Part 25
Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!»
Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit que j'attendais quelqu'un à dîner.
--Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure.
Je n'osais plus lui répondre: «À demain!»
Une voiture venait de s'arrêter devant la maison. Un homme se précipita dans la cour. Presque aussitôt j'entendis des pas dans l'escalier; et, pendant qu'Albert commençait à descendre, j'aperçus, en penchant ma tête au bord de la rampe, Léonce qui montait!
Je me reculai, épouvantée de cette rencontre; je rentrai précipitamment en poussant la porte sur moi, et je m'élançai vers une fenêtre qui s'ouvrait sur la cour pour voir passer Albert encore une fois.
Je n'oublierai jamais quel regard sombre et navré il jeta de mon côté en levant la tête. Je ne sais s'il m'avait aperçue, mais un sourire amer passa sur ses lèvres. Je fus tentée de le rappeler: ma voix était comme étranglée; un sanglot me montait du cœur.
En ce moment Léonce sonna, et je m'enfuis dans ma chambre pour y cacher mes larmes.
XXVII
Plus de deux ans avaient passé sur ce jour, dont le souvenir m'était resté ineffaçable. Ce que je souffris pendant ce temps je ne le dirai jamais. Je veux jeter sur ces deux années un voile noir comme celui qui couvrait, à Venise, dans les familles patriciennes, les portraits des condamnés à mort.
De cet amour qui avait pris toute mon âme comme par surprise et par sortilège, de cet amour auquel j'avais sacrifié Albert, il ne restait rien. On eût dit que, frappé par le présage fatidique d'Albert, cet amour s'était décomposé jour par jour.
J'avais vu l'orgueilleux et superbe solitaire renier une à une toutes ses doctrines sur l'art et sur l'amour, et faire de ses opinions une monnaie aux convoitises les moins fières.
Quand la conscience ne dirige plus nos actes, que l'intérêt et la vanité deviennent les seuls mobiles de l'esprit, toute notion d'honneur et d'idéal disparaît. Il n'y a plus alors dans la vie d'autre retenue que la prudence qui sauvegarde du châtiment de la loi. De là les traîtres ignorés, les voluptueux cruels qui cachent des instincts d'assassin sous un sourire, et les faiseurs d'affaires humaines, prêts à tous les crimes, et se décorant en public du titre d'hommes politiques.
En voyant ainsi déchoir celui que j'avais placé si haut, je reçus comme le contre-coup de sa chute; un mal inexplicable s'empara de moi; on me vit dépérir dans ma force; et bientôt je compris à la tristesse de mes amis et à l'incertitude des médecins que j'étais perdue.
Albert n'avait jamais cherché à me revoir et je n'avais pas osé le rappeler. Quelquefois il rencontrait mon fils à la promenade; il l'arrêtait pour lui recommander de ne pas l'oublier et, sans lui parler de moi, l'embrassait tendrement.
Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus l'oubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales. J'éprouvais un désir invincible de le revoir, de lui parler et de sentir encore une fois sa main dans la mienne.
Un jour d'avril, le ciel était bleu, la température presque tiède, je montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi; comme je traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus Albert debout contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud. Il ne me vit pas venir et je le touchai presque avant qu'il ne m'eût aperçue. J'écartai le voile qui cachait mon visage et j'appliquai ma main sur la sienne; il leva la tête et me regarda, sans paraître d'abord me reconnaître; ses yeux étaient ternes et ses lèvres si blanches qu'on eût pu se demander s'il vivait.
--Oh! c'est vous, me dit-il en tressaillant et se ressouvenant; comme vous voilà! C'est donc vrai ce qu'on m'avait dit, que vous étiez bien mal!
Je serrai sa main sans lui répondre; nous marchâmes péniblement l'un à côté de l'autre jusqu'au bout du pont; là, il s'arrêta.
--Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrez-vous pas jusque chez moi! oh! je vous en prie, venez.
--À quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez à mourir; nous nous attristerions en nous regardant sans pouvoir rien dire pour nous consoler. Oh! ma pauvre marquise, il n'est plus temps maintenant de nous aimer!
--Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me l'avez dit un jour et maintenant je l'éprouve et j'y crois.
--Pas de réflexion ni de regret, reprit-il en s'efforçant de rire, gardons le courage de _partir_, il appuya sur ce mot, puis, tournant sur le pont, il me dit:
--Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre.
Je voulus le retenir encore en prenant sa main, mais elle retomba.
Nous nous quittâmes comme deux ombres qui se rencontrent un moment, s'évanouissent et ne doivent plus se revoir.
Je fis quelques pas chancelante et indécise; puis je m'arrêtai, et m'appuyant contre la grille du palais Bourbon, je vis à travers mes larmes, Albert qui se dirigeait lentement vers l'autre bout du pont.
XXVIII
C'est par une belle nuit de mai qu'il mourut, quand tout commençait à revivre; il s'éteignit en dormant, sans agonie.
Lorsque je reçus la sinistre nouvelle, je gardais le lit depuis huit jours; je fis un effort pour me lever, je voulais le revoir avant qu'on ne l'ensevelît et poser mes lèvres sur son front glacé; je fus prise d'un accès de toux si déchirant et si long que je m'évanouis; je dus me recoucher et pleurer loin de lui.
J'envoyai Marguerite et mon fils à son enterrement, et pour la première fois je me décidai à faire comprendre à mon enfant ce que c'était que la mort. Il m'écouta, attentif et recueilli, puis il me dit d'une voix grave.
--Mon père nous a quitté, Albert vient de partir et toi tu veux aussi me laisser, car je vois bien que tu es malade et pâle comme eux, et que je resterai seul.
--Oh! non, cher enfant! m'écriai-je en l'enfermant dans mes bras amaigris, je veux vivre pour toi!
--Tu as dis «Je veux!» reprit-il avec un sourire angélique, ne vas pas faire avec la mort comme tu fais souvent avec moi, quand je m'obstine et que tu me cèdes.
--Non, non, lui dis-je en l'embrassant plus fort, je n'obéirai qu'à toi.
L'enfant et Marguerite revinrent du convoi d'Albert tristes et étonnés.
--Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et quelques femmes en deuil qui pleuraient.
Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur voiture pour l'accompagner.
--Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe!
Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et, frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août.
Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois, pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui s'était assis à leur ombre.
Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes, et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la montre et l'album, je lui dis:
--Regarde donc si cela te plaît?
Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur:
--Ce n'est pas tout cela que je veux.
--Et que veux-tu donc, cher enfant?
--Je veux que tu vives pour moi, que tu redeviennes belle, et forte comme tu l'étais, il y a trois ans, quand j'étais petit. Maintenant je comprends tout, ajouta-t-il avec un regard terrible, où la fierté inflexible de l'adolescence se révélait; j'ai deviné celui qui t'a tuée, et si tu meurs, vois-tu, eh bien! je le tuerai un jour!
--Tais-toi, tais-toi, m'écriai-je, en l'étreignant sur mon cœur.
J'eus honte de ma douleur, et je rougis de mon amour devant mon fils.
L'amour est une grande et sainte chose lorsqu'il complète la vie, mais s'il nous conduit à l'anéantissement de nous-même, il nous dégrade.
Je levai la tête devant le regard superbe de mon noble enfant, et je lui dis avec résolution:
--Sois tranquille! je guérirai. Ne gâtons pas ce beau jour par des larmes! Regarde ce portrait d'Albert.
Il ouvrit l'album et posa ses lèvres sur le front du poëte qu'il a toujours appelé son ami.
J'ai vécu pour mon fils; et à mesure que la blessure de mon lâche et aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur; je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la mort.