Part 4
En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant.
--Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers Albert, dont l'angoisse était visible:--Mais qu'avez-vous donc, mon Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion.
Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de moi.
--Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta: vous voyez bien que ces caresses me font mal.
Je feignis de ne pas l'entendre.
L'enfant lui dit:
--Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus.
Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières: les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue, jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui venait de se passer.
--Réconcilions-nous, dit Albert à mon fils, en lui donnant la main, je vais vous conduire sous le _cèdre_ manger du _plaisir_.
Nous fîmes une halte sous l'arbre centenaire, que Jussieu a planté et que Linnée a touché de ses mains, mais bientôt le babil des bonnes d'enfants, les rumeurs des marmots et les cris de la marchande de _plaisirs_ fatiguèrent Albert et irritèrent ses nerfs.
--Allons nous asseoir dans les serres, me dit-il, nous y serons seuls, car l'entrée est interdite au public.
Je ne voulus pas refuser, j'aurais eu l'air de craindre et par le fait je ne craignais rien; j'avais pour sauvegarde l'amour, l'amour éloigné mais toujours présent.
Nous entrâmes dans la grande serre carrée toute remplie de plantes et de fleurs des tropiques. J'éprouvais un bien-être infini à respirer cette atmosphère tiède et embaumée. Nous nous assîmes vis-à-vis du bassin limpide d'où surgissait, telle qu'une naïade, une statue de marbre blanc; ses pieds étaient caressés par les nymphéas en fleurs flottant à la surface de l'eau, tandis que sa tête se déployait à l'abri des bananiers aux larges feuilles et des magnolias fleuris.
--Que c'est beau, disait mon fils, ravi de cet aspect des plantes inconnues tout nouveau pour lui. Que cela sent bon! je dormirais bien sur cette mousse chaude comme dans mon lit, ajouta-t-il, en s'étendant au bord du bassin; mais j'ai faim et j'ai donné tous mes gâteaux aux animaux.
Albert alla parler à l'homme qui nous avait ouvert la porte de la serre, et je l'entendis qui lui disait:
--Prenez ma voiture, vous irez plus vite.
Il revint s'asseoir auprès de moi, tandis que mon fils étendu sur l'herbe, d'abord silencieux et en repos, finit par s'endormir.
--N'êtes-vous pas fatigué, dis-je à Albert, dont la pâleur avait reparu.
--Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur, soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise.
--La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt dans l'amour d'une mère.
--Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées, la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas comprendre ou qu'elles n'aiment plus.
--Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger, lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer.
--C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc, si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret?
--Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie.
--Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope; si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes et vous dévorer.
--Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce de jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant; tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces plantes.
--Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes, répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu ici il y a un an, m'a bien dit les noms en _us_ de tous ces arbustes enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois; j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une grandeur dont il pare son savoir.
--En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise?
--Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard, de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi sur une large page de vélin, un passage inédit de son _Cosmos_ auquel il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je, que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous?
--Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là, mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en fusion produisent des scories.
Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de rhum.
Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux fruits.
--Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête ne s'enflammât de nouveau.
--L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons l'air froid et vivifiant du jardin.
--Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert.
--Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a tort; elle vous empêche de boire et moi de manger.
Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret des Champs-Élysées.
--Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera, poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était un des charmes de sa nature.
--Oh! pour cela non, répliquai-je, je refuse, je m'insurge, et si vous voulez dîner absolument avec moi, ce sera chez moi que vous dînerez.
--J'accepte, me dit-il, mais à condition qu'une autre fois je serai l'amphitryon.
--Que dirait notre ami René, s'il nous voyait ainsi passer toute une journée ensemble?
--Ma foi, j'y pense, reprit Albert, si nous allions le chercher ce bon René dans sa retraite d'Auteuil pour dîner avec nous?
--Y songez-vous! De la sorte, vous pourriez me conduire jusqu'à Versailles; oh! comme vous y allez, poëte!
--Je vais comme l'inspiration et l'instinct, je suis mon cœur qui me pousse. Avez-vous donc, marquise, quelque amoureux qui vous attende ce soir pour vouloir rentrer si vite?
--Vous voyez bien que non, puisque je vous engage à dîner.
--Ainsi donc, vrai, vous êtes libre?
--Libre comme le travail et la pauvreté.
--Ce qui signifie d'ordinaire l'esclavage, répliqua-t-il.
--Non, repartis-je, le monde ne s'occupe guère que des riches et des oisifs, et laisse aux autres leurs coudées franches dans la tristesse et la solitude.
--Oh! si vous étiez tout à fait libre, répétait-il, que ce serait bon! mais bah, vous me trompez!
