

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Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement, aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent, que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne sont plus....

Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui devait être la mère de Rosie.

Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu, les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.

Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour quoi il s'était battu avec « le monsieur ».

--Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille.

Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal causé par ses beaux yeux.

L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il comptait sans les surprises perfides de l'amour.

Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes, mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la façon de Corneille.

--Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi jusqu'à ta mort.

Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux tenu.

Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans. Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui fût guère imputable.

Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune, catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse, caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père maternel de Rosie.

Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance, laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir de famille?

--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là; tu as tout vu.... Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay.

--Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr.

Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à le voir accepter séance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie. L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et, comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis d'un ton plaisant:

--Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez fait quelques folies de jeune homme et que...vous êtes en avance sur votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines....

--Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main. Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin, ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.

--Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous viendrions plutôt tous trois vous chercher!

--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant, charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.

L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.

--Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille est restée campagnarde.

L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique.

--Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues, soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent s'amuser!

--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis.

--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.

Nous nous quittâmes en nous disant:--_A bientôt,_--locution parallèle à cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.

J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter _Annibal_ que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier.

XI

Le château était rempli de monde.

--Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon père tout en m'accompagnant dans ma chambre où j'allai rapidement passer un habit, car le dîner attendait.

Il me fit alors l'énumération de nos hôtes. Il en parlait avec tant d'intérêt, de plaisir et d'animation que je soupçonnai,--ceci entre nous,--qu'en faisant provision de tous ces remèdes fort agréables contre l'ennui, mon excellent père avait songé aussi un peu à lui-même.

Une heure après, mes soupçons étaient loin d'avoir diminué, et Dieu sait si je condamnais ce besoin de distractions dans l'âge mûr, chez un homme dont la première et la seconde jeunesse avaient été moins que dissipées, j'avais pu le voir de mes yeux.

Ah! comme il était changé, mon cher Vaudelnay, depuis que _les ancêtres_ avaient émigré pour toujours sous les dalles armoriées de la chapelle!

De tous les êtres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y trouvaient encore: mon père, ma mère, moi et le jardinier devenu un personnage important, vêtu comme un monsieur, commandant une escouade nombreuse de fleuristes, de légumistes et de manoeuvres. Le « clos » d'autrefois n'existait plus. Il était changé en un vaste parc ondulé de monticules, creusé de pièces d'eau, coupé de plantations savantes, derrière lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-père bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse. Des serres grandioses, des écuries modèles étaient sorties de terre. Des domestiques corrects et distingués fourmillaient silencieusement dans les corridors. Si l'on avait parlé de prière en commun à cette valetaille perfectionnée, je gage que nous aurions été « empoignés » de la belle sorte dans le _Siècle_ du surlendemain.

Quant aux invités, c'était la crème de la province, de la crème battue chaque année par un séjour à Paris. Les gens arriérés et ennuyeux, les gentillâtres de l'ancienne école, les châtelaines à robes de bure et à trousseaux de clefs n'étaient point de cette joyeuse série, non plus que les jeunes filles à marier, car, d'après les idées de mon père, je n'étais point de ces victimes qui doivent marcher à l'autel encore blanchissantes sous le duvet de leur première toison.

A défaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez nous. En arrivant au salon éblouissant de lumières, j'eus le plaisir d'en compter jusqu'à trois remarquablement jolies, et nous n'étions pas au dessert que l'une d'elles, à côté de qui j'avais ma place, me témoignait, à n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me prendre au sérieux. Dans le cours de la soirée, dont quelques tours de valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la troisième de ces dames voulurent bien me témoigner successivement des dispositions non moins rassurantes.

Être pris au sérieux! Douceur à nulle autre pareille pour un éphèbe de vingt-trois ans, habitué à la bienveillance défiante des mondaines de Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans!

Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la première fois la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées à l'oreille jusque-là.

--Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir; ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux prétendre à tout!

Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre, sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre d'une inconséquence fût commise.

Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation annoncée!

J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la boxe d'_Annibal_, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou. Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place.

Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie. Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque chose de _désuni_ dans la tournure et la démarche, pour parler ce langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe. Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de l'oeil en passant devant une glace:

--Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle est aussi laide?

J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute: laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne, très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées, qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris!

Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde.

Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père disait à qui voulait l'entendre:

--Je veux que mon fils s'amuse à Vaudelnay, pour lui ôter toute envie de nous quitter et de s'amuser ailleurs.

Mais je voyais de plus en plus que mon père, secrètement attristé par les progrès d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le besoin de distractions qu'il éprouvait pour lui-même. Quant à ma mère, elle n'avait d'autres désirs que ceux de son mari. Pour une raison ou pour une autre, les longues vacances de l'École de droit passèrent pour moi comme un rêve.

Quelques visites de voisinage à rendre à des parents ou à des amis, tous gens fort gais, achevèrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du 14 novembre vint à luire, l'oncle Jean et sa petite-fille étaient toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y étaient plus, je n'étais pour rien dans leur déplacement.

Je devais quitter mes parents le soir après dîner pour aller prendre l'express. Dans l'après-midi, mon père me pria de passer dans son cabinet et me tint à peu près ce discours:

--Mon cher ami, tu vas retourner là-bas.

Entre nous, je n'attache pas une importance exagérée à te voir devenir de première force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberté, moi qui n'ai jamais su ce que c'est que d'être jeune et libre.

Il s'arrêta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir consoler mon père; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans, occupant silencieusement sa place au bout de la table présidée par les _ancêtres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientôt il reprit:

--N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens, pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plaît à Dieu, tu seras l'un des meilleurs partis de la bonne société. Ne gâche pas tous les avantages réunis en toi d'une façon rare. Tâche de ne pas faire de folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela fréquente beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire qu'il se gâte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver, n'est-ce pas?

Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province m'ayant acheté le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard! En allant prendre mon inscription le jour même de mon arrivée, je songeai que l'École est assez près de la rue d'Assas. L'occasion eût été bonne pour faire une visite à Rosie. Mais des camarades rencontrés au secrétariat m'entraînèrent, et je regagnai la rive droite sans avoir accompli ce pieux devoir.

XII

A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés; mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande, m'assurer le concours d'un spécialiste anglais--qu'auront pensé les mânes des _ancêtres!_--pour lui confier mon attelage.

Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus charmantes.

_Elle_ n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche, très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent, mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement étranger.

--C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.

Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de _faire la cour_ selon toute l'étendue et toute la signification--future et présente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à brûle-pourpoint:

--Oh! master Gastie!

Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie naissante d'une Vierge quelconque.