Part 4
D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important. Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois, le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne, ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis elle me dit:
--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis quelques jours!
--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de l'importance qu'elle me donnait.
--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collège à ta place! Personne n'aurait envie de pleurer.
Cette réponse me parut alors burlesque au possible et j'éclatai de rire, ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles méritent d'être vues...et comme les voit un coeur de femme, même d'une petite femme de sept ans.
A partir de ce jour-là, mon jardin continua de recevoir nos visites, mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous passions notre temps à me plaindre. Je venais de découvrir soudain que le rôle de victime a de grandes douceurs. Je permettais généreusement à Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiéter beaucoup de savoir si elle n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais à être persuadé que nous n'appartenions pas tout à fait à la même catégorie d'êtres.
J'abrège le récit de ces derniers jours. Le moment du départ venu, j'ai honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe: littéralement, je fondais en eau. Quant à ma cousine, je la vis assez peu durant les heures suprêmes; je pus constater qu'elle ne versait pas une larme, estimant probablement qu'elle était trop peu de la famille pour s'accorder cette prérogative. Mais la première lettre de ma mère contenait cette phrase en post-scriptum:
« J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de ton départ. Le médecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aimé, soigne-toi bien. »
VIII
Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.
« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du mal, mon cher Gaston! »
Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous les succès.
« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne travaille pas trop! »
C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le seul que j'ai toujours pieusement suivi.
Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.
Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait le dernier roi de la monarchie légitime.
--Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc toujours ici?
Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale, personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser à ce surmenage.
Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes impressions.
--Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie!
--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.
--Mais oui, certainement.
Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive pour prendre de ma main la pâture attendue.
Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche. Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon!
--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.
Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie--j'avais rapporté tous les prix de ma classe--m'ôta l'envie et le temps de gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent. Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux, contrepied et remise.
Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide! elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les _ancêtres_ s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur.
Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne voulut rien entendre.
--Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe quelque temps à Paris.
Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche cadette de ma famille.
En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg.
« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais tu connais ton oncle!.... »
A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants, allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.
Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que je me réveillai un beau matin en me disant:
--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma cousine.
Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre.
C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque m'avait approché une fois.
Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes contemporains.
Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral. Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat. Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable. D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.
Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté, par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur coeur, elles pensaient:
--Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas.
Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit, dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! à l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est ennuyeux, triste, désespérant de _savoir!_
IX
A la fin de ma première année de droit, je subis assez gaillardement l'épreuve de l'examen. J'aurais mauvais goût à blâmer la facilité du programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succès de ma carrière intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un jeune homme a échoué dans ces peu terribles débuts, sans me sentir plein pour lui d'une pitié profonde.
Les vacances me rappelaient à Vaudelnay, mais, auparavant, un impérieux devoir m'obligeait à rendre visite à l'oncle Jean et à sa petite-fille. Grâce à Dieu, mes amis et mes amies du grand monde étant dispersés dans toutes les directions; je n'avais rien de mieux à faire à cette heure que de me montrer bon parent.
Mais la difficulté--elle était sérieuse,--consistait à découvrir l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander à ma mère? C'eût été faire l'aveu d'une coupable négligence. Fort heureusement le notaire de la famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son étude le premier de chaque mois, devait posséder ce renseignement indispensable. En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire à ses yeux l'étalage de mauvais goût de ma voiture, de mon cheval et de mon groom, et ensuite parce que les pavés de la rive gauche, brûlés parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'épiderme d'une nymphe.
En apprenant du concierge que le baron était seul chez lui--au quatrième étage et quel escalier!--je me sentis aussi ému que je l'avais été huit jours plus tôt devant mes examinateurs. Même, tout en montant les marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'ânonner quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacité des mineurs. Mais que répondre si, là-haut, on me posait cette « colle » redoutable:
--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tôt?
Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rareté de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous étions quittés la veille, avec cette bonté triste et ce sourire résigné que je lui connaissais, depuis le soir où il était rentré à Vaudelnay rapportant Rosie entortillée dans sa couverture.
Pauvre oncle! il avait franchi une étape de plus dans la vieillesse. Il était facile de voir que la prochaine halte serait la dernière. Il portait ses cheveux blancs très longs; sa taille s'était voûtée; ses vêtements, d'un entretien irréprochable, trahissaient la pauvreté. J'eus un léger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis à Vaudelnay.... Je me hâtai de parler de ma cousine.
--Elle est à sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas! Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a du talent. Du reste, regarde.
Sur les murs s'étalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu quelque peine à discerner le mérite, non seulement parce que j'étais loin d'être clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes yeux se trouvèrent un peu brouillés. Ces toiles étaient des vues de Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mémoire. Sur la table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me troubler la vue, car il représentait mon jardin quelque onze ans plus tôt.
L'oncle Jean, très vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel par la fenêtre.
--Tu vas sans doute retourner là-bas? me dit-il après une minute de silence. Je sais que tu es reçu, et je t'en félicite.
--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?
--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me raconte tout ce qui se passe à Paris; ce qui se passe de bon, bien entendu. Car moi, je ne sors plus guère. Les jambes....
Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais toujours connue, quand il voulait éviter un jugement sévère sur les personnes ou sur les choses.
--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.
Si j'avais exprimé toute ma pensée j'aurais dit:
--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie à son vieux grand-père.
L'oncle répondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde à cette coureuse:
--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duègne irréprochable. Pauvre Rosie! elle sera désolée d'avoir manqué son cousin!
--Mais je lui donnerai bientôt l'occasion de se consoler, dis-je poliment. Je reviendrai.
--Pas avant les vacances? Tu vas partir?
--Demain matin.
L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre de philosophie.
Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui connaissais depuis l'enfance de Rosie.
--Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu leur diras--son regard avait changé d'expression--tu leur diras que je leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de mon arrivée parmi eux.
Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à Celle qui devait--probablement bientôt--le réunir aux _ancêtres_. Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:
--L'entrevue sera déjà bien assez _froide_.
Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler que j'avais dans mon enfance:
--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au moins quelque chose?
--Te voilà devenu bien curieux tout à coup!
En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir.
--Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite, mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi ainsi qu'aux miens.
Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.
--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez peut-être plus indulgent.
L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici, quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre inutilement sur sa propre histoire.
X
La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je parle des _ancêtres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge.
L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de Charles X.
Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante, quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait y décider de son existence.
Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait, conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa mère,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.
Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe. Il me le disait lui-même:
--Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à qui j'avais donné ma foi.