Lui: Roman contemporain

Part 3

Chapter 34,005 wordsPublic domain

C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant. Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!--C'est une remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a portés.

Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au revoir!

VI

J'écrivis le soir même à Léonce ma visite à Albert de Lincel; il me répondit vite et avec une sorte d'ardeur curieuse: Il serait charmé, me disait-il, de connaître par moi un des êtres qui l'avait le plus intéressé dans sa vie. Il me demandait sur Albert tous les détails imaginables et m'engageait à le voir le plus souvent possible. Je fus ainsi disposée tout naturellement à accepter sans scrupule et sans inquiétude la sympathie d'Albert; je l'avais trouvé enjoué et cordial; j'aimais les allures simples de son génie qui ne s'était pas offert à moi avec cette pompe solennelle à laquelle tous les hommes célèbres se croient plus ou moins tenus dans une première entrevue.

Le lendemain de ma visite à Albert, il faisait un de ces jours d'hiver radieux si rares à Paris; le ciel était d'un bleu vif, les moineaux voletaient au soleil sur la cime dépouillée des arbres, et s'aventuraient parfois jusqu'à la balustrade de la haute fenêtre où j'étais accoudée. Je faisais comme les moineaux, je humais l'air vivifiant et tiède de ce jour d'Italie, et je regardais courir, dans les mêmes allées où nous sommes maintenant assises, mon fils qui jouait à la balle. Le portier, qui nous avait en affection, lui ouvrait chaque jour le jardin qui m'avait appartenu autrefois.

Je regardais mon enfant s'ébattre joyeux; il me saluait par de petits cris, et lorsque mes yeux se détournaient de lui, il m'obligeait en m'appelant à le regarder encore. J'avais devant moi les toitures et les clochers d'une partie du faubourg Saint-Germain; les bruits des voitures et les voix de la rue montaient jusqu'à ma fenêtre. Ce spectacle et ces rumeurs m'empêchèrent d'entendre le coup de sonnette qui retentit à ma porte; tout à coup, je sentis une main tirer à mon côté les plis de ma robe; c'était ma vieille servante qui me disait avec sa grosse mine toujours réjouie:

--Madame, voilà un monsieur!

Je tournai la tête et je me trouvai en face d'Albert de Lincel.

Il était plus pâle que la veille et si essoufflé qu'il semblait défaillir; je lui pris la main et je l'obligeai à s'asseoir; il tomba comme anéanti sur un fauteuil.

--Vous voyez, me dit-il, que je n'ai pas tardé à vous rendre votre visite.

--Oh! que vous êtes bon, répondis-je, d'être venu si vite et d'être monté si haut.

--Il est vrai que c'est un peu haut, marquise, mais c'est bien à vous de ne pas avoir quitté votre hôtel et d'avoir eu le courage de vous y loger sous les toits. Je vois en ceci un présage de bon augure; un jour vous redeviendrez, comme autrefois, propriétaire de l'hôtel entier.

--Les poëtes sont prophètes, lui dis-je en riant; ce que vous dites là me portera bonheur et je gagnerai mon procès. En attendant, regardez quelle belle vue; et je le conduisis vers la fenêtre, puis me retournant vers l'intérieur de mon petit salon, j'ajoutai: J'ai d'ailleurs ici, autour de moi, mes plus chères reliques, et je ne regrette rien de mon grand appartement du premier étage.

Il se mit alors à considérer avec intérêt trois portraits, qui séparaient les rayons de bibliothèque dont les murs étaient couverts. C'était le portrait de ma mère: un grand dessin à la gouache dont les demi-teintes rendaient à merveille la douceur et la distinction des traits. C'était ensuite le portrait de mon grand-père, figure sévère, presque sombre, dont la bouche, large et serrée, avait une expression d'amertume, tandis que les yeux éclatants et le front calme donnaient au haut du visage une extrême sérénité. Cette peinture au dessin pur et sobre de couleurs rappelait la manière de David; la chevelure, disposée en ailes de pigeons, était poudrée à frimas; l'habit bleu barbeau, coupe de la République, avait deux vastes revers en pointes, de même que le gilet blanc à la Robespierre; entre ces revers, se groupait le nœud bouffant de la cravate de mousseline qui s'enroulait en plis profonds autour du cou.

Tout l'ajustement contrastait avec la pâleur et l'expression grave de la tête.

Le troisième portrait, magnifique miniature de Petitot, représentait un chevalier de Malte, mon grand-oncle; la tête, jeune et superbe, était couverte de la longue et abondante perruque de la fin du règne de Louis XIV, le cou reposait dans une cravate blanche à plis majestueux; la cuirasse était en bel acier bruni rehaussé d'or et d'émail bleu; un manteau de pourpre flottait sur l'épaule gauche.

Après avoir regardé attentivement ces trois portraits, Albert feuilleta quelques-uns de mes livres; il fut frappé par une édition des œuvres de Volney, et par un volume de Condorcet, que ces auteurs avaient donnés à mon grand-père. En voyant leur signature, il me dit:

--Savez-vous, marquise, que nous sommes un peu du même monde; mon père aussi a été lié avec ces hommes célèbres que Bonaparte appelait des idéologues; bien souvent mon père m'a parlé de ses amis les grands philosophes, comme il disait, et à sa mort j'ai retrouvé de leurs lettres dans ses papiers.

Tandis que nous causions ainsi, sa voix était si altérée et son oppression si forte, que je lui dis tout à coup:

--En vérité, je suis bien peu hospitalière de ne pas vous avoir offert un verre d'eau sucrée après votre ascension de mes quatre étages.

Et prenant un verre à semis d'étoiles d'or, dont je me servais habituellement, je le lui tendis plein d'eau et de sucre.

Il se mit à rire comme un enfant.

--Eh! quoi! marquise, pensez-vous me rendre des forces avec ce fade breuvage?

--Voulez-vous, lui dis-je, y mettre un peu de fleurs d'oranger?

--De mieux en mieux, dit-il en riant plus fort.

--Oh! j'y pense, repris-je, j'ai d'excellent chocolat d'Espagne, il sera bientôt fait; permettez-moi de vous en offrir. Je n'ose vous proposer du thé ou du café, c'est trop irritant.

--Ne cherchez pas tant, marquise, et faites-moi apporter simplement un verre de vin généreux.

Née et élevée dans le Midi, je n'avais jamais, comme presque toutes les femmes des pays chauds, approché une goutte de vin de mes lèvres. J'avais mis mon fils au même régime, et, depuis ma ruine, je n'avais plus de cave.

Je dis tout cela à Albert, ajoutant que ma servante seule buvait du vin dans la maison.

--Eh bien! reprit-il gaiement, j'accepte ce vin de cuisine, et, croyez-moi, marquise, faites-en boire aussi à votre fils si vous ne voulez pas qu'il devienne lymphatique et mièvre.

Je sonnai Marguerite, qui apporta aussitôt une grosse bouteille noire et un verre. Albert la vida à moitié et, à mesure qu'il buvait, son teint se colorait et ses yeux se remplissaient d'une vie nouvelle.

--Ah! me dit-il en touchant la bouteille, ceci et ces bons rayons de soleil qui s'allongent jusqu'à moi par votre fenêtre, me rendent vigueur et joie. Maintenant, marquise, je pourrai marcher, causer et même écrire longtemps.

--Le vin vous fait donc du bien, repris-je toujours étonnée.

--On m'a calomnié sur l'abus prétendu que j'en fais, répliqua-t-il; mais si jamais, marquise, vous étiez mourante ou désespérée, vous verriez quelle force y trouve le corps; quels enchantements et quel oubli l'esprit peut y puiser.

--Horreur! lui dis-je en riant, jamais je ne souillerai mes lèvres à cette liqueur aux parfums âcres. Parlez-moi de l'arôme du citron et de l'orange! Je me souviens encore que lorsque les larges pieds des vignerons foulaient la vendange au château de mon père, je fuyais épouvantée de la senteur des cuves, et que j'allais bien loin m'asseoir sur quelque hauteur pour respirer le vent du ciel.

--Avec vos cheveux que le soleil empourpre et doré en ce moment vous eussiez pourtant fait une fort belle Érigone, reprit-il galamment. Croyez-moi, votre dédain pour le breuvage que tous les peuples ont appelé divin, a quelque chose d'affecté et de maniéré qui n'est pas digne de vous.

--Mais je n'affecte rien, je vous jure; c'est en moi un instinct de répulsion, et le jour où cette répugnance cesserait, je vous promets d'essayer de boire avec vous.