Je ne savais plus que lui répondre et nous nous mîmes à jouer assez gaiement sur les mots jusque chez moi. Parvenue au bas de mon escalier, je le montai précipitamment pour ordonner à ma vieille Marguerite d'aller chercher un poulet et du vin de Bordeaux. Albert et mon fils me suivaient plus lentement; quand ils arrivèrent je m'étais déjà débarrassée de mon chapeau et de mon châle, j'avais noué un tablier blanc autour de ma taille et je me disposais à aider au dîner.
--Allez vous reposer dans mon cabinet, dis-je à Albert, feuilletez les livres et les albums, et, si vous voulez être bien aimable, faites-moi un de ces dessins à la plume que vous faites si bien, le croquis du beau lion du Sahara qui vous a tant effrayé!
--Jamais, répliqua Albert; vous êtes comme les autres; vous voulez que je note mes angoisses pour les constater froidement; je reste ici avec vous et je vais vous aider à faire la cuisine.
Cette idée me fit rire.
--Oh! vous croyez que je ne m'y entends pas; voyons, qu'ordonnez-vous, quel mets allez-vous préparer?
--Un plat sucré, lui dis-je, des poires meringuées, et, puisque vous le voulez absolument, vous allez battre des blancs d'œufs.
--C'est cela, me voilà prêt.
Il s'était emparé d'une serviette et l'avait liée gaiement sur les basques de son habit noir.
--Que je vous donne du moins un vase élégant et digne de vous, ô poëte. Je lui tendis une écuelle en vrai Sèvres, qui avait appartenu à ma mère, et une fourchette en ivoire, et le voilà fouettant auprès de la fenêtre les blancs d'œufs qui, bientôt, montèrent en neige sous les coups de sa main nerveuse. Il fallut aussi occuper l'enfant: je pris sur une étagère quelques belles poires et les lui donnai à peler; en un instant mon plat sucré fut dressé, et, quand Marguerite arriva, elle n'avait plus qu'à le mettre sur le feu.
Albert et mon fils m'aidèrent ensuite à disposer le couvert.
--Tout ceci me rappelle ma vie d'étudiant, dit Albert; depuis longtemps je ne m'étais senti si heureux, et moi, qui ne mange plus, il me semble avoir ce soir une faim dévorante.
Cependant quand nous nous mimes à table, il mangea à peine un peu de blanc de poulet, et goûta, par courtoisie, du bout des lèvres, à mes poires meringuées; à ma grande surprise il ne but que de l'eau rougie. Me voyant en peine de sa santé, il redoubla de gaieté et d'esprit pour me convaincre qu'il se portait à merveille. Après le dîner, il se mit à jouer avec mon fils comme un écolier. Cependant l'enfant, fatigué de sa journée passée en plein air, commença à s'endormir vers dix heures, et Marguerite l'emporta; je restai seule avec Albert, éprouvant moi-même un peu de lassitude. J'étais assise immobile sur un grand fauteuil, Albert, placé en face de moi, au coin du feu, roulait dans ses doigts une cigarette que je lui avais permis de fumer.
Nous ne nous parlions pas, et insensiblement j'oubliai presque qu'il était là; une autre image prenait sa place et se dressait jeune, souriante et aimée, vis-à-vis de moi; machinalement, je me courbai vers la table où j'écrivais chaque soir; je pris une plume et je touchai un cahier de papier à lettre; c'était l'heure où j'écrivais à Léonce, et l'habitude de mon cœur était si impérieuse, que, même au théâtre ou dans le monde, où je n'allais plus que rarement, lorsque l'heure de ma lettre quotidienne arrivait, je sentais une vive contrariété de ne pouvoir l'écrire.
--Vous avez affaire et je vous gêne, me dit Albert, qui s'était aperçu de la rêverie où j'étais tombée et qui suivait du regard tous mes mouvements.
Sa voix me fit tressaillir et me rappela sa présence. Je rougis si visiblement qu'Albert reprit comme s'il m'avait devinée:
--Vous pensez à un absent.
--Je suis un peu lasse de cette bonne journée, lui dis-je, sans lui répondre directement.
--Ce qui m'avertit que je dois me retirer, répliqua-t-il sans se lever. Oh! marquise, vous ne savez pas où vous m'envoyez!
--Mais dormir tranquillement, j'espère.
--Tranquillement! vous me répondez comme une coquette, car, à votre âge on n'est plus naïve; si vous voulez que je sois tranquille laissez-moi là encore deux ou trois heures; qu'est-ce que cela vous fait?
Il était si pâle et si défait que je n'eus pas le courage de le contrarier; puis, malgré ma préoccupation secrète, j'éprouvais un grand charme dans sa compagnie.
--Si cela vous paraît bon, lui dis-je, restez encore.
Il me prit la main et la garda dans les siennes, en me disant merci!
Nous étions éclairés par une lampe aux lueurs pâles, recouverte d'un abat-jour rose; la lune, dans son plein, était suspendue en face de ma fenêtre et projetait son éclat à travers les vitres; aucun bruit du dehors ne montait jusqu'à nous. Un grand feu flambait dans la cheminée; c'était un mélange de chaleur et de clarté douces, qui inspiraient comme une mollesse et une rêverie involontaires; il tenait toujours ma main et demeurait tellement immobile que, sans ses yeux grands ouverts, j'aurais pu croire qu'il dormait. Je n'osais faire un mouvement dans la crainte d'attirer sur ses lèvres quelque parole trop vive. J'éprouvais un grand malaise du silence que nous gardions tous deux, et cependant je ne savais plus comment le rompre. Enfin, je me décidai à lui dire que j'espérais qu'il me reviendrait, un soir où j'aurais Duverger, Albert de Germiny et René.
--Oui! répondit-il, si vous me permettez de revenir tous les autres soirs quand vous serez seule? Sinon, non.--Et il secouait ma main en me répétant: Voyez-vous, je ne veux plus souffrir!
--Quelle âme tourmentée avez-vous donc, lui dis-je, pour me parler ainsi le second jour où vous me voyez? J'avais cru être avec vous cordiale et simple, je n'ajouterai pas fraternelle puisque le mot vous déplaît.
--Et la chose encore plus, répliqua-t-il.
Il s'assit sur le tapis de foyer à mes pieds, et continuant à tenir ma main il poursuivit:
--Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré, l'_attendu_, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place était vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je ne sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé.
Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et ses mains.
--Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie, entraîne et confond, je...
--N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je, moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit.
En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à sortir.
--J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis dans ma chambre où mon fils dormait.
--Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant le petit lit de l'enfant.
--Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène, s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est peut-être encore temps, vous me guérirez!
--Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui pour moi serait une douleur.
--Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de toilette.
D'un geste, je lui montrai la porte en lui disant:
--Bonsoir, M. de Lincel.
--Bonne nuit, marquise; je vais me divertir un peu à mon tour; souper et voir quelque belle femme qui ne me fera pas de métaphysique.
Je ne trouvai pas un mot à lui répondre; des paroles de morale m'eussent paru froides et superflues; un démenti m'aurait semblé hypocrite; il avait deviné que j'en aimais un autre; éloigné ou présent, cet autre existait et m'avait tout entière. Je marchai donc silencieuse, derrière lui, l'éclairant jusqu'à la porte de sortie. Là, je lui tendis la main:
--Non, me dit-il en la repoussant, car avant une heure ce seront des mains banales qui m'enlaceront.
Il descendit l'escalier précipitamment et en chantant un refrain moqueur. Je l'entendis fermer la porte cochère avec fracas.
Je restai quelques instants comme pétrifiée; mais que pourrais-je donc faire pour lui? me demandai-je.--Bien, me répondit la voix d'une inflexible logique, puisque tu ne l'aimes pas d'amour. Il court en ce moment au cabaret, puis ailleurs, et, pour le sauver, il faudrait lui ouvrir les bras, et lui dire: Reste ici, tu seras mieux.
Quand je me retrouvai assise dans mon cabinet, prenant la plume pour écrire à Léonce, sa belle et chère image agrandie par la solitude dans laquelle il vivait, chassa bien vite de son regard calme l'image agitée d'Albert. Il n'avait pas, lui, de ces inquiétude, et de ces transports d'enfant, l'amour l'éclairait sans le brûler; c'était la lampe de son travail nocturne; la récompense de sa tâche accomplie. Oh! voilà le véritable amour, me disais-je: fort, radieux, certain de lui-même, et persistant sans altération, à distance de l'être aimé!
C'est ainsi que dans l'excès de mon amour, je blasphémai l'amour même: l'amour exigeant, fantasque, anxieux, emporté, tel qu'Albert l'avait ressenti dans sa jeunesse, et dont l'écho se réveillait en lui. Est-ce que l'amour véritable peut être tranquille, résigné, exempt de désir? Impétueux seulement dans certains jours de l'année et relégué le reste du temps dans une case du cerveau? Ô pauvre Albert, dans ta folie apparente c'est toi qui aimais, toi qui étais l'inspiré de la vie! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point; l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte!
VII
J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de cette étrange journée.--Il me répondit bien vite que je m'effrayais trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous frappent plus que par leurs vestiges.
Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand.
Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert accompagné du billet suivant:
«Chère Marquise,
«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on serait très-bien au coin de votre feu!
»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»
Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit Albert.