--Oh! reprit-il, quelle bonne femme vous êtes! N'est-ce pas, vous ne croirez pas ce qu'on vous dira de moi: que je m'abrutis, que je me jette tête baissée dans cet oubli de l'ivresse? Non, non, je vois sciemment ce que je fais et ce que je veux quand parfois je m'abandonne. Chère marquise, si jamais votre cœur est déchiré, ne regardez pas un homme du peuple ivre, chantant et riant dans sa misère, cela vous donnerait le vertige et l'envie de l'imiter.

--C'est un expédient aveugle et matériel, lui dis-je; ne peut-on s'étourdir par l'amour, par le dévouement, par le patriotisme, par la gloire?

--J'ai essayé de tout, et l'oubli seul est là, répliqua-t-il en frappant la bouteille du revers de ses doigts blancs et effilés; mais je ne m'enivre que lorsque je souffre trop et que le désir impérieux d'oublier la vie me fait envier la mort.

Tout ce qu'il me disait à propos de ce bienfait de l'ivresse dont on l'accusait d'avoir pris l'habitude me causait une sorte de malaise; je ne comprenais pas même la force réelle que le vin prêtait à sa santé défaillante et qui insensiblement en avait fait pour lui une nécessité. Plus tard, quand ma poitrine malade courba et affaiblit mon corps, autrefois si robuste, quand le souffle manqua à ma marche, l'air à ma respiration, l'étreinte à mes mains maigres et amollies, j'approchai par contrainte de mes lèvres ce breuvage qu'elles avaient repoussé si longtemps; insensiblement il me ranima, et, s'il avait vécu encore, lui, mon grand et bien-aimé poëte, je lui aurais demandé de célébrer en mon honneur les coteaux du Médoc, comme Anacréon avait chanté les vins de Crète et de Chio.

--Vous aimez la poésie, marquise, et je voudrais, continua Albert, pour vous faire apprécier celle qu'il y a dans le vin, vous citer tous les beaux vers par lesquels les grands poëtes de l'antiquité, et les vrais poëtes modernes l'ont célébré; croyez-bien que tous l'ont aimé, car on ne parle en poésie que de ce qu'on aime. Mais je deviens pédant et j'oublie de vous dire que j'ai vu Frémont ce matin, ou plutôt, j'hésite à vous le dire, car je n'ai pas une bonne nouvelle à vous donner.

--Je devine; votre éditeur refuse mes traductions.

--Il les a refusées d'un ton qui m'a fait soupçonner un parti pris et qui pourrait bien me brouiller avec lui, répliqua Albert.

--Je vois en ceci une vengeance de Duchemin, lui dis-je, il vous a prévenu auprès de Frémont et l'a mal disposé pour moi. Ce n'est donc pas à votre libraire que j'en veux, mais à cet affreux satyre.

--Du reste, marquise, je vous trouverai un autre éditeur.

--Merci, répondis-je en lui tendant la main, mais laissez-moi goûter votre première visite sans vous fatiguer de cette affaire.

En ce moment une petite main gratta à la porte de mon cabinet et la poussa doucement; c'était mon fils qui ne me voyant plus à la fenêtre s'était ennuyé de son jeu et revenait vers moi. Les enfants veulent toujours avoir un compagnon ou un spectateur dans leurs amusements; c'est le prélude de la sympathie et de la vanité humaines.

--Oh! je pensais bien que tu avais une visite, me dit mon fils en m'embrassant; mais je ne connais pas ce monsieur, ajouta-t-il en regardant Albert.

--Voulez-vous me connaître et m'aimer un peu, lui dit Albert en l'attirant vers lui.

--Oui, vous me plaisez beaucoup.

--Vous êtes privilégié, dis-je à Albert, car ce terrible enfant n'aime guère ceux de vos confrères qui sont mes amis.

--J'aime René, parce qu'il est bon pour toi et qu'il me caresse, me répondit l'enfant, mais les autres ne parlent jamais que d'eux et me renvoient quand ils sont là.

--Et moi pourquoi m'aimez-vous? lui dit Albert.

--Parce que votre figure est si triste et si pâle que vous me rappelez mon père quand il allait mourir.

Et, en prononçant ces mots l'enfant s'assit sur les genoux d'Albert et l'embrassa.

--Puisque vous m'aimez un peu, demandez donc à votre maman qu'elle ne nous refuse pas à vous et à moi un grand plaisir.

--Et lequel? reprit mon fils.

--Voyez cette belle carte, répliqua Albert, en tirant de sa poche un carré de carton rose, elle nous ouvrira toutes les serres et toutes les galeries de la ménagerie du Jardin des Plantes. J'ai une voiture en bas et si votre maman veut bien y monter avec nous, avant un quart d'heure nous serons arrivés.

--Oh! ma petite mère, ne refuse pas, dit l'enfant on m'entourant de ses bras; quel bonheur de voir tous ces animaux féroces qui font peur!

--Et, par ce beau soleil, tous les beaux oiseaux au plumage étincelant, ajouta Albert.

--Oh! oh! partons, partons vite, s'écria l'enfant en frappant des pieds.

--Ne le privez pas de cette grande joie, me dit Albert avec un bon sourire.

--Je le veux, je le veux; dis oui, répétait l'enfant en me tirant par ma jupe.

--Il faut bien obéir, répliquai-je en riant, mais convenez, M. de Lincel, que nous allons un peu vite sur le chemin de l'amitié.

--Oh! j'aimerais bien mieux que ce fût sur un autre chemin, dit Albert en baisant ma main; je me sens disposé, marquise, à devenir amoureux de vous.

--En ce cas là, je ne sors pas, répliquai-je, car vous m'effrayez.

Et je fis mine de dénouer le chapeau que je venais de mettre.

--Je le veux! je le veux! répétait l'enfant.

--Voyez ce beau soleil qui nous sollicite, ajouta Albert, allons, marquise, partons vite; j'écris, vous écrivez aussi, voilà notre confraternité établie.

En disant ces mots, il ouvrit la porte et nous sortîmes; mon fils nous précédait joyeux. Albert s'appuyait, pour descendre l'escalier, sur l'épaule robuste de l'enfant et sur sa blonde tête frisée. Je les suivais, marchant derrière Albert, et le considérant avec tristesse.

Nous montâmes en voiture, Albert s'assit à côté de moi, et l'enfant devant nous; le soleil se répercutait en plein sur les vitres et répandait une chaleur de serre.

--Que je suis bien, me disait Albert, il y a longtemps que je n'avais éprouvé un tel apaisement de toute douleur. On m'a calomnié, marquise, en me prêtant des passions sans frein; je vous assure qu'il m'en aurait fallu bien peu pour être heureux; ainsi, en ce moment, je ne désire rien: ce jour radieux qui me réchauffe, ce bel enfant qui me regarde, et vous si charmante à voir et si bonne à entendre, me semblez le souverain bien.

--Je suis toute joyeuse de ce que vous me dites là, répondis-je avec amitié; vous pourrez donc revenir à une vie naturelle et douce, car ce qui vous semble en ce moment le bonheur est facile à trouver.

--Et pourquoi ne pas me dire simplement que je l'ai trouvé?

--Je ne vous comprends pas bien, répliquai-je en retirant ma main qu'il voulait prendre.

--Tenez, marquise, fit-il avec une sorte de colère, vous êtes coquette comme toutes les autres, et moi je suis un fou incurable de ne pouvoir me trouver auprès d'une femme quelconque sans que mon vieux cœur broyé ne s'agite.

Sa bouche, en prononçant ces paroles, eut une expression d'amertume et de dédain, et il avait laissé, tomber le mot quelconque avec un accent qui me blessa.

L'enfant nous dit de sa voix perlée:

--Allez-vous donc vous fâcher si vite ensemble! Vous feriez mieux de regarder comme l'église est belle, là, sur l'eau, tout près de nous.

La voiture avait marché le long des quais, elle venait de dépasser Notre-Dame dont la grande nef aux arêtes puissantes si finement sculptées se détachait sur l'azur du ciel comme un grand navire sur une mer bleue.

--Votre fils sera peut-être un artiste, me dit Albert, il vient d'être frappé d'une chose vraiment belle que nous ne songions pas à regarder.

En parlant ainsi il fit arrêter la voiture, baissa la vitre de gauche et me dit:

--Voyez!

Sa tête se pencha a la portière à côté de la mienne; nous contemplâmes quelques instants le vaisseau majestueux de la cathédrale qui semblait suspendu dans l'air; les arbres de l'espèce de square, qui remplace aujourd'hui l'ancien archevêché saccagé, étendaient leurs branches dépouillées autour du clocheton gothique.

Ce lieu est charmant le soir, en été, me dit Albert, quand les arbres sont verts et qu'on remonte le cours de la Seine, couché dans un bateau; on pense alors à la Esméralda fuyant le sac de Notre-Dame, et voyant la grandeur et la beauté de l'église sombre à la lueur des étoiles:

--Quelles pages que cette description du poëte! Oh! c'est un sublime peintre que Victor, sans compter qu'il est notre plus grand lyrique!

C'était une des qualités attrayantes d'Albert que cette justice qu'il rendait au génie.

Tandis que nous admirions l'église si bien groupée derrière nous, l'enfant s'était agenouillé sur la banquette, avait baissé la glace de devant, et tirant l'habit du cocher il lui criait:

--Marchez! marchez! nous arriverons trop tard pour voir les animaux.

La voiture se remit en route et nous nous trouvâmes en quelques secondes à la porte du jardin des Plantes.

Une foule d'enfants la franchissaient avec leurs mères ou leurs bonnes, leurs pères ou leurs précepteurs; la plupart s'arrêtaient d'abord devant les petites boutiques de gâteaux, d'oranges, de sucre d'orge et de liqueurs adossées de chaque côté de la grille extérieure; les marchandes attiraient les enfants en leur criant:

--Venez vous fournir, mes petits messieurs et mes belles demoiselles!

Albert dit à mon fils:

--Il faut faire aussi notre provision de brioches pour les ours, les girafes et les éléphants.

Et il se mit à remplir les poches et le chapeau de l'enfant de pâtisseries et de bonbons.

--Vous pouvez y goûter d'abord mon petit ours bien léché.

Et, comme pour engager mon fils, Albert se fit servir un verre d'absinthe qu'il avala.

--Oh! poëte! cela se peut-il? m'écriai-je.

--Marquise, reprit-il gaiement, je me donne des jambes pour vous accompagner dans les galeries, dans les allées et dans les serres, et vous m'eussiez montré un bon cœur et un esprit sans préjugé en n'y prenant pas garde.

--Mais c'est que je sens que cela vous fait mal.

--Les fumeurs d'opium que l'on sèvre trop vite, meurent tout à coup, répliqua-t-il.

Tandis qu'il parlait, un peu de sang rose affluait vers ses joues et en colorait l'effrayante pâleur; ses yeux étaient vifs, l'air pur du jour animait tout son visage, et la brise des grands arbres agitait sur son front inspiré ses boucles blondes; en ce moment il était encore très-beau et sa jeunesse semblait revenue.

--Je me suis souvent promené ici avec Cuvier, reprit-il, je vous montrerai bientôt son habitation. Son traité de la formation du globe m'a fait rêver d'un poème où auraient figuré des personnages d'avant notre race. Vous sentez quelle fantaisie on pourrait répandre sur des êtres et sur un temps qui n'ont pas d'historiens!

--Oh! je vous en supplie, écrivez ce poème, lui dis-je, voilà si longtemps que vous n'avez rien fait.

--Écrire encore! et à quoi bon? dit-il avec un éclat de rire.

--Mais ce serait une noble distraction.

--Oh! tenez, j'aime mieux l'amusement que se donne en cet instant votre fils en jetant des gâteaux aux ours.

Et, s'avançant près de l'enfant, il prit dans son chapeau un gâteau qu'il lança par morceaux aux lourdes bêtes pantelantes.

Après avoir régalé les ours, mon fils voulut faire visite aux singes; mais il me vit une si grande répulsion pour les gambades impures et pour les grimaces humaines de ces animaux, qu'il dit tout à coup à Albert qui riait de mon malaise:

--Éloignons-nous puisque maman a peur.

Il prenait mon dégoût pour de l'effroi.

--Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de l'homme.

Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes, les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder.

--Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise, qu'ils ressemblent aux vôtres.

--Mais ils sont noirs, répliquai-je.

--Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard la même expression.

Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses yeux grands ouverts:

--Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma belle, de quelle façon tu m'as regardé!

Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure.

Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara, arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête, reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable; l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers frénétiques.

--Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous dans un cimetière